‹ L'égoi͏̈steChapitre 85 sur 160 · LP NES · texte numérisé non relu

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chanter. À tous les points de vue, vous me réconciliez avec les hommes et avec le monde, Letitia. Pourquoi vous presser de parler ? C’est moi qui parlerai. Aussi certainement que vous me connaissez, je vous CONNAIS, et... »

Un « non » jaillit des lèvres de Letitia.

« Je ne vous connais pas ! reprit-il, l’interrogeant avec douceur.

— — Bien peu.

— Comment cela ?

— J'ai changé.

— De quelle manière ?

— Profondément.

—— Plus de maturité ?

— Extérieurement.

__ Vos couleurs reviendront. Ne vous en inquiétez pas. Je vous de promets. Si vous vous imaginez avoir besoin d’un renouveau, c’est moi qui possède le remède, cest moi, mon amour, C’est moi |

— Excusez-moi. Voulez-vous me dire, Sir Willoughby, si vous avez rompu avec Miss Middleton ?

__ N'ayez aucune inquiétude, ma chère Letitia. Elle est aussi libre que moi. Je ne puis faire que ce qui convient à un homme d'honneur. Elle me rend ma liberté. Demain ou après-demain, ellé partira. Nous, Letitia, vous et moi, nous sommes des oiseaux du pays. Il ne convient pas à l'oiseau sédentaire de s’accoupler avec l’oiseau migrateur. Le petit changement imperceptible auquel vous faites allusion n’est rien. L'Italie vous fera revivre. Je suis prêt à mettre en gage ma propre santé ma santé qui jamais encore ne fut ébranlée par aucun docteur en médecine — … je dis à dessein « en médecine », car je connais des doc- ‘teurs en théologie qui ébranleraient des géants — je suis |

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prêt À mettre en gage ma santé, tant je reste persuadé | qu'après un voyage en Italie... je ramènerai d'Italie une fiancée au teint éblouissant. Vous hochez la tête — avec découragement ? Mon amour, je m'en porte garant. Ne :

puis-je pas vous rendre vos couleurs ? Regardez ! Venez à la lumière, regardez-vous dans la glace.

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—— |] se peut que je rougisse, répondit Letitia. C'est

l'effet, sans doute, des battements de mon cœur. J'ai - changé. J'ai un cœur auquel on ne peut plus demander

autre chose. Je vous ressemble, Sir Willoughby, en ceci

je ne pourrais pas me marier sans amour, et j ignore ce

qu'est l'amour. Je crois seulement que c’est un rêve vide.

— Le mariage, ma chérie...

— Vous vous trompez.

— Je veux vous guérir, ma Letitia. Fiez-vous à mo Je vous apporte le véritable remède. Je n’exprime pas une vulgaire assurance, mais ma conviction profonde. C’est 101 Qui vous guérirai, MON amour, c'est moi |!

— Î] n'y à pas de guérison pour ce que j’éprouve, Sir WVilloughby.

— Épargnez-moi ce cérémonieux préfixe, je vous en prie. Vous allez placer votre main dans la mienne, en vous confiant à moi. Pour le reste, j'y suis engagé. Nous termi- Dons comme nous avons commencé : je vous demande votre Main — votre main — en mariage.

— Je ne puis pas vous la donner.

— Je vous demande d’être ma femme.

— C'est un honneur : je dois le refuser.

— Etes-vous en parfaite santé, Letitia ? Je ne puis m'’exprimer plus nettement, et je vous propose d’être Lady Patterne — de devenir mienne.

— Je suis obligée de refuser.

— De refuser ? Pourquoi ? Votre raison ?

— Je l'ai déjà dite. »

H fit quelques pas pour se remettre en verve.

« Une sorte de folie s'empare des femmes par moments, Je le sais. Répondez-moi, Letitia : —— J'aurais pu le

Jurer, et vous m'avez donné toutes les preuves qu’on peut

donner à un homme — mais répondez-moi : vous m'avez aimé ?

— J'étais une enfant très déraisonnable et très romanesque.

