‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 12 sur 146 · XX VIII · texte numérisé non relu

XX VIII

Tombeaux et maisons, villes grouillantes et nécropoles, la stérilité morne du désert et les plantations grasses du Nil, ce contraste de vie et de mort est partout en Égvpte, dans l’ensemble et le détail. La grande pyramide surtout, en regard du grand sphinx, en résume l'impression avec force.

Une montagne aride sur sa base carrée, qui s'incruste dans le roc, avec ses quatre flanes en granit poli, lisse, où pas une goutte de vie ne saurait se prendre; avec ses quatre arêtes orientées où les vents cardinaux, semblables aux souffles de la destinée, viennent se briser; avec le poëme à jamais fixé des inscriptions hiéroglvphiques; avec la grande ombre de la masse entière, qui se projette au loin, du matin au soir, comme l'ombre même du passé sur le présent. Au dedans, un abîme étroit qui se perd dans les entrailles de la terre, d’inaccessibles réduits, et enfin, tout au cœur de l'édifice, linviolable sanctuaire, hélas! violé, de la mort elle-même. Magnifique symbole, et grand, et noble et simple! Jamais l’homme n’a été si éloquent en si peu de lignes. Des philosophes de notre temps sont en quête d'une

philosophie de la mort; qu'ils aillent se pénétrer du sens profond

caché dans les pyramides.— Les proportions du monument sont prodigieuses. Il est deux fois haut comme Notre-Dame. Saint-Pierre de Rome disparaitrait dessous comme une muscade sous le cornet d'un escamoteur. Il pourrait fournir les matériaux d'un mur de six pieds de haut qui aurait mille lieues de long et ferait le tour de la France ; mais on n'en est pas choqué comme de certains autres amoncellements de pierre à sublimes prétentions. On n'en est pas même

étonné. On n’est que satisfait, comme si le merveilleux édifice fai-

sait son devoir purement et simplement. Aussi bien n'a-t-il pas été mis là pour étonner, pour faire la grosse voix, pour être une cymbale retentissante, un airain sonore. Il est trop plein de substance religieuse, de pensées profondes et de grand art, pour ressembler aux sermons boursouflés, vides et intéressés d'un sacerdoce en décadence.

Le sphinx repose aussi sur le roc, mais tout autour l'eau du Nil le baigne et le caresse. On avait amené le Nil à ses pieds. L'eau tout de suite fait penser à la vie. On l’a done voulu, lui, l'emblème de la vie, accroupi dans les mille bruits de l’eau, comme on à voulu la pyramide assise au seuil du désert et de son silence funèbre. Et il n’est pas une figure faite de lignes géométriques, élémentaires, abstraites, mortes; il est une figure de lion à tête d'homme : une âme humaine dans un corps de lion, le courage intrépide et sûr du lion au service d'un homme. La pyramide encore est une montagne artificielle, apportée sur place de main d'homme, pierre à pierre; au contraire, le sphinx est une montagne naturelle, dans laquelle on a déblayé, fouillé ses formes colossales. Il a quatre-vingt-dix pieds de long, soixante-quatorze de haut, et, du menton au sommet de la tête, vingt-six pieds. Comme elle est attentive, cette tête! comme elle écoute! comme elle regarde! Quelle expression de vie! Elle regarde l’orient, de ses deux yeux profonds, énormes, fixes. Son sourire est gracieux, et tout son visage est plein d'une grande sérénité, d'une grande douceur. L’ensemble est monstrueux? Non, mais singulièrement majestueux. Il y a de la grâce, il y a dela beauté dans ce fragment de montagne taillé en figure humaine. Les artistes qui en ont sculpté la masse avaient le souffle assez puissant pour l’animer tout entière. Comme la pyramide elle-même, le sphinx, en vérité, n'est pas trop grand pour l'idée qu'il exprime : l'Égypte vivante, accroupie sur le Nil, gra-

cieuse, souriante, épanouie, heureuse, une oasis dans les sables; Ta

vie à côté de la mort!

L'ÉGYPTE ANCIENNE st

La grande pyramide servait de tombeau au Pharaon Chéops, et le sphinx est le portrait d'un Pharaon, non point de Thoutmosis IV, comme on l'a cru, mais de Chéfren peut-être. Peu importe! L’imtérêt du double monument n'est ni dans Chéops ni dans Chéfren, mais dans l'émotion féconde que notre intelligence en reçoit. I faut admirer les chefs-d'œuvre de l'art pour eux-mêmes, pour ce qu'ils nous disent, et autrement qu'on ne vénere des reliques.

On a compté soixante-sept pyramides répandues sur une dizaine de lieues, du nord au sud, en plusieurs groupes plus ou moins espacés. Ilexiste à peine quelques vestiges de beaucoup d’entre elles. Le groupe de Gizeh, le premier en ligne, est le plus important, le mieux conservé et renferme les trois plus grandes. Elles ont été faites, comme le cône du Vésuve, par des enveloppements superposés, c'est-à-dire commencées au centre. Le Pharaon à qui le monument devait servir venait-il à mourir, l'édifice aussitôt cessait de s'accroitre et se parait de son revêtement extérieur; de sorte qu'à un plus long règne correspond une plus haute pyramide. Cela est vrai aussi des hypogées. Il semble que les rois aient 6t6 dans l'usage de commencer leur tombe en montant sur le trône, d'en pousser les travaux toute leur vie durant, et de les faire d'autant plus belles et plus profondes que le ciel leur accordait de plus longs jours. Un prince n'a-t-il régné que peu de temps, il n'a qu'une ou deux chambres hâtivement décorées, et jusque dans le grossier travail de

son sarcophage se trahit une fin prématurée.

