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40 L'ÉGOÏSTE vous me conduire à la gare ? J'aimerais mieux que vous rentriez bien vite au château.
— Je resterai jusqu’au dernier moment. J'attendrai ici. Jn express passe avant votre train et j'ai convenu d'un signal avec l'employé. Je ne quitte pas la fenêtre des yeux.
__ Vous êtes encore mon meilleur ami, Mr Whitford.
— Bien que ?
— Voici : bien que vous ne compreniez pas tout à fait les tourments qui m'ont conduite ici.
— Portée par les flots et poussée par les vents.
Ah ! vous ne comprenez pas |
— Sont-ce des mystères !
__ [a souffrance n’est pas un mystère, mails un très simple fait.
__ Fh bien alors, je ne comprends pas. Mais décidez-vous tout de suite. Je désire que vous suiviez hbrement votre volonté. »
Elle quitta la salle.
Mieux vaut, pour voyager, avoir des bottines et des bas secs, mais, malgré sa résolution formelle, Claire en s’habillant gardait l'impression qu'elle s'était laissée jouer. Le but restait désirable, l’ardeur de la poursuite était tombée. Vernon voulait qu’elle suivit librement sa volonté. Cela l’obligeait à s’examiner : — certainement, elle voulait partir, être libre, rejeter loin d'elle son cauchemar. — Mais faire souffrir son père ? nuire à Crossjay ? affliger ses amis ? Non, dix fois non.
Elle se hâta de rejoindre Vernon pour échapper à ses propres pensées.
Il regardait une voiture fermée, arrêtée devant la gare.
« Est-ce le moment de courir jusque là-bas, Mr Whitford ?
— Jl n’y a pas de signal. Ici, le froid est moins vif.
__ Je me suis permis de glisser dans votre lettre la lettre adressée À papa, parce que j'ai confiance que vous consentirez à le mettre au courant, tout doucement, et à plaider ma cause.
— Nous ferons tous de notre mieux,
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— Fl est écrit que je causerai du chagrin à ceux qui m’aiment. J'ai essayé de suivre vos conseils.
— Vous avez confié votre secret, d’abord à moi, puis à Miss Dale. Votre conscience est enfin en repos.
— Non.
— Qu'est-ce qui pèse sur elle ?
— Je n’ai rien fait qui puisse la charger.
—— Alors, votre conscience est en repos.
— Non. »
Vernon haussa les épaules. La patience avec laquelle nous supportons l’innocente duplicité des femmes dépend du rôle qu’elles nous assignent, à mous et à un autre. Sans doute, Vernon aurait pu se dire : « Vous n'avez pas fait, mais vous avez projeté quelque chose qui pèse sur votre conscience. » C'était l'évidence même. Claire parlait ainsi parce qu'elle voulait se montrer sincère, mais Vernon se refusait à l'aider. L’ardeur du tempérament masculin, qui pousse l’homme vers la femme et l’oblige à se prononcer sur-le-champ pour ou contre elle, troublait le regard de Vernon. Il haussa une seconde fois les épaules, lorsque Claire reprit
« Mon caractère se serait complètement avili si j'étais restée. Pouviez-vous me conseiller cela ?
— Je pe vous aurais certainement pas conseillé de vous avilir, » dit-il. Il pensait avec mauvaise humeur à Horace de Craye, mais il y voyait d'autant moins clair qu'il était plus ému, et il se représentait vivement le misérable état de dépendance dans lequel ïl vivait, ou l'existence incertaine de l’écrivailleur qu'il allait devenir.
Au son de la voix, Claire devina la souffrance de Vernon, elle s’écria brusquement :
« Pourquoi m'’avez-vous suivie et pourquoi désiriez-vous me retenir, Mr Whitford ? »
Ïl répondit : « Je suis sans doute un touche-à-tout. Je l’avais ignoré jusqu’à aujourd hui.
— Vous êtes mon ami. Mais vos paroles sont si souvent ironiques ! Elles l’étaient quand vous parliez de ma conscience tranquille. Te me suis confiée à vous et à Miss Dale ;
puis je suis restée inactive et le courant m'a entrainée. Ne comprenez-vous pas que je ne puis en parler sans iraverser une fournaise ardente. Willoughby a circonvenu mon père. Il ne cesse de manœuvrer pour me oarder prisonnière. Je ne redoute rien autant que son astuce et © est pourquoi je fuis. J’ai peur. Je vous l'ai dit : je mérite plus que lui d’être blâmée ; pourtant il faut 5ien que je l’accuse aussi. Et les cadeaux de noces ! Et les félicitations ! EL je suis son invitée |
__ Ce sont là des circonstances atténuantes, » dit Vernon.
— Cela ne vous suffit pas ? demanda-t-elle timidement.
__ Vous avez un robuste bon sens qui vous avertit qu’on me vous respectera pas si vous fuyez. Restez encore trois jours, afin de couvrir votre retraite en compagnie de votre père.
__ Il ne veut pas m'écouter. Je ne le comprends plus Willoughby l’a ensorcelé.
— Chargez-moi de tout : je l’obligerai à vous écouter.
