‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 11 sur 146 · X\III · texte numérisé non relu

X\III

I faut bien se pénétrer de limpression étonnante qu'éveille l'Egypte, tout entière baignée par le désert comme une presqu'ile de verdure par un océan de poudre aride. Les anciens Égyptiens, la retrouvant partout dans la nature, partout l'ont mise dans les œuvres de leurs mains et de leur intelligence. Ils ne se sont fait une si haute idée de la mort que par contraste avec la vie, et ils ne pouvaient guère aimer la vie sans penser à la mort. Là est le secret curieux de leur conscience religieuse. Tous les bruits de leur civililisation, jour par jour, d'année en année et de siècle en siècle, s'en allaient se perdre dans les profondeurs muettes et éternelles de l'Arabie et de la Libye. Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient que passer eux-mêmes, comme ils voyaient s'écouler les eaux de leur fleuve, et l’immuable désert autour d'eux leur parlait sans cesse d'immortalité. De presque tous les côtés sur leur horizon, ils voyaient écrit : pulvis es, et pourtant il leur semblait bien doux de vivre sous le beau ciel d'Égvpte! Comment donc ne leur serait-il pas venu au cœur, ce prodigieux besoin qu'ils ont eu de durer même au delà de la vie, de durer après la mort encore? Le Nil ne leur enseignait-il pas à lutter contre le désert, et la lutte contre le désert n'est-elle pas aussi une lutte de la vie contre la mort? Tout le long de leur nnmense histoire, ils ressentent, au plus profond de leur àme, cette impulsion secrète de faire vivre à tout jamais la mort Imême. À peine nés au monde, ils songent tous à y faire éternellement bonne figure ; et chacun, en même temps qu'il se construit une maison,

travaille à construire et à orner son tombeau. Is appellent leurs

gombeaux des maisons éternelles.

= Pr

Le premier souci de l'Égvptien en quête d’un tombeau, c'est de le mettre à l'abri de l'eau. Dans le Delta, où l'inondation du Nil est à craindre, on ensevelissait, soit dans l'épaisseur des murs des villes et des temples, quand les murs étaient en briques crues, soit dans des tertres artificiels ou naturels, élevés au milieu des plaines. Dans la moyenne et la haute Égypte, on mettait à contribution, pour les sépultures, le roc des chaines lvhique et arabique, et on y creusait le réduit funéraire. M. Mariette, en fouillant les assises d'un temple, rencontre souvent de véritables entassements de figurines et de statues, sans doute disposées là en souvenir de l'usage qui faisait confier les morts aux murailles mêmes.

Le tertre semble être l'origine de la pyramide. Prrama veut dire hauteur en langue copte. Tous les peuples, du reste et de tout temps, élèvent volontiers une montagne artificielle sur la dépouille d'un mort célèbre. Tantôt ce n’est qu'un amas de terre, le tumulus; tantôt la terre est mêlée de quelque maçonnerie grossière, ou bien eucore l'ouvrage est tout en pierre; une image en pierre d'une colline, d'une hauteur : pérama. Qu'on se souvienne des tertres coniques de l'Écosse, des vallées scandinaves, de la plaine de Troie ou des rives de l'Ohio, des tombeaux des rois lydiens, des topas de l'Inde. Les tombes étrusques sont pyramidales, ainsi que celles du Mexique, et il s'en rencontre aussi en Chine de même forme.

La roche où reposent les pyramides est toute fouillée de tombes souterraines, toute criblée de puits tumulaires. Ge sont ces grottes qu'on appelle des spéos. Le défunt y est comme chez lui, au milieu de tous les souvenirs de sa vie, partout reproduits sur les murs, en

bas-reliefs peints, en hiéroglvphes, au milieu de sa famille, qui Jui offre ses hommages, et qui à été descendue en effigie, pour ainsi dire, avec lui sous la terre. Gette statue est son portrait fidèle, et ces autres statues sont les portraits de tous les siens. La vie tout entière du temps dont il a pris sa part de plaisirs et de pemes est représentée autour de lui en scènes générales. Ici, son scribe lui rend compte du nombre de bœufs et d’ânes qu'il avait dans ses étables : huit cent trente-quatre bœufs, sept cent soixante ànes; le tisserand aussi est à l'ouvrage, prêt à lui vendre de la toile au premier signe, et le cordonnier et le verrier. De la viande est pilée pour lui dans un mortier, et hachée. On lui fait de la patisserie; on transvase des liquides au moyen de siphons. Des boulansers pétrissent la pâte et en font la cuisson dans des fours semblables aux nôtres. Puis des ustensiles, des instruments, de petits meubles. [ne faut pas que le pauvre cher homme manque de rien. Voilà des bijoux, une parure, une écritoire, un are, des flèches, une cotte de mailles, une coudée. L'hôte estl un enfant, on lui met des Jouets, des poupées; on lui met des oiseaux qui chantent, des jardins, des vergers. C'est bien le moins, dans sa maison éternelle, qu'il ne lui manque rien de ce qui l’aidait à vivre dans sa maison de passage, de ce qui le réjouissait, de ce qui le désennuvait. Puis il est là lui-même, au plus profond de la dernière galerie, avec ses cheveux, ses dents, ses ongles, sa chair. [l'est mort? Non, il vit, il parle; ou plutôt son sarcophage, en dedans, au dehors, partout, parle pour lui, et tant et tant, que lui-même ne trouverait pas à nous en dire davantage. Dans les bonnes époques aussi, les momies conservent une étonnante flexibilité des articulations. Seulement, le cœur et les entrailles sont arrachés et. déposés à part dans des vases; le cerveau aussi. On le lui à proprement tiré hors du crane par les fosses nasales, selon l'usage, à laide d'un crochet. Les Égyptiens croyaient bien à l'immortalité de leurs morts; mais il ne leur répu-