De Memphis à Thèbes il y a loin : la distance entre une église ro-

mane et Versailles. A l’art profond, sérieux, sincère, succède un art

d'ostentation écrasante; à la vraie et simple éloquence de la pierre, la grandiloquie du monument. Par une récente découverte, M. Mariette a mis le fait dans une vive lumière. Il a déblayé un temple contemporain des pyramides, le temple de Chéfren. Il nous à permis ainsi de comparer ensemble les étonnantes magnificences des édifices thébains et la religieuse simplicité d'un sanctuaire témoin des beaux âges de Memphis. Le génie de Thébes ne veut pas de pyramides. Il y a là trop de soins et de peines dépensés, pour ainsi dire, au dedans, et il aime à paraître, lui; il est tout en dehors. On sait avec quelle perfection la maçonnerie prodigieuse des pyramides est appareillée; avec quels scrupules les matériaux en ont été choisis, mis en place, polis; avec quel respect religieux les réduits intérieurs et les couloirs, où pourtant jamais personne ne devait pénétrer, étaient édifiés, creusés, parachevés. Malgré l'énorme pression de la masse, pas une pierre n’a bougé dans les chambres funéraires, pas un joint ne s'est ouvert, pas une verticale n'a perdu son aplomb d’une ligne. Et le temple de Chéfren est bien de la même main. Les salles dont il se composait et les galeries sont entièrement d'albâtre et de granit; des blocs gigantesques, minutieusement taillés, polis, ajustés; un seul d'entre eux, en granit rose, a neuf mètres de longueur, près de quatre mètres de hautet près de deux mètres d'épaisseur. L'enceinte, immense, est carrée. Presque point d'ornements, presque point d’inseriptions; partout la solide empreinte d’une émotion contenue qui craint le bavardage.

En route done pour Thébes, après ces réserves faites. Oh! elles re gâteront rien à l'admirable spectacle qui nous attend! On a beau se tenir à quatre, on n'en est pas moins écrasé d’étonnement devant ces ruines, les plus vastes, les plus étourdissantes du monde. Le style est moins noble, moins sincére, moins plein d'un sens profond, moins un; les pierres souvent ont été posées en délit, à la hâte, à mesure que les carrières les fournissaient, et elles font d'irrégulières assises; on sent que des ordres pressaient l'architecte

d'avoir à en finir, non pas pour l'édification des âmes, mais pour

frapper les sens, et pour la plus grande, pour la plus prompte gloire

du roi régnant. Il y a beaucoup moins de religion, beaucoup trop de politique. Mais qu'importe? On ne trouve pas le temps d’v penser, on oublie de critiquer, on perd la tête, on n'a plus le cœur à regretter le divin, tant on est atterré par le titanesque. Les Égvptiens de Thèbes ont conçu l'architecture non pas comme les divins artistes de la Grèce, mais en hommes, en hommes de cent pieds de haut. D'ailleurs, si la très-haute inspiration manque, le détail encore est saisissant de perfection. Pour la finesse, les bas-reliefs des murailles sont comme des camées de plusieurs pieds, et il y en avait de longues suites de plusieurs fois cent metres. Les hiéroglvphes aussi sont si achevés, qu'on dirait parfois les vignettes délicatement enluminées d'un missel énorme. Colosses et cariatides gigantesques ont une étrange expression de vie dans là souplesse des articulations, dans le visage, dans l'attitude de leur grand corps. À Karnak, au pied du temple de Karnak surtout, le sanctuaire national de l'Égypte thébaine, on se sent petit, humilié pour ainsi dire jusque dans son imagination, incapable d'atteindre, même sur les ailes du rêve, l'effravante conception qu'on a devant soi pourtant réalisée. Il nous faut négliger tant d'autres merveilles et nous en tenir à Karnak, et passer sous silence même le Ramesséion, ce Parthénon de Thèbes, encore grandiose pour nous, mais d'une majesté si élégante, avec la grâce noble et chaste de ses co-

lonnades,

Nous tournons le dos au Nil, marchant vers l'orient. Une longue avenue de deux kilomètres nous mène majestueusement vers notre but à travers plus de six cents sphinx, autrefois accroupis à droite et à gauche symétriquement. Elle fait un coude sur un carrefour et s'élargit, et des béliers maintenant la décorent sur une nouvelle

longueur de deux cents mètres, avec un propylône en perspective,

comme une sorte d'arc de triomphe. De l'autre côté, elle recom-

mence. Encore quelques pas, de ruine en ruine, et nous voici devant celle que nous cherchons. Une grande porte l’annonçait à cheval sur une large voie bordée d'une double rangée de sphinx à tôtes de bélier, et nous invite, quoique détruite et rasée, au recueillement. Nous sommes au pied de la facade. Elle se compose de deux massifs énormes faits comme des pyramides tronquées, surmontés d'une terrasse, et encadrant le portail immense. Le tout est large comme la moitié de la facade des Invalides et haut comme la colonne Vendôme. Cent treize métres sur quarante-quatre. Entrons. Ceci est le péristyle : une grande cour de cent trois mètres de large sur quarante-six de profondeur. À droite et à gauche des galeries formées par des colonnades de quinze mètres de haut. Au centre deux files de six colonnes chacune qui avaient vingt et un mètres de haut ; il n'en reste qu'une, et les autres ont été renversées comme des piles de dames par un tremblement de terre. Au fond, un large perron, un deuxième portail accompagné de deux autres massifs dont l’un est tout à fait ruiné et fait l'effet d’un écroulement de montagne. Le perron mène par une porte de plus de vingt mètres de haut dans la fameuse salle hypostvle. Elle à cent deux mètres de large, presque la longueur de Saint-Pierre de Rome, et plus de cinquante-trois metres de profondeur. Une forêt de tours en supportaient le plafond : cent trente-quatre colonnes grosses comme la colonne Vendôme ; les plus hautes encore debout ont vingt-quatre métres de la base au sommet, et onze pieds de diamètre. On conjecture que dans cette salle se tenaient les panégvries, sorte d'assemblées générales de l'Égypte ancienne, ou plutôt c'était comme chez nous la salle des États au nouveau Louvre. Toujours dans l'axe de la première entrée s'ouvre un troisième portail entre ses deux massifs. Il conduit dans une autre cour où se dressaient deux des plus beaux obélisques monolithes de l'Égypte : il n'y en a plus qu'un debout. Puis un quatrième portail conduit dans un péristyle pourtourné de galeries que supportaient d'énor-

