DANS LA GARE
Claire, debout dans la salle d’attente, contemplait les rails blancs de la ligne que balayait la pluie. Ses lèvres s’entr'ouvrirent lorsqu'elle aperçut Vernon.
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« Vous avez votre billet ? » demanda-t-il.
Elle fit oui de la tête, et respira plus librement. Celie question, si positive, la rassurait.
« Vous êtes mouillée, reprit-il, et certes, c'était indéniable.
— Un peu. Je ne le sens pas.
—— ]] faut que je vous demande de venir à l'auberge ; tout près d'ici : cinq à six pas. De là nous verrons Île signal de votre train. Venez. »
Elle le trouvait extraordinairement autoritaire, mais le bon sens lui donnait raison, et, déprimée comme elle l'était par ce temps humide, elle se sentait disposée à obéir à la raison, si Vernon continuait à respecter son indépendance. Aussi se soumit-elle en apparance, tout en résistant intérieurement, et en se tenant sur ses gardes pour empêcher toute démarche décisive.
« Sommes-nous sûrs de voir le signal, Mr Whitford ?
— Je ferai le nécessaire. »
Il dit quelques mots à l’employé, puis il conduisit Claire de l’autre côté de la route.
« Vous êtes toute seule, Miss Middileton ?
— Toute seule ; je n'ai pas emmené ma femme de chambre.
__ Il faut que vous enleviez vos chaussures et vos bas tout de suite, pour les faire sécher. Je vais vous remettre entre les mains de l’aubergiste.
— Mais mon train ?
— Vous avez un bon quart d'heure devant vous, sans compter la vraisemblance d’un retard. »
Il paraissait raisonnable, point hostile, au contraire, malgré son air d'autorité ; et même, cet air-là ne choquait pas Claire, dès lors que Vernon considérait son aventure avec amitié. Elle surmonta ses dispositions méfiantes et quitta Vernon pour rejoindre l’aubergiste, car ses pieds étaient mouillés et froids ; le bas de sa jupe s'était sali, elle fit un examen général de sa personne, et se persuada qu’elle devait être un objet de répulsion. Elle songea, avec reconnaissance, que Vernon n’avait rien remarqué.
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Vernon commanda le remède du docteur Corney et se laissa conduire à l’éiage supérieur, dans une galerie de portraits où les ancêtres du tavermnier et sa famille, dressés contre la muraille, semblaient aplatis sur leurs toiles, comme Îles herbes dans les cartons d’un botaniste. Cependant, le peintre avait presque toujours indiqué avec insistance l’embonpoint, et il y avait, parmi les femmes, un formidable bataillon de bustes. Tous les portraits présentaient l'aspect de cette énergie nationale qui a vaincu tous les obstacles et vit de son idéal. Tous fixaient leurs regards droit sur l'arrivant. On eût pu inscrire leurs pa-
roles : « Buvez et devenez semblables à nous ! » Vernon
avait pénétré dans le Walhalla intime de toute une classe de ses compatriotes. L’hôtelier actuel avait eu la prévoyance de se joindre, dès sa jeunesse, à la collection, et il s'était octroyé la place du milieu, où il apparaissait tout fraichement aplati, et empourpré par cet exploit. Un peu plus tard, un fils viendrait, qui le pousserait de côté ; en attendant il poussait son propre père. Ainsi, l’énergie se manifeste.
Quand on se trouve mal à l’aise dans ses vêtements, la critique des œuvres d’art paraît inopportune. Vernon se détourna pour regarder un brochet empaillé sous une cage de verre, et 1l chercha un refuge dans la sympathie qu'il prodiguait à ce poisson.
Claire rejoignit bientôt Vernon et s’écria : « Maïs vous aussi, vous devez être transpercé. Vous n’avez pas de parapluie. Vous devez être transpercé, Mr Whitford.
— Nous le sommes tous aujourd’hui. Crossjay a été complètement transpercé, en compagnie d’un chemineau qu'il a rencontré.
