‹ L'égoi͏̈steChapitre 5 sur 160 · RE EE · texte numérisé non relu

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— Mr Whitford, j'avais promis, et J'avais jeté un shülling à cet homme, pour l'empêcher d’aller ennuyer Miss Middleton.

— Cette dame ne voulait pas de la compagnie du jeune gentleman, Monsieur, et j'ai offert de lui servir d’escorte jusqu’à la gare, à distance respectueuse derrière elle.

— Comme si !... — brute hypocrite ! — » Crossjay regardait le traître en grinçant des dents. « Vous comprenez, Mr Whitford ; et je n’avais pas confiance en lui, alors je me suis accroché à lui, sans quoi il l’aurait suivie en gémissant sur ses habits et sur son estomac, et en affirmant qu'il est une morale vivante. Il le répète à tout le monde.

— Elle est allée à la gare ? » demanda Vernon. Il ne put tirer de Crossjay un seul mot là-dessus.

« Il y a combien de temps ? » reprit Vernon, en 5e tournant à demi vers le sieur chemineau.

Ce dernier se mit à frissonner violemment et il informa Vernon qu'il devait bien y avoir quinze ou vingt minutes. « Mais qu'est-ce que le temps pour moi, Monsieur ! Si je prenais mes repas à heure fixe, je porterais en moi-même mon horloge. À la place, j'ai des rhumatismes.

— Garez-vous, » s’écria Vernon, et, d’un bond, il franchit la barrière.

Le chemineau gémit : « Voilà ce que peuvent faire les gentlemen qui dorment dans des lits chauds. Ils n’ont pas d’articulations ! »

Vernon lui tendit une demi-couronne, puisqu'une fois, par hasard, l’homme s'était rendu utile.

« Mr Whitford, laissez-moi vous suivre. Si c’est vous qui

me le dites, je pourrai venir. Je vous en prie, laissez-moi vous accompagner. » Crossjay prenait un ton suppliant : « Je ne la verrai pas pendant...

— Allez-vous-en ! Vite! » ïinterrompit brusquement Vernon, et il poursuivit son chemin. Il entendait encore Crossjay et le chemineau. Crossjay repoussait avec mépris les consolations de l’homme, qui faisait profession d'être triste.

Vernon s’élança à travers champs. Îl réglait son allure

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L'ÉGOÏSTE 31 d’après sa montre, afin d'arriver à la gare de Rendon à onze heures moins dix. Mais il ne sé demandait pas de quelle nature était la résolution qui précipitait ainsi ses pas. Sur la route, il retrouva un sol plus ferme que dans le sentier glissant, et il se mit à courir. Il espérait surtoul que Claire se serait trompée de chemin. Une autre violente giboulée l’inquiéta à cause de la jeune fille. Ne valait-

il pas autant la laisser partir ? — Oui, et rester assise, pen-

dant plus de trois heures, les pieds mouillés, dans un compartiment de chemin de fer |

Il s’imagina saisir les petits pieds, pour les réchauller contre sa poitrine. La fatuité obstinée de Willoughby méritait bien ce choc, mais le scandale atteindrait injustement Claire Middleton et son père. Elle était prête à tout. Est-ce qu'aucune raison pourrait la toucher ? Mais alors, qu'est-ce qui la toucherait ? Il ne voyait rien. La veille, il avait énergiquement parlé à Willoughby, essayé de le convaincre qu'il devait se prêter au départ de Claire, donner à la jeune fille le loisir de s'interroger, mais lorsqu'il avait quitté son cousin, Vernon s'était bien persuadé que Claire devait fuir : aucun parti ne serait plus sage. Les faits seuls pouvaient instruire cet homme qu’un absurde orgueil rendait si habile à feindre l’incompréhension, cet homme à qui un vil besoin de tyrannie dictait de petits trucs ingénieux et mesquins.

Cependant, depuis quelques jours, Claire gardait auprès de Vernon une attitude bien étrange, si étrange qu'il eût sans doute appris à se mieux connaître, S Il s'était demandé comment alors, par ricochet, un amer soupçon le blessait. De Craye avait annoncé au monde entier qu'il allait partir. Ftaient-ils complices ? Cette idée lui glaça le cœur, plus que s’il avait réchaufté là les petits pieds mouillés.

