XXX VIII
On peut, dans une certaine mesure, considérer la Hittérature persane, sous les khalifes, comme un rejeton dela littérature arabe. Par
suite de la conquête, la Perse laissa périr son antique civilisation,
extirper de son sein le vieil élément païen, et triompher dans les
esprits le génie de l'islam. Le Coran devint le Livre inspirateur des sciences et des lettres, et la langue arabe fut la langue des classes éclairées. Plus tard, à l'avénement des princes indépendants, le monde savant et lettré se trouva habitué à la terminologie des conquérants et à leurs formes poétiques, et il lui fut malaisé de s'en affranchir. Beaucoup de mots, des phrases entières, empruntés au vocabulaire arabe et aux auteurs, gardèrent leur droit de cité et font, dans la littérature persane, à peu près la figure que dans notre français, au temps de Rabelais, les emprunts latins ont failli faire. En résumé, pour lire le persan de cette époque et même de plus tard, il est nécessare de savoir l'arabe, et on sent de quelle gêne cet état de choses à dù peser sur les facultés poétiques et littéraires
d'une nation d'ailleurs parfaitement douée.
Quant à la littérature turque, elle à moins encore sa racine dans les classes populaires que la littérature persane ; elle est moins spontanée encore, moins natwe, si l'on peut ainsi dire. Elle est tout entière faite d'une langue que jamais le peuple n’a parlée, d'une langue élaborée dans le silence du cabinet par des pédants, et par des écrivains raffinés de décadence, imitateurs serviles des formes arabes à la fois et des formes persanes. Il n°v a guère, dans les poëmes turcs, que les conjonctions, les prépositions et les verbes auxiliaires qui soient turcs; le reste est où persan où arabe. Cela fait un bizarre mélange où l'inspiration n’a rien à voir, une compilation indigeste, On sent combien l’idée et le sentiment souffrent d'avoir à se vêtir ainsi d'oripeaux empruntés, et quelle chétive littérature à dû sortir d'une langue qui n'a à son service, au lieu du flot vivant de la
parole, que des formules depuis longtemps mortes.
Dans son architecture, plus encore que dans les autres arts, un peuple se peint avec son caractère et les vicissitudes de son histoire. Il existe un mystérieux rapport entre le temple et la maison que l'homme édifie et les habitudes mêmes de son àme. « Dis-moi où tu hantes et je te dirai qui tu es. » L’Arabe done habitait sous la tente depuis des siècles, et quand il est enfin appelé à se construire un toit solide, il le veut léger comme une draperie que le vent secoue; il rêve des colonnettes élancées, sveltes, qui n'aient pas l'air de supporter de la maçonnerie, mais qui sen aillent comme le bois élastique d’une lance tendant sous le ciel un abri de toile. Il n'aime pas sur sa tête les couvertures plates, qui, du reste, contrastent en Orient avec la hauteur surélevée du firmament; il préfère la coupole, et il la veut surélevée aussi et toute fouillée de dentelures, toute découpée d'ouvertures, resplendissante de stalactites, toute passementée de franges. Il invente l'ogive ou du moins en fait le premier un constant usage; car le zénith pour lui, selon l'expression de Gœthe, est arqué en pointe; et puis il la tourmente de cent manières, jusqu'à la faire ressembler, par le caprice souple de la forme, à des portières en tenture. Comnie il a lui-même le dehors calme et sérieux, il donne à ses maisons un extérieur sévère; mais, à l'aspect noble et singulièrement expressif de la porte et des rares fenêtres, presque toujours voilées, on devine combien doit être intense et éclatante l'existence intérieure. Une interminable guerre à encore mis partout des créneaux, devenus, il est vrai, de purs ornements, mais qui n'en conservent pas moins à l’ensemble un caractère un peu rébarbatif. Au dedans, cependant, la construction aux apparences mornes éclate en mille fantaisies charmantes, s'ouvre
de tous côtés en vastes et longues perspectives, à travers les arcades
et les cours. C’est un éblouissement féerique ! I y a de l'ombre, de
la fraicheur et le murmure des fontaines. Sur les murailles, sur les colonnes, sur les plafonds des galeries, sur les arceaux, il v a la prodigieuse harmonie des arabesques, le mouvement rhythmique des couleurs et des lignes; ensuite 11 v a l'odeur des parfums qu brülent, et, en résumé, une animation extraordinaire de toutes les parties, qui se résout, par un miracle, en un bel équilibre de lensemble, comme il convient à lhabitation d'une race belliqueuse
et rêveuse à la fois.
On serait bien téméraire de chercher au développement de larchitecture arabe une règle et une loi; il n'y en a pas. Cet esprit de suite, que notre Occident, depuis l'invasion germanique, apporte à tout ce quil crée, manque en Orient : à sa place règnent l'arbitraire et le caprice. Nous n’essayerons donc pas de décrire le système architectonique des Arabes; ils ne possèdent rien de semblable, et, de ième que les divers éléments de leurs constructions ne s’enchainent et ne sé commandent pas intimement, de mème aussi l'histoire de leur art est décousue, pour ainsi dire. En Espagne, pourtant, ils ont développé organiquement leur style, et on remarque là une triple série de monuments procédant les uns des autres et dont les der- Hiers venus marquent distinctement un progrès sur les premiers. Mais jamais, mème en Espagne, ils n'ont éprouvé le besoin de considérer un édifice comme un tout rigoureux. Comme nos architectes du moven àge, ils avaient l’ogive; mais ils n'ont pas vu, l'ogive étant donnée dans un monument, qu'elle appelait le pilier élancé et tant d'autres parties qui font de l’art gothique un ensemble si bien lié, et qui sont venues les unes après les autres s'imposer à
nos architectes.