— L'horrible bonhomme ! Mais Crossjay aurait dû repartir quand je le lui ai dit. Est-ce que l’aubergiste ne peut pas vous aider ? Vous n'êtes pas limité par l'heure. Quand il à commencé à pleuvoir, j'ai voulu renvoyer Crossjay. Je l’ai obligé à partir quand la pluie est tombée plus drue. Alors, vous avez rencontré mon pauvre Crossjay. ‘
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— Xe jui reprochez pas de vous avoir trahie. C'est le chemineau qui a parlé. J’ai retrouvé votre trace tou à fait par hasard. Maintenant, pardonnez-moi de m'être montré autoritaire, et ne soyez pas inquiète, Miss Middleton ; en ce qui me concerne, vous ôtes entièrement libre, mais vous ne devez pas risquer de tomber malade. J'ai rencontré le docteur Corney qui venait ici, et …il à ordonné un mélange chaud de cognac et d'eau, à l'usage des gens mouillés, surtout de ceux qui restent ensuite immobiles. La drogue est là, sur la table, je vois que vous avez déjà perçu une odeur particulière. Jl faut que vous consentiez à prendre quelques gorgées, à titre de médicament : rien que pour vous réchaufier.
— C'est impossible, Mr Whitford. Je ne pourrais pas y goûter. Mais, je vous en prie, obéissez au docteur Corney, si c’est le remède qu'il vous a prescrit.
— Je ne puis le prendre, si vous le refusez.
—— Je ne refuse plus alors. Je vais essayer. »
Elle prit le verre, essaya, mais l'odeur la fit reculer.
« Essayez. Rien ne vous est impossible, dit Vernon.
—— Maintenant que vous me retrouvez ici, Mr Whitford ! Il semble que je puisse tout faire lorsqu'il s’agit de moi, et rien pour sauver un ami. Mais je vais essayer sérieusement.
— ]] faut que vous buviez une bonne gorgée.
—— Je vais essayer. Et vous viderez le verre ?
—— Si vous le permettez, à condition que vous ne me laïissiez pas un verre trop plein. »
Ils allaient donc boire dans le même verre, elle était obligée de goûter à une infâme mixture, de rester seule avec Vernon dans cette espèce d’hôtellerie, et il s'était mouillé jusqu'aux os pour courir après elle ! — tout cela, parce que, depuis une heure, elle avait repris sa liberté.
« Oh ! quel malheur que nous ayons une pareille journée, Mr Whitford ?
— N'avez-vous pas choisi le jour ?
— Mais pas le mauvais temps.
— Ce qu’il y a de plus fâcheux, c'est que Willoughby
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L'ÉGOÏSTE 37 va voir Crossjay trempé jusqu'aux os, il le questionnera, il n’obtiendra que des défaites, des mensonges ma adroits, alors il découvrira tout et chassera l'enfant. »
Claire but immédiatement, et plus qu’elle ne le voulait. Elle tenait le verre comme on tient un ennemi dont il faut se délivrer, puis elle respira avec peine.
« Qu'on ne me demande plus jamais de supporter pareille chose !
= Il est peu probable que vous soyez, une autre fois encore, obligée de fuir votre père et vos amis. »
Le liquide qu'elle venait d’avaler la brülait encore et sa respiration restait haletante ; puis elle s’étonna de l'effet inattendu de ce breuvage : elle ne se sentait pas plus forte, mais les remarques de Vernon la blessaient douloureusement.
« Mr Whitford, je n’ai pas besoin de chercher à savoir ce que vous pensez de mot.
__ Ce que je pense ? Je ne pense rien du tout. Je désire vous être utile si je le puis.
— Ai-je raison de croire que je vous effraie un peu É Mais c’est à tort. Je n’ai trompé personne. Je vous ai ouvert mon cœur, et je n’ai pas honte de l'avoir fait.
—— On prétend que c’est une excellente habitude.
— Je n’en fais pas une habitude. »
Vernon, mécontent de se sentir ému, était tout disposé à faire souffrir : « C’est chacun son tour, Miss Middleton. Je ne suis pas un héros, je fais un mauvais conspirateur, si bien que je ne puis guère vous aider.
— Vous avez gardé une sage réserve, — mais je pars el je laisse ma réputation derrière moi. Vous m'avez condamnée à boire la coupe de poison, et vous n'y avez pas trempé vos lèvres.
— In vino veritas : si je bois, je vous dirai toute ma pensée. |
—— Buvez alors, pour le bien de l’esprit et du corps.
— Je ne vous ferai pas un compliment.
