A XX VI
L'Égvpte et la Syrie étaient en train de construire une flotte pour l'opposer aux entreprises des Portugais dans la mer des Indes, quand sonna la dernière heure de leur commune indépendance. C'était en 1516. Sélim régnait à Constantinople; il venait de battre le chah de Perse en une campagne décisive et se retournait enfin contre l'Empire des mamlouks pour en finir. Les griefs ne lui manquaient pas, et d'ailleurs, comme toujours en pareil cas, le plus subtil prétexte suffit à un souverain entreprenant. Il fit ses préparatifs, et, afin de surprendre ses ennemis autant que possible, il feignit de méditer une campagne contre la Perse; puis il attira une ambassade égyptienne à Constantinople et lui fit le plus terrible accueil. CI est impudent, s'écria-t-il, de m'envoyer pour messagers
de paix des hommes si beaux et choisis évidemment tout exprès
pour intimider mes Ottomans! » Etilfit maltraiter et décapiter tous ensemble les envoyés, excepté le chancelier, qu'il laissa repartir dans le plus triste état, la barbe rasée, enveloppé de guenilles, sur une bête galeuse, boiteuse, paralytique, — avec une déclaration de guerre. Il jetait le masque : déjà ses troupes étaient massées sur la frontière de la Syrie.
Il y eut une sanglante bataille dans la plaine de Dabik, à une journée de marche au nord d'Alep. Les troupes svriennes et les émirs d'Égypte avec leurs mamlouks se battirent au commencement avec une grande bravoure; mais, mal soutenus par la garde du sultan, qui avait ordre de se ménager et de leur laisser tout le poids de la lutte, se sentant trahis, engagés d’ailleurs avec des forces supérieures, mieux exercées, mieux armées, ils finirent par plier. Un de leurs capitaines alors donna, par trahison, le signal de la fuite. A l'aspect de la déroute, le sultan d'Égypte tomba mort d’un coup de sang. Alep ne fut pas défendu; Sélim y entra sans coup férir, bien venu, au contraire, de la population, qui haïssaitles mamlouks.'Il ne rencontra pas non plus de longue résistance devant Damas, et déjà il se présentait aux frontières de l'Égypte, alors que ses ennemis avaient à peine eu le temps de choisir un nouveau sultan. Il envoya à celui-ciune ambassade, qui fut maltraitée en manière de représailles, et la guerre reprit de plus belle. Après une série de combats acharnés, le Caire fut assiégé et pris par les Ottomans. Les vainqueurs firent un grand massacre de mamlouks, ranconneérent les plus riches parmi les habitants, pillérent la ville pendant trois jours. Enfin Sélim transporta son camp à Boulak et fit faire dans les mosquées la prière en son nom : « Dieu protége le sultan, le seigneur des deux terres fermes et des deux mers, le vainqueur des deux armées, le conquérant des deux Irak, le serviteur des deux nobles villes saintes, le prince victorieux, Sélim-Chah!l» La paix cependant n’était pas encore faite ; les vaineus firent encore, en moins d’un mois, plusieurs efforts pour reconquérir leur indépendance. Ce fut en vain : ils ne réussirent qu'à fournir à Sélim l'occasion de se débarrasser
par le bourreau des émirs les plus hostiles à son nom. Un de ces
derniers, avant de mourir, récrimina en ces termes : « Gagner une bataille avec des canons n’est pas, aux veux d'Allah, un grand mérite : avec des canons, une faible femme peut jeter bas le guerrier le plus brave. Nous avons combattu, nous, comme autrefois combattaient le Prophète et ses successeurs, avec l'épée et la lance; mais toi, comment as-tu osé combattre avec du feu contre des gens qui croient en Allah? » Le dernier sultan d'Égypte, fait prisonnier, fut pendu au Caire, à la porte Zouweilah, et le pays enfin soumis et pacifié à demi par d’autres exécutions terribles, et à demi par la clémence et des amnisties. Après quoi Sélim nomma des gouverneurs pour la Syrie et l'Égypte, ainsi redevenues de simples provinces, et s'en retourna à Constantinople. Peu avant son départ, il eut la Joie de voir le fils du chérif de la Mekke venir lui rendre hommage au nom de son père, et désormais il put prendre le titre de protecteur de la ville sainte, qu'il enviait depuis longtemps aux princes de l'Égypte. Il emmena, au surplus, à sa suite les survivants de toutes les familles autrefois souveraines du Nil, tous les descendants des khalifes et des sultans, afin de ne pas laisser derrière lui ce souci. Beaucoup de savants aussi, de cadis, de cheikhs, de fonctionnaires, d'architectes, d'artistes, d'ouvriers habiles, recurent l’ordre de le suivre à Stamboul. Ce n'est pas tout : il fit emballer tout ce qu'il rencontra de précieux dans la ville, il déménagea pour ainsi dire le Caire tout entier; tout l'or et l'argent, des armes et des ustensiles, des chevaux, des mules, jusqu'aux colonnes de marbre des palais, de la eitadelle et d’autres édifices prirent avec lui le chemin du Bosphore. De sorte que le Caire, du même coup, perdit non-seulement la réalité de sa puissance, mais même les apparences d'une capitale d'Empire, et déchut au rang de simple chef-lieu de province. Sélim ne nomma jamais les gouverneurs d'Égypte que pour un an, afin de les pouvoir rappeler au premier soupçon, et longtemps ses successeurs en ont agi de même. Îl en résultait pour ces fonctionnaires la tentation de s'enrichir dans le moins de temps possible. N'avant pas à se soucier de l'avenir du pays, ils l’exploitaient au jour le jour,
les uns après les autres, et, pour se faire pardonner leur propre ava-
rice, faisaient dans leurs exactions la part du lion à leurs maitres. Du temps des mamlouks, sans doute l'Égypte était accablée d'impôts, mais du moins ce qu'on lui extorquait alors restait dans le pays. Maintenant le plus clair de ses revenus, les plus beaux produits de son sol, son argent et son or, vont s'engloutir dans le gouffre de Constantinople. Quant à ses khalifes, désormais il n’en est plus question, et les sultans ottomans se considèrent comme les héritiers légitimes des princes des fidèles, au spirituel comme
au temporel (1.