mes cariatides du plus grand effet, et de là, passant sous un dernier

pylône, on pénètre dans le naos du temple entièrement construit

en granit, renfermant trente où quarante salles et chambres, et au centre le sécos ou sanctuaire. Après vient une cour décorée de deux colosses au milieu, avec galerie couverte au fond, et enfin le palais même de Pharaon, qui s'ouvre par une grande salle soutenue par un quinconce de colonnes. Toutes les portes de l'immense ensemble sont en une seule enfilade, et le grand axe du monument entier mesure trois cent soixante-cinq métres. Le pourtour est de neuf cent cinquante mètres. À droite et à gauche des divers seuils, des statues colossales se dressaient, ou bien des obélisques, pour la plupart maintenant abattus et enfoncés dans les décombres. On admire encore, à l'entrée de la salle hypostyle, le portrait de Ramsès IT, en granit rouge, de sept mètres de proportion. Puis il v a l’éblouissement des peintures et des bas-reliefs. Et voilà Karnak.

On devine que ce n’est pas là l’œuvre d’un seul règne. Le noyau même du monument, ce que nous avons appelé le naos, le sanctuäire, date de la douzième dynastie; il est du Pharaon Ousertèsen, mais Philippe Aridée l’a restauré. Les Touthmeés de la dix-huitième dynastie ont pris la plus grande part à l'œuvre : l'immense salle des colonnes est de Séti [", de la même dynastie. Ramsès IT (Sésostris le

Grand) a décoré une grande partie des murailles et des colonnades

de scènes racontant sa gloire militaire. Le pylône formant facade et le premier péristyle sont du Sésak de la Bible et de deux de ses successeurs. Ousertèsen à été le Louis XIT de ce Versailles, et, pendant plus de deux mille ans, une longue suite de Louis XIV, chacun à son tour, y a mis la main de tout un peuple, pour la stupéfaction des contemporains et de la postérité elle-même.

Que dire du culte des morts à Thèbes? Que dire de ses palais funéraires, de sa nécropole? De l'autre côté du Nil, vers le couchant, dans les gorges mornes, silencieuses, arides, désolées, des monts li-

byques, a été creusée la ville souterraine, magnifiques et mysté-

rieuses demeures des âmes trépassées. In y a plus trace de maisons à Thebes, et l’on y admire des tombeaux par milliers. La tombe de Ramsès est de toutes la plus belle, et celle d'un prêtre la plus vaste et la plus prétentieuse.

Entre ces sépultures des Pharaons thébains et la construction des pyramides, une longue évolution religieuse à tout changé. On le pressent tout d'abord au luxe de la mise en scène, à la recherche du prodigieux qui éclate ici plus étonnant peut-être que dans Karnak. Puis, à voir le détail des bas-reliefs, des peintures, des hiéroglyphes, qui surabondent, on ne doute plus qu'on n'ait affaire à une religion vieillie.

Le dogme de l’immortalité, aux temps primitifs, s’imposait comme une consolante espérance; maintenant, la crainte de l'enfer obsède les imaginations. Il y a les horribles histoires des âmes après la mort, le tableau effravant des épreuves qu'elles traversent : le feu, l'eau, les tortures et mille supplices. Elles sont mutilées, décapitées tout le long de leur pélerinage d’outre-tombe, et ne retrouvent leurs membres et leurs têtes que pour être jugées. Elles ne sont réputées sauves et bienheureuses qu'après avoir été justifiées, et ce sont les dieux, ce sont les prêtres, tout naturellement, qui disposent du salut éternel. Cela fait penser à nos indulgences. Et quand, après mille aventures épouvantables, après les terreurs du jugement, elles viennent enfin à jouir des cieux, on devine bien que le sacerdoce ne le permet qu'au prix de certains sacrifices.

Autrefois, le mort, dans son hypogée, était chez lui, entouré des siens, ne relevant que de sa conscience; maintenant, l'influence sacerdotale domine autour de lui et lui fait, pour ainsi dire, une immortalité en dehors de ce que son intelligence à pu comprendre et de ce que son cœur à aimé.

Les inscriptions votives consacrées à sa mémoire ne sont plus le fruit d'une inspiration spontanée, libre; elles sentent la formule. Partout le rituel a remplacé l'élan religieux; les prières elles-mêmes

sont toutes coulées dans un moule et cessent de partir des cœurs.

On n'est plus sobre de la figure des dieux : on en est prodigue. Toute

la religion devient allégorique et utilitaire et n'inspire plus que fanatisime, orgueil, angoisses, violence, emportements sombres...