— Vous êtes dur quelquefois. Mais dites-mai tout.
— Avons-nous le temps? »
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Ils regardèrent leurs montres.
« Six minutes », dit Claire.
La montre de Vernon s'était arrêtée, mouillée par Îa pluie qui avait transpercé les vêtements. Claire s excusait. Vernon se mit à rire pour la rassurer : « Mes dies solemnes me valent toujours quelque bonne averse, j'en ai l’habitude. Quant à la montre, elle me rappellera qu'elle s est arrôtée à l’heure de votre départ. »
Claire tendit le verre. Elle se sentait plus heureuse. Elle espérait que Vernon allait se montrer à la fois dur et pitoyable, et elle aurait emporté ce souvenir avec elle pour y songer pendant le voyage.
Il tourna de l’autre côté le verre qu’elle lui offrait, 1l le tourna avant de le porter à ses lèvres. Cette petite manœuvre aurait passé inaperçue si Claire n'avait, à dessein, présenté certain côté du verre.
Espérons que ce geste fut fait par mégarde. Vernon pouvait être parfaitement innocent; mais une grande tristesse envahit Claire, un frisson la secoua ; puis elle rougit.
Les fugitifs ne sont point semblables aux vaisseaux amarrés solidement dans le port. D'’étranges incidents surgissent sur leur route. Les lèvres de la jeune fille se contractèrent, comme sous l'effet d’une piqûre. Elles se décoloraient, et Claire le devina, car sa sensibilité prompte et vive restait clairvoyante. Et l’homme qui la faisait souffrir ainsi était aussi cérémonieux qu'un employé de chemin de fer debout sur le quai.
« Nous sommes deux conjurés qui ont bu le poison, dit-il. Et j'avoue que cette drogue a bien le goût d'un violent poison. Mais le docteur avait ordonné et, à la mer, il faut se comporter en marins. Et maintenant, Miss Middleton, il nous reste peu de temps. Voulez-vous revenir avec moi ?
— Non!‘ Non!
—— Où avez-vous l'intention d’aller ?
— À Londres : chez une amie — Miss Darleton,
— Que faudra-t-il dire à votre père !
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—— Dites que j'ai laissé pour lui une lettre, vous la trouverez dans une autre lettre qu’on vous donnera.
— À moi. Que dirai-je à Willoughby !
__ À midi, Barclay, ma femme de chambre, lui remettra une lettre.
\ — Vous avez scellé le destin dé Crossjay.
— Comment cela ?
__ I] subit sans doute, en ce moment, un interrogatoire. Vous pouvez deviner ses réponses. La lettre fera tout découvrir, et Willoughby ne pardonne pas.
— Je le regrette. Je ne puis plus rien empêcher. Pauvre
enfant ! Mon cher Crossjay ! Je n’ai pas songé à la punition que Willoughby pouvait lui iniliger. J'ai été bien étourdie. Mr Whitford, l'argent que je reçois pour mes toilettes servira à son éducation. Plus tard, quand j'aurai quelques années de plus, je pourrai me charger de lui.
__ Ce serait un embarras. Ne vous engagez pas à trainer derrière vous pareil fardeau. Vous ne changerez pas, sans doute, mais tout changera autour de vous, et, en fait, les
| femmes sont bien plus que nous soumises à l'influence des | événements.
— Mais je ne m'y soumettrai pas.
__ Vous montrez en ce moment quelle autorité vous eXETCeZ SUT EUX.
—— Parce que j’ai résolu d’être libre ?
Non : c’est exactement le contraire ; vous n'êtes point
résolue : vous esquivez la difficulté et vous en laissez toute | la charge à votre père et à vos amis. Quant à Crossjay, vou$ voyez que vous supprimez pour Îui une chance de R succès. Je l’aurais emmené depuis longtemps si je n'avais
pas jugé plus sage de lui concilier la bienveillance de Willoughby. Mais laissons Crossjay. Il agira en homme d’honneur, comme tant d’autres qui se sont aussi sacriiiés pour des femmes.
—— Qui ont menti pour sauver des lâches, c'est Ce que vous voulez dire, Mr Whitford. Oh ! je sais — il ne me reste plus que deux minutes — le sort en est jeté, Je ne puis plus reculer. C’est le moment de me préparer. Voulez-
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