‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 24 sur 146 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Cependant Omar faillit donner à l'islun une assiette solide. 1] n'avait pas seulement l'énergie, mais le sens réfléchi, une vraie piété, beaucoup de conscience, une simplicité de mœurs patriarcale. Après lui on rencontre bien encore à la tête des affaires plus d'un homme d'action, mais les ambitions se corrompent. IF était sobre et économe, ne se nourrissait que de pain d'orge, de dattes et d'olives, ne buvait que de l’eau et n'avait pour couchette qu'un matelas de fibres de palmier. Il ne possédait que deux robes, une

pour l'hiver, l'autre pour l'été, toutes deux rapiéeces en main

endroit. [ne manqua, sa vie durant, aucun des pélerinages prescrits par le Coran. Faire justice, maintenir la pureté de la foi, assurer à la religion nouvelle l'empire du monde, voilà ses préoccupations uniques. [ organisa la justice des provinces conquises, régla leur administration, établit des chancelleries et des trésoreries, fit faire le dénombrement des populations et le cadastre des biens, afin d'assurer l’équitable répartition de l'impôt. Mahomet n'avait guère fondé que la religion; il est, lui, le vrai fondateur de l'État. Avant de mourir, il confia à six de ses compagnons le soin d'élire son successeur. Il avait contracté quelques petites dettes qu'il légua à sa famille, avec prière de les payer, car il ne laissait pas de quoi se lure ensevelir. Pourtant il avait été le souverain absolu de toute l'Arabie, et ses lieutenants avaient soumis à son autorité les plus belles et les plus riches provinces de l'Empire de Perse et de l'Empire de Bvzance.

Osman déjà, son successeur, ne résiste pas à la tentation de faire servir à des fins plus personnelles les Hnimenses richesses qui viennent de tous les côtés lui passer par là main. Il les distribue à sa funille, à ses créatures. Il faut être son parent où du moins son parlisan pour servir l'État et la religion. Bientot toute l'influence et

tout le pouvoir se concentrent dans sa maison.

Aly, au contraire, plus encore qu Omar, est un croyant sincère, aveuglément cramponné à la foi du Prophète et à ses traditions de conduite. Mais il comprend mal les nécessités nouvelles ; il s’en fie trop à Dieu du soin de lui faire justice, et il a affaire à des ennemis prompts à agir et sans scrupule. I se scandalise des menées intéressées qui tendent à Ctouffer partout le pur enthousiasme des premiers temps, et, recrutant ses partisans parmi les vrais fidèles, il se pose en gardien de la loi. Osman se souciait peu du Coran

quand le Coran contrariait ses desseins où génat la politique;

Osman, en outre, deseendait d'Omevya, lennenn le plus acharné de Mahomet, tandis qu'Alv deseendait, comme le Prophète Tuiinéme, de Hachem. Outre ces vieilles haines, enfin, d'un côté était l'usurpation, de l’autre, sinon des droits héréditaires dans le sens oceidental du mot, du moins un certain prestige de légitimité.

La guerre civile ne pouvait manquer d'éclater. Elle tourna d'abord au profit des Alides. Osman fut assassiné, mais déjà sa maison était trop puissante pour ne pas se relever de cet échee. Les deux partis bientôt reprirent les armes. À la tête des Omevvades parut Moawiah, le gouverneur de la Syrie; il commandait une armée parfaitement disciplinée et homogène. Alv, de son côté, réunit à Koufalh soixante-dix mille hommes, ramassés dans toutes les provinces au nom d'une sorte de droit divin, et passa l'Euphrate à Rakkah.

Les deux armées campérent pendant plusieurs mois en présence l'une de l’autre, sans en venir à une bataille générale. Quelquesuns des chefs cherchaient à amener une entente. Les plus ardents se provoquaient en combat singulier ou se rencontraient sur là limite des camps en de petites escarmouches. La masse des troupes répugnait à s'engager dans une lutte dont elle n'attendait ni un gros butin ni le paradis en récompense du martyre. On avait, de part et d'autre, le désir et l'espoir d’un accommodement, et on n’en eroyait qu'à demi Aly et Moawiah quand ils dépeignaient comme une guerre sainte la querelle où ils avaient engagé l'islam. Enfin il v eut bataille; elle dura trois jours. Les solides régiments de Moawiah se battaient froidement, mais sans rompre. Les troupes d'AI étaient plus exaltées ; elles comptaient au nombre de leurs eapitaines beaucoup des vieux chefs qui avaient connu le Prophète et conservaient le, feu sacré d'autrefois. Un d’entre eux, Hammaur-Ibn- Yazid, faillit décider de la victoire ; il se jeta dans la mêlée, en s'écriant : « Suivez-moi, compagnons du Prophète! les portes du ciel sont ouvertes, les houris sont parées pour vous faire accueil; il faut vaincre ou nous en aller rejoindre Mahomet et ses amis an