Telle est, comparée à celle de Memphis, l'impression résumée de Thébes. Memphis a la noblesse, la grandeur simple, sincère; Thèbes a le faste, la grandeur somptueuse, théâtrale. Memphis nous touche davantage, Thèbes nous étonne. L'âme de saint Louis se serait sentie à l'aise dans Memphis, et auprès des Pharaons de Thèbes, Louis XIV et ses magnificences ne sont que pauvretés. Assez d'autres ont donné et donneront la préférence à Thèbes; ami lecteur, si vous le voulez bien, nous aimerons mieux Memphis.

XXXTIII

Sauver d'une destruction totale ces témoins restés debout d'une civilisation disparue est une tâche aisée, à laquelle suffit peu de science, beaucoup de tact et beaucoup d'argent : en découvrir d’autres est plus difficile.

Les auteurs grecs et latins souvent parlent de l'Égypte, donnent des descriptions de villes et de monuments que le sol, en s’exhaussant, a recouverts, et qui gisent maintenant enfouis sous d’épaisses couches de sable venu du désert. Toutes les fois qu'une lueur d'’espoir reste à l'archéologue, des fouilles à faire lui trottent par la tête. Mais où chercher, où remuer la terre? I ne le sait pas exactement.

M. Mariette a le génie de ce genre de trouvailles, et il nous faut ensemble le voir à l’œuvre. Sa première grande découverte date de 1850; c'est assurément une de ses plus glorieuses, celle, du reste, qui a fixé sa belle carrière scientifique. Le musée du Louvre l'avait envoyé en mission aux couvents coptes de la haute Égypte pour y prendre copie de certains manuserits. Un contre-temps lui permit de passer plusieurs jours à Sakkarah, sur l'emplacement de Memphis. En parcourant la plaine désolée, il aperçut, pointant à travers le sol, la partie supérieure d'une tête de sphinx. Faire déblaver la place fut

l'affaire d'un moment. Or, le sphinx mis à jour était en tous points semblable à une foule d’autres que notre savant avait admirés dans des jardins, à Alexandrie et au Caire. Évidemment, ils avaient tous fait partie d'une seule et même avenue. Des ouvriers aussitôt furent mis à la besogne. M. Mariette oublia les couvents coptes; il avait le pressentiment de sa bonne fortune. Il était bien sur la trace d'une immense avenue, et comme il n'y a pas d’avenue qui ne conduise à un temple, on devine son impatience. À quel temple lui sera-t-il donné d'aboutir? Un passage de Strabon ne lui sortait pas de l'esprit: « Le temple de Sérapis, dit l’auteur grec, est construit dans un endroit tellement sablonneux, que les vents y amoncellent des amas de sable, sous lesquels nous vimes les sphinx enterrés, les uns à moitié, les autres jusqu'à la tête. » Sérapis, le temple de Sérapis, ce fameux Sérapéum, le sanctuaire funèbre d’Apis, où il y avait chance, au témoignage de Pausanias et de Clément d'Alexandrie, de retrouver peut-être intacts les sépultures des fameux bœufs et leurs restes mortels, un des pivots du culte égyptien, un des mystères antiques qui ont, de tous temps, le plus intrigué le monde! Allait-on mettre la main sur le temple de Sérapis? C'était comme un rêve.

Cependant les tranchées vont leur train, lentement, de sphinx en sphinx. L'avenue n’est pas en droite ligne; elle file à travers une vaste nécropole en serpentant, en se détournant, par respect, sans doute, pour les édifices funéraires qu'elle rencontrait sur son passage. Îl est à craindre de faire fausse route. À mesure qu'on avançait, du reste, la profondeur des sables à enlever augmentait : d'abord, elle n'était que de quatre mètres; la voilà maintenant de plus de vingt. Mais cent quarante et un sphinx sont déblayés et la base d'un grand nombre d'autres. On va toujours, et tout à coup on rencontre, quoi? une statue de Pindare, et d'autres statues encore, placées en hémicvcle : celles de Lycurgue, de Solon, d'Euripide, de Pythagore, de Platon, d'Eschyle, d'Homère et d’Aristote, faisant ensemble une perspective monumentale à l'avenue et en marquant la fin, après un parcours de dix-neuf cent quatre-vingt meêtres. Or, tant de sphinx ne pouvaient être là rien que pour servir de

propylées à des poëtes, à des philosophes de la Grèce; et, en effet, la suite des fouilles fit voir, en avant de l’hémievele déblayé, un dromos transversal qui continuait l'avenue à droite et à gauche. À gauche, deux sphinx de plus grande taille annoncèrent bientôt l'approche d'un temple, qui lui-même ne tarda pas à être mis en vue. ne remonte qu'à l’année 339 avant notre ère, et c’est Amvrtée qui l’a fait construire, ainsi que le disent les inscriptions. Il n'offre rien de bien curieux. Mais à droite M. Mariette sentit tout de suite qu'il était sur La voie ‘de quelque chose d’extraordinaire.

