‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 33 sur 146 · X LIT · texte numérisé non relu

X LIT

Maintenant faut-il des détails particuliers sur chaque élément architeetonique des Arabes? En ce qui concerne leurs coupoles, qui ne sait l'étrange parti que leur imagination en à tiré? [ls en ont fait en forme de bulbe et les ont tourmentées de mille facons, subissant ainsi sans doute l'influence de l'Inde plus encore que les conseils d'une inspiration spontanée. Mais ce qui est bien à eux, c'est la construction intérieure de leurs voûtes. Voici comment ils s'v prenaient : ils coulaient en plätre de petits segments de coupole et les glissaient les uns dans les autres, les collant et les agençant non pas en une surface lisse, mais en pendentifs, en stalactites, par un travail analogue à celui que les abeilles font pour suspendre en: semble leurs alvéoles,

L'arc ensuite, est-il nécessaire de dire quelles charmantes tortures ils lui ont fait subir? Ils prennent le plein cintre, le surbaissent, le surélèvent, le courbent en fer à cheval; ils prennent l'ogive et la tordent tant et si bien qu'ils finissent par lui donner la forme d'une quille de vaisseau renversée. Il n'est pas de forme si compliquée, si énervée, qu'ils ne compliquent encore davantage et n'affaiblissent par des dentelures, des franges, comme d'un tapis,

Certes, rien n’est plus loin des proportions rigoureuses de la colonne grecque que la leur; mais on ne peut nier qu'ils aient su donner à cet élément de leur architecture une gràce charmante et le

mettre en harmonie avec le reste. Mince, svelte, fragile autant que possible, tout entière ornée de dessins délicats, la colonnette arabe, avec son chapiteau élastique comme un paquet de passementerie, semble prête à faire rebondir dans les airs les arceaux qu'elle porte. Si l’on trouve dans certains monuments élevés par les Arabes la solide colonne classique, c’est que ces édifices sont d'un temps où, en Asie Mineure, en Svrie, en Égypte et même en Espagne, les khalifes et leurs lieutenants, pour élever une mosquée ou un palais, mettaient en coupe réglée quelque belle colonnade antique.

Ce qui est vraiment caractéristique de l’art arabe, ce sont, comme le nom seul l'indique, les arabesques. Un tel genre d'ornementation devait nécessairement fleurir chez un peuple réfractaire à toute sérieuse imitation de la nature, et si peu fait pour la vraie sculpture et la vraie peinture, qu'il a laissé sa religion lui en interdire l'usage. Le sentiment de l'harmonie exigeait, du reste, que les murailles fussent reliées ensemble par quelque artifice, puisqu'on ne s'était pas soucié de leur donner une membrure strictement logique. Mais à quoi bon tant de réserves? Mieux vaut admirer, et aussi bien ne peut-on s'en empêcher. L'Arabe à mis son âme entière dans les arabesques, et il a une àme pleine de feu, étourdissante de verve à la fois et agréable et charmante. Ces lignes qui se cherchent et se fuient pour se retrouver, s'entrelacer et se quitter encore; ces couleurs vives qui scintillent avec une sorte de cadence harmonieuse, le pêle-mèle calculé des détails et leur désordre savant, le calme et la paix partout présents au milieu d'une agmation sans frein, toutes les formes les plus fantastiques du monde fondues intimement, comme par un miracle, avec les figures régulières de la géométrie, cette folle réverie dessinée au compas et à la règle, — oui, la race de Mahomet est bien là tout entière, la race si prodigieusement active et pourtant si paresseuse, si prompte à laisser l'imagination l’égarer et pourtant d'une raison pratique si subtile.

Non-seulement les mosquées, mais encore les constructions profanes des Arabes, se raménent en principe à une cour non couverte entourée de bâtiments. Les Æhans où caravansérails ne sont pas autre chose : un espace à ciel ouvert avec un portique sur lequel donnent des salles et des magasins où les voyageurs et les marchands trouvent un abri. Il en est de même du bàtiment élevé au Champ-de-Mars pour contenir l'Exposition de l'Égypte moderne, et que nous décrirons plus tard sous le nom d’Ofe/. Les bazars affectent de préférence la forme de longues galeries voûtées en arcades et garnies quelquefois d'échoppes et de boutiques.

Les maisons particulières sont, en général, très-simples et souvent construites en bois. L'intérieur en est divisé en deux parties, dont l’une, le harem, est réservée aux femmes, et l’autre au maitre du logis. Les fenêtres du harem sont garnies de grillages en bois nommés moucharabiehs, et dont on admire de tres-beaux spécimens à l'Exposition égyptienne.