paradis! » Après quoi il se battit comme un lion et expira couvert

de blessures, entrainant par son exemple tous les siens d'un élan irrésistible. Moawiah, désespérant de la fortune des armes, eut recours à la ruse. I fit attacher des Corans aux lances de ses Syriens en signe de trêve, et ceux-ci, ainsi retranchés comme derrière un bouclier, disaient à leurs ennemis : «€ Grovants, si nous nous entredétruisons, qu'est-ce qui restera de l'islam? qui jeùnera, qui priera,. qui fera la guerre aux infideles? Bas les armes, et soumettez-vous à la divine révélation! » Moitié par respect pour le livre saint, moitié par trahison, les compagnons d'Al consentirent à un armistice. AI luimême, dans l’aveuglement de sa confiance, dans la naïveté de sa foi, tout en voyant le piége, s'y laissa tomber. Le Coran, consulté et diplomatiquement interprété, décida contre lui et lui dénia le titre de prince des fidèles. Alv, désormais, ne régna plus que sur Koufah et les provinces orientales. Quant à Moawiah, resté maitre de la Svrie, il conquiert bientôt l'Égypte, étend au loin, de jour en jour, sa domination, et, à la mort d'Aly, amène le fils de ce dernier à renoncer à ses droits, ce qui lui vaut enfin de régner seul sur tout l'Empire musulman.

Ainsi fut fondée la dynastie des khalifes omevyvades. Sans doute Moawiah eut encore beaucoup à faire pour assurer sa succession à son fils Yazid et à sa famille, et même pour prévenir de son vivant des guerres civiles. En Svrie, il est vrai, sa volonté ne rencontra jamais qu'obéissance aveugle, mais l'Arabie et l'Irak répugnaient à voir l'autorité se transmettre dans une même maison et flétrissaient l'innovation comme étant un fatal emprunt fait à Byzance. Ce n'est qu'à grand'peine et à force de menacer les uns et de corrompre les autres qu'il amena la Mekke, Médine et Basrah à reconnaître

par serment son fils pour son successeur légitime.

XNITI

Les Omevyvades virent leur fortune s’user assez vite. En un tour

de roue qui ne dura guère plus de cent ans, les divers éléments de

leur puissance eurent le temps de s'évanouir entre leurs mains, et, comme sous Aly et Moawiah, l'islam se retrouva divisé. D'autres hommes vont se disputer à qui sera son maitre; mais au fond, chose singulière, les partis en présence sont encore les mêmes. Tout est toujours en mouvement dans les pays d'Orient et, à vrai dire, jamais rien ne se transforme. Entre le premier des Abbassides et le dernier des Omeyyades, les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes passions s'agitent qu'entre Moawiah et AÏv. Seulement ce qui à été vainqueur autrefois sera maintenant vaincu. Abou 1-Abbas, c'est Al triomphant. Il se lève en préchant le dogme alide de la légitimité, l'amour de la famille de Mahomet, l'horreur du descendant de ses ennemis. Sans doute il n'a pas, comme Al, là foi vivante, il n'est que théologien et casuiste; mais, dans linterprétation du Coran, il est de l’école qui s'autorise d’Alv et de ses adhérents, il est chivte. De même ensuite que les Omeyvades déplacèrent par leur avénement le centre de gravité de l'Empire en faisant de Damas la capitale et de la Svrie le point d'appui de leur domination, au détriment de l'Arabie, de la Mekke et de Médine, de même les Abbassides à leur tour installérent leur résidence dans de nouvelles provinces, plus particulièrement dévouées et vivaces,

et fonderent Baghdad.