Un beau pavé, fait de larges dalles, s’'étendait au loin, bordé des deux côtés par un mur bas, en manitre de piédestal immense. Sur ce piédestal, à main droite, étaient debout plusieurs groupes représentant des enfants à cheval sur divers animaux, sur un paon, sur un coq de deux mètres de haut; trois figures de style grec; un oiseau à chevelure de femme, c’est-à-dire un phénix; quatre lions de style étrange et la crinitre hérissée; et, à main gauche, deux édicules, dont l’un servait d'abri à une belle statue d'Apis, maintenant déposée au Louvre. Apis, le bœuf Apis, est-ce possible? et ce dallage nous meénerait-il au Sérapéum? Oui. Voici le pylône principal de l'enceinte sacrée. Mais de grosses difficultés se présentent : les fouilles descendent à d'immenses profondeurs; il v a des éboulements à combattre; la malveillance s'en mêle, et l'intrigue; les travaux sont menacés d'être suspendus. M. Mariette, grâce à son infatigable intrépidité, leva ces obstacles de toute nature. Il avait déjà fait une ample moisson de statuettes, de figurines et de menues découvertes, et déblayé le temple dans toute son Ctendue, cherchant l'entrée de l'hypogée. Une nuit enfin, on vint lui dire qu'on avait rencontré une belle porte. Il v courut, la fit ouvrir : elle donnait sur un immense souterrain. Une bougie mise au bout d'un bâton s’éteignit après qu'on lui eut fait passer le seuil. Il fallut attendre que l'air se renouvelàt. Puis, le lendemain, dès le premier pas fait dans l’intérieur de la nécropole, notre savant vit qu'il avait affaire, en effet, à la sépulture d'Apis.

Une longue galerie s'enfonçait devant lui sous terre, sur laquelle

des chambres sépulcrales s'ouvraient, tallées dans la roche vive. Il pénétra dans une de ces chambres, la seule qui lui parut intacte, toutes les autres ayant été violées. Il trouva encore marquée sur la mince couche de sable dont le sol était couvert l'empreinte des pieds des ouvriers qui, trois mille sept cents añs auparavant, avaient couché le dieu dans sa tombe. À droite et à gauche, il vit deux monuments en bois, peints en noir, en forme de sarcophages; sur le sol, au milieu, debout, quatre immenses vases en albâtre; dans le mur du fond, de petites niches avec des statues de pierre, et par tout le sol, éparses, d’autres statuettes en faïence émaillée. Il ouvrit ensuite un des sarcophages, et il y trouva trois cercueils emboités les uns dans les autres; le troisième avait la forme d’une momie à face dorée et portait sur la poitrine l'inscription suivante . « Ceci est Osiris- Apis, qui réside dans l’Amenti à toujours. » Le triple cercueil n’était, après examen, qu'un couvercle appliqué sur le roc et cachant une cavité faconnée comme pour la momie d’un bœuf, et dans laquelle, au lieu de cette momie, il n'y avait qu'un amas de bitume où l'on avait noyé des ossements de bœuf, des bijoux, des statuettes et de petits vases. D'autres sarcophages ne contenaient rien de plus, si ce n'est un épervier en or du plus beau travail et une inscription marquant que c’est le fils de Sésostris qui consacra le sépulcre. Évidemment, l'ensevelissement des Apis n’était que des funérailles syriboliques, mystiques.

Dans là partie La plus ancienne pourtant des souterrains du Sérapéum, et dans une chambre qu'un éboulement a préservé heureusement de toute profanation, il s’est rencontré une momie humaine, à demi écrasée par la chute d'une roche énorme et portant deux admirables chaines en or et des inscriptions d'Osiris-Apis. Les dents sont d’un homme avancé en àge. Get homme, de son vivant, at-il peut-être joué au fond d’un temple le rôle d’Apis que d’antiques traditions nous racontent? A-t-il servi d'idole vivante? A-t-il été ensuite enseveli en chair et en os, incarnation réelle du dieu?…

Une autre tombe encore pique vivement la curiosité : c’est celle

où l’on a retrouvé les ossements mêmes du fameux bœuf Apis que

Canbyse, au retour de son expédition d'Égvpte et furieux de ses cchecs militaires, frappa de son glaive, en pleine cérémonie du culte, au grand scandale des dévots du temps. Ilest, du reste, certain quil guérit de sa blessure, car il vécut encore quatre années et ne mourut qu'en l'an 4 du règne de Darius, comme le racontent les inscriptions de sa stèle.

Les steles sont ce qui donne à la découverte du Sérapéum sa plus haute importance. Elles portent la date précise de la mort du bœuf sacré, rapportée à l’année courante du prince régnant, et ont ainsi permis d'établir, avec une solidité et une exactitude qui ne laissent rién à désirer, la chronologie des dynasties jusqu'à l'an 700 avant Jésus-Christ.

Quant à l'ensemble du funèbre sanctuaire, tel que les fouilles ont achevé de le faire connaitre, il se compose de trois parties. La premicre, très-vaste, renferme les Apis, depuis Ramsès Il, de la dixneuvieme dynastie, jusqu'à Psannmnétik 1", de la vingt-sixième; la seconde fut inaugurée, dans sa einquante-deuxième année, par Psanmétik F7 (613 av. J. GC.) et a servi jusqu'aux premiers temps de la domination romaine; e'est là plus magnifique par l'étendue et la beauté de ses sarcophages monolithes en granit, qui ont de onze a douze pieds de haut sur quatorze à quinze de large, et pèsent de quatre-vingts à cent mille kilogramimes, au moins. La troisième, enfin, appartient à la dix-huitièmme dynastie et aux connmencements

de la dix-neuvième, et elle est de beaucoup plus modeste,

I v a déjà plusieurs années que M. Mariette inaugurait ainsi par des résultats inespérés sa carrière scientifique. Il ne disposait alors que de peu de ressources et rencontrait mille entraves. Depuis, il lui a été donné de fouiller en tous sens cette antique terre des plus

vieux parmi les morts et de donner à la science le libre accès de

bien d'autres mystères réputés impénétrables et de bien plus graves événements oubliés depuis des siécles.