Les palais et les châteaux renferment dans leur enceinte des cours, des jardins, des eaux jaillissantes. Les toits font toujours une forte saillie sur les cours, afin d'y répandre de lombre, Dans les jardins, des kiosques s'élevent.

Parmi les monuments que les Arabes aiment et réussissent de préférence, citons les fontaines publiques et les abreuvoirs. On en rencontre d'admirables à Constantinople , mais surtout au Caire. L'usage est de les placer aux angles des rues ou au centre des places et de leur donner la forme semi-circulaire ou polygonale, de les couvrir d'une coupole, de les décorer de marbres fins, de bronzes, d'arabesques et d'inscriptions peintes ou dorées.

Les tombeaux des princes, des cheikhs et des saints sont aussi

un genre d'architecture cultivé avec amour par les Arabes, el

enfin les bains, auxquels ils conservent à peu près la disposition des

thermes antiques.

Maintenant que nous nous sommes familiarisé avec les formes architectoniques des Arabes, il nous reste à voir comment elles se sont répandues sur le monde musulman, et quels partis divers on en a tirés dans les régions diverses où la conquête en a porté les sermes. Une curieuse analogie historique se présente ici sous notre plume, et, sans pourtant la pousser trop loin, il semble bien que l'Égvpte ait joué dans la création de l'architecture mahométane le rôle dont la France à juste titre se glorifie dans l’invention des beaux édifices gothiques de notre moyen âge : elle a été l'imtiatrice. Les premières mosquées vraiment arabes, les mosquées mères du style arabe, ont été construites sur les bords du Nil, de même que les bords de la Seine ont vu surgir de terre les premières cathédrales. Importé ensuite en Syrie, en Perse, dans les Indes, en Sicile, à travers le nord de l'Afrique, en Espagne, et enfin en Turquie, le nouvel art, en s’acclimatant peu à peu à ces milieux différents, se fit naturellement différentes physionomies. C'est ainsi que les mosquées construites en Syrie, peu après la conquête, se ressentent de l’inspiration byzantine. Le plus souvent même, elles sont l’œuvre d’architectes byzantins et n’ont rien d’arabe, si ce n'est la richesse de leur ornementation. Dans l’Inde, à Delhi d'abord, et, après la destruction de cette superbe ville, à Agra, il était encore plus difficile aux Arabes de se soustraire aux influences locales, et ils empruntèrent à l'antique civilisation hindoue, si amoureuse des proportions colossales, un sentiment plus grandiose du monument, une idée plus haute et plus claire des ensembles, le secret des beaux appareillages en pierres de taille, et surtout le besoin, nouveau pour eux

et qu'ils n'ont pas manifesté ailleurs, d'orner l'extérieur de leurs

édifices de facon à le rendre digne de l’intérieur. On en peut dire

presque autant de la Perse, où de splendides débris les excitèrent aussi aux grandes conceptions architecturales, mais où ils apprirent surtout à manier le stuc et d'autres matières plus où moins précieuses, Le style mahométan n'a, du reste, atteint, à [spahan, son plus beau développement que vers la fin du seizième siècle. Quant à la Turquie, hélas! elle n'a guère fait que servir de tombeau au genie arabe. Incapables d'inventer un art qui leur fût propre, les Tures n'ont pas même pu s'assimiler avec intelligence et avec goût l'art d'autrui. Leurs mosquées de Constantinople ne sont presque toutes que des copies de Sainte-Sophie, et ne se distinguent des églises byzantines au dehors que par les minarets dont elles sont flanquées, et au dedans par les arabesques et les inscriptions qui en couvrent les murailles. Depuis le dernier siècle même, ils ne construisent plus leurs palais et leurs monuments que dans le style occidental. Après avoir volé le génie arabe, ils l'ont laissé s'étendre. Il

en est de leur architecture tout à fait comme de leur littérature,

L'art mahométan eut en Espagne la bonne fortune de se développer avec quelque esprit de suite. On distingue elairement dans les monuments arabes de la péninsule ibérique trois époques s’enchainant l’une à l’autre, et se résumant dans ces trois beaux noms : Cordoue, Séville, Grenade. À Cordoue, la fleur sort de terre avec sa tige et ses feuilles; à Séville, elle est comme un bouton de rose; à Grenade enfin, tout est ouvert et épanoui. L'influence du génie occidental se fait ainsi sentir, et, chose singulière, sans être fatale au génie arabe qui nulle part ailleurs n’a su pousser plus loin son originalité. Du reste, l'originalité peut-être n'est jamais au commencement d'un art, et on se trompe en l’exigeant tout d'abord : elle est elle-même, comme toute chose précieuse au monde, le fruit d'une

longue élaboration; elle ne se dégage qu'au prix d'efforts suivis.

