LE RÉV. DOCTEUR MIDDLETON, CLAIRE ET SIR WILLOUGHBY
Au moment où Crossiay dégringolait les escaliers, Letitia, dans la chambre de Claire, examinait les diverses mésaventures qu'avait pu subir le pauvre gamin malchanceux. Après le brusque départ de Letitia, Claire prêta l'oreille anxieusement, puis elle entendit la voix de Willoughby, et, sans savoir pourquoi, elle eut alors la certitude que l'enfant n’était pas dans la maison.
Elle attendit, comptant que Miss Dale reviendrait ; puis elle se déshabilla, se coucha, essaya de dormir. Elle était lasse de lutter. Des idées étranges pour une aussi jeune tête, se succédaient brusquement : le sentiment du devoir peut triompher, peut-être, du dégoût — et on peut vivre sa vie, sans tenir compte de ses propres admirations et de ses propres répugnances ; elle reconnaïssait que Sir Willoughby possédait une force singulière qui épuisait la résistance d'autrui ; elle se demandait à quoi la lutte Jui avait servi ; chaque effort semblait dissiper la vigueur «le son esprit ; chaque effort lui rendait plus difficile une vision claire de ses espoirs, et chaque fois, elle se sentait couler plus à fond. Elle aurait voulu au contraire que chaque pas en avant fût un pas vers la liberté. En regardant derrière elle, elle s’émerveillait des actes qu'elles avait accomplis. En regardant autour d'elle, ces mêmes actes lui paraissaient si vains ! Il lui restait encore à jouer auprès de son père la grande scène de la révolte ouverte.
Cette prévision provoquait en elle un extrême décour1gement. Le Docteur Middleton ne lui avait plus adressé la parole, depuis qu'il avait appris sa tentative de fuite ; mais la scène approchaït. Claire éprouvait le désir d'éviter cette scène à son père, aussi bien que d’y échapper elle-même, mais, en outre, elle se sentait particulièrement malheureuse, Car elle savait que quelque chose les séparait l’un
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de l’autre, comme deux ennemis — et c'était l’une des plus extraordinaires faiblesses masculines ; elle ne pouvait pas y faire allusion, à peine osait-elle y penser, et dans ses méditations, elle se refusait à donner un nom à ce défaut. Tout en appliquant son esprit à d’autres sujets, elle laissa jaillir ce cri : « Oh ! le vin, le vin ! » Elle se demanda de nouveau qu'est-ce qui, dans le vin, était capable de prendre au piège des hommes respectables, et d’obscurcir leur jugement. Elle était trop jeuné pour se rendre compile que le verre d'’élixir prenait toute son importance, à causé des torts évidents que le vénérable gentleman attribuait à sa fille, lorsque lui-même se rappelait ses propres droits. Pourquoi s’éloignerait-il d’un vin estimable, afin de satisfaire les caprices d’une fantasque enfant, coupable de cher- | cher à trahir la parole donnée. Il brodait sur ce thème. La faute était grave. Sans doute, elle se colorait aux reflets | du vin; une goutte ou deux suffisent, dans n importe | quelle coupe ; Cependant la faute était grave. |
Claire était trop jeune pour se livrer à dé semblables | réflexions. Elle voulait bien s’étendre sur la gravité de sa | faute, si cette humiliation l’aidait à s'affranchir. Elle se | sentait prise au piège et enchaînée ; elle ne pouvait s'attar- | der à méditer pareille question. Jamais Claire n'avait net: tement envisagé sa faute : peut-être pour cette raison que les prières de Willoughby ne l'avaient pas émue ; elle avait peut-être une nature capricieuse ; en tous cas, elle s'était arrangée avec sa conscience, en convenant qu elle devrait reconnaître sa faute, la regretter, et faire pénitence plus tard ! —— én renonçant tout à fait au mariage ? Ce serait une pénitence bien douce.
Le matin, de bonné heure, elle se dirigea vers la chambre de Letitia ; ellé frappa à la porte, mais ne reçut point de réponse.
Au déjeuner, elle apprit le départ de Miss Dale. Mesdames Eléonore et Isabelle craignaient que des raisons urgentes n’eussent rappelé Letitia chez élle. Personne n'avait vu Vernon, et Claire pria le Colonel d’aller jüsqu au cottage demander des nouvelles de Crossjay ; il se chargea
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dé la Commission, uniquement pour lui obéir ét 8e inettre à son service ; il l’assura toutefois qu’elle n'avait aucune raison de s'inquiéter ; il lui en aurait dit plus long, mais le Docteur Middleton emmena Claire.
