‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 27 sur 146 · XX VI · texte numérisé non relu

XX VI

Mais bientot après, de graves événements vinrent au secours de l'Égypte et lui préparèrent un rôle digne d'elle. Jusqu'ici les khalifes de Baghdad n'avaient perdu que leur autorité temporelle; ils vont maintenant Ctre attaqués aussi dans leur prestige spirituel. Une sorte d'antipapauté est en train de se fonder en Afrique. Aux Abbassides de l'Orient, l'islam va opposer en Occident les Fatimites. Il s’agit d'une véritable révolution religieuse, et, comme elle est peu connue, il vaut là peine peut-être de la raconter avec quelques détauls.

L'origine en est dans la secte chivte des ismaélites, ainsi nommés parce qu'ils tenaient Ismaël, un petit-neveu d’Alv, pour le seul et véritable imam. [ls croyaient, en outre, au dogme du retour de Mahomet. À la mort d'Ismaël, ils nommérent sept docteurs chargés d’interpréter la loi, mais sans se mêler aux affaires publiques, afin de ne pas attirer sur la petite église les persécutions des khalifes qu'ils appelaient des usurpateurs. La propagande ne devait se faire que par des missionnaires qui avaient ordre de ne jamais engager la communauté. Toute une doctrine finit par être mise au jour, un enseignement complet, reposant sur une tres-ibre interprétation du Coran. Le livre sacré était présenté aux prosélvtes comme une longue allégorie où il fallait se garder de rien prendre à la lettre. De sorte que l'islam bientôt perdit son assiette primitive; Mahomet ne passa plus pour le dernier prophète, mais pour limam qui devait venir, pour le mahdy, pour le messie, pour une sorte de Paraclet. La libre pensée trouvait d'ailleurs son compte, sinon du fond de la doctrine, du moins de sa méthode. Des écoles peu à peu se fondèrent sur toute l'étendue de l'Empire, éutre autres celle de Abd-Allalh-

[bn-Meïmoun, où lon préparait les hommes de bonne volonté à la

prédication. Dans le Yémen aussi, les ismaélites réussirent à prendre pied, et de là des missionnaires se répandirent en Afrique, et parmi eux était Abou-Abd-Allah-Hassan-Ibn-Ahmed, qui sut en peu de temps se créer chez les Berbers une sorte de dictature morale. La dynastie des Aghlabites régnait alors dans ce pays, et se trouva bientôt en conflit avec le chef de la secte. Une guerre éclata ; après un temps de revers, Abou-Abd-Allah fut vainqueur en une brillante série de batailles et s'empara de la capitale. Il pensa alors le moment venu d'appeler en Afrique un soi-disant descendant d'Ismaël, qui vivait dans la retraite à Salamieh, et d'en faire un khalife. Le prétendant s'appelait Obeïd-Allah-Ibn-Mohammed. Il se mit en route, déguisé en marchand, afin d'échapper aux sbires que le gouverneur de l'Égypte avait recu ordre d'envoyer contre lui. Il traversa l'Égvpte sans encombre; mais, à Sedjelmes, il tomba aux nains de ses ennemis. Abou-Abd-Allah accourut à son secours, prit la ville d'assaut, délivra Obeïd-Allah et le présenta à son entourage comme le mahdy tant désiré, comme le véritable prince des fidèles. Puis il fit lire, un vendredi, la profession de foi nouvelle, et jeta en prison quiconque y contredisait. Mais, devant les résistances qu'il rencontra, il ne lui fut pas possible de persévérer dans son intolérance. Pour le reste, il se figurait avoir affaire à un homme qui se contenterait de son nom de messie, et, troünant sans ambition, comme un demi-dieu, au fond de son palais, lui laisserait à luiième tout le pouvoir. I en fut autrement : Obeïd voulut gouverner. Abou-Abd-Allah se mit à prècher contre lui, le traita de tvran, et mourut assassiné par ordre de sa créature. Les amis du réformateur essavèrent en vain de le venger par une révolte; ils furent comprimés, et Obeïd, pour affermir son autorité, tenta de conquérir l'Égypte. Dans son dessein, la vallée du Nil, avec le Caire pour capi-

tale, devait servir de point d'appui et de centre à la monarchie res-

taurée de l'islam, sous la domination des khalifes fatimites.

Mais la dynastie naissante avait encore trop d’ennemis au dedans et au dehors pour réussir tout de suite dans une si difficile entreprise. Trois fois Alexandrie fut prise et le Favoum envahi, et trois fois force fut de lâcher de nouveau la proie convoitée, à demi saisie. Ce nest guère que cinquante ans après la mort d'Obeïd qu'un de ses successeurs, du nom d'Al-Moëzz, vint enfin à bout de couronner l'ambition de sa famille. Le Caire ouvrit ses portes au Fatimite, qui en fit sa résidence. La population égyptienne se soumit volontiers : elle venait d'avoir à souffrir d'un triple fléau qui lui avait fait désirer de nouveaux maitres : une effroyable anarchie, un despotisme insupportable et la famine. En même temps que l'Égvpte, la Svrie reconnu AI-Moëzz pour prince des fidèles. Et voilà le Caire, à son tour, devenu capitale politique du monde mahométan. Depuis les Pharaons, pareille fortune pour la premiere fois échéait à la vallée du Nil, qui

recommencça d'être ainsi le siége d'un grand Empire.