gnait pas de les imaginer sans cervelle, sans cœur et sans en-

trailles. Avaient-ils raison ?

L'ÉGYPTE ANCIENNE di

I y a des spéos de plusieurs étages. Dans la plupart on rencontre une longue suite de chambres séparées par des couloirs et qui s'avancent à de grandes distances dans la montagne, à travers le roc. Ce sont de véritables appartements souterrains.

Souvent encore, l'entrée des réduits funèbres est tout simplement recouverte d'une chapelle, sorte d'oratoire où, sans doute, à certains anniversaires, la famille du défunt se livrait à quelque cérémonie pieuse. Dans un endroit dissimulé avec art s'ouvre un puits vertical. Il est d'ordinaire comblé avec des fragments de pierres et de terre, tassés et cimentés ensemble par de l'eau, et s'enfonce de dix à trente mètres dans le roc. Là commence, à angle droit, une galerie horizontale fermée par de la maçonnerie et qui mène à la chambre funéraire, taillée elle-même dans la roche vive.

Où étaient ensevelis les gens d’une condition obscure? Il ne semble pas qu'à toutes les époques on leur ait fait les honneurs et les frais d’une sépulture destinée à conférer une sorte d'immortalité. I y a eu un temps, un temps d'égalité civile, sans doute, où on les empilait, momifiés et liés de leurs bandelettes, dans d'immenses salles, une sorte de fosses communes. L'ensevelissement du bœuf Apis peut-être svmbolisait en une seule et même cérémonie, tous les vingt ou vingt-quatre ans, de génération en génération, les funérailles de la foule obscure. Gela devait être, surtout au temps où les prêtres avaient la prépondérance. La caste sacerdotale volontiers pense que la vie éternelle est individuelle seulement pour qui à su se distinguer de la plèbe et en sortir, et qu'elle est collective pour les autres. On à d'ailleurs trouvé; presqu'au pied des pyramides, des tombeaux de toutes sortes d'animaux sacrés : de crocodiles, de serpents, de moutons et surtout d'ibis.

Voilà pour les nécropoles égyptiennes, pour les cités de la mort. La cité vivante est moins bien connue. Les maisons des villes étaient petites, étroites, bâties en bois et en briques crues. Il n'en reste presque plus de traces. Les bas-reliefs des tombeaux nous montrent cependant plusieurs habitations égyptiennes : il y a de l’eau, des arbres, des champs fermés par des murs, des jardins, quelques pavillons de bois ouverts à tous les vents, les meubles indispensables. Peu de luxe; mais, aux bonnes époques, il est d’un goût exquis. De curieux et beaux Hits, ayant figure de lions, de chacals, de sphinx, debout sur leurs quatre pattes, avec la tête relevée en manière d’oreillers ; de la porcelaine peinte pour vaisselle. Le climat, du reste, permettait de vivre presque en plein air.

La population était belle, d'une haute taille, un peu grêle, et on vivait longtemps. L'Égyptien, dit Hérodote, est le plus sain des hommes. Toutes les vertus bourgeoises fleurissent ici mille et mille ans avant la Hollande ou l'Angleterre. Excellente hygiène. On est très-sobre : on nourrissait les enfants avec des légumes et des cœurs de papyrus. On a déjà ces fours à faire éclore artificiellement les œufs de poulet, et qui sont encore en usage de nos jours dans la vallée du Nil. Les maisons sont bien tenues : beaux ménages, bonnes ménagères. Dans la famille, les mœurs sont douces et affectueuses. De la sagesse, un grand amour de la paix. On cherche l’utile, le vrai, le durable. On a des idées d'ordre; on est probe, actif, réfléchi, éminemment moral. Beaucoup de norme et de régularité, et quelle ponctualité à tenir les registres, quel instinct bureaucratique ! I] faut les voir, leurs scribes, paperassant de leurs deux mains, leur roseau taillé derrière l'oreille! Beaucoup de panégyristes, des historiens, pas de poëtes. De bonne heure aussi, la race semble perdre le sens du beau, du grand, pour ne plus s'attacher, dans son obsti-

nation à construire, qu'au fini et au grandiose. Faire énorme a tou-

jours été et sera toujours bourgeois. Nous verrons à Thébes les Pha-

raons s'intituler les modérateurs des modérateurs. Mais n'oublions pas que nous ne sommes encore qu'à Memphis, où un plus haut

génie domine l'Egvpte.

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