X XI X
Le plus grand souci des khalifes fatimites fut d'établir solide: ment leur autorité en Arabie et en Syrie. Ils ne prirent pas la peine,
une fois installés au Caire, de retenir sous leur domination les
provinces du nord de l'Afrique, qui avaient été le berceau de leur fortune et qui ne tardèrent pas à s'affranchir. L’extrême Orient, en outre, ne connut jamais leur influence, et les Omevyyades d'Espagne ont su toujours s'y soustraire. [ls régnèrent quelque temps sur la Sicile et les Calabres, mais en furent chassés par des dynasties locales. Quant à la cohésion et à la solidité de leur Empire, elle était bien faible. Is le voyaient à chaque instant se détraquer, se reconstituer, se réduire, et puis s étendre outre mesure pour se réduire de nouveau. Le règne du sultan Mostanser résume fidèlement ces alternatives de revers et de succès. Il a duré soixante ans, et comme il montre bien aussi à l'œuvre les causes qui ruinérent la prépondérance reconquise par l'Égypte dans le monde oriental et anenèrent la chute de ses modernes Pharaons, il faut nous v arrêter.
Mostanser monta sur le trône à l'âge de sept ans. Il était le fils d'une esclave noire, qui longtemps gouverna pour lui. Ses premières années furent marquées par de grandes victoires sur le khalife de Baghdad. Un instant il fut permis d'espérer, au Caire, quon se rendrait maitre du souverain abbasside, et déjà Mostanser faisait construire, à côté de son grand palais, un petit pavillon pour loger son ennemi. Baghdad alors reconnaissait l'autorité du prince fatimite, ainsi que la plus grande partie de l'Afrique, la Sicile, l'Arabie, la Syrie et la Mésopotamie. Mais le sort des armes et l’inconstance de ses alliés bientôt réduisirent sa souveraineté à la seule ville du Caire. À peine se fut-il tiré de cet embarras, qu'une guerre de race éclata, provoquée par le meurtre d’un Ture dont un nègre s'était rendu coupable. Les Turcs étaient alors déjà très-puissants en Égvpte. Ils prirent les armes pour venger la victime. La mere de Mostanser et lui-même protégeaient les nègres, qui, malgré cela, furent battus et refoulés au delà des Cataractes. Au retour de l’armée turque, c'en était fait du prestige du khalife. Les vainqueurs désormais, n'obéissant plus qu'à leur capitaine, mirent le souverain en tutelle. Ils avaient rallié à eux presque toutes ses troupes. Is le ruinèrent, ils le mirent littéralement sur la paille en exigeant une
solde de plus en plus forte. Quand il leur eut distribué ses caisses pleines de pierreries, de perles, ses vases d’or, d'argent, de cristal, sa porcelaine fine et jusqu'à ses meubles de prix, ses tapis, ses tentures, ses armes précieuses, il fut contraint de leur donner les lustres d'or, les encensoirs et autres objets qui ornaient les tombeaux de sa famille et les richesses même de sa bibliothèque. Poussé à bout, Mostanser résolut de faire assassiner le chef de ces hordes insatiables, mais n'y réussit pas. Il appela ensuite le gouverneur de Damas à son aide. Celui-ei vint, livra bataille aux mutins et les dispersa; mais ils se reformèrent, proclamèrent la déchéance du khalife fatimite, et tentèrent de remettre l'Égypte aux mains de l’Abbasside. Le Caire fut bloqué et affamé, non pas par un siége, mais par un impitoyable cordon de douane. Mostanser dut vendre le peu qu'il avait encore pour se procurer le plus strict nécessaire. On mangeait de la chair humaine dans la ville. Sans la charité d’une dame très-riche, le khalife, abandonné de tous, serait mort de faim. Des alliés cependant lui arrivérent, et il réussit à
refaire encore une fois sa fortune.
Quoique les invasions des Mongols soient de gros événements
pour l'islam, et qu'elles se soient fait sentir jusque vers l'Egvpte,
nous négligerons d'en rien raconter. On a tout dit aussi sur les
croisades, et nous n'essaverons pas non plus de rafraichir à cet égard des souvenirs présents à toutes les mémoires. Passons done tout de suite aux destinées qui vont être faites à l'Égypte après le naufrage définitif du khalifat fatimite. Il est à noter, du reste, et nous le remarquerons en temps et lieu, que tout autre aurait été l'histoire de l'Égypte sans les Mongols et sans les croisades. C’est, en effet, la guerre sainte contre les chrétiens qui créa les hommes et les
choses de la situation nouvelle, Nour-eddin et son influence, Salah-
eddin et sa dynastie ; et c'est une irruption des Mongols sous Batou- Khan, petit-fils de Djenguiz-Khan, qui fournit plus tard aux marchés de l'Orient les innombrables esclaves destinés à donner à la
vallée du Nil une de ses deux dynasties mamloukes.
