‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 14 sur 146 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Ces notions religieuses sont comme autant de flambeaux préparés que nous allumerons tout à l'heure pour répandre un peu de clarté dans notre Temple. Et d'ailleurs, avant d'en passer le seuil, une autre station préliminaire est de rigueur, 1 dernière de toutes, celle qui doit achever de nous initier aux formes architecturales de l'Égypte ancienne.

Il pousse peu de bois dans la vallée du Nil, et il n'en pousse pas qui puisse servir à la construction d’un édifice véritable; mais, en revanche, le pays est incomparablement riche en belle et bonne pierre dure. Le plus beau granit abonde, et le basalte et le grès, le porphyre, le marbre, l'albàtre. Force fut de s'exercer de bonne heure sur ces matières récalcitrantes à la facon. Il est hors de doute qu'on commença par les traiter en se souvenant de certaines formes qui appartiennent au bois charpenté plus qu'à la roche appareillée. Temples et sarcophages, à l'extérieur comme à l'intérieur, par le détail des ornements et jusque dans l’ensemble de leur physionomie, figurent à l'origine un certain agencement de menuiserie. Les Égyptiens, sans doute, avaient apporté d’ailleurs, de quelque terre natale, leur berceau, cette manière de comprendre l’architecture; mais, sur le sol granitique qu'ils venaient coloniser, ils eurent vite fait de devenir les formidables macons que l’on sait, et dès lors la plate-bande devint aussi l'élément architectonique auquel tout se ramène, duquel tout procède dans leurs temples et leurs palais. Une fois la plate-bande admise, c'est-à-dire le bloc monolithe, énorme, posé en travers par-dessus tout espace à couvrir, le reste, en effet, s'ensuit : pour en porter la charge majestueuse, au dedans, la massive ordonnance des colonnes trapues, nombreuses et serrées ; au dehors, Pinclinaison des murailles opposant sa solide résistance en contre-fort sur les angles et fout autour de la masse à soutenir.

Une terrasse grandiose en briques cuites ou crues sert d'assiette ordinairement au temple et l'exhausse au-dessus du fleuve et de ses berges. L'enceinte de ses hautes murailles inelinées le sépare du monde extérieur par d'immenses superficies monotones, sans ouvertures, et la structure du porche qui y donne accès semble plutôt faite pour inspirer la terreur du lieu saint que pour engager à le visiter. Ces pylônes de Karnak, que nous avons vus plus haut, donnent en effet, l'impression redoutable des tours jumelles d’un burg allemand, d'où le maître jaloux ne songe qu'à faire peur et à se défendre, dans l'orgueil de sa caste, contre le profane. De cour en cour, de salle en salle, de portique en portique, l'imagination écrasée par le memento solennel des obélisques, par la gigantesque majesté des colosses assis ou debout, de distance en distance, par d'énormes cariatides rangées en file, par l'éclat retentissant des sculptures et des peintures, on est conduit, une fois entré dans l'édifice, tout le long de son axe, comme par une main de fer, droit au dieu. Et à mesure qu'on avance vers la cella, où la statue se dresse, l'espace se resserre, les plafonds s'abaissent, le pavé se relève par degrés; de droite et de gauche les murailles se rapprochent. On s'est engagé dans le sanctuaire sur la foi des promesses les plus magnifiques : les prêtres ne tiennent pas leur parole. On voudrait revenir sur ses pas, mais cela n'est pas permis; il faut aller jusqu’au bout. Tout devient de plus en plus bas, étroit, sombre, et la fin n'en est que dans un cul-de-sac où règne le silence malsain du mysticisme.

