‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 10 sur 146 · X VIII · texte numérisé non relu

X VIII

En 1858 enfin, pressé par les circonstances et aussi par l’insistance de quelques hauts personnages, le prédécesseur du Vice-Roi actuel, Saïd-Pacha, se décida à couper le mal dans sa racine. Ce qui était à faire, on le devine aisément, I fallait renoncer aux demimesures d'une efficacité éphémere, et doter le pays d'une sorte d'institution permanente chargée de veiller sur ses antiquités historiques, de les préserver contre toute injure, et de mettre, par des découvertes nouvelles, méthodiquement entreprises, de nouvelles richesses à la disposition de la science. Ainsi fut créé le service

général de conservation des antiquités de l'Egypte. Un assez nom-

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breux personnel y est attaché, et les travaux, depuis lors, sont en traïn, pour la plus grande satisfaction du monde archéologique. Le Vice-Roï, du reste, les encourage d’une protection plus généreuse et plus éclairée encore que ne le faisait son prédécesseur luiméme.

Tout d'abord une partie des efforts sont consacrés à dégager les temples des sables et des décombres qui en obstruent les avenues, ou qui même sur plus d'un point recouvrent à peu près entièrement les ruines. Des gardiens sont placés aux portes. Partout où il est nécessaire, au fur et à mesure, des travaux de consolidation préviendront les éboulements ultérieurs et défieront à l'avenir l’action corrosive du temps. Surtout les indigènes seront écartés des temples.

Mais ce n'est pas tout. Des ateliers sont organisés pour des fouilles. On remue, avee de scrupuleuses précautions, ce vieux sol où les alluvions de tant de siècles reposent. Le sable du désert a envahi peu à peu de longues étendues de terrain autrefois peuplées de villes florissantes; on sonde ce sable, les vieux auteurs à la main, et, avec le plus grand soin, on déblaye les édifices enfouis, on recueille les statues, les menus objets.

Ici enfin s'impose la nécessité d’un musée, afin de mettre à couvert ce qu'il eùt été dangereux de laisser sur place. Un musée a donc été fondé, où sont savamment classées, étiquetées, avec lindication de leur provenance, toutes les trouvailles faites. Par l'authenticité de ses richesses, bientôt aussi par la quantité qui de jour en jour augmente, et surtout par le soin que l’on met à noter, pour chaque objet, le lieu exact de sa découverte et le détail de cent circonstances précieuses à connaître, cette collection finira par devenir la plus importante du monde. Elle à été longtemps emmagasinée au Caire dans un abri provisoire qui bientôt s’est trouvé être trop étroit. Depuis, Ismaël-Pacha à décidé qu'il serait élevé sur une des places du Caire un édifice monumental destiné à la recevoir, et, en attendant son achèvement, il a fait approprier à Boulak les bâtiments où elle est encore aujourd'hui

exposée.

Un nom nous est venu plus d'une fois sous la plume depuis que nous parlons de ruines et de fouilles, le nom de l’homme qui est le pivot de toute l'entreprise, le nom de M. Mariette. Il est populaire en France, mais pas encore assez, car il résumera un jour l’œuvre archéologique la plus grande de notre sitele. M. Mariette, on le sait, est à la tête du service des antiquités égyptiennes. I] l'a fondé, il le dirige, il lui consacre sa vie, toutes les ressources d'un jugement sûr, d'un labeur infatigable, d'une fermeté inflexible. Nous le verrons plus tard à l'œuvre, et il faudra le citer presque à chaque page. Il a remis au jour des documents inappréciables, inattendus, et, grâce à lui, l'égyptologie va prendre une solide, une inébranlable assiette. Sa mission n'est pas sans analogie avec celle des grands éditeurs de la Renaissance qui ont exhumé et fait revivre aux veux de tous l'antiquité classique. Il'exhume, lui, la plus haute antiquité du monde, non pas d’entre la poussière des bibliothèques, mais d’entre ses propres décombres et les sables du désert. La vieille Égypte n'est-elle pas, en effet, une immense bibliothèque aux feuillets de basalte et de granit, un grand manuscrit fait au ciseau et au burin, une épigraphie colossale, une littérature éparse sur les monuments et jusque sur les rochers du haut Nil? Une stèle avec ses hiéroglyphes n'est-elle pas une page écrite? Un temple avec ses murailles couvertes d'inscriptions n'est-il pas comme un livre de pierre? Après que la vallée du Nil et les vénérables vestiges de son passé seront rendus ainsi par M. Mariette à la lumiere, la France, en vérité, aura pris pour elle une glorieuse part dans la résurrection scientifique des origines de l’homme. N'avait-elle pas déjà Champollion? Champollion apprit au monde à lire dans le livre que M. Mariette s'occupe de restituer au monde.