Nour-eddin done en Syrie était dans toute sa gloire, pendant qu'en Égypte, sur les ruines du khalifat, deux vizirs, chacun à la tête d'une moitié de l’armée, se disputaient le pouvoir. Le compétiteur évincé se sauva du Caire à Damas avec ce qui lui restait de ses trésors, et demanda à Nour-eddin de s'intéresser à ses affaires : il lui promettait le tiers des revenus de l'Égypte et de faire tous les frais d’une campagne. Après quelque hésitation, Noureddin envoya Chirkouh, un de ses meilleurs capitaines, sur les bords du Nil. Celui-ci rétablit d'abord le vizir au nom de son maitre, finit par le déposer pour gouverner lui-même, et à sa mort laissa l'autorité à son neveu, le célèbre Salah-eddin (Salut de la religion, en arabe). Nour-eddin, du reste, exerça tant qu'il vécut une sorte de suzeraineté sur la conquête de son lieutenant, et il était si populaire pour son courage, sa piété, sa bienfaisance, sa science même, pour les innombrables écoles, caravansérails, mosquées et hospices édifiés par son ordre, que même après sa mort, Salah-eddin n'osait refuser à son fils mineur l’hommage-lige et un semblant de soumission. Sa famille resta ainsi quelque temps prépondérante en Égypte et en Syrie. L'Égvpte naturellement échappa bientôt à une influence de beaucoup trop faible pour s'imposer à elle, et Salah-eddin ne s’y sentit pas plutôt le maître, qu'il jeta les veux aussi sur la Syrie, n'attendant qu'une occasion pour s’en emparer. Des querelles intestines ne tardèrent pas à fournir le prétexte, et ainsi Salah-eddin fonda l'Empire qu'il transmit à ses descendants, lesquels enfin,
sous le nom d’Ayoubites (Ayoub est le père de Salah-eddin), ne
surent, du reste, se maintenir que pendant près de cent ans.
à XXXII
Is succomberent, comme tant d'autres dynasties musulmanes, à une révolte de leur milice. Is avaient imprudemment profité d'une occasion qui s’offrait à eux de fortifier par des recrues nombreuses leur garde d'esclaves. Les Mongols fournissaient alors tout l'Orient d'hommes choisis, bien faits, forts, vigoureux, jeunes, ramassés tout le long de leurs courses conquérantes, qu'ils vendaient en masse au plus offrant, après avoir tué tout ce qui n'était pas de défaite facile sur les marchés de marchandise humaine. Cette garde était appelée kalkah (ceinture), et en effet elle était destinée à ceindre le prince et à l’entourer partout comme un vêtement ou plutôt comme une armure. Mamlouk veut dire esclave, comme on sait. Les avertissements ne manquerent pas aux Avoubites quand ils accrurent si inconsidérément le nombre de leurs mamlouks. L'expérience en avait été si souvent faite! « Imprudent monarque, dit un poëte du temps, dans le nid de l'aigle tu appelles les vautours; les fils du grand Salah-eddin ont acheté des esclaves pour se vendre à eux comme esclaves eux-mêmes! » Bientôt, en effet, la discipline se relàcha dans ces dangereuses troupes; leurs chefs occupérent les principales dignités, et toutes les forteresses de l'Égypte étaient en leurs mains. L'anarchie éelata; le dernier prince de la race de Salah-eddin fut as sassiné. Du haut de leurs navires, Louis IX et Joinville, alors prisonniers au Caire, assistérent à la catastrophe. L'un des meurtriers, Farès-Oktay, que Joinville nomme Pharacatail, avait arraché le cœur de sa rovale victime et en fit l’offrande à Louis IX.
Ce fut là l'origine d'une première dynastie mamlouke d'Égypte, celle des sultans Baharites, ainsi nommée parce que les régiments qui la portérent au pouvoir occupaient de vastes quartiers fortifiés, a l'extrémité méridionale de l'ile de Raoudah, sur le Bahr, c'est a-dire le Nil. Par la race, elle était turque et originaire de Kiptchak,
contrée immense de l’Asie septentrionale. Elle périt, chose singu
lière, par les mêmes causes qui avaient amené la ruine des Avou
bites. Elle aussi fit la faute « d'appeler les vautours dans son nid ».