Le regne du khalife Hakim est caractéristique. H faut que nous en racontions quelques détails en peu de mots. AI-Hakim était à peine àgé de onze ans quand son père mourut. Deux personnages influents se firent la guerre pour savoir qui serait régent. L'un d'eux, un eunuque, l’emporta; mais, enorgueilli de ses succès, il porta ombrage an khalife, alors à peine entré dans sa quatorzième année, etqui, un matin, ordonna à un de ses esclaves de lui apporter sa tête. L'esclave obéit. La population aimait l'eunuque, et il y eut des attroupements

devant le palais. Le jeune Hakim harangua la foule : «I était mon

ennemi, dit-il, j'ai bien fait de le tuer, et puis je ne suis qu un enfant; » et il se mit à pleurer. Quatre ans après, il imagina pour un rebelle, à la fois bon capitaine et dangereux prophète, qui du reste avait manqué de le précipiter du trône, un supplice d'une cruauté bizarre. I le fit lier sur un chameau, le coiffa d’une sorte de bonnet de bouffon, lui mit en croupe un singe dressé à lui cravacher le visage, et ainsi accoutré, en proie au fouet de la bête, il lui fit faire le tour des rues du Caire, après avoir ordonné à la ville de se parer comme pour une fête.

Il était, du reste, l'esprit le plus inconstant du monde, le plus facile à se laisser séduire par toutes les influences, les bonnes et les mauvaises. Î commença par faire dans son Empire la propagande du chivsme le plus outré. On risquait sa vie à faire sa prière dans le rite sunnite ou à dire quelque bien d’Abou-Bekr et d'Omar. Il chassa les juifs et les chrétiens de tous les emplois publics et les persécuta : ceux-ci ne pouvaient sortir dans les rues que vêtus de bleu et portant une longue et lourde croix, les autres ne devaient se montrer que vêtus de jaune et portant une boule noire au cou. [fit jeter une malédiction du haut de toutes les mosquées jusque sur les légumes que Moawiah aimait. Défense était faite aux femmes de sortir, même voilées, même pour aller en quête de leur nourriture : on passait à manger au bout d'une longue pelle à celles qui n'avaient pas de domestiques males. Puis à cet épouvantable accès d'intolérance succéda un accès de tolérance. Il appela de nouveau un chrétien au secrétariat d'Etat, Mais bientôt il le livrait à des gens qui de haïssaient et qui l’accablèrent de coups jusqu'à le laisser pour mort, et ensuite, une fois guéri de ses blessures, il le reprit en faveur, pour finir par le faire exécuter tout de même. Les masses, du reste, l’aimaient pour le soin qu'il prenait des intérêts populaires, pour sa libéralité sans borne et pour son fanatisme religieux, qui était sincère, quoique plein de contradictions éclatantes, pour tous les vizirs, chanceliers, eunuques, courtisans livrés par lui au bourreau, souvent en toute justice et à la grande joie des classes infé-

rieures. [ aimait à se mêler à la foule, simplement vêtu, affable,

accessible, répandant l'argent à pleines mains, priant dévotement. Il a fondé et doté de nombreuses mosquées et des écoles, allégé des impôts qui pesaient le plus lourdement sur le peuple, introduit une discipline sévère dans les troupes, et mis un terme aux vexations que soldats et esclaves exerçaient contre les habitants des villes. Enfin et surtout il prenait à tâche de rendre bonne et prompte justice. On lui savait gré de la sévérité qu'il déplovait contre les buveurs de boissons fermentées, contre les croyants relàchés dans les pratiques prescrites, contre les dissidents; et ce qui nous semble monstrueux à distance était peut-être, de son temps, ce qui le rendait le plus populaire. Sur la fin de son règne, un missionnaire ultrà-chivte s’'empara de son esprit, et, après avoir prêché quelque temps dans les mosquées, entre autres doctrines à demi hindoues et à demi pharaoniques, que le khalife était dieu, finit par convaincre Hakim lui-même de sa divinité. Des lors il cessa de paraître dans les mosquées, lui qui y était autrefois si assidu ; la religion mahométane lui devint indifférente; il n'ordonna plus de plerinage à la Mekke, et exigea qu'on l’adoràt. Au Caire, la foule était tenue de s'agenouiller sur son passage. Elle ne sv prêtait pas de mauvaise grace, du reste, dans ce pays où les rois pendant mille et mille ans ont été identifiés avec des êtres divins, et beaucoup s'écriaient en le voyant, peut-être par un vague souvenir de quelque antique formule : « O toi, le dispensateur de la vie et de la mort! » Hakim mourut assassiné par un Berber qui avait encouru sa vengeance, disent les uns, par un musulman scandalisé dans sa foi, disent les autres,

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