XX XVII
Coupons ici le fil de notre récit; nous le renouerons plus tard. Le moment est venu de voir les peuples mahométans et les Arabes d'Égvpte donner carrière à leur génie, non plus dans d'interminables guerres, mais dans les travaux de la paix. Sur leur poésie d'abord, sur leur littérature, ouvrons, en peu de mots, une perspective.
Mahomet est resté le plus grand poëte arabe. De son temps, du reste, Sa race avait déjà de la très-belle poésie, non écrite, il est vrai; on la chantait sous la tente et on la transmettait ainsi de génération en génération. Le chef de tribu était d'autant plus populure s'il savait, après avoir glorifié les siens par les armes, mettre en vers entrainants ses hauts faits et les fiers sentiments de son àme. Outre la guerre, on aimait à entendre décrire de belles armes, de beaux chevaux de bataille, la bravoure, la bienfaisance, l'hospitalité, l'éloquence, les êtres et les choses de la vie nomade, la tente, le chameau, la femme aimée, ou bien de longues courses à travers
le désert, pendant des ouragans de sable ou des chaleurs acca-
(1) Dans aucun livre, que nous sachions, l'histoire de l'islam n’est dégagée aussi clairement d'entre le fatras des historiens arabes, que dans le bel ouvrage du docteur Gustave Weil, professeur ordinaire de langue orientale à l'Université d'Heidelberg : Geschi-hte der islami-
tischen Vælker, dont notre travail n'est souvent qu'un résumé fidèle.
blantes ; la chasse au chacal, au léopard, à l'hyène, ou bien encore quelque festin terminé par des chansons, des danses et des jeux. C'est là une première époque dans la poésie arabe, toute de spontanéité et d'impressionnabilité naïve.
Or il arriva que plus tard le genre de vie où les poëtes primitifs puisaient ainsi leurs inspirations changea complétement pour les Arabes, et qu'ils n’en continuèrent pas moins à chercher dans le désert la matière même de leur poésie. Chanter avec un succès durable la tente et ses privations, l'existence nomade et ses libres allures, quand on passe ses nuits dans l’orgie raffinée des palais, et ses jours à flatter un maître jaloux, n'est pas facile, et force fut de laisser là l'enthousiasme sincère pour l'imitation travaillée et froide. À Baghdad done, avec toutes les apparences brillantes d’une floraison littéraire, le génie poétique des Arabes se dessèche vite. Les encouragements mêmes des khalifes, plus encore qu'ils ne le stimulent, contribuent à l'étouffer, car ils manquent de désintéressement et ne sont pas pour le sentiment original, mais bien pour la pensée adroitement louangeuse. La prosodie, en se fixant sous l'influence d’une cour savante, porta aussi de mauvais fruits. Il est vrai que le vers se fit plus correct et plus coulant, mais il perdit de sa fraicheur et de son jet. Ce n'est pas tout: une fois la religion de Mahomet constituée, un réseau d’entraves arriva peu à peu à paralyser tout élan de l'idéal, et, connne toute orthodoxie, l'islam tarit vite, en la tenant pour suspecte et dangereuse, la vie intérieure des fidèles, cette vraie source de toute vraie poésie.