C'est bien là le monument d'une religion d'origine sacerdotale et non pas fille du peuple, le saint des saints digne de ces divinités imaginées par des savants au cœur sec, sincèrement déduites, sans doute, du spectacle des hommes et des choses par un prodigieux

effort d'intelligence, mais ne vivant pas de la vraie vie religieuse,

qui est tout intérieure; fourvovant l'idéal dans une impasse, parce qu'elles ne sortent pas des entrailles populaires, parce que le peuple ne les à pas engendrées lui-même, et nourries et mises au monde. Il ne faut pas que la science fasse ce que la poésie seule est apte à bien faire dans sa spontanéité naïve.

Un autre vice fondamental des grandes constructions égyptiennes tient aux mêmes causes : c'est que leurs diverses parties ne s'organisent pas en un ensemble vivant, et ne font que s'arranger tant bien que mal, par juxtaposition et par emboitement les unes avec les autres. Le portail est comme un morceau à part encastré dans les pylônes; les pylônes, à leur tour, se contentent de présenter un de leurs flancs aux cours, aux salles, aux galeries qu'ils précèdent et qui viennent y mordre comme elles peuvent; au dedans du mur d'enceinte, souvent un autre mur parallelement se développe, et même un troisième; au centre du système, enfin, la cella, indépendante elle-même, est entourée de couloirs et de chambres, et pour la trouver il faut, pour ainsi dire, éplucher le tout par couches rapportées. Il ya soudure sans doute, il n° à pas union intime. Un édifice ainsi concu, du reste, n'est, à vrai dire, jamais terminé : rien n'empêche d'v ajouter à l'infini de nouvelles parties, de plus grandes enveloppes; et les Pharaons d'Éevpte, en effet, ne manquerent pas de se laisser tenter par un avantage si précieux pour leur

amour de la bâtisse. RLVTI

La cella, le naos, est en résumé le commencement et la fin, l'alpha et l'oméga de l'architecture égyptienne. Aux temps de religjon sincère, simple et naïve, ce noyau même constituait presque à lui seul le temple. n’y avait pas autour de lui le développement théâtral des longues initiations. Il semble même qu'on n'ait jamais

cessé d'avoir besoin de sanctuaires ainsi réduits à leur forme élé-

mentaire, pour satisfaire aux exigences d’une piété plus primesau-

tière. Certaine dévotion se sent mal à l'aise dans une grande eathédrale, et se plait au contraire, même de nos jours, dans une petite chapelle. On a donc construit des chapelles en Égypte. Plusieurs ont eu la fortune, par suite d'agrandissements successifs, de devenir de vastes édifices ; mais il Y en a qui ont conservé jusqu'à la fin leur caractère modeste, celles de l'île d'Eléphantine, entre autres, et d'EI-Kab, l'antique Eïleithvia, au delà de Thèbes.

Ce sont de simples naos non pas enfouis au fond d'un sombre entassement de constructions, mais entourés seulement d'une galerie dans laquelle l'air et la lumière circulent librement, et dont le plafond repose sur des piliers. Ils remontent au temps d'Amenhotep IT, et ne mesurent, en moyenne, que de trente à quarante pieds dans un sens, sur quarante à cinquante dans l’autre. En haut une architrave couronnée d'un entablement avec corniche relie les piliers, et en bas un mur en forme de parapet va de l’un à l’autre et aveugle à peu près jusqu'au tiers de leur hauteur les entre-colonnements. Tout d'abord carrés, les piliers, avec le progrès du goût, devinrent octogones et enfin prirent seize côtés par un nouvel abattement d'angles.

Les Grecs, il n'en faut pas douter, se sont inspirés de monuments semblables pour inventer leur propre temple. Is trouvèrent ici, et aussi à l'entrée du fameux hypogée des Beni-Hassan, leur colonne dorique et ses accessoires à peu près dégagés et tout prêts à servir à leurs artistes. Quant au naos lui-même, il est plus évident encore qu'ils le tiennent de l'Égypte. Ces chapelles égyptiennes peuvent done passer pour le prototype de leur architecture.

