LE RETOUR
De son posle d'observation, au Coin de la fenêtre, Claire vit Vernon qui traversait la route et se dirigeait vers la voiture de Mrs Mountstuart Jenkinson. C'était bien Vernon, mais sous sa forme la plus réduite : ses épaules s'étaient rétrécies, il avait relevé le col de son pardessus. Toute 53 personne semblait dire : « Tom a pris un rhume », et par sympathie, Claire en eut la chair de poule.
Puis, Vernon s'éloigna de la voiture et enira dans Ja gare ; une cloche avait sonné. Etait-ce le train ? Il approuvait son départ, puisqu'il s’efforçait d'aider ; ses actes contredisaient ainsi bon nombre de ses paroles ; mails, Ce jour-là, la conduite de Vernon offrait toutes les contradiclions dont on accuse les femmes. Le train arrivait. Elle trembla : elle n'avait aperçu aucun signal, Vernon l'avait donc trompée.
I revenait. Il monta dans la voiture, dont les roues furent bientôt en mouvement. À ce moment précis, la voiture de Flitch passa : De Craye était dedans.
+ Vernon avait certainement aperçu De Craye.
’ Mais comment le Colonel se trouvait-il là ?
Claire subissait encore l'influence de Vernon ; elle essaya en vain de se croire parfaitement innocente ; elle savait pourtant qu'elle n'avait rien fait pour attirer le Colonel de Craye. A l'exception de Willoughby, Horace de Craye était la dernière personne qu’elle aurait voulu ren-
É ge contrer.
Elle redoutait maintenant d'entendre la cloche : ce serait la preuve que Vernon me l'avait pas trompée et qu'elle le quittait pour passer én d'autres mains.
Elle mordit le bout de son gant ; elle vit les yeux des portraits de famille, tous fixés sur elle, comme en un seul regard ; elle remarqua le verre vide, se dirigea vers !a able pour toucher le verre et la niaise petite cuiller qui restait dedans.
Il suffit de céder un peu au désespoir pour parcourir des distances surprenantes. |
Vernon lui avait demandé si elle était seule..Le spectacle“ du verre vide s’associa dans son esprit au souvenir de cette question, étrange en soi, étrange aussi dans sa forme, et Claire répéta : « Il a certainement vu le Colonel. » Elle fixait le verre vide, comme s’il devait témoigner de quelque chose : car Vernon n’était pas un de ces souples cavaliers appliqués à sourire avec une grâce figée et mignarde, pour donner une allure galante à des lieux communs. Mais une jeune femme ne voit pas tout à fait clair en elle-même, si prompte que soit sa nature ; quelques portes restent fermées, et la clé n’est pas sur la serrure, ou bien la serrure n'obéit pas à la clé. D’autres portes sont défendues de l'intérieur, par des fantômes. Elle n'aurait pas pu déchifirer le témoignage. Si, par hasard, nous en savons plus long qu'elle, nous n'avons pourtant pas le droit de mettre en lumière ce que Claire ne voyait pas. Et ce verre répandait une odieuse odeur ; Claire en avait honte. Elle fut tentée de glisser la cuillère dans sa poche, en guise de souvenir, pour mettre en garde ses petits enfants. Et même, les premiers mots du petit discours moral qu'elle prononcerait à cette occasion Jui montèrent aux lèvres « Voici, mes chéris, une cuillère avec laquelle vous auriez honte de remuer votre thé; cependant, il fut une période dans ma vie où cette cuillère m'était plus précieuse qu'or et argent, parce qu'elle me montrait, etc. », la conclusion restait brumeuse comme la conception, mais l’idée était là.
Claire, toute à ses pensées, descendit en courant et rencontra de Craye sur les marches de la gare.
La joie qui éclaira le visage du Colonel révélait l’homme sûr de soi qui, au cœur du doute et de la discussion, voit se vérifier une conjecture hasardée.
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La surprise joyeuse l’emportant, il s’écria : « Miss Middleton ! » L’orgueil d’avoir prévu si juste lui fit ajouter « Je n’arrive pas trop tard pour me rendre utile ? »
Elle le remercia de son offre.
