‹ L'égoi͏̈steChapitre 68 sur 160 · APE AT · texte numérisé non relu

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Le visage de Claire interrogeait, avec un calme digne d’éloges.

« Les cadeaux de noce, expliqua Lady Cu

— Non.

— Sans cela, chère, nous sommes exposées à doubler, tripler, quadrupler un même objet, ce qui ne serait pas du tout joyeux pour la mariée,

— Mais un pire danger menace ce qui est &« Exposé », Madame, intervint De Craye. Un étalage de cadeaux de noce exerce certainement une attraction magnétique sur l’ineffable cambrioleur, qui possède bien sûr une âme nuptiale, car, chaque fois qu'une collection est exposée, lui ne s’en trouve pas éloigné de plus d’une lieue. Et on dit qu'il reconnaît la trousse offerte à une jeune fiancée, plus dé quinze ans après l'événement.

—— Est-ce bien quinze ans ? demanda Mrs Mountstuart. Suivant les calculs de la police. Et si les présents sônt

exposés, les chiens ne servent à rien, ni les vérrous, ni lés

barres : = c’est pis que Cupidon. La seule protection possible, —— si étrange que cela puisse paraître, C'est une

couple de bouteilles : le plus vieux rhum de la Jamaïque qu’on puisse trouver dans les Iles Britanniques.

—— Du rhum ! s’écria Lady Busshe.

= La liqueur de la Marine Royale, Madame. Et avec votre permission, jé donnerai comme preuve mon histoire : Un de mes amis était fiancé à uné jeuné fille : la nièce d’un vieux capitaine de vaisseau, de la vieille école, l’école de Benbow, l’école dé la jambe de bois ét de la cadenétté, une conserve salée et parfaité de vieux gentleman, avec Ja langue confite dans la saumure, et un peu d'eau de mer dans le moindre de ses actés. Il semblait que là dernière vague l’eût roulé sur la côte jusqu’à vous, toût luisant d’eau. Son humeur en faisait un vrai rejeton de Neptune. Et quand on ouvrit son cadeau à la fiancée, on mit én évi-

denñcé une couple de bouteilles : du rhum de la Jamaïque, le plus vieux qu’on puissé trouver dans les Iles Britanniques, né avant lui, et avant son Père, par-dessts le Marché. C’ést un alcool fabuleux, auqüel je vous prie de

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croire, Madame, car le seul mérite de l’histoire, C'est sa prodigieuse véracité. Les deux bouteilles étaient liées de manière à paraître jumelles, puisqu elles avaient toutes deux les mômes titres d'ancienneté. Et, pour assurer leur identité, elles portaient une étiquette qui mentionnail leur grand âge. C'était véritablement une couple de bouteilles patriarcales que leur antiquité faisait rivales de bien d’autres bouteilles, dans les plus grandes maisons du royaume. L'âne qui restait immobile entre les deux picotins les eût couvées de regards obliques, si toutefois, en tant qu'animal, il avait eu du goût pour le rhum et une tendance à l’hilarité. De vieilles bouteilles merveilleuses | Aussi l'étiquette portait-elle, en gros caractères, juste audessus de la date : « Cadeau de noce de l’oncle Benjamin à sa nièce Bessy. » La pauvre Bessy versa des pleurs de désappointement et d'’indignation, au point de pouvoir faire flotter sur son élément natif le vieux gentleman, son navire et le reste. Elle jurait que ce présent de ladre avait pour but de l'irriter, parce que son oncle détestait les cadeaux de noce et avait grogné devant l’exhibition des tasses et des soucoupes, de ce beau service et de celui-là, devant les surtouts et les encriers, les miroirs, les couteaux et les fourchettes, les trousses de toilette, et toute l'imposante série. Elle protesta, avec de grands gestes, elle déclara que ces deux horribles bouteilles ne seraient pas exposées avec le reste de la salle à manger où tous les cadeaux restèrent étalés pendant des jours et des Jours, tandis que la famile prenait ses repas où elle le pouvait, sur les murs, comme les mouches. Mais on entrevoyait aussi, au loin, l'héritage de l’oncle Benjamin, et on décréta, malgré la jeune fille, qu’une place serait faite aux deux bouteilles. Or un beau matin, voici que tous les membres de la famille descendent brusquement, appelés par l’effroyable tapage des domestiques : exclamations, hurlements, appels à la police, et par-dessus tout des cris « À l'assassin ! » Que virent-ils ? Ils virent deux cambrioleurs étendus tout de leur long sur le plancher. Chacun tenait dans sa maïn l’une des deux bouteilles jumelles, et

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L ÉGOÏSTE 169 quelque chose de l'horreur de minuit flottait encore sur leur personne, comme une brume dispersée par le vent juste de quoi effrayer un peu nos gens, pendant qu à coups de pied ils frappaient les deux coquins complète

ment ivres. Il n'y eut jamais plus farouche désordre parmi des cadeaux de noce et pas un seul qui fut perdu | œrâÂce, vous l’avouerez, aux deux bouteilles de vieux rhum offertes par l'oncle Ben. »

Le Colonel conclut en attestant la véracité de l'histoire.

« Votre vieux Capitaine était extraordinairement avisé

et prévoyant », s'écria Mrs Mountstuart, avec un rire qui : s’adressait à Lady Busshe et à Lady Culmer. Ces dames firent chorus délicatement.

« Et savez-vous encore beaucoup d'histoires aussi Spirituelles, Colonel de Craye ? demanda Lady Busshe.

— Ah! Madame, quand l'arbre commence à compter son or, la banqueroute est proche.

— Quelle poésie ! » s’écria Lady Culmer, tout en épiant l'attitude prostrée de Miss Middleton, et en remarquant qu’elle n'avait échangé ni un mot ni un regard avec Sir Willoughby.

« Si une bouteille du porto de Patterne n'avait pas plus de valeur que l’entier catalogue des cadeaux de noce, Willoughby, je vous conseillerais de mettre en sentinelle un de ces agents pour exercer la surveillance », dit le Révérend docteur, en remplissant son verre. Il buvait du Bordeaux dans la journée, pour prendre conscience de sa propre vertu, et de la récompense qui l’attendrait, à sept heures et

| demie du soir.

| « Il en faudrait une douzaine pour ces brutes, Monsieur, reprit de Craye.

— Alors on n'y peut pas songer.

— Ft même une seule ! » Le Révérend docteur se reïu-

sait À admettre pareil sacrifice.

f « Nous ne sommes pas plus avancés qu'en commençant, fi observer Lady Busshe.

—— Nous sommes sans doute destinés à avancer par étapes, intervint Mrs Mountstuart.

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