‹ L'égoi͏̈steChapitre 92 sur 160 · TU SES · texte numérisé non relu

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IT est lui, avec votre consentement, arrivé au point terminus, et si vous ne pouvez nous donner vos raisons, il faut l’y rejoindre. »

Sa tête tournait. Avant l’arrivée de Willoughby, elle avait été sévèrement flagellée et humiliée. Elle ne trouvait plus les mots propres à exprimer sa répugnance. Elle donnait aux syllabes leur forme, puis elle s’apercevait qu'un souffle de son père les renverserait. Elle se rendait compte aussi que Willoughby était prêt, comme elle, aux plus douloureuses supplications. Si elle avait la ressource des larmes, il gardait celle des gestes, tout aussi éloquents ; si elle criait sa répugnance pour ce mariage, il répondrait en déversant le torrent de son amour. Que pourrait-elle dire ? C’est un Egoïste ? L’épithète aurait semblé dépourvue de sens. Son instinct, hostile à Willoughby, lui criait avec mille voix : « Invente ! » Seule avec son père, seule avec Willoughby, elle aurait pu inventer quelque terme équivalent, elle aurait apaisé ainsi son cœur qui souffrait de ce que la vraie, l’immense objection restat dans l'ombre. Maïs tous deux réunis la paralysaient. Elle les voyait à tour de rôle faire un bond en avant et se rejoindre en écrasant leur victime. Son esprit alerte se plaisait à faire parler les deux hommes, mais, pour elle-même, Claire ne trouvait pas un mot. Elle restait impuissante à s'exprimer, tandis que son cœur exigeait impérieusement qu'elle parlât : la conséquence était inévitable : le cœur et l’esprit cessèrent de s’accorder. L'un battait à coups violents, l’autre planaiïit avec sérénité. Aux clameurs et à la confusion de ce cœur malade, l'esprit répondait en imaginant les discours des deux hommes. Pour éviter les reproches, Claire versait à son cœur du poison ; elle se rappelait, l’un après l’autre, tous les délais fatals qu’elle s'était accordés, afin de garder devant son père l’apparence de la fermeté. Ce n’était qu’hypocrisie et Claïre se demanda : Que suis-je ? Qui m'aime donc ! À son cœur accablé, elle donna le coup de grâce, en précisant la raison bien nette qui avait poussé le Rév. docteur à défendre Ia cause de Willoughby ; plus découragée encore, Claire se

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demanda alors ce qu'elle valait, puisqu'elle ne pouvait même plus respecter son père.

D'autre part, ce qu'il y avait de meïlleur en elle poussait sa raison à plaider pour le docteur Middleton. Elle se cramponnait au respect qu'elle lui portait, si cette bouée coulait à pic, elle aussi ferait naufrage. En elle, un écho répondait à Willoughby. Elle en avait conscience et c'est avec une horreur deux fois plus profonde qu’elle condamnait un monde où les sentiments les plus sacrés peuvent s obscurcir de la sorte. Son horreur redoublait lorsqu’en elle un écho répondait à cet homme, elle y voyait la preuve qu'elle n’était pas meïlleure que lui ;

plus jeune seulement de quelques années. Ces quelques années seraient vite passées ; après quoi elle et lui parat-

traient calqués sur le même patron. Elle n’était pas aimée ; elle avait donné sa parole à cet homme. En lui restant fidèle, elle ne ferait tort à personne. Elle avait juré ; manquer à sa parole, ce serait violer un serment. Personne ne l’aimaït ! Voyez de quelle qualité est cet amour paberne] ! Une fois son propre bonheur décemment enterré, elle devait se proposer, avant tout, de rendre son père heureux ; et ici, il se trouvait heureux : Pourquoi l’obligerait-elle à partir et à perdre ce pauvre plaisir qui lui était si cher.