Sa milice, fondue par la guerre et la discorde, se renouvela peu à peu en se recrutant d'esclaves de provenance circassienne, et, après avoir fait quelque temps sa force, se tourna contre elle. De sorte que le pouvoir passa aux mains d’une nouvelle série de sultans,
qu'on distingue sous le nom de Mamlouks cireassiens. [ !
X XXITI
Faire de l'Égypte, de la Svrie et de l'Arabie, une sorte de oyaume-Uni, avec le Caire pour capitale, telle est, en résumé, la fin où hommes et choses semblent tendre, dans le cours de plusieurs siéeles, sur toute l'étendue centrale du monde musulman. Le fait s'explique naturellement par l'instinet de cohésion que les Arabes, en peuplant ces trois pays, y déposèrent. Malheureusement, comme à tout développement oriental, l'esprit de suite ici aussi manqua, et, du reste, les obstacles à vaincre par les émigrations de la race arabe pour se constituer en une nationalité compacte et une étaient peut-être insurmontables. La Syrie encore s'y serait assez aisément prêtée; mais l'Égypte est singulièrement réfractaire au mélange des races diverses qui l’habitent et qui vivent encore maintenant, apres tant de siècles, presque aussi distinctes sur son sol qu'au premier jour. Ensuite les Mongols vinrent encore compliquer ce travail déjà si difficile, en poussant devant eux, à travers le monde oriental, du fond le plus reculé de l'Asie, des populations ethnographiquement très-différentes des races syriaques et arabes. On devine qu'il s'agit des Turcs et de tous leurs congénères. D'innombrables hordes turkomanes, en effet, s'implantèrent dans l'islamisme comme de véritables corps étrangers dans un organisme qu'ils irritent, enflamment, troublent, font
dévier de ses fins, menacent de mort.
Les Osmanlis sont une de ces hordes turkomanes. Leur nom leur vient d'Osman, le premier de leurs chefs qui fut vraiment leur prince. Pourchassés par les Mongols, ils quittérent, vers le commencement du treizième siecle, leur patrie et se réfugierent en Asie Mineure, auprès des sultans seldjoukides, qui v régnaient alors et qui, déjà affaiblis, firent bon accueil à ce renfort inespéré de frères d'armes. Ils s’en servirent avec succès dans leurs guerres contre les Mongols et contre l'Empire de Byzance. Osman enfin, à la tête de la tribu, entreprit des conquêtes pour son propre compte. Son dessein était de faire de Brousse la capitale d'une principauté indépendante. À sa mort, son fils Orchan acheva l’œuvre commencée, établit, en effet, sa résidence à Brousse et s'empara même de Nicomédie et de Nicée. C'est là le berceau de l'Empire ture ou ottoman et de la Sublime Porte.
I n'entre pas dans notre cadre de raconter les laborieux et brillants commencements des sultans ottomans, ni leurs guerres avec les Mongols, avec Timour (Tamerlan), sous Bavezid (Bajazet), ni leurs entreprises contre ce qui restait du Bas-Empire, ni leur siége et la chute de Constantinople, sous Mahmoud If, ni leurs ambitieuses querelles avec tant d’autres princes musulmans de l'Asie. Nous nous
en tiendrons à leurs rapports avec les sultans d'Égypte.
Une fois Constantinople aux mains des Ottomans, c'en était fait de l'Empire égvpto-syriaque. Du vivant même de Mahmoud, la situation commence à se tendre entre les deux gouvernements rivaux. Déjà en 146% un ambassadeur de la Porte arrive au Caire
et refuse de s’agenouiller, le front contre terre, devant le sultan
d'Égypte, comme le voulait l'étiquette. Il était, en outre, porteur de lettres qui n'étaient pas rédigées conformément aux usages consacrés. La guerre éclata sous Bajazet Il. L'armée ottomane poussa une pointe hardie vers la Syrie et d'abord ne rencontra pas de résistance, les troupes égyptiennes n'étant pas prêtes. Un peu plus tard on en vint aux mains dans plusieurs batailles plus sérieuses, et la victoire resta aux mamlouks. Kait-Bey alors était sultan d'Égypte; il fit la paix sans pousser plus loin ses avantages. I avait subi des pertes malaisées à réparer, et il craignait de pousser à bout le peuple, les ulémas et les cadis, déjà irrités contre lui par la lourdeur de l'impôt, par des exactions, par toutes sortes de mesures violentes. Une grande cherté régnait du reste en Égypte et rendait impossibles de nouveaux sacrifices, et difficile même l’approvisionnement de l’armée. Il est curieux de se demander ce que serait aujourd'hui la question d'Orient si les mamlouks, à cette époque, avaient étouffé l'empire ottoman.