Dans presque tous les temples élevés sur les bords du Nil pendant la domination ptolémaiïque, le pylône manque et aussi la cour antérieure. Il semble que le génie grec n'ait pas été pour rien dans un pareil retour à des formes plus simples, auxquelles il devait tant lui-même. Quoi qu'il en soit, à partir des Ptolémées, il n v à plus guère autour des sanctuaires ni rempart de murailles ni

dédales de chambres. Une simple salle hypostvle sert d'entrée; en-

core manque-t-elle souvent, remplacée par un vestibule qui parfois

manque lui-même. De sorte quil ne reste que la eella entourée de son péristvle.

Dans ce dernier cas est un monument qui nous intéresse beaucoup. On l'appelle le kiosque de Philé ou temple de l'Est. C'est celui-là même que M. Mariette a choisi pour modele de la construction pharaonique élevée par ordre du Vice-Roi d'Égypte, au Champde-Mars, pour modèle en un mot de notre Temple.

Assurément une restauration tout à fait servile du kiosque de Philé ofrirait déjà le plus haut intérêt. M. Mariette pourtant à pensé qu'il y avait mieux à faire. En reproduisant le monument, même tel qu'il sortit autrefois des mains des ouvriers, 1l n'aurait donné au public qu'un spécimen de l’art égyptien sous les Ptolémées. Il arrivait ainsi à négliger les époques les plus brillantes de l'architecture pharaonique, à laisser dans l'ombre près de quatre mille ans de sa longue histoire.

Sans doute tout possède un surprenant caractère d'immutabilité dans la vieille civilisation des bords du Nil; mais on a pu voir, par ce qui précède, qu'elle aussi à eu néanmoins ses secousses violentes, ses renaissances, ses décadences. Or, à chaque fois ees vicissitudes n'ont pas manqué de se trahir dans les monuments. Trois grandes périodes surtout sont clairement accusées de la sorte. La premiere comprend l’ancien Empire, contemporain des pyramides, et il y a là, on ne l'a pas oublié, des formes architectoniques bien distinctes : c'est le temps des splendeurs memphitiques. La deuxième a Thebes pour ville initiatrice et prépondérante : on lui a donné le nom de nouvel Empire. La troisième enfin appartient aux Ptolémées.

Or il n'y a pas un abîme entre ces époques, et c'est ce qui à per-

mis à M. Mariette de les réunir toutes les trois ensemble dans son

petit Tempie. La salle intérieure (eella, naos, secos) à si peu changé de tout temps dans ses grandes lignes, que la nôtre à pu servir, quoique rentrant dans le plan général d'un édifice ptolémaïque, à recevoir une décoration empruntée à l’ancien Empire. Ensuite un choix d'ornements estampés sur les plus remarquables monuments du deuxième Empire ont trouvé place aisément sous le péristyle ou couloir circulaire. Du dehors au dedans, notre construction donne done l'impression d'une antiquité de plus en plus reculée. Le visiteur, en quatre pas, du seuil au secos, traverse quarante siècles représentés par leur architecture, leur sculpture et leur peinture.

Dans ce résumé si court de trois époques si longues, bien des choses curieuses ont dû être négligées. Pour les colonnes, par exemple, c'était déjà beaucoup que d'en faire entrer des deux sortes dans notre Temple; mais on en rencontre de formes beaucoup plus variées en Égypte. Il a été question du pilier carré un peu plus haut, et on a vu par quelle transition il est devenu le beau fût dorique. La vraie colonne égyptienne pourtant ne se ramène pas au pilier de pierre; elle emprunte sa physionomie et le détail de son ornementation au règne végétal. Primitivement elle commence par avoir un fût qui rappelle un faisceau de jones ou de fortes tiges de lotus, par quatre ou en plus grand nombre, faisant ventre vers le bas, comme pour marquer leur élasticité sous le poids des poutres transversales ; le chapiteau est en forme de bouton de lotus fermé, et immédiatement au-dessous des liens sont figurés maintenant le faisceau; tout près d'une base courte, faite comme un large disque, il y à enfin un autre système de liens. Puis plus tard, peu à peu, elle se débarrasse des cannelures; le fût devient cylindrique; au