Sir Willoughby, montre en imaiñ, laissa passer dix minutes. Ses deux braves tantes avaiént risqué üne remarque sur $a mine, et 1l s'’effrayait à la pensée que lui-même pourrait trahir son extraordinaire déconfiture. Sa conduite lui apparaissait comme un acte de folie, et ILétitia avait vraiment agi comrne si elle eût été folle. Heureuse folie ! Très heureuse folie, vraiment ! Le refus par lequel elle avait accueilli une proposition si ridiculement généreuse, sémblait montrer qu’une main secourable était intervenue, pour frapper Letitia de folie, au bon moment. Il se fiait entièrement à sa discrétion, mais cetie pauvre Letitia était une misérable créature ; elle avait perdu la seule dernière chance que lui offrait la Providence, et elle avait donné un remarquable exemple de la médiocrité de l’amour féminin.
Les heures fuyaient. Mrs Mountstuart allait bientôt arriver. Îl ne pouvait se défendre d’avoir choisi une ligne de conduite. S'il n'avait pas de plan arrêté, il serait démuni de toute armure. Il se creusait l’ésprit, mais ne réussissait qu’à faire surgir de nébuleux fantômes. Ces paroles infernales : « Deux fois ! » ne s’appliqueraient plus maintenant à Letitia, mais feraient écho à la voix de Lady Busshe. Et même, si tout le monde était dans le secret : « Trois fois lâché ! » Tel pourrait être le cri universel. Et la victime, songeait-il amèrement, est un homme que, seuls, ses devoirs envers sa lignée ont empêché d'être auprès des femmes lé plus dangereux des hommes. Voilà comment notre droiture est récompensée !
Lorsque sa montre indiqua que quinzé miñutes s'étaient écoulées, il frappa du doigt à la porte de la bibliothèque. Le docteur Middleton ouvrit :
« Le sermon en est au paragraphe où l’on élève le ton pour réveiller le sacristain. »
Claire pleurait.
Sir Willoughby se rapprocha d’elle avec sollicitude.
. LE SP ENT RE F ne OR SEL = Em SE > me “ « = are ÿ nr > 3 1 À F Le TA LE 2 + } ki: 220 L ÉGOÏSTE | À AU ° . 1 + FA La crinière argentée du Rév. docteur attestait, par son » état. la véhémence du sermon, et Willoughby dit : « J'es-
tance à des riens.
— Je crois, Monsieur, avoir produit un certain eilet, et | c’est le but que je visais. ;
— Claire! ma chérie! » Willoughby la toucha | légèrement.
« Je puis vous apprendre qu’elle se repent sincèrement de sa conduite », reprit le Rév. docteur.
« Mon amour, murmura Willoughby. Un malentendu
nous a séparés. Je n'arrive pas à découvrir en quoi j ai été 1 coupable, mais je prends pour moi le blâme, tout le bjâäme. | Je vous supplie de ne pas pleurer. Faïtes-moi la grâce de : me regarder. Je n'aurais pas voulu qu’on vous infligeñt la moindre question. | — Vous ne méritez aucun blôme, » interrompit Claire avec un sanglot. | Son père reprit : « Il est hors de doute que Willoughhby | ne mérite aucun blâme. Ce n’est pas lui qui a pris la fuite, et rompu ainsi brutalement en visière avec le devoir et les convenances. Ce n'est pas lui qui à gratifié d'un ca- ee tarrhe quelqu'un qui est mon frère, par le métier et pa | lhabit. » - | Willoughby intervint : « Le sacristain a répondu « Amen », Monsieur. » | Le Rév. docteur grommela doucement : « Je puis vous | l’assurer, personne n’est plus heureux que le prêtre, à ce | moment-là. Pour entendre ce mot, il a tant peiné, à [a ‘ sueur de son front ! J’ai quelque idée des tourments | Fi d'Abraham. Pareil sermon exige l’immolation du père, quel | + que soit le sort de l’enfant. »
2: Willoughby consolait sa fiancée. « J'aurais voulu être là + pour en prendre ma part. Je vous aurais peut-être épargné 4 quelques larmes. Je me suis peut-être montré trop prompt } +: dans nos petits dissentiments ; je le reconnaîtrai volontiers. à Mon caractère est souvent irascible.
