X LIX
Amrou Jui-même fit élever au Vieux-Caire, vers l'an 643, la première mosquée que les Arabes aient construite en Égvpte. L’enceinte est un carré régulier faisant le tour d'une cour rectangulaire sur laquelle s'ouvrent des arcades portées par deux cent trente colonnes. L'ordonnance des colonnes est assez irrégulière et disparate, et elles sont, du reste, empruntées à divers monuments romains, et surmontées de chapiteaux bvzantins. Mais l'édifice, quoique très-délabré, n'en produit pas moins encore aujourd'hui une forte impression. Une construction octogone abrite, au centre, la source saumâtre qui sert aux ablutions. Du côté occidental il n° a qu'une rangée de colonnes ; latéralement il v en a trois, et du côté oriental il y en a six en profondeur. Les arceaux sont en forme de fer à cheval ogival, mais ils n'appartiennent, sans doute, qu'à une restauration faite vers le neuvième siècle.
Un édifice plein de belles promesses pour le style arabe d'Égypte, c'est la mosquée de Touloun, bâtie vers 885, près d’un siècle avant le Caire, et qu'on admire encore entre la citadelle et le canal, à l'extrémité méridionale de la ville. Les auteurs arabes en attribuent le plan à un architecte chrétien. Peut-être l'ogive at-elle trouvé dans ce monument, pour la première fois, un emploi rigoureusement harmonique, si l'on peut ainsi dire. Ici les arcades ogivales, en effet, ne reposent pas sur des colonnes grecques où romaines conçues en vue du plein eintre ou de la plate-bande, mais un pilier les porte, inventé tout exprès pour ne faire qu'un avec elles. Malheureusement la tentative resta isolée; personne n'éprouva le besoin de la développer. On était dans la vraie voie qui menait au stvle; mais on ne sut pas v rester, faute d'esprit de suite.
On s'accorde à regarder la mosquée de Sultan-Hassan comme la plus belle du Caire. Elle a été commencée en 1356 et achevée
en 1358, sous le règne du sultan baharite En-Nâser-Hassan. Vue du
dehors, elle affecte la forme rectangulaire, mais au dedans elle dessine une croix; sur les quatre côtés de la cour centrale, quatre nefs carrées se rencontrent. Le vaisseau oriental, plus haut que les autres, mesure vingt et un mètres d'ouverture. Le mikrab, que recouvre une haute coupole, occupe la place où, dans les églises chrétiennes, se trouve le maitre-autel. À droite du #inbar, une porte fermée par un simple loquet mène dans une salle nue surmontée d'un dôme, qui est le tombeau du fondateur. Le mobilier de la mosquée à dû être d'une richesse inouïe, comme aussi l'ornementation intérieure. L'extérieur lui-même à une physionomie extraordinairement imposante à la fois et élégante : une magnifique corniche crénelée en fait le tour; de fiers minarets s'élancent en l'air aux angles, et la porte surtout, percée sous une voûte à stalactites, est du plus bel effet.
Citons encore, pour imieux montrer l'inconséquence capricieuse de l'architecture mahométane du Caire, la mosquée El-Moyed. Elle date de 1415, et, aux détails près, elle n’est qu'un retour aux formes prhnitives : cour centrale; sur trois côtés une double arcade, et, vers l'Orient, pour le sanctuaire, une triple nef. Les arceaux sont en fer à cheval, hardinent ouverts, hauts et larges. I n°v a pas de voûtes, mais des plafonds de bois décorés de peintures et de dorures à profusion, et ornés sur les coins de petites coupoles en stalactites formant voussure. Les chapiteaux des colonnes, en grande partie, proviennent de monuments antiques.
L'architecture sarrasine n'est nulle part si belle que dans les tombeaux des nécropoles, aux environs du Caire : elle est là dans toute sa pureté. Il semble que l'Égypte soit prédestinée à exceller surtout dans les choses funéraires. IE v à, à quelque distance du Caire, de vieux cimetières qui sont tout à fait, pour l'art arabe, ce que les ci-
metières de Memphis et de Thèbes sont pour l'art pharaonique. Le
plus curieux de ces champs des morts est couvert d’édicules malheureusement ruinés maintenant et abandonnés, mais qui produisent encore un effet saisissant avec leurs coupoles à voûte surélevée, ovoïde ou bien surbaissée, ou bien encore ogivale, ou enfin capricieusement recourbée, étranglée, en bulbe ou autrement; avec leurs minarets d'angles, avec leurs sculptures exquises, leurs balcons délicieusement fouillés et leurs légères colonnettes. On compte même dans le nombre huit ou dix mosquées, constructions un peu plus importantes, véritables temples-tombeaux analogues aux monuments funèbres de l'Égypte ancienne. L'ensemble de ces sépultures s'appelle les Tombeaux des khalifes, mais la désignation est impropre. La forme toutefois de ces édicules n'a rien de pharaonique, si ce n'est qu'elle rappelle parfois, mais rarement, le pylône à murs inclinés, toujours surmonté, du reste, de quelque coupole, et revêtu
des mille ornements charmants où se complait le goût arabe.