C'est le khalife Mansour, le deuxième de la dynastie, qui fonda Baghdad sur la rive occidentale du Tigre, à la distance d'environ quinze milles anglais des ruines de l’ancienne ville de Ctésiphon. Il pensait en faire une forteresse protégée par une double muraille, par les eaux du Tigre et par de nombreux canaux qui relient ce fleuve à l'Euphrate. La garnison de Baghdad devait tenir en respect les populations inquiètes de Koufah, de Basrah et de Wasit. Mansour, du reste, a été un grand constructeur de forte-

resses, [ bâtit celle de Rafikkah, sur l'Euphrate, vis-à-vis de Rakkah,

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par méfiance contre les Kharidjites de la Mésopotamie et les Syriens restés attachés aux Omevyades, et en éparpilla beaucoup d'autres encore stratégiquement dans tout son Empire. Seulement, la situalion de Baghdad était si favorable au commerce que la ville cessa bientôt d'être une place de guerre. Devenue le grand rendez-vous des échanges entre l'Inde, l'Arabie méridionale et la Perse, entre la Syrie, l'Arménie et la Mésopotamie, elle fit craquer bientôt son corset de murailles et s'étendit méme sur la rive orientale du Tigre. C'est un fait caractéristique que Mansour n'ait pas eu la vue assez longue pour prévoir la fortune de sa nouvelle capitale. Il est vrai que son gouvernement s’absorbait tout entier dans le soin de se consolider ; le reste venait à ses peuples comme par surcroît. L'influence persane surtout était bienfaisante et active à Baghdad, et il lui laissait toute latitude, car il la savait dévouée à sa maison. Les Perses apprirent aux Arabes les sciences qu'ils tenaient alors euxmèmes de l'Inde et des Byzantins, et sous le khalifat de Mansour parurent les premiers ouvrages arabes d'histoire, de jurisprudence, de théologie, de géographie, de grammaire, de mathématique, d'astronomie et même de médecine : poésie et science jusque-là ne se transmettaient que par tradition orale. La cité du Tigre fut un moment un fover d'études comme l'avait été Alexandrie, et nos écoles d'Occident ont fait, on le sait, leur profit de plus d'une idée précieuse élaborée par la suite dans ce centre d'une civilisation renaissante. Mansour tirait vanité de la gloire que tant de splendeurs répandaient sur son règne, mais sans rien encourager réellement. Les forces vives des pays soumis à son despotisme étaient entrées en activité spontanément, non pas sollicitées. Encore sa politique méfiante at-elle faussé en plus d'un point le développement naturel des choses et stérilisé d'avance plus d’un germe fécond. Il ne semble avoir laissé le commerce enrichir sa capitale que pour satisfaire sa propre avarice, pour amasser lui-même d'immenses trésors qu'il se plaisait à contempler tout en se privant du nécessaire. I] tolérait la poésie sans l'aimer et la faisait servir aux intérêts de sa

politique, comme aussi l'historiographie. Armé de la tonte-puissance,

au lendemain d'une guerre civile, sûr de ne pas révolter les consciences par le plus monstrueux abus de Lx force arbitraire , il étouffa tout ce qui lui faisait peur. Le génie arabe ne s'en est jamais

I" lex ê,

Le prince le plus populaire des Abbassides est Haroun-er-Rachid le Juste). Sous son règne Baghdad atteint son apogée. C'était un prince libéral de ses richesses ; il sut attirer à sa cour les hommes les plus distingués de son temps et jouir de la gloire que cet entourage lui procurait. Au demeurant il ne valait guère mieux que son grand-père Mansour. Comme lui, il simulait une grande piété et ne reculait devant aucun erime. Il était près de mourir quand on lui amena le frère d'un rebelle : « IT ne me resterait, s'écria-t-il en le voyant, que la force de dire un mot, ce mot serait: Meurs! » Après quoi il manda un boucher et fit couper le malheureux en

IIOTCEAUX.

Sans doute le tempérament anarchique de la race arabe servait

d'exeuse à la tyrannie des khalifes, mais en revanche cette tyrannie

justifiait, de son côté, toutes les révoltes. Les haïnes de famille à fa-

mille, de secte à secte, ne sont d'ailleurs pas les seules qui tenaient les peuples toujours prêts à l’'émeute. L'immense Empire musulman est un assemblage de nationalités diverses qu'une commune religion est impuissante à maintenir, et que toujours la politique tend à disjoindre. Déjà les Omevviades tremblaient d'envoyer dans les provinces lointaines, comme gouverneurs, des hommes énergiques et capables, de peur qu'ils ne se rendissent indépendants

dans leur commandement en exploitant, à leur profit, les ten-

dances séparatistes. Sous les Abbassides, li monarchie, devenue de plus en plus impossible, se vit contrainte encore à de plus graves méfiances. D'un bout à l’autre du monde musulman, il v avait tant