chapiteau, le bouton de lotus s'épanouit en un charmant calice de

fleur, et des ornements délicats, pris aussi au règne végétal, variés,

Le

y0 L'ÉGYPTE ANCIENNE

du reste, à ‘l'infini, envahissent le tout. On devine tout de suite qu'il v a un sens caché dans ce chapiteau figurant un bouton fermé et dans cet autre avec sa fleur toute grande ouverte. Les deux formes peuvent, du reste, se rencontrer en contraste dans le même monument; la première aux endroits sombres, inaccessibles au soleil ; la deuxième, au contraire, dans les parties de l'édifice exposées à la lumière extérieure. Le tronc du palmier aussi à servi de type à une colonne égyptienne. Toutes ces diverses formes, au surplus, prennent plaisir à se fondre ensemble et à se diversifier encore davantage, en se mariant les unes aux autres. Il y en à une dernière, non pas la plus sévère, mais, si on peut ainsi dire, étrangement jolie, caractérisée par un chapiteau que forment, sur les quatre faces, en haut relief, quatre têtes de la déesse Hathor, encadrées de leurs

oreilles de vache symbolique et supportant ensemble une sorte de dé figurant un petit temple et sur lequel s'appuie l'architrave. Notre colonnade extérieure, au Champ-de-Mars, est dans ce goût et produit, on le sait, le plus merveilleux effet.

D'ordinaire les anciens Égyptiens couvraient de sculptures, d'hiéroglvphes et de peintures toute la surface de leurs colonnes, pour les mettre en harmonie avec les splendeurs étalées sur les autres parties de leurs édifices. Ne leur enlevaient-ils pas ainsi de leur noblesse et de leur force? Sans doute; mais ils tiraient de la polvchromie un si magnifique parti! Un côté vraiment fable, en revanche de leur architecture, c'est leur pilastre. Ilest vrai qu'il est en lui-même fort sévèrement traité; seulement l'habitude est d’adosser contre sa face des figures debout que rien ne justifie, si ce n'est le besoin d'orner quand même. Il est tout à fait absurde qu'on ait pris à cœur de nos jours, en France, d'imiter l'art égvptien, préci-

sément dans l’abus qu'il a fait de ces statues collées contre des pi-

lastres, et inutiles à la solidité de l’ensemble.

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Il v a encore d'autres partis pris dans la construction de notre

Temple, qui le font s'écarter quelque peu de son modele, le kiosque

de Philé. D'abord il à fallu l'éclairer tout autrement à l’intérieur : les quelques rayons de clarté parcimonieuse que les Égyptiens distribuaient mystérieusement dans leurs sanctuaires n'auraient pas suffi à une salle d'exposition publique. Au lieu d'un plafond fait de trois ou quatre blocs de roche, une couverture de verre était done de rigueur. Ensuite, on à dû supprimer, pour des raisons faciles à comprendre, les deux murailles qui divisent en trois parties, reliées ensemble par deux portes, l'intérieur de l'édifice original. Les quatre colonnes du secos, enfin, ont été ajoutées, et ne sont là que comme spécimens de la colonne employée dès les premiers temps de l’ancien Empire.

Mais tout le reste est de Ia plus grande authenticité dans l’ensemble et jusque dans le menu détail. Les nuances mêmes des couleurs appliquées sur les sculptures sont de la plus scrupuleuse exactitude. On les a échantillonnées pour chaque motif sur l'original même. Ne pas prendre ce soin, c'eût été compromettre l'harmonie oénérale. Il suffit d'une erreur de ton si légère pour faire de la cacophonie avec les meilleurs éléments ! D'ailleurs, la couleur était pour les Égyptiens plus encore une affaire de symbole que de goût seulement. Elle a chez eux un sens, ni plus ni moins que la ligne. Leurs artistes ne l’admettaient que comme nos musiciens admettent le son, en exigeant d'elle davantage que de flatter seulement les sens : ils la faisaient parler à l'âme. De nos jours, malheureusement, l'ana- Ivse des diverses impressions intimes que produisent les diverses couleurs et leurs combinaisons sur la sensibilité humaine est un secret à peu près perdu.