Après cette rapide revue de la politique et de l’art que la conquête mahométane a fait fleurir sur les bords du Nil, revenons ensemble à l'Exposition. On na pas oublié qu'une construction est affectée, dans le Champ-de-Mars, à l'Egypte du moyen àge : le Selamtik. Elle s'élève à main droite du Temple et fait avec lui un curieux contraste, qui montre mieux que de longues phrases combien l'invasion arabe à modifié profondément les hommes et les choses sur l'antique terre des Pharaons. D'un côté tout est austérité sacerdotale et splendeur rovale, de l'autre tout est légereté aristocratique et grâce chevaleresque.
Une coupole, ou plutôt un lanternon coiïffé d'une calotte surélevée et semblable à la plus grosse moitié d'un œuf, surmonte l'édifice à son centre, et se termine par une pointe dorée, ornée du croissant.
L'élégante surface courbe est du style le plus pur, sans exagération
des contours, et couverte d’arabesques d’or sur un fond gris où
lumicre du soleil se joue délicieusement. Une ceinture bleu de ciel étrangle imperceptiblement la base de l'hémisphère ovoïde, et la prépare à se reposer sur des arceaux de marbre légèrement recourbés en fer à cheval. Les colonnettes qui portent les arceaux ont leurs fûts en marbre blanc et des chapiteaux dorés.
Puis tout cet ensemble brillant de couleurs vives s'appuie sur une grosse tour carrée, rayée de larges bandes alternativement d'un bleu sombre et d'un blanc pale, ou plutôt il v plonge tout à coup. Des créneaux blanes couronnent la tour, capricieusement ajourés en dentelures hérissées, et plus bas une corniche en saillie vient se confondre avec les murs, comme par plusieurs étages de nids d'hirondelles.
La tour ensuite disparait elle-même dans l'intersection de deux nefs couronnées des mêmes créneaux et de la même corniche, ravées aussi de bleu et de blanc alternativement sur les surfaces de leurs murailles. Une troisième ligne crénelée se développe enfin en avant-corps, celle du vestibule, sans compter qu'aux encoignures formées par la rencontre des nefs, des chambres basses sont ménagées et en fournissent une quatrième.
Une coupole et quatre lignes de créneaux tombant en cascade : voilà le Selamlik à l'extérieur, si l’on se met en regard de la façade principale.
Les murs d'angle et les couronnements sont revêtus d'une teinte neutre, ainsi que toutes les surfaces couvertes d'arabesques. Partout ailleurs courent de larges bandes blanches et bleues, éclatantes et
elares, ou bien blanches et d'un rouge sombre,
Un perron de cinq marches mène au seuil du vestibule. Le portail d'entrée est vraiment monumental : un grand cadre carré l’entoure, montant jusqu'à la corniche et fait de baguettes brisées et entrelacées comme un branchage gothique, mais plus régulièrement. Deux colonnes en marbre rouge, cannelées jusqu'à mi-corps du füt
et torses par le haut, avec bases et abaques en marbre blanc, surmontées d'un dé plus haut que large et richement ornementé, s'élancent à droite et à gauche dans le cadre, et portent un grand arc en plein cintre dont la clef de voûte est indiquée en bleu, et les autres parties alternativement en blanc et bleu. Puis en retrait de cette baie, que des arabesques aveuglent à peu près aux deux tiers de sa hauteur, un deuxième portail s'ouvre, dessiné en un élégant fer à cheval ogival que deux colonnettes de marbre vert reçoivent sur leurs chapiteaux de marbre blanc. Quant à la porte elle-même, elle est en bois brun, à deux battants séparés par une colonnette et à riches compartiments. Une sorte de tenture dentelée en boiserie la recouvre en haut d'un double arceau qui retombe s'appuyer au inilieu sur la colonnette, et aux angles, de chaque côté, sur une console. La menuiserie est du travail le plus délicat, chargée d’arabesques et rehaussée de bronze, d'ivoire, et d’incrustations de bois noir.