— Vous évitez ma question : je parle sérieusement. » I] s éloigna d'elle en condamnant d’un « Oh! » bruyant,

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210 L'ÉGOÏSTE procha vivement et dit : « Mais c était évident pour tout le monde, c'était légendaire. On disait couramment «aimer comme Letitia Dale ». Vous serviez d'exemple, de flambeau pour les autres femmes... aucune ne pouvait se vanter d’une pareille adoration. Vous étiez un camée précieux, aux regards vivants: Et c'est moi qui fixais vos regards. Vous m'aimiez, vous m'aimiez, Vous m'apparteniez, vous étiez mienne, mon bien, mon Joyau. J'étais plus fier de votre constance que de tout ce que je possède. À mes yeux, elle faisait partie de l’ordre de l’univers. Je n’aurais pu la mettre en doute sans que touies mes croyances en fussent troublées. Ah ! juste ciel ! Où sommes-nous ? N’y a-t-il rien de solide sur la terre ? Vous m'aimiez |

— J'étais vraiment une enfant |

— Vous m'aimiez passionnément |

— Est-ce que vous insistez pour que rien ne manque à ma honte, Sir Willoughby ? Mes sentiments ont été assez raillés.

— Vous ne pouvez pas effacer le passé. On l'a écrit, on l’a raconté. Vous m'aimiez avec ferveur. Votre silence ne vous sauvera pas. Vous m'aimiez.

— Je vous aimais.

__ Vous ne m'avez jamais aimé, femme légère ! « de vous aimais ! » Comme si l’amour pouvait cesser d'être | Qu'est-ce qui nous appartiendra alors ? Nous plaçons tres haut l'amour d’une femme ; nous le gardons jalousement ; nous nous y fions, nous en rêvons. C'est notre richesse, notre talisman ! Et quand nous ouvrons le coffret, l'amour s’est évaporé ! — tout est désert, aride. Nous sommes plus pauvres que des chiens. Autant songer à conserver un Cru précieux dans l'argile du potier, que l'amour dans le cœur

l’imbécillité dont faisait preuve Letitia. Puis il se Traprs 6

d’une femme ! Certaines femmes — certaines ! oh | elles sont toutes frappées sur le même modèle — une même

monnaie — une monnaie qui circule dans toutes les mains. C'est une fiction, une imposture. Elles ne peuvent pas aimer ! Ce sont les ombres des hommes. Comparées aux

hommes, elles n’ont pas plus de cœur que n’en a l'ombre auprès du corps, Letitia !

— Sir Willoughby |

— Vous refusez mon offre ?

II le faut.

Vous refusez de me prendre pour mari ?

Je ne peux pas être votre femme.

— Vous avez changé ? Votre cœur s’est donné ?... Vous pourriez vous marier ?.. il y a un homme... 1l y a un homme que vous pourriez épouser ? Je veux avoir une réponse. Je suis las de vos formules évasives. Le Ciel, en créant la femme, accomplit un dessein qui restera une énigme jusqu’à la fin du monde ! Tout homme digne de ce nom s’est, à son tour, posé la question. J’ai le droit de savoir qui m'a volé. Nous pouvons essayer, à notre façon, de résoudre l'énigme. On représente Satan, en train de rire. Je dis que j'ai le droit de savoir qui m'a volé. Répondez-moi.

— Je ne me marierai pas.

— Ce n'est pas une réponse.

— Je n'aime personne.

— Vous m'avez aimé. Vous vous taisez ? Mais vous l'avez avoué. Alors, vous avouez que cet amour-là pouvait mourir | Ne comprenez-vous donc pas quel discrédit vous jetez ainsi sur moi ? Vous m'avez aimé, vous avez cessé de m’aimer. En d’autres termes, vous m’accusez de ne pouvoir alimenter l'amour d’une femme. Vous m'accusez d'inspirer une misérable passion qui ne peut pas durer l’espace d’une vie ! Vous montrez au monde que je suis un homme à qui on s'attache pour un instant. Tout simplement parce que, par hasard, je me suis trouvé dans votre voisinage, au moment précis où une jeune fille est impressionnable ! Vous me donnez publiquement en exemple : un homme pour qui les femmes peuvent éprouver un caprice, mais pas davantage ; il ne peut pas les enchaîner ; il les fascine un instant ; puis elles se détachent. Est-il juste que je sois, à votre gré, repris et rejeté ? Pensez au scandale | Des ombres? Mais au moins, l'ombre d’un homme lui