Pour la proportion exacte des colonnes et des autres éléments qui

entrent dans la construction du Temple, des mesures ont été prises

sur place. La photographie aussi est venue en aide à l'architecte chargé de la délicate besogne, et enfin les estampages et les moulages pour la sculpture. Le moulage ne pouvait guère servir, à cause des difficultés qu'offre le transport d’un bon creux en plâtre. Comme il s'agissait de reproduire un choix des monuments épars tout le long de la vallée du Nil, l’estampage a dû être préféré. On sait en quoi ce procédé consiste. Une feuille de papier non collé est trempée d'eau et appliquée contre une inseription ou un bas-relief, et, à l’aide d’une brosse maniée à petits coups, prend l'empreinte, qu'elle garde ensuite après avoir été détachée et séchée. En la doublant ensuite de plusieurs autres feuilles, on en peut faire comme un moule en car-

tonnage, précieux surtout parce qu'il n’est ni encombrant ni fragile.

Après avoir tout d'abord familiarisé notre esprit avec les étranges merveilles de l'Égypte antique, et après avoir montré ensuite comment on à pu réussir à les résumer au Champ-de-Mars en un si petit espace, il nous reste à visiter maintenant notre Temple et ses accessoires. Armés sinon de science, du moins de quelque expérience, nous le ferons d'ailleurs d'un pas rapide et comme en pays de connaissance.

Une porte d'entrée est devant nous, qui s ouvre sur une avenue de sphinx. Elle n'est pas encastrée dans son pylône. Il ne valait vraiment pas la peine de la flanquer de ce double massif, qui est, il faut le dire, son encadrement obligé, et que nous avons admiré à Karnak dans ses proportions les plus colossales. D'ailleurs rien n’est plus aisé que de le lui restituer par l'imagination. Il serait environ deux fois haut comme elle, et trois fois plus large à la base, avec ses murailles inelinées, on le sait, de dehors en dedans, couvertes de plu-

sieurs étages de sculptures, et couronnées d'une corniche. La cor-

niche égyptienne a toujours beaucoup de caractère. C'est peut-être

l'élément le plus fier à la fois et le plus élégant de l'architecture pharaonique. On en peut juger par celle qui repose si légèrement, si solidement par-dessus notre porte.

Mais faisons un pas vers le seuil pour voir les détails de plus près. Sur chaque montant une figure de roi est sculptée et peinte, un portrait de Pharaon. On ne sait pas son nom. Il a bien son cartouche auprès de lui, mais un cartouche vide, qui porte seulement, écrit en hiéroglyphes, Per-0a, c'est-à-dire Pharaon. Étymologiquement, Per-oa s'interprète par grande maison et avait peut-être en Égvpte le sens que prend encore en Turquie l'expression de Sublime Porte. Le rapprochement n'est-il pas curieux? Il y a, du reste, d'autres manières de traduire Pharaon.

Les deux royales figures sont assez étrangement coiffées. L'une porte une couronne blanche, l’autre une couronne rouge. Le blanc est la couleur affectée au sud, le rouge est celle du nord, et ensemble les deux couleurs signifient la domination sur la haute et la basse Égypte.