En retrait, aux angles du monument, des colonnes de marbre, engagées par la base et par le chapiteau, mais libres par le fût, sont du plus charmant effet.
Les fenêtres du rez-de-chaussée sont étroites et hautes, et semblables à des meurtrières qu'on aurait couronnées d'un arceau surélevé outre mesure et ornées de deux colonettes.
La nef transversale se termine en dehors par deux verandahs en hémicycle. Six légères colonnes en bois s'échappent, à hauteur d'appui, d’une boiserie, se continuent à mi-hauteur environ de la toiture, par de petits pilastres ornés de consoles et de colonnettes engagées, et enfin reçoivent sur une console sculptée, en forte saillie, le toit d'où retombe une longue et délicate dentelle de bois. Des découpures laissent cireuler l'air sous l'ombre projetée par cette dentelle, et plus bas s'ouvrent des rosaces en verres de couleur. Sous les roses enfin, de longues fenêtres arquées en fer à cheval,
voilées par des rideaux de soie, se déploient deux à deux dans les
entre-colonnements.
LIIT
Entrons dans le vestibule. Quatre meurtrières mauresques léclairent, très-habilement placées, de manière à ne pas distraire le visiteur. Derrière nous, l’intérieur du portail fait une forte saillie qui correspond au retrait extérieur, et dans laquelle la porte s'ouvre, décorée, au dedans comme au dehors, d'ornements de bronze et d'arabesques, mais sans la même richesse. Deux autres portes, à gauche et à droite, ont des traverses carrées qu'une dentelle en ter à cheval dissimule dans le haut, selon l'usage. Le pavé est en marbre blanc. À hauteur d'appui, une boiserie brune relevée d'un entrelacs de rubans bruns en relief, est installée tout autour de la salle; et le long de ce socle, comme aussi autour des portes, court, sur un fond d'un rouge sombre, une double baguette brune imitant un branchage. Un filet du même rouge encadre les murailles que recouvre une décoration géométrique très-simple et d’une harmonie douce. Le plafond est d'un jaune brun. Les compartiments n'en sont pas de même niveau. Divers motifs le décorent, et l’un d'eux surtout est charmant : c’est une surface en saillie, encadrée dans des filets rouges et noirs, et ornée d’un entrelacement de losanges en relief, avec leurs angles alternativement très-aigus et très-obtus, comme les zigzags de la foudre. Une frise faite de reliefs bruns sur fond rouge, avec des accents de blanc, relie le plafond aux murailles verticales. Tout cet ensemble, dans sa grace sévère, est calculé pour ne pas nuire à l’éblouissant effet de la grande salle, à laquelle nous mene une quatrième porte faisant face à l'entrée.
Le seuil de cette porte est derrière nous. Nous sommes sous une coupole à triple étage. Toute la lumière vient d'en haut; elle filtre à
194 L'ÉGYPFE MOYEN AGE
travers les vitraux du lanternon, se tamise par quatre ouvertures faites chacune de cinq fenêtres accouplées, et enfin éclate dans les rosaces des verandahs. L'aménagement des grandes lignes rappelle Sainte- Sophie de Constantinople et la croix grecque. De la large tour qu'on voit du dehors, il ne reste plus ici que ses quatre piliers d'angle reliés deux à deux, aux deux tiers de sa hauteur, par des poutres transversales : et en avant, à droite et à gauche s'ouvrent de hautes nefs. Adossée contre les piliers qui sont or sur rouge, une colonnette en bois brun, ornée en haut et en bas de légers filets d’or, S'élance, rencontre un élégant chapiteau rehaussé d’or sur ses arêtes, qui s'en va s'élargissant jusqu'à être un large dé sculpté de reliefs couleur de bois sur fond d’or. Puis de cette base partent deux colonnettes accouplées, plus courtes, terminées en une console sur laquelle s'appuie, dissimulée sous un revêtement, une charpente destinée à soulager les poutres transversales, et à donner à leur ouverture la forme d'un cintre fortement aplati par le milieu. Au-dessus des traverses, en manière de frise, court une boiïserie que décorent divers motifs d'arabesques encadrés dans une guirlande de feuilles vertes à nervures d'or sur fond rouge éclatant. I v a là de l'or sur du rouge, de l'or sur du jaune, et encore de lor sur du rouge. Puis commence la coupole : elle est faite des quatre murs droits de la tour, dont les angles disparaissent sous des écoincons en voussure qui sen vont se rapprochant vers le haut et v forment une ouverture de huit côtés. Cinq fenêtres, accouplées tout à fait dans le gout de nos églises romanes, sont percées dans le milieu des quatre murs et garnies de verres de couleur. Les voussures ensuite reprennent de plus belle, se compliquent de stalactites d'argent sur fond rose et or, repartent ensemble pour se rejoindre en un autre octogone, et figurent en réalité une double coupole capricieusement sillonnée de lignes et de dessius divers où l’ogive domine, alternant avec des coquilles roses à arêtes d'or. L'ensemble est d’un éclat de couleurs de plus en plus riche. Une décoration est charmante entre toutes les autres, faite d’un
feuillage vert tendre et argent, en relief sur fond or, Vient ensuite
le lanternon, sur son socle violet, vert, rouge, or et argent, avec ses huit colonnettes et ses ares en fer à chevalet sa vote surélevée. dont le fond est peint en bleu de ciel et orné d'étoiles, de nervures,
de pendentifs en or et en argent.