: — Le mien aussi ! s’écria le docteur Middleton. Et ce- Î
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POLAR SRE TONER TEE SARA
L'ÉGOÏSTE 221 pendant, je n’en ai pas été, que je sache, un plus mauvais mari. Je ne comprends pas très bien non plus comment une irritation, sans doute justifiée, peut servir de circonstance atténuante à une tentative effrontée pour violer uné promesse.
— Le sermon est fini, Monsieur.
— Ce sont les répercussions | » Le Rév. docteur fit de la main un geste apaisé. « Supposez un roulement de tonnerre au loin.
— Votre main, mon amour, » murmura Sir Willoughby.
La main ne s avança pas.
Le docteur Middleton le remarqua. Il se dirigea vers la fenêtre. En se retournant, il s’aperçut que le couple] gardalt la même attitude, et il toussa en signe d'avertissement.
« C’est cruel ! s’écria Claire.
—— Que le propriétaire de votre main vous prie de Ja lui donner ? » demanda son père.
Elle chercha refuge dans une crise de larmes.
Willoughby, muet, se Le vers elle.
Le Rév. docteur lui cria : « Une scène à laquelle on n'imagine guère qu un père puisse être contraint plus d'une fois par lustre, doit-elle se répéter en moins d'une deriue 2»
“Elle se redressa et se mit à trembler ; puis elle pencha la tête et courba le dos.
«Ma chérie ! Votre main ! » reprit Willoughby d'une voix musicale.
La main s’abandonna, assez semblable au débris de glace que libère un soudain dégel.
Willoughby la saisit et la pressa contre son Cœur.
Le Rév. docteur marchait de long en large, les mains croisées derrière le dos. Le silence des deux jeunes gens semblait lui reprocher sa présence.
Il dit avec cordialité : « Le vieil PR n’a qu’à se retirer pour qu'éclatent les bourgeons. « Jam ver egelidos refert tepores. » Le furieux équinoxe s’en va. Je vais vous laisser un moment seuls. »
En même temps, Claire et Willoughby levèrent la tête,
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mais une expression différente animait leurs visages.
« Mon enfant ? » Le docteur Middleton se rapprocha et posa doucement Ja main sur l’épaule de Claire. Puis il s’excusa d'avoir employé un vocabulaire aussi pesant.
Claire sourit et répondit : « Oui, papa, je vous rejoindrai
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dehors.
— Non, Monsieur, je vous prie de rester, intervint Willoughby.
3 04 — Ma présence vous glace. »
; PE Claire ne le démentit pas.
Mais Willoughby protesta, avec emphase. Lequel des deux paraissait ai le plus amoureux ? En ce moment, le Rév. docteur aurait volontiers supposé que c'était sa fille.
Claire demanda : « Serez-vous sur la pelouse, papa ? »
Willoughby intervint : « Restez, Monsieur, donnez-nous votre bénédiction.
— Vous l'avez déjà ! » Le Rév. docteur, d’un geste vague, évoquait l’image de cette cérémonie paternelle.
« Quelques minutes, papa, dit Claire.
— Veut-elle fixer le jour ? s’écria vivement Willoughby.
-— Je ne le peux pas », protesta Claire, à bout de forces.
Le Rév. docteur reprit : « Le jour est un jour important, lorsqu'il arrive, mais je comprends qu’en ce moment la décision ait aussi une importance capitale. Amorcez d’abord votre pièce d'artillerie, mon ami.
— La décision est prise, Monsieur.
Alors je me mettrai hors du champ de tir. Visez le jour qui vous conviendra. »
Claire réprima une exclamation impétueuse, afin de ne pas retenir son père.
Cette habile maîtrise de soi humilia et effraya Wil- Joughiby, mais elle le mit en éveil. Il comprit dans quelle situation il se trouverait, dès que le docteur Middleiton serait parti. Son père représentait le seul tribunal qu’elle craignit, et tant qu'il restait auprès d'eux, il fallait que l'affaire fût arrangée et rendue irrévocable. Pour éperonner la jeune fille, il l’appela « ma chérie » -et l’enlaça à demi, tout en faisant mine de vouloir l’embrasser.
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