de querelles, qu'il n'était plus possible de réunir une armée homo-

ocne, où du moins les Arabes, partout entortillés dans ces querelles,

n'offraient plus au khalife les garanties nécessaires. On élimina peu à peu, des armées chargées de défendre l'Empire, la race qui l'avait fondé. Déjà le khalife Motassem avait à son service soixantedix mille étrangers; le noyau de ses troupes était composé d'esclaves de mamlouks. On sait de quelle étrange facon se recrutaient les mamlouks : c'étaient des enfants qu'on prenait tout petits, qu'on élevait exprès pour la discipline militaire et dans des idées de oeloire. Il y a toujours imprudence à se faire des créatures; on finit par en dépendre. Peu à peu les mamlouks devinrent exigeants vis-à-vis du khalifat; ils mirent leurs services à un prix de plus en plus haut, posèrent des conditions qu'il fallait accepter pour pouvoir compter sur eux. Bientôt ils se placèrent de la sorte au-dessus de toute loi, se firent de la magistrature judiciaire un instrument, s’enhardirent jusqu'à conspirer contre leur maitre, jusqu'à faire et à défaire les khalifes, et enfin ils gouvernérent en

leur lieu et place dans la personne du sultan, leur capitaine.

Il v a eu deux dynasties de ces sultans : c'étaient de vraies dynasties de condottieri. Qu'on imagine que Wallenstein eût réussi à se subordonner l’empereur d'Allemagne et à perpétuer le pouvoir suprême dans sa maison, sans toutefois prendre la couronne impériale : car ni les sultans Bouvides ni les Seldjoukides ne supprimèerent jamais le titre de khalife, et laissérent toujours les Abbassides s’en parer comme d'un hochet. Les Bouvides étaient les descendants de Abou-Choudjæ -Bouyeh, chef d’une horde guerrière, qui

avait commencé sa fortune dans des querelles entre Alides et Sa-

manides, en servant tantôt lun des partis, tantôt l'autre ; il se prétendait issu de la famille des anciens rois de Perse, Quant aux Seldjoukides, ils tiennent leur nom de Seldjouk, le fondateur, le pere de leur race. Seldjouk avait commencé par faire la guerre pour le compte de Peïghou, prince des Kirghiz; de là il se rendit, accompagné de ses adhérents et des membres de sa famille, à Boukhara, où il se convertit à l'islamisme. Il ne tarda pas à devenir si puissant, que le prince de Boukhara, son hôte, en concut de l’ombrage et essava de se débarrasser de lui. I passa alors l'Oxus avec tous les siens. Un de ses fils, à la tête d’une armée de Ghouzes s'en fut vers [spahan, et ses deux neveux vers Mérou. En peu d'années Mérou fut conquis, avec Nisabour et Hérat, et tout le Khorassan; les provinces de Djardjan, de Tabaristan et de Kharizm succombherent à leur tour, et tout le territoire entre Hamadan et Holwan; puis ISpahan fut enlevé ainsi que les provinces méridionales de la Perse. En même temps commencerent, par l'initiative des Seldjoukides, les longues luttes contre les débris de l'Empire de Byzance, avec Constantinople, la ville chrétienne, pour objectif, ce qui ne manqua pas de leur attacher les plus ardents parmi les fidèles. De nombreuses recrues arrivaient de toutes parts aux hordes victorieuses, et avant tout beaucoup de Turkomans. Ge n'est pas ici, du reste, la première fois que les Turkomans se mêlent aux affaires musulmanes; mais de ce jour leur influence ne fera que grandir, et ils finiront par jouer en Asie le rôle prépondérant qu'ils ne sont pas

prés d'abdiquer de nos jours même.

Tels sont les traits qui nous semblent caractéristiques de l'histoire musulmane. À l'origine, tout v est enthousiame religieux, et c'est

la belle époque de la race arabe, qui, en un temps miraculeusement

court, conquiert une moitié du monde à la parole de son Prophète

et à la langue même du Coran. Puis la nécessité d'organiser la

conquête amena le despotisine politique : une infernale et infatigable habileté tenta en vain de maintenir l'édifice d'ensemble ; la monarchie était construite comme sur un terrain mouvant; on là relevait sur un point, elle s’effondrait ailleurs, toujours quelque colonne venant à s'insurger contre le couronnement. Les Arabes s'épuisèrent à la tâche, et le moment vint où ils se cherchérent des

maitres à eux-mêmes.

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