Le village de Sakkarah, en effet, n'est plus le centre seulement des fouilles du Sérapéum. Non loin de là, M. Mariette à sondé encore le plateau situé au nord de la pyramide à degrés, riche surtout en vestiges de l'ancien empire, et le musée de Boulak à recu déjà des centaines de monuments qui en proviennent. Au sud ensuite de la mème pyramide, des recherches sont poussées à travers une nécropole des dix-huitièrmne, dix-neuvième et vingtième dxvnasties. Elles ont fourni, entre autres renseignements de premier ordre, une liste de cinquante-huit Pharaons, tous antérieurs à Ramses IE, et qui concorde de Lx maniere la plus frappante avec les tables de Manéthon, rédigées mille ans apres. I v à enfin un troisième plateau situé plus à l'est, que M. Mariette à entrepris d’étudier, mais qui ne lui à pas encore donné de résultats brillants. I se divise en trois Zones : la premiere comprend des tombes dont la construction remonte à l'ancien empire; la deuxième à servi de cimetière sous la vingt-sixitine dynastie et les suivantes, et la troisieme est une nécropole grecque.

De grands travaux aussi sont en train à Thèbes. Thebes est surtout riche en monuments destinés à rester en place, en textes et en sculptures qu'on ne peut songer à détacher des fombeaux et des femples, Le musée de Boulak n'en contient pas moins un grand nombre d'objets de provenance thébaine, et entre autres la superbe collection de bijoux de la reine Aah-Hotep, trouvée à Drah-Abou-1- Neggah, et exposée dans une des cages de notre Temple, au champ de Mars.

L'opération la plus considérable de M. Mariette est le déblavement du grand temple d'Edfou. L'édifice autrefois disparaissait presque tout entier sous des masures qui en avaient escaladé les ruines; il est maintenant nettové. IT renferme des inscriptions, non pas peut-être précieuses pour Fhistoire de TÉgvpte, mais très-importantes pour là géographie et surtout pour la mythologie,

A Gebel-Barkal ensuite, au delà des cataractes, dans le Soudan,

L'ÉGYPER ANCIENNE 67

plusieurs steles ont été trouvées, qui donnent quelques éclaireissements sur les destinées du rovaume de Kousch, sur son organisation intérieure, sur ses relations avec l'Égypte. On sait maintenant que de tout temps les habitants de la vallée du Nil essavèrent de déborder sur les contrées fertiles de l'Ethiopie, mais que la conquête, tentée à mainte reprise, ne fut accomplie que sous la dixhuitième dynastie. Plus tard, les monuments nous révèlent, sinon clairement, du moins à demi-mot, que les vaincus échappèrent à leurs vainqueurs pour recouvrer leur indépendance, et à leur four cufin, devenus forts, qu'ils surent établir leur domination sur le cours entier du Nil.

À Abvdos, M. Mariette à eu la bonne fortune de mettre la main sur un monument de premier ordre. C'est une table des rois plus complète qu'aucune de celles qui existent, ce qui n'a pes peu cont'ibué à rendre aux listes de Manéthon l'incontestalle autorité historique qu'elles méritent. Désormais, 1} n'est plus possible de chicaner sur la prodigieuse antiquité de la civilisation égyptienne,

A un kilomètre environ d'Abvdos, des ouvriers sont en train d'exhumer le berceau même de la monarchie égyptienne et lantique figure de Ménes, le premier de tous les Pharaons. Là, M, Mariette, dans les décombres de Kom-es-Sultan, espère retrouver quelque trace de Ménès et prouver ainsi que ce roi à bien été un homme et non pas un héros mythique. La solidité étrange des anhales égyptiennes se trouverait ainsi établie sur une preuve irréfrasable, Les recherches ont lieu dans une enceinte considérable qui a probablement contenu l'antique ville de Thinis, où Ménes régnail avant la fondation de Memphis, bien avant les pyramides.

M. Mariette fonde aussi de magnifiques espérances sur des ateliers établis au pied même des grandes pyramides, Ilest ten quête surtout de documents intéressant l'Égvpte sous les quatrième, cinquième et sixième dynasties, Avant lui, la science osait à peine rèver de rien connaitre jatnais sur des temps si reculés. Déjà, bien des objets ont 646 mis au Jour qui concourent à la solution de &e problème si hardiment posé, + au musée de Boulak un sarco-

phage avant servi à la sépulture d'un fonctionnaure nommé Khoufou-Ankh, attaché au culte d'Apis, à celui du Taureau blane, à celui d'Isis sous la forme de vache, et chargé de toutes les constructions du roi, ete. Ce roi, c'est Snefrou, le premier de la quatrième dynastie. Khoufou-Ankh vivait done une ou deux générations seulement après Chéops. D'ailleurs, sur le régne de Chéops Jui-même, ces fouilles de Gizeh ont fait à la science des révélations curieuses. Une pierre, que M. Mariette appelle la pierre de Chéops, primitivement encastrée sans doute dans quelque muraille, maintenant déposée au musée de Boulak, nous apprend, dans une longue inseription, que Chéops, rot de la haute et de la basse Égypte, vestaura un temple déjà existant de son vivant à l'endroit où est le sphinx :donele sphinx est antérieur à Chéops), à la face nord-ouest du temple d'Osiris, lui assura des revenus en ofrandes sacrées, et renouvela le personnel des statues d'or, d'argent, de bronze et de bois qui en ornaient le sancluaire, et qu'il a bäti sa pyramide là où est le temple d'Isis. On en sut enfin presque autant sur le Pharaon Chéfren, dont on à, en outre, le portrait si vivant, ce chef-d'œuvre qui date de cinquante ou soixante siècles, trouvé aussi au pied des pyramides. Il résulte en général et irréfutablement des documents rencontrés dans ces fouilles intéressantes entre toutes que les Égyptiens, déjà au temps de Chéops, avaient leurs arts, leurs dieux, toute leur civilisation au complet; et nous avons ici de quoi éclairer d'une vive lumière ce que nous disions plus haut de leurs introuvables origines.