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212 L'ÉGOÏSTE reste fidèle. Que sont les femmes ! On ne peut les comparer à rien dans la nature qui ne les dépasse de beaucoup, qui ne les condamne misérablement. Moi qui, toute ma vie, ai fait preuve d’une déférence absolue devant leur faiblesse — qui me suis montré poli, courtois ! Je suis heureux dans tout ce que j’entreprends, sauf quand il s’agit des femmes. Comment cela se fait-il ? Quel est ce mystère? Il doit en exister quelque monsirueuse explication, mais laquelle ? Je suis, depuis ma naissance, favorisé par la fortune, jusqu’au moment où Jjenire en relations avec des femmes ! Voulez-vous avoir la bonté de m'expliquer pourquoi, quand vous entreprendrez leur défense ! Oh! s'il s'agissait de relations peu honorables, ce serait tout à fait une autre question. Alors, elles... Je pourrais rappeler. Mais je méprise la célébration de telles victoires... tout à fait une autre question. Mais ce sont des mouches et je suis un être plus stable. Ce sont des mouches. Je regarde plus loin qu'aujourd'hui. J'ai un devoir à remplir envers ma maison. Ce sont des mouches. Je le prévois, la fortune me sera contraire tant que je ne réussirai pas à les éviter. — Des mouches | Bien que leur vie me tienne pas dans une journée, elles sont, au point de vue de l'esprit, des éphémères. Eh bien, c’est de vous que dépend mon opinion de votre sexe. Vous pouvez la modifier, ou bien rejeter dans le monde un homme de plus qu'accablera cette même vieille et amère expérience. Songez-y. Si mon idéal féminin fait naufrage, que Ja catastrophe retombe sur vous. Vous seule pouvez me rendre mon idéal. Je vous aime ; je découvre en vous la seule femme que j'aie toujours aimée. Je viens à vous, je vous implore, et, tout d’un coup : « Vous avez changé! » « J'ai changé, je ne suis plus Ja même. » Qu'est-ce que cela peut bien signifier ? « Je ne puis Me marier, je n aime personne. » Vous ne savez pas, dites-vous, ce qu'est l'amour. Et, sans même reprendre haleine, vous avouez que vous m'avez aimé | Suis-je le rêve vide dont vous parliez ? Ma main, mon cœur, ma fortune, mon nom, sont à vous, Sont à terre devant vous

vous les repoussez du pied. Je suis près de vous : vous me

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rejetez. Mais pourquoi, pour quelle raison humaine me trouvé-je ici, si ce n’est à cause de la foi que je garde en votre amour. Vous m'avez attiré à VOUS, pour me TEPOUSSsET, et vous prenez une misérable revanche.

__ Vous savez bien que ce n’est pas cela, Sir Willoughby.

—— Gardez-vous le moindre soupçon ? Craignez-vous que quelque chose me lie encore, que je ne sois pas, comme Je vous l’assure, complètement libre, en fait et en droit.

— Ce n’est pas cela.

— Parlez alors. Vous voyez votre pouvoir. Voudriez-vous que je me misse à genoux devant vous, Madame ?

— Oh ! non : mon chagrin n’en serait que plus grand.

—— Vous éprouvez du chagrin ? Alors, vous croyez à mon affection et vous la rejetez loin de vous. Le poète, en vous, prétendrait, je n’en doute pas, que l'amour est éternel. Et vous m'avez aimé. Et vous me dites que vous ne m'aimez plus. Vous n'êtes pas très logique, Letitia Dale.

—— Les poètes sont rarement logiques ; mais je ne mérite pas le titre de poète, pour avoir écrit quelques vers assez sots. J'ai laissé derrière moi cette illusion, avec toutes les autres.