Sur le disque solaire qui orne la corniche et l'entablement il v aurait beaucoup à dire. On sait que c'est le symbole d'Ammon et des dieux qui procèdent d’Ammon. Deux vipères font de leur dos une sorte de selle où repose l'astre du jour. La queue des deux bêtes prend naissance dans le bas du disque, et, dans le haut, s'attachent deux grandes ailes éployées. Il 4 à un saisissant contraste entre l'envergure ravonnante de ces ailes et ces deux terribles bêtes faites pour ramper. L'ensemble de la figure rappelle un peu un beau fruit d'où l'on verrait surgir un ver. À force d'accepter avec une résignation sage, et comme une nécessité de nature, le mal toujours à côté du bien, les Égyptiens s'empoisonnaient la vie : ils n’imaginaient le jour lui-même que rongé éternellement par la nuit. Dans une pareille disposition d'esprit nul enthousiasme n'est possible, nulle joie; c'est un trait de caractère.

Outre l'impression générale du symbole, que les savants néglisent un peu trop peut-être, on en interprète les détails. La vipère

de droite signifie tous les dangers qui peuvent venir du nord, et

l’autre tous ceux qui peuvent venir du sud. Les deux grandes ailes

sont le développement des horizons.

Nous voici dans l'avenue de sphinx. Chaque temple avait ainsi sa voie sacrée. Les sphinx qui décorent la nôtre sont des moulages de celui du Louvre. Ils remontent à la dix-huitième dynastie. Leur double file, comme c'était l'usage, se termine par deux statues placées à l'entrée même du Temple et se présentant de face. Ces statues offrent une particularité curieuse : elles sont en réalité l'œuvre d'un roi de la treizième dynastie, et pourtant elles portent le cartouche de Ramsès IT, qui appartient à la dix-huitiéme. Ramsès les a usurpées. Il n'est pas rare de rencontrer ainsi sur des monuments le cartouche d'un roi soigneusement martelé et son nom remplacé par un autre.

Il nous faut maintenant élargir par la pensée, allonger d'un ou deux kilometres notre avenue en miniature, et nous figurer son aspect par un jour de fête, pendant que les prêtres du Temple promènent lentement, entre la multitude des sphinx aceroupis, chàsse du dieu et ses insignes en une longue et pompeuse procession, au milieu du concours des fidèles. Les Égvptiens avaient une sorte de fête de Pâques précédée d'un carême. On la célébrait surtout à Bousiris, et aussi à Philé, à Abvdos, en l'honneur d'Osiris mort et ressuscité. Les cérémonies en sont curieuses et très-propres à donner une idée du culte pharaonique, Notre décor enfin sy prêtant, voyons la pâque égyptienne, quoique, du reste, la chapelle qui a servi de type à notre Temple ne soit pas dédiée spécialement à Osiris et n'ait jamais servi à cette solennité, sans doute.

Typhon passait pour avoir tué Osiris le jour même où le soleil entre dans le signe du Scorpion, et, en même temps done que la

saison des chaleurs, les fêtes commémoratives des funérailles du

dieu commencçaient sur les bords du Nil. On accourait de partout

le pays pour v prendre part. Des prières et des jeùnes étaient institués; homines et femines, en faisant de grandes lamentations, se frappaient la poitrine. Après quoi la troupe des fidèles se mettait en route à travers champs, emportant avec elle l'image d'Isis, la douloureuse veuve, à la recherche du cadavre du bien-aimé, chantant des cantiques plaintifs, au bruit d'une sorte de crecelle ou de castagnettes en métal, qui devaient avoir pour effet de fure fuir Tyvphon. La quête symbolique se poursuivait même la nuit, à la clarté des lampes et des flambeaux. Puis, tout à coup, les prêtres entonnaient une sorte d'alléluia : « Réjouissez-vous, nous lavons trouvé! » Et on procédait à l’ensevelissement d'Osiris. On taillait le bois pour le sarcophage du dieu; on faisait, avec du lin, des bandelettes, afin d'en envelopper la momie; on percevait les offrandes d'usage et on couvrait les images d'Isis avec des voiles noirs de byssus. Enfin, au premier signe de végétation que donnait la terre, le deuil partout cessait, et on fêtait en grande pompe le dieu évallé à une vie nouvelle.

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