La mosquée de Cordoue est le plus beau spécimen de la première époque. Elle repose sur nne forêt de colonnes empruntées à des édifices romains et reliées entre elles par des ares en fer à cheval. Pour donner plus de hauteur aux arceaux, de forts piliers ont été mis debout sur les chapiteaux de ces colonnes et reliés à leur tour par une autre série d’ares à jour. Enfin une grande baie surmonte deux à deux et exhausse encore les arceaux. Dans les constructions de là deuxième époque, à Séville, l'élégance et la légèreté des lignes peu à peu s'accentue avec tous les caractères de la race arabe ; l’ornementation tend à devenir magnifique. La grâce et la liberté partout se déploient. Citons ce surprenant minaret qui s'appelle la Giralda, citons l’Alcazar. À Grenade est l'Alhambra. Après tant de poëtes qui en ont décrit les beautés légères et charmantes, nous n'avons rien à en dire, sinon que c'est le monument par excellence d’une race. En cherchant plus haut le signe caractéristique de l’Arabe dans le contraste si frappant de son aspect un peu morne et sévère et de sa vie intérieure si puissante et si riche, nous avions dans l'esprit les puissantes murailles extérieures, aux apparences presque hostiles, de lAlhambra et la surprise magique que les magnificences inté-

rieures procurent à l'improviste à qui pénètre dans l'édifice.

L'Egypte, avons-nous dit, à vu naître les formes élémentaires de l'architecture mahométane. Il nous reste à voir avec quelque détail

comment elle aussi les a développées dans la suite. Tout naturelle-

ment, à chaque renaissance de son autonomie politique correspond

sur son sol une renaissance artistique, et toutefois le lien logique entre les diflérentes périodes est difficile et presque impossible à saisir. Les monuments des divers temps ne constituent pas un progres évident les uns sur les autres. Les architectes n'ont jamais

été assez libres dans leur inspiration et dans leur goût que des sou-

verains jaloux maintenaient sous une tutelle arbitraire et capricieuse. Pour qu'une évolution progressive se fasse dans le monde des arts, il faut que ce monde soit Hbre, abandonné à lui-même, et qu'il vive de sa vie propre.

Voici une anecdote peut-être inventée après coup, mais qui n'en est pas moins significative. Ahmed-Ibn-Touloun venait d'entreprendre la construction de la mosquée qui porte encore son nom au Caire. Il était, racontent des auteurs arabes, d'un caractère grave, d'une contenance toujours sérieuse. Jamais on ne le voyait un seul instant se livrer à l’oisiveté ou à des distractions futiles. Un jour, cependant, entouré des principaux officiers de sa cour et des chefs les plus illustres de son armée, il était assis, oisif et distrait, devant une petite table, et, à son insu, il jouait avec une feuille de papier qu'il roulait, déroulait, pliait et repliait, coupait et découpait. Comme un enfant pris en faute, il se réveilla tout à coup de l’espèce de léthargie où sommeillait son esprit, et rougit légèrement en voyant le jeu auquel il venait de se livrer et l’étonnement peint sur toutes les figures. Prenant aussitôt son parti, il ajouta rapidement quelques modifications à son léger ouvrage : « Qu'on appelle l'architecte, » ditl aussitôt. Celui-ci étant arrivé : « Voilà, ajouta-t-il, la forme que tu donneras au minaret de ma mosquée : songe à suivre, dans sa construction, le modèle que je me suis donné iei la peine de préparer de mes propres maps. » L'architecte, sans doute, fit de son mieux pour ne pas se conformer trop scrupuleusement à ces ordres, et il avait, du reste, encore bien de la marge. Mais on sent combien est grande la part du hasard dans les produits artistiques d'un pays où de pareilles histoires se racontent.

On peut cependant, sans faire violence aux choses, distinguer clairement une marche ascensionnelle de l’architecture arabe en Égypte, et lui assigner pour but et pour terme la période sarrasine. Tout d'abord, aux premiers temps de la conquête, les monuments nouveaux se ressentent naturellement de l'imposante impression que les débris encore debout de l'antiquité pharaonique ne pouvaient

manquer de produire. Puis, peu à peu, des caractères propres à

la race. de Mahomet se dégagent l'élégance et la légéreté, mais alliées toujours à une certaine recherche des grandes masses, de la

force et de la solidité.

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