« Avez-vous renvoyé la voiture, Colonel ?
—— Je viens à l'instant de faire de la monnaie pour payer Mr Flitch. Il m'a dépassé sur la route. Il est certainement mêlé à nos destinées ; je n’avais plus qu’à sauter dans [a voiture, je l'ai compris et je suis parti à l'allure d'un magicien qui se fait obéir d'un génie.
Est-ce qu'on m à... ?
— Pas sérieusement. Personne ne douie que vous ayez trouvé un abri. Vous me permettrez de vous protéger. Mon DANS vous appar! tent.
—— Je pensais à faire, en courant, une visite à mon amie, Miss Darleton.
— Oserai-je ? Je m'imaginais que vous aviez envie de voir Miss Darleton aujourd’hui. Vous ne pouvez faire ce voyage sans être accompagnée.
— Gardez la voiture, je vous en prie. Où est Willoughby ?
— I] a mis ses bottes de pêche. Mais ne me permetiezvous pas, Miss Middleton ?.. On ne me pardonnera jamais, si VOUS Mme repoussez.
— On m'a cherchée ? |
— On vous a quelque peu hélée. Mais pourquoi me refusez-vous ? D'ailleurs, je n’ai pas besoin de la voiture. J'irai à pied si je suis proscrit. Flitch est un magicien merveilleux, mais il a perdu tout pouvoir pour vingt-quabre
heures. Et ce sera pour moi une occasion de saluer Miss
Darleton !
— Elle n’admet pas d’infractions à l'étiquette, Colonel. — Je me présenterai à elle comme un ignorant, ou comme un révolté, suivant qu'elle semblera préférer l’un ou l’autre. Je me souviens d’elle. Elle m'avait laissé une profonde impression.
— Que vous retrouvez seulement dans votre souvenir ! — Ma mémoire était en défaut, la première fois que vous
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Est,
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avez prononcé le nom de la jeune fille. Un général disait, en voyant défiler le train et les munitions : voici l'armée. L'armée arrivait plusieurs lieues derrière. Comme le laquais qui s’endormit après s'être aperçu que la maison brûlait, je songcais à autre chose. J'aurai bien mérité d’être oublié — si je suis oublié. Je voudrais bien le savoir : c'est un reste de fatuité. Pas tout à fait cependant : c’est plutôt le désir de voir quelle impression j'ai laissée à votre amie. — Aucune? Mais le moindre caillou forme une ride sur l'eau.
— Cela ne peut guère s'appeler une impression, » dit Claire qui tâchait d’apaiser son indécision par ces propos frivoles.
— C'est ce qu’un homme comme moi peut espérer de mieux. J'ai votre permission ? — une minute — je vais prendre mon billet.
— N'y allez pas.
— C'est votre serviteur qui vous en prie. »
D'un signe de tête, sans hésiter, elle répondit : Non; mais son regard restait rêveur. Elle respira profondément : si elle consentait, le lien serait rompu. Elle se laissait aller avec langueur.
De Craye fit un pas. Un porteur l’accosta : on demandait la voiture de Flitch pour un monsieur. Un vieux monsieur corpulent, absorbé par le souci de ses bagages, parut sur le quai.
« Le monsieur peut prendre la voiture, » répondit de Craye, et il tendit à Flitch son argent.
« Ouvrez la portière, » dit la jeune fille au cocher.
Flitch secoua la poignée avec enthousiasme. La porte s’ouvrit. Claire monta dans la voiture.
« Alors, sautez sur votre siège, et je grimperai à côté de vous, » s’écria de Craye, après qu’une ardente expression de surprise et de regret se fut eflacée de son visage.
Claire lui fit signe de s’asseoir en face d'elle. IT protesta qu'il ne se souciait guère de la pluie. Claire tenait la porte ouverte. Horaté se sentait d'humeur à préférer une lutte
L'ÉGOÏSTE 49 contre les éléments déchaînés. Mais l'offre était trop séduisante.