— Vous ne direz pas de mal de ces chères Journées d'autrefois, Letitia. Je les revois=maintenant : quand je passais à cheval près de votre maison et que vous étiez à a fenêtre, votre plume à la main, vos cheveux épars sur Île front. Romanesque, oui, folle, non. Pourquoi était-ce fou de penser à moi ? Quelque jour, je chargerai un artiste de me peindre ce portrait de vous, d’après ma description. Et je me rappelle ces premiers mots qu’à voix basse... Je me rappelle combien vous trembliez. Vous avez oublié ; je me rappelle. Je me rappelle notre rencontre dans le parc, sur le sentier de l’église. Je me rappelle certaine divine matinée, au retour de mes voyages, et ma rencontre avec cette même Letitia, sûre et toujours semblable. Comment pourrais-ie jamais oublier ? Ce sont des tableaux ineffacables, des scènes de ma jeunesse qui font partie de moimême. Je puis dire que je m'y attarde de plus en plus, à

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iesuré que je m'en éloigne. Dites-moi, Letitia, votre père n’a-t-il tien prophétisé qui nous concerne ? Je m imagine avoir entendu citer cette prophétie. Elle a existé.

— I] était malade. Les vieilles gens s’attachent à des illusions.

— Demandez-vous, Letitia, qui fait obstacle à l’accomplissement de cette prédiction ? -— de cette vérité, si Jamais én ce monde personne a pu prévoir une vérité ! Vous m'avez pas changé au point de n’éprouver aucun plaisir à satisfaire Mr Dale. Demain matin, au point du jour, Jj irai le trouvér.

— Vous m'’obligerez à vous suivre pour le détromper.

— Faïtes-lé et je dénonce une inclination indigne, que vous avez honté d’avouer.

— Cé serait un acte inutile et d’ailleurs assez bas.

— Voÿez-y une preuve d'amour. Je ne la donnerais à personne d'autre qu’à vous et personne d'autre ne pourrait m'accuséer d’une bassesse.

— Sir Willoughby, vous laisserez mon père mourir en paix.

— Lui et moi, nous essaierons ensemble de vous persuader.

—— Vous me feriez supposér qu'il vous faut uné femme à tout prix.

— Vous, Letitia, vous.

— Je suis fatiguée, reprit-elle. Il est tard. J'aimerais mieux né pas en entendre davantage. Si Je vous ai fait souffrir, j en suis fâchée. Je suppose que vous vous êtes exprimé avec sincérité. Je ñe défends ni mon sexe, ni moimême. Je puis seulement vous diré ceci : la femme que je suis ressemblé beaucoup à une morte. Je im'estime satisfaite que l’on me rende heureuse, à ma manière, mais je suis Si peu vivante qué je me püis imaginer une autre softe de bonheur. Quant à l’amour, je me réjouis d’avoir rompu le Charme. C'est à uñe femme plus jeune que vous pensez : je suis une vieille femme ; je n’ai ni ambition ni chaleur. Ma plus fervente prière, c’est de flotter sur le courant — ün désir de vivre, purement physique. Je n’ai pas la force

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L'ÉGOÏSTE 219 dé nager. Une telle femme n'est pas l'épouse qui vous convient, Sir Willoughby. Bonsoir.

— Un dernier mot. Pesez-le bien, N’exprimez pas des resutets de convention. Vous relusez résolument ?

—— Résolument, Je refuse.

- Vous refusez :

— Oui.

- J'ai inutilement sacrifié mon orgueil. Vous refusez ?

— Je me suis humilié ! Et voici la réponse ! Vraiment, vous refusez !

= Je refuse.

- Bonsoir, Letitià Dale. »

[1 s’effaça pour la laisser passer

« Bonsoir, Sir Willoughby.

: Je suis eh votre pouvoir, » reprit-il. Sa voix qui exprimait à la fois une menace et une supplication retint Letitia comme une serre. Elle se retourna

« Vous né serez pas trahi.

— Je peux me fier à vous ?..

= Je rentrerai éhez moi demain matin, avant le dé: jeuner.

= Peérmeéttez-moi de vous accompagner jusqu chambre.

$i vous le voulez ; ais je fe verrai personne ici, pas plus ce soir que demaiti.

— J'aurai le privilège dé vous voir jusqu at dernier moment. »

Ils se retirèrent.

Lé jeune Crossjay écoutait bourdonner son Cerveau. Quelque part, à l’intérieur ou aü-dessus de son crâné, uf joueur de tamboür tapait éperdumenñt.

La porte du laboôrätôire se lerma avec un bruit reténñtissant.

Crossjay dégringola du sofa. À pas de loup, il 86 dirigea vers la porté qui était restée ouverté, et il regarda furtivenent. Jamais gamin ne fut plus complètement réveillé. 1 sé proposait de quitter la maison et de marcher dans !a

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