or

tien n'est plus simple qu'une chose difficile à trouver une fois qu'elle est trouvée, et cela est vrai aussi de la lecture des Miéroglvphes. On avait la célébre pierre de Rosette, et sur cette pierre trois inscriptions, dont deux en caractères inconnus, et une en grec. Celle-ci disait clairement que toutes trois ne présentaient qu'un seul et même texte, et comme elle contenait le nom de Ptolémée, ce nom devait nécessairement être dans les autres. On conjectura ensuite aisément que ce nom pourrait bien être inserit dans une sorte de nœud ou d'enroulement elliptique que la science a nommé depuis un cartouche, et qui le mettait en vedette. La valeur de plusieurs signes fut ainsi présumée: P4, L, M. On tenait plusieurs lettres de la mystérieuse écriture, un commencement d'alphabet. A quoi Champollion, en comparant le nom de Ptolémée à celui de Cléopätre, trouvé sur un autre monument bilingue, ajouta de nouveaux éléments C{, À, et puis d’autres encore. Peu à peu il vint à déchiffrer ainsi beaucoup de noms grecs et romains, et se fit une clef qui lui livra la lecture de plusieurs mots égyptiens, écrits avec les mêmes signes.

Ces mots ainsi épelés, il restait à en trouver le sens. Quelle Joie notre savant ne dut-il pas ressentir en rencontrant qu'ils appartenaient à la langue copte, à cette langue liturgique des chrétiens de

l'Égypte moderne et qu'on entend encore, ainsi que nous l'avons dit

plus haut? Désormais il était certain qu'on arriverait de nouveau à reconstituer l'idiome égyptien.

La pierre de Rosette pourtant n'offre pas d'hiéroglvphes proprement dits. Les deux inscriptions à côté de la grecque ne sont toutes deux qu’en caractères alphabétiques, l'une en une sorte d'écriture qu'on appelle hératique, l'autre en une autre qu'on appelle démo-

tique. Un dernier pas était encore à faire, et on comprendra aisément

comment 1 fut fut, quand on saura que les trois écritures en usage chez les anciens Égvptiens dérivent les unes des autres : la démotique ou vulgaire n'est qu'une simphfication de la hiératique ou sacrée, savante, et celle-ci elle-même n'est autre chose que lhiéroelvphique où symbolique, avec certaines modifications qui la rendent plus courante. Aujourd hui le résultat est clair et net; mais que de savants se sont cassé leur forte tête là-dessus, et encore maintenant que de travaux sont en train, que de veilles!

Toute écriture commence par être du dessin. Pour écrire raison, les Égvptiens dessinaient une zaëson. Puis, à force de répéter cette nage, ils furent conduits à ne plus là donner qu'en abrégé, à la résumer en un carré. Is figurent l'eau et tout ce qui est Ziguide par plusieurs lignes ondulées, une forét par la silhouette d'un arbre, de l'arbre par excellence pour eux, le sycomore. Pour écrire voix, ils mettent à côté du signe de l’eau le vase qui leur sert à enfermer ce liquide spécial. Pour distinguer femple de maison, ils ajoutaient à un carré une figure de devineté. Ts représentaient l'acte de donner par un bras étendu avec un pain, l'acte d'ouvrir par une porte, l'acte d'aller par une allée d'arbres, celui de voyager par un oëseau en marche, celui de combattre par un bras armé d'un bouclier et d'une lance. Avoir soif, is l'écrivaient par le signe de l’eau vers lequel accourt un veau; avoir fan, par une »#4an qui se porte dans la bouche. Quant aux idées abstraites, ils avaient les figures de leurs dieux pour les exprimer en partie. Pour dire le your ou la nuit, ils ajoutaient à l’image de la déesse du ciel le soleil où une étoile. Is symbolisaient l'idée de pouvoir, de puissance, par un fléau où par un élendard ; la justice par une aune ou le signe de l'équilibre, la bonté par un signe tiré de la musique, pour indiquer sans doute qu'elle est l’Aarmonie des àmes; le #2a/ par un poisson impur; la vérité par une plume d'autruche; \a protection par un vautour aux ailes étendues ; la ve par une croix ansée.