Elle entendit alors la cloche qui annonçait son train. En Jongeant le talus du chemin de fer, elle vit passer les wagons : elle tira sa montre et constata un retard de dixhuit minutes. Pourquoi ne voyageait-elle pas dans ce train qui crachait des jets de vapeur comme la baleine en lance par ses évents ? La question restait sans réponse. Claire avait obéi à sa libre volonté, elle pouvait l’affirmer. Vernon ne lui avait pas persuadé de rester ; de Craye pas davantage, assurément ; de tout son cœur, elle voulait fuir. Cependant, une voiture la ramenait au château et elle se sentait assez calme. Elle réfléchit à cette aventure, et Jugea qu'elle ne se connaissait point elle-même. Puis elle cessa d'y songer, tout absorbée par la pensée de la scène qui allait éclater entre elle et Willoughby.
« [1 faudra que je choisisse une plus belle journée pour aller à Londres. »
De Craye s'inclina, mais ne la quitta pas des yeux.
« Miss Middleton, vous n'avez pas confiance en moi ! »
Elle répondit
« Comment cela ? Il me semble que si.
— Je puis parler ?
— S'il ne vous faut que ma permission.
— Et tout dire ?
— Tout ce que vous avez sur le cœur. Laissez-moi poser une seule condition : ne soyez pas trop grave. Par les temps humides, j'ai besoin d’être divertie.
— Miss Middleton, Flitch est une fois encore notre cocher. Songez-y. Un courant le ramène sans cesse à l’endroit d’où il a été chassé, et un lien continue à nous rattacher à lui. Je n’ai pas l'honneur d’être un ami de vieille date, mais c’est le dévouement qui compte; je vous suis tout dévoué, depuis le premier moment de notre première ren- | contre. Si quelqu'un en est responsable, c’est bien Flitch. Le charme serait peut-être rompu si ce pauvre homme réin- | tégrait ses anciennes fonctions, » |
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Le sourire de Claire n’était pas des plus bienveillants lorsqu'elle répondit : « Oui, peut-être. » L’orgueilleuse | obstination de Willoughby lui semblait frappée par r1COchet, et elle trouvait cela bien juste.
« Vous aviez raison, je le crains ; le pauvre bonhomme | n’a aucune chance de revenir, continua de Craye. Il s’ar- n rôta, comme s’il voulait, en face du malheur, satisfaire aux | convenances, puis il rit aux éclats. « À moins que je ne Île prenne à mon service OU que je fasse semblant. Je crois | vraiment que la mélancolique personne de Flitch, rôdant 1 aux abords du château, complète l’image de l’Eden inté- | rieur. — Pourquoi ne voulez-vous pas avoir un peu con- é flance en moi, Miss Middleton ? |
— Mais pourquoi, alors, ne feindriez-vous pas de le prendre à votre service, Colonel ?
— Nous tramerons ce complot, si vous voulez. Avezvous assez confiance en moi pour cela ?
__ Pour n'importe quel acte de bonté désintéressée, certainement.
— Est-ce l’expression de votre pensée ?
__ Entièrement. Vous pourriez, devant tout le monde, parler de l'emmener à Londres.
__ Miss Middleton, à l'instant, vous alliez partir. Mon arrivée vous a fait changer d’avis. Vous n'avez pas confiance en moi. Devrais-je m’en étonner ? C’est le contraire qui serait étonnant. On ne vous a pas parlé de moi en termes propres à vous inspirer confiance, même en un cas désespéré. J'avais deviné que vous partiez. Vous vous demandez comment ? Je ne puis l’expliquer. Grâce à ce qu’on appelle la sympathie, et c'est un sentiment inexplicable. Il y a des sympathies naturelles et des antipathies naturelles. Pour comprendre combien elles sont profondes, il faut vivre côte à côte ! »
Par un soupir, Claire donna son muet assentiment à cette vérité.
La voiture, cahotée, menaca de faire une embardée.
« Flitch ! mon vieux ! » Le Colonel murmura un reproche: puis il se tourna vers Claire que l'apostrophe adres-
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