Enfin, dans les ruines de Tanis, M. Mariette recherche la trace des Hvesos. On se rappelle que cette ville à servi de capitale aux Pharaons des envahisseurs, pendant tout le temps qu'ils réussirent à se inaintenir en Egvpte. Il v a là les débris d'un édifice nommé le Grand Temple. est douteux qu'il ait eu beaucoup à souffrir de l'invasion des Pasteurs, et la ville elle-même ne parait pas avoir été ui ravagée ni démolie par eux au temps où ils en firent la conquête. La résistance des Égvptiens a dû être d’une grande mollesse. L'étude des lieux montre, au contraire, que pour contraindre les Barbares

à plier bagage, Ha lutte à été vive. C'est Amosis probablement qui

démantela la capitale maudite et détruisit en partie le temple, lors de l'expédition qu'il fit, à la tête des troupes thébaines, contre les Pharaons de Tanis et au temps de leur expulsion définitive, un peu après que l’histoire de Joseph et de Putiphar eut seandalisé Ta cour tantique.

Près de Tanis encore, M. Mariette à déblavé une construction qui est appelée le Temple du Sud dans le grand ouvrage de Ex Connmission d'Égypte. Ce qu'on à pris longtemps pour les colonnes, enterices à fleur de terre, d'un édifice ne sont que des blocs de granit posés, sans aucune fondation, sur le sol, dont ils suivent les irréogularités. M. Mariette pense que le tout pourrait ne pas être d'origine égvptienne. Avant la nation des Pharaons, quelque autre peuple avait-il habité la vallée du Nil? Faut:al encore placer en Egevpte, avant la civilisation si formidablement ancienne du sphinx et des pyramides, le long développement de quelque autre société nc maine?

Sakkarah, Tanis, Abvdos et Thébes, tels sont done les lieux où les recherches de M. Mariette ont été le plus fécondes., Maïs ailleurs encore, sous ses ordres, plus d'un coup de pioche à été donné. Nous ne le suivrons plus qu'en un endroit connu sous le nom de Essign-Joucef, la prison de Joseph, qu'une vieille tradition recomimandait vivement à son attention. En Orient, on peut beaucoup plus que chez nous se fier aux traditions. Les ouvriers arabes done, à qui il ordonna de creuser le coin de terre consacré par d'antiques souvenirs, ne le firent qu'avee la plus grande répugnanee : «€ Dans le temps passé, lui dirent-ils, un certain cheikh Joucef-In-Jacoh, Joseph fils de Jacob, à 6té mis en prison dans cet endroit pour certaines affaires qu'il avait eues à Memphis. Comme c'était un juste, sa prison à toujours été respectée depuis, et les chrétiens surtout l'avaient en grande vénération. Ils ont tracé des croix sur ces Murs, CTOIX que nos pères v ont vues souvent. Sous terre, {u trouveras le tombeau du cheikh Joucef au point où fu vois cel

oualv que nous avons construit en son honneur. [n'est pas per-

mis de troubler le repos d'un homme de Dieu. » Tv avait tant de

sable que les travaux commencés ont dû être abandonnés. Du reste, dans ce vieux cimetière qu'on appelle l'Égypte, pourquoi ne retrouverait-on pas le corps même de Joseph? Le savant réserve ses joies pour d'autres trouvailles; mais le cœur du lecteur ne battrait-il pas si on venait jamais à lui mettre sous les veux les os de

ce fils de Jacob, dont l'histoire lointaine a bercé son enfance?

Tel est le service des antiquités égyptiennes dans deux de ses parties essentielles : la garde des monuments restés en place et les fouilles nouvelles. I reste à prendre une idée du musée de Boulak. Des bâtiments il n°v a rien à dire, puisqu'ils ne sont, on le sait, que provisoires. Quant à la collection elle-même, quoique fondée il v à bien peu de temps, elle occupe déjà une belle place parmi les plus riches du monde, qui sont à Paris, à Londres, à Leyde et à Turin. De plus, elle est pure de certaines taches originelles qui ternissent la gloire de ses rivales. Elle ne renferme pas de ces objets, précieux sans doute, mais qu'on n'a enlevés de leur place qu'en en détruisant d'inestimables. On connaît, en outre, la provenance exacte de tout ce qu'elle renferme, et cela seul double son prix aux veux de la science. Par plusieurs pièces très-rares, enfin, elle est incomparable sans conteste.

Tout musée archéologique à pour but de mener à la reconstitution d'une époque passée. Il a done trois grands intérêts en vue : la vie religieuse, la vie civile et enfin l'histoire de cette époque; et les trésors qu'il contient se divisent ainsi naturellement en trois classes, Mais, pour PÉgvpte, il faut tenir compte des choses funéraires au moins autant que des choses de la vie. C'est ce qui a conduit sans doute M. Mariette à distinguer, dans le musée de Boulak,

les monuments en religieux, en funéraires, en civils et en histo-

riques.