— Et je reviendrais ? Oh ! non. Je vais à Londres. Et puis, il y a le dîner de Mrs Mountistuart ce soir ; certes, j'aime beaucoup Mrs Mountstuart, mais j'ai besoin de l’éviter. Elle professe une sorte d’idolâtrie.. Et quelles réponses pourrais-je faire ? Mes regards la supplient. Elle s’en aperçoit, je m'applique à dissimuler mon chagrin, et alors l'expression de mon visage lui parait comique, 1e deviens une charmante petite « friponne » et Mrs Mountstuart reprend ce même thème qu’elle croit si plein d'intérêt pour moi. Il faut que je l’évite. Quand je pense à elle, je n’ai plus le choix. Elle est intelligente et capable de me cribler d’épigrammes.
— je vous arrête : vous êtes capable de lui répondre.
__ Elle m'a dit que vous m’accordiez un peu d'esprit. Je n’en ai jamais eu conscience, et nous avons parlé ensemble de ce que nous appelons votre illusion. Elle m’attribue quelque beauté ; ce doit être une illusion à elle.
— Ni elle ni moi ne nous sommes tromrés, Miss Mid-
dleton. Vous possédez la beauté et l'esprit. L'opinion publique parlera d’un coup de tête, vous jugera indifférente à votre réputation, et il faudra bien que vos amis en conviennent. Mais vous serez sortie de cetle difficulté.
— Ah ! — pour m'en créer une autre !{
— Comment le saurions-nous, tant que vous n'avez pas encore échappé à la première. Et je n'ai rien de plus à
dire. J’aime votre père. S'il affecte volontiers un ton sen-
lencieux et des attitudes doctorales, c’est un masque quil se plaît à mettre. Vous devriez le mieux connaïtre et ne pas vous effrayer. Si vous vous asseyiez auprès de Jui pendant une heure pour étudier un texte latin, et si alors vous preniez sa main en lui disant que vous ne pouvez pas le quitter — mais sans verser de larmes ! — il vous répondrait tout de suite. Vous attendriez un ou deux Jours de plus, ce qui vous serait désagréable, bien entendu ; pourtant, à mon avis, cela vaudrait mieux que votre escapade d'aujourd'hui. Mais je n’ai absolument aucun pouvoir de persuasion. Je ne sais pas « parler aux dames ». Je ne m'adresse jamais qu’à la raison.
— C'est un compliment. J'ai horreur d’entendre « parler aux dames ».
= C’est un don d’une valeur incontestable, et je voudrais bien qu'il m’eût été accordé. J'aurais pu réussir, tandis que j’ai échoué, et j'ai eu l’air de vous adresser un compliment.
— L'express est certainement très en retard, Mr Whitford.
— [express est passé.
— Alors, nous allons traverser.
— Vous préféreriez sans doute n'être point vue par Mrs Mountstuart. Sa voiture est arrêtée devant la gare et Mrs Mountstuart est dans la voiture. »
Claire regarda et dit, avec un serrement de cœur : « Hi faut que j'affronte Mrs Mountstuart.
— En ce cas, je prendrai congé de vous ici, Miss Middleton. »
Elle lui tendit la main,
| « Pourquoi Mrs Mountstuart est-elle à la gare aujour-
| d'hui ?
ï — Je suppose qu’elle est venue à la rencontre d'un de
À ses invités. Elle a promis à votre père le professeur Crook-
4 }yn. Il arrive peut-être par ce train. |
À — Revenir à Patterne ! s’écria Claire. Comment le pour-
A rais-je ? Je m’ai plus le courage de rien supporter. Si 16 trouvais quelque secours | — si seulement je me CTOYAIS
coupable d’une secrète mauvaise action, cela pourrait m'aider à tenir jusqu’au bout. J’ai les mains liées. Quoi que je fasse, je ne puis pas bien agir. Il ne me reste que l'espoir de sauver Crossjay. Oui, et d'épargner papa. Adieu, À Mr Whitford. Je me souviendrai avec reconnaissance de votre bonté. Je ne peux pas revenir.
— Vous ne voulez pas, » dit-il, et Claire parut hésiter.
« Non.
__ Mais si Mrs Mountstuart vous voit, vous serez obligée de revenir. Je vais faire de mon mieux pour l'emmener. Si elle vous voit, vous inventerez quelque histoire et vous lui demanderez un coup de main. C’est, je crois, inévitable.
— Je ne le crois pas ! » dit Claire. =
fl s’inclina brusquement, et sortit. (Claire venait d’avouer qu’elle aurait peut-être trouvé un appui dans le sentiment secret d’une mauvaise action. Après cette coniidence caractéristique, Claire pouvait partir ou rester, c'était pour Vernon un choix entre deux maux ; et pendant qu’elle se demandait avec stupéfaction pour quelie
raison Vernon l'avait suivie — la raison n'était pas évi- æ dente — lui se remémorait certaine crainte qui avait préci-
pité ses pas. Maintenant, il rendait justice à Claire et s accusait. Il avait peut-être fait quelque chose pour lui éviter un rhume : c'était la seule pensée qui le consolât. Et puis, jl avait agi en homme d'honneur : il n'avait tiré aucun | avantage personnel de leur situation. En y réfléchissant, À il se souvint qu'il s'était montré extraordinairement sec. : L'homme qui reste l’esclave de son honneur joue un rôle auquel il ne devrait pas réfléchir avant la chute du rideau,
mais s’il se représente sa bonne conduile, il n’évitera pas
toujours le petit frisson que provoque En mous le souvenir de notre bêtise.