Plus tard est venu se juxtaposer à tous ces éléments symboliques l'élément phonétique. Pour écrire le son 4, on choisit parmi les

signes représentant certains objets dont la prononciation commen-

cait par ce son, comme dans nos abécédaires l’éne par exemple, sert à mettre la premiere voyelle À sur la langue de nos enfants.

Mais revenons aux monuments. Louons encore une fois le gouvernement égyptien pour avoir compris que, dans un pays de traditions si anciennes, la conservation de ce qui reste du passé doit compter au nombre des services publics; félicitons-le encore une fois de l'avoir confiée à M. Mariette, de l'avoir mise en d'aussi excellentes mains, et puis en route à travers les ruines !

Le temps fait défaut, hélas! à ce livre, non-seulement pour tout voir, mais rien que pour tout nommer! Force lui est de manquer de respect à plus d’un grand ensemble de vestiges vénérables et imposants. L'Alexandrie des Ptolémées n'a guère à montrer que le surprenant monolithe qu'on appelle la Colonne de Pompée, et les deux obélisques que la tradition populaire à surnommés les Aiguilles de Cléopàtre. Mais déjà, dans le Delta, des ruines considérables attirent l'attention, et il faudra passer devant elles les veux fermés, mentionner à peine les champs si féconds pour la science où furent les Saïs, les Tanis, les Boubastis. Puis, plus haut, Abydos et le groupe nombreux des cités détruites, ses filles et ses sœurs, nous inviteront en vain à nous abriter dans leurs temples, à admirer la perfection de leurs sculptures, à déchiffrer toutes leurs richesses chronologiques et tous leurs trésors récemment mis au jour par les soins de M. Mariette. Et, sans regarder même, nous passerons devant Denderah, Edfou, Ombos, mines précieuses où l'archéologie puise depuis tant d'années, et puisera longtemps encore, sans les épuiser. Tout au haut de l'Égypte, nous ne verrons pas, comme une fleur au bout de sa tige, Philé, la reine du Nil, ni Silsilis, ni la cataracte, ni plus loin, s'enfoncant dans les déserts de la Nubie et du Soudan, Kalabschè, Derr, Ipsamboul et ses temples creusés dans la roche et ses

colosses, ni Gebel-Bark-al (Napâta), ces traces extrêmes de la domi-

nation des Pharaons vers le sud. Il ne nous est donné que de nous faire une idée, d'emporter une hnpression de Memphis et de Thèbes. Memphis et Thèbes résumeront pour nous l'Égypte antique, et d'ailleurs ce qui reste des deux métropoles des Pharaons est bien de

taille à nous donner la mesure de leur Empire même.

Memphis! nous sommes à Memphis, au haut de là grande pyramide, et, si vous le voulez bien, justement le soleil se lève. Mais non, ce m'est pas le matin, c’est le soir : il vaut mieux voir ici le soleil se coucher. Derrière, à droite et à gauche, le désert, les sables aux teintes brülantes, immense superficie mamelonnée, inégale, semée de collines vagues, fauves, rougeàtres, où la lumiere se joue, où il nu y a pas trace de vie, où la lumière seule est vivante. Dans un creux sombte, ménagé au plus plein dans la maconnerie gigantesque, de la pyramide, le Pharaon Chéops à joui pendant mille et mille ans du repos de la mort. À nos pieds, dans la plaine, au loin, il n'y a que des tombeaux dans la poussière. Sur les sommets des montagnes, à l'orient et à l'occident, il ne pousse pas un brin d'herbe, de mousse ni de lichen. L'aile des vents ne porte et ne remporte que de la poussicre, Dans ce pays inanimé rampent et se dressent les ruines d'un immense cimetière : Memphis a enterré ici ses morts pendant des siccles et des siècles. Puis, par un contraste, devant nous, la nature joyeuse, luxuriante comme le Nil la sait produire et parer; et dans la verdure une ville et des bourgs, et leur mouvement, et le Nil luiinème régulier, tranquille, horizontal. Aujourd'hui il reste beaucoup moins de Memphis, la ville même, que de son cimetière : rien que quelques statues mutilées, quelques débris gigantesques de ses colosses effondrés, des monceaux informes de pierres et de décombres, à peine un vestige de son nom dans le nom de Tell-Monf que

porte un monticule du sud-ouest : la cité des vivants est plus morte

que celle des morts. On ne se sent même plus le courage de reconsti-

Luer par la pensée le fourmillement vivant de Et grande capitale en opposition avec le funtbre spectacle du désert et de tant de sé-

pulcres. Redescendons. La nuit est tout à fait tombée.

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