La pensée de ce dévouement flattait sa faiblesse. Elle laissa voir quelques signes d’hésitation ; en même temps elle jeta un regard sur Willoughby, mais aussitôt elle détourna les yeux pour éviter de le voir. Elle pensait — tant sa nâture éprouvait de répugnance devant Willoughby — qu'avec un homme moins favorisé, c’eût été plus facile. Avec un homme d’une horrible laideur, elle eût éprouvé une horrible exaltation à sacrifier sa jeunesse, à faire ce saut dans l’abîme.

Sir Willoughby avait, malheureusement pour lui, des raisons de se montrer impatient : Claire avait réfléchi : puis jfurtivement regardé la belle stature de son fiancé. L'opinion qu'avait de lui-même Willoughby se combina

au souvenir de certaine maxime du Grand Livre, pour le

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convaincre que la résistance de Claire était à bout. I attribua surtout cet heureux résultat aux perfections physiques dont il était doué. ,

Souvent, en effet, dans la lutte que se livrent les deux sexes, les maximes du Livre ont aïguillé l’assaillant vers la victoire. Ces maximes sont rougies du sang des victimes. Les entendre, c’est entendre un cor qui sonne l’hallali, qui le sonne pour la millième fois. I est bon de se rappeler leurs fréquentes victoires, le jour où nous sommes contraints de raconter un échec, pour le profit de quelque future Lady Vauban, dont l'esprit peut-être s'efforcera de recueillir les maximes propres à encourager les assiégés.

Willoughby ne pouvait attendre la disparition des neiges. Il les voyait nettement fondre peu à peu ; il admirait et désirait Claire, sincèrement ; sans réfléchir, cek infortuné gentleman essaya de hâter la fonte des neiges, et, ce faisant, il l’arrêta.

Nous pourrions, forts de cette expérience, ajouter à la maxime déjà citée une note, qui dirait à peu près ceci « Avant d'émettre un souffle, assure-toi qu'il n'est pas chargé de frimas | »

« Mienne, elle est mienne, s’écria-t-il, mienne à nouveau ! mienne tout à fait ! mienne éternellement ! » et Willoughby s’avançait à mesure que se succédaient ces exclamations dévorantes. Claire, plus indécise, battait en retraite. Elle reculait — comme il convient à une jeune fille — de deux ou trois pas, et il ne voulait pas voir qu’elle devenait une Diane irritée, prête à lancer ses flèches. Cette modestie juvénile dans le don de soi lui plaisait. Il saisit l’une des jolies mains, et, tandis que Claire n’échappait qu’à peine à son étreinte, il s’écria : « Pas une syllabe de ce que j'ai dû souffrir ! Vous n’aurez rien à expliquer, ma Claire. Je m'’appliquerai mieux à vous connaître, à me laisser guider par vous, ma chérie ! Si je vous offense encore, ma femme pourra me dire sans peine ce que ma fiancée a voulu taire — je ne demande pas pourquoi : peut-être ne pouvait-elle prévoir les effets de son

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silence ; plus jeune et plus inexpérimentée, elle ne savait pas alors ce qu'a de sacré la parole donnée. Tout cela est passé, nous ne faisons plus qu’un, cher Monsieur, cher père. Vous pouvez nous laisser maintenant.

— Je suis bien heureux de l’apprendre. » É

La main captive de Claire se débattait : « Non, papa, € restez. C'est une erreur, une erreur. Il ne faut pas me quitter. Ne croyez pas que j'appartienne tout à fait, éternellement, à personne d’autre qu’à vous. Personne d’autre ne pourra me dire que je lui appartiens.

— Etes-vous un sable mouvant, Claire Middleton, pour que rien ne puisse s'édifier sur vous. Où donc une tête L frivole et une volonté capricieuse conduisent-elles cette enfant ?

— Claire et moi, Monsieur, interrompit Willoughby.

— Et il en sera ainsi, » dit le Rév. docteur en faisant demi-tour.

Claire se précipita vers lui

« Pas encore, papa. »

Il s’écria

« Comment, c’est vous, vous, vous-même, qui m'im-

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