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L'ÉGOÏSTE o1 sée à Flitch avait fait sourire : « Nous ne sommes pas en sûreté avec lui, quoique nous feignions de le croire, et, avant la fin de notre course, il m’aura décroché le cœur. Mais si deux êtres n’ont pas le malheur d’être déjà liés l’un à l’autre lorsque survient la découverte, un espoir leur reste. Du moins, si l’un a du courage, l’autre de la sagesse. Autrement, ils peuvent se soumettre au joug, en dépit d'eux-mêmes. Leur grand ennemi, c’est l’Orgueil, qui les enferme tous les deux dans une voiture et les conduit jusqu’à la porte fatale ; il n’y a qu’un geste à faire : le jeter à bas de son siège tant qu'on a encore une minute devant soi. Et comme aucun orgueil n’égale l’orgueil de la possession, la blessure qui a le plus de chances d'être inortelle consiste à rendre douteuse la possession. Aucun autre moyen n’est capable d’instruire l’orgueil. Mais il faut avoir le courage d’agir ainsi ! »
De Craye s’amusait à faire glisser le carreau, pour donner à Claire le temps d’absorber ces paroles.
Qui, sinon Willoughby, pouvait représenter l’orgueïl ? Et quelle personne, accablée par sa langueur, avait rêvé d’une méthode plus sûre et plus rapide, pour prouver à Willoughby la sagesse d’un renoncement ?
« Vous le voyez, Miss Middleton, j'étudie les caractères.
— Je le vois, en effet, répondit-elle.
— Vous vous proposez de revenir ?
— Oh ! sans aucun doute.
— Je suis obligé d’avouer que cette journée est peu propice aux voyages.
— Fort peu propice.
— Vous pouvez compter sur ma discrétion la plus coniplète. Je me fie à votre générosité, lorsque je vous assure que je ne me proposais pas du tout de surpréndre un secret. J'ai deviné que vous seriez à la gare, et je suis venu me mettre à votre disposition. »
Claire demanda, en rougissant légèrement : « Avez-vous, par hasard, vu la voiture de Mrs Mountstuart Jenkinson dépasser la vôtre sur la route ? »
De Craye avait passé à côté d’une voiture : « Je n ai pas vu Mrs Mounistuart. Y était-elle ?
— Oui, c’est pourquoi il vaut mieux renoncer à se MmOontrer discret. Nous pouvons être sûrs qu'elle vous a vu.
— Mais pas vous, Miss Midäleton.
— j'aime mieux croire qu’on m'a vue. Je peux montrer une certaine sorte de courage, Colonel, lorsqu'on m'}y contraint.
— Je n’ai jamais pensé le contraire. Le courage a besoin d’être exercé, comme toutes les belles qualités. Le mien est souvent goutteux et rhumatisant.
— Je ne puis supporter les cachotteries et les complots.
— Excepté, si vous le voulez bien, quand il s'agit de gagner la cause de Fitch.
— Nous ferons exception pour Îui. »
Le Colonel tourna la tête, avec un violent effort, pour jeter un coup d'œil sur le dos de son cocher.
« Sécurité parfaite aujourd’hui, » dit-il en voyant la solide assiette de Flitch. « Il semble que notre ami devienne plus sobre devant ces convulsions des éléments. Flitch n’est dangereux que par les temps calmes. Dans cinq minutes, nous serons aux grilles du parc. »
Claire se pencha pour regarder, aux alentours du chàteau, les chemins bordés de haies qui, de nouveau, lui paraissaient étrangement familiers. Ses pensées et ses sensations l’accablaient, comme l’orage jette à terre une fleur. Elle s’estimait heureuse que son masque féminin ne trahit point son épuisement et sa torpeur. Pour un peu, elle eût accusé Vernon de l'avoir par une ruse déloyale forcée à user de sa libre volonté pour choisir son destin.
Elle soupira sans le vouloir.
« Il y a un train à trois heures, suggéra de Craye, avec une admirable promptitude.
— Qui, et un autre à cinq. Nous dinons ce soir chez Mrs Mountstuart. Et j’éprouve un passionné désir de solitude ! Je pense que je ne suis pas faite pour me soumettre à des obligations. Dès que je me sens liée, je commence à songer à la liberté.
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