éd,

tait... ut titi

Les monuments religieux proviennent des temples principalement; ils sont tres-rares. Les révolutions n'ont que trop souvent mis au pillage les sanctuaires égvptiens. Quand le christianisme est venu à triompher, il a naturellement fait disparaitre le magnifique mobilier du vieux culte. I v à pourtant, dans les galeries de Boulak, parmi d’autres ustensiles sacrés, cinq vases d'argent du travail le plus précieux. Le meuble le plus riche d'un temple était sa chàsse ou »40s, sorte de niche où était placée l’image de la divinité., De même que nous n'avons pas seulement le maître-autel avec son tabernacle dans nos églises, de même les Égvptiens vénéraient plusieurs naos, groupés autour du premier. IIS avaient encore, pour servir à leurs processions, des barques symboliques en bois précieux, en or, en argent, portant au centre, abritée aussi dans un naos, l'image d'un des dieux de là mythologie où son emblème. Les statues saintes étaient de pierre dure où d'ivoire, avec incruslations de lapis, de cornaline et de feldspath. Les rois, du reste, ornalent à lenvi les sanctuaires et v entassaient le butin rapporté des campagnes lointaines. À peine reste-t-il des traces de toutes ces splendeurs fragiles. Le culte des ancêtres ne nous à laissé non plus que de rares vestiges : des statues et des statuettes qui ont joué en Égypte le rôle des pénates des Romains. Voici ensuite des amulettes, des bijoux symboliques, des stèles sur lesquelles on lit tantôt une invocation aux divinités infernales, tantôt des hymnes au soleil couché; des coiffures divines; des figurines de toutes sortes qu'on trouve dans la cavité de la poitrine des momies; des tables d’offrande, beaux blocs de pierre élevés en mémoire d'une fondalion pieuse; enfin, des sphinx.

En visitant les nécropoles, nous nous sommes fait une idée de ce que peut être la collection des monuments funéraires : des mon-

tants de porte et le lintean, avec leurs bas-reliefs et leurs inserip-

tions; de gros piliers carrés, sans abaque et sans base, avec leur inassive architecture monolithe; le mobilier des tombes : chaises, tables, tabourets, grands coffres, vases pleins de cendres, vases à poudre d'antimoine; des paniers avec leur offrande de Dé, de raisins, de grenades, de doum: des amas d'outils de bronze, des miroirs, des ares, des flèches, des poignards, des sabres; couchées dans leurs cereueils, des momies flanquées de leurs canopes, ornées de bijoux et de figurines, accompagnées enfin du rituel tracé sur papyrus.

Le papyrus est un tissu fait avee une plante de ce nom et qui s'appelait aussi 0y0/os. Elle est tres-rare aujourd'hui et croissait autrefois dans les lacs et les marais, surtout en Egypte. Sa tige, haute de près de dix pieds, porte au sommet une chevelure et a de deux à trois pouces de diamètre. On en retranchait les deux extrémités; puis, avee une pointe, on en enlevait les tuniques, qui, au

nombre de vingt environ, la constituent. Chacune de ces tuniques,

formant une feuille, subissait diverses préparations; après quoi on

en collait deux l’une sur l’autre, en entrecroisant les fibres; on bat tait, pressait, polissait, et, pour faire de longues pièces, on en collait plusieurs bout à bout. Un enduit d'huile de cèdre préservait enfin le papyrus de là corruption. Il a servi de papier dans l'Orient, dans l'Empire romain et la France même, jusqu'au onziéme siecle.

Certains papyrus, et non pas les moins curieux, nous transportent dans le détail même de la société égyptienne. Ce sont des registres de comptabilité, de simples lettres, des dossiers de proces, et surtout des contrats passés entre particuliers pour achats et ventes, et autres conventions civiles. Il v a là de l'écriture passée devant notaire, et qui est de beaucoup antérieure à Moïse et à la Bible. Le musée de Boulak n'est pas aussi riche en papyrus que celui de Londres. On les trouve dans les tombeaux.

C’est aussi des tombeaux qu'ont été tirés presque tous les autres monuments civils. M. Mariette a fait fouiller en vain les buttes désolées qui marquent encore le site des villes; elles n’ont rien pro-

duit d’intéressant. Les armes, les ustensiles de ménage, tout ce qui

L ÉGYPTE ANGIENNE

est venu jusqu à nous, touchant là vie égyptienne, provient des cimeticres. Les peintures des hypogées surtout, avec le détail des métiers, des arts, ete., sont, à cet égard, du plus grand intérêt.

A vrai dire, tout est matiere à histoire : temples, nécropoles et villes, et tout vestige du passé; mais il v a pourtant des monuments plus spécialement historiques. Ce sont les tables des rois dans les temples, les longues séries des tableaux de bataille, les poëmes écrits au ciseau, sur les murs des salles rovales, en lhonneur des héros nationaux ; les récits de campagnes, et, dans les tombes, les biographies des morts; ensuite les statues royales, les sarcophages couverts de documents. En ce genre de richesses, le musée de Boulak l'emportera bientôt sur toutes les collections rivales, et déjà maintenant il va de pair avec celui de Londres et même celui de Turin. Nulle part, l'ancien empire, l'empire contemporain des pvramides,

n'est si magnifiquement représenté.

La science sait donner à ceux qui la protégent une gloire solide et durable; elle est reconnaissante au Vice-Roï de cette grande institution dont il à doté l'archéologie égyptienne. Mais, plus récemment encore, Ismaël-Pacha a voulu lui donner un nouveau témoignage, non pas plus précieux, sans doute, mais plus gracieux, de sa sollicitude et de sa bienveillance : il a décidé que l'Égypte pharaonique aurait place à l'exposition universelle de 1867. Il à fait envover à Paris une partie importante du musée de Boulak, un choix des choses les plus rares, les plus propres à donner une idée d’ensemble du peuple que gouvernaient ces Pharaons auxquels il succède. Puis, son plan s’élargit à mesure qu'il travaillait à le réaliser. I fallait un abri digne de contenir tant de richesses. La construction de notre Temple fut résolue. En principe, le Temple qui s'élève au

champ de Mars est done destiné à servir d'enveloppe aux antiquités

que l'Égvpte expose.

Page 1