Vernon avait pleinement excusé Claire quand elle avait fait de lui son confident, mais il ne montrait plus la même indulgence lorsqu'un second gentleman partageait peut- Stre le même secret. De graves soupçons s’imposaient. Vernon pouvait même s'attendre à trouver de Craye à la

gare.

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À cette pensée, il interrompit brusquement sa course, pour réfléchir au rôle qu'il jouerait ; et le petit docteur Corney, qui allait à Rendon, le dépassa, le héla et offrit à toute sa personne morose sinon une accolade, à l’irlandaise, du moins un siège sec sous un parapluie, et un imperméable.

« Bien que ce soit, dit-il, la plus funeste des offres, si vous refusez, une fois au Dauphin, d’absorber en outre une boisson chaude : brandy et eau, et je vous verrai la prendre, s'il vous plaît. Il faut que j’aide un malade de Rendon à sortir du monde. La médecine est une de leurs superstitions. [ls s’y cramponnent d'autant plus qu’elle leur devient plus inutile. Grâce à la pilule et au prêtre, ils démarrent avec bonheur. « Et qu’avez-vous sur la conscience, Pat ? — Je me demande, mon Révérend, Si, après votre bénédiction, je puis prendre une autre paslille. — Alors, attelez les bœufs devant la charrue, mon fils. Ils s’ébranleront ensemble, et que Dieu hâte votre départ ! » — La gare de Rendon, n'est-ce pas, Vernon ? Vous prendrez mon remède à l’auberge de la gare si vous êtes pressé. Vous paraissez chagrin. Qu’y a-t-il ? Puis-je vous être utile ?

— Non. Et ne me demandez rien.

— Vous ressemblez au grenadier irlandais qui avait recu use balle dans un endroit humiliant. Voici Rendon que nous traversons en claquant des sabots et du fouet. Et voici de nouveau le dog-cart du docteur Corney qui court la poste. Car on ne peut plus mourir sans lui maintenant, et le Repentir s’installe sur le lit du moribond qui n’a pas fait appeler le docteur plus tôt. Si je veux que mon coup de fusil serve à quelque chose, je glisse une demi-charge de hâblerie et aucun pauvre hère ne s’en porte plus mal. Il faut être indulgent aux faiblesses de l’homme et de la femme, surtout de la femme. Et voici que passe le docteur comme un météore, et j obligerai les nez à s’aplatir contre les vitres, vous verrez — et cela me fait penser à la plus charmante jeune femme que, moi, j'aie jamais vue, et au plus chanceux des hommes. Quand part-elle choisir son

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trousseau de mariée ? Et quand seront-ils unis ? Je

pas qu’elle est parfaite, car la perfection reste heureusement immobile, comme une borne. Mais elle est un rameau dansant, sur l’arbre qui pousse tout près de cette borne. C’est en vers qu'il faudrait parler d'elle. Je suis Irlandais et inflammable sans doute, maïs je n'ai jamais vu de jeune fille qui puisse, comme celle-là, faire comprendre à un homme tout le sens sacré du mot « ravissant ». Et la voilà partie. Nous ne dirons pas un mot de plus. Mais vous êtes un Grec, ami Vernon. Eh bien, ne vous a-t-elle jamais, jamais, fait songer à ce que pourrait être la fille d’une déesse, si la déesse avait succombé à Ja tentation.

— Que le diable vous emporte, Corney ! Lâchez-moti 1c1, j'arriverais trop tard pour le train, » dit Vernon, et il posa sa main sur le bras du docteur, pour que la voiture s’arrêtât avant d'arriver à la gare qu’on apercevait déjà.

Le docteur Corney avait l’intelligence d'un Celte, pour deviner le sens véritable des phrases les plus illogiques. Il tira sur les rènes et prononça : « Une course de deux minutes ne vous fera pas de mal. »

IL entrevit qu'il avait peut-être légèrement offensé Vernon, quoiqu'il le connût fort bien, et que Vernon, en le quittant, lui eût cordialement serré la main.

À dire vrai, Vernon, pour le moment, ne pouvait plus entendre parler un Irlandais. Le docteur Corney venait de le convaincre, et il cessait de trouver surprenant que le colonel de Craye plût à Claire.

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