Les quatre branches de la croix grecque que l'édifice figure ont des plafonds d'inégale hauteur. Le moins élevé est celui-du vestibule; celui du transept est déjà plus haut, et le même à droite comme à gauche ; le plus élevé, enfin, est celui qui recouvre la partie où se trouve le chœur dans les églises byzantines. Ils sont tous à poutres apparentes et ornés d’arabesques.
Comme dans le vestibule d’ailleurs, une grande sobriété de couleurs et de lignes règne dans les trois nefs intérieures. Les murailles sont revêtues d'une peinture concue dans une harmonie tranquille : un jaune éteint, du vert sombre, deux nuances d'un violet timide, et un dessin sévère quoique charmant d'audace. Un large encadrement en bois brun, couvert d'arabesques sobrement rehaussées d'or et d'argent, fait bien ressortir les grandes surfaces ainsi décorées.
Dans les deux verandahs, au contraire, les couleurs sont d'une vivacité et d'une clarté éblouissantes, Un divan d'un rouge intense, en satin, contourne l'hémicvele. Les colonnes ici ont des piédestaux blancs, des fûts dorés, des chapiteaux rehaussés, sur les arêtes, de blanc sur or ou d'or sur blanc. Les rideaux des fenêtres sont en soie verte, frangés de rouge; et les sept roses se détachent en bleu, en rouge, en argent et en jaune, sur la boiserie blanche agrémentée de dessins en or qu'entoure un trait noir. Au-dessus des roses, et les recouvrant à demi, retombe une tenture verte à frange écarlate. Plus haut court une frise en bois blanc, fouillée à jour, et
une autre frange écarlate. Le plafond, enfin, est blane sur or et sur
bleu de ciel, et divisé en compartiments par des poutrelles rayonnantes du centre et toutes dorées.
I reste à dire un mot de la porte. Elle en bois admirabiement fouillé et fait une saillie monumentale en dehors de la muraille. Selon l'usage, elle est carrée et ne doit sa physionomie ogivale qu'à une tenture dentelée en menuiserie qui en recouvre le haut et retombe en are de fer à cheval. De chaque côté, deux colonnettes, dont l’une libre et l’autre un peu engagée, ajoutent au caractère de l'ensemble. La riche ordonnance des détails est mauresque plutôt qu'égyptienne et du stvle le plus pur de la merveilleuse époque qui a vu
construire l'Alhambra.
L'intérieur du Selumlik est disposé surtout en vue de servir de lieu de repos, de buen reliro à Son Altesse le Vice-Roi pendant ses visites à l'Exposition universelle. Il rappelle dans ses grandes lignes un palais du Caire, nommé Gamaleh, palais où est né le Vice-Roï. Le projet primitif en a été dressé et envoyé du Caire, par M. Schmitz, l'architecte ordinaire du Gouvernement égyptien. Mais c'est au bon goût d'un architecte francais, de M. Drevet, que lon doit la magnifique ordonnance des détails, la belle harmonie des éléments secondaires, l'agencement des divers motifs d'arabesques. Dans un édifice arabe, tout n'est que décoration, et la beauté de l'ensemble ne repose que sur là fusion harmonieuse et difficile des détails de sculpture et de peinture. M. Bin, un peintre de talent, et M. Mallet, décorateur, ont puissamment contribué au succès de M. Drevet. Les plus belles parmi les boiseries des portes proviennent du Caire et sont des spécimens authentiques de l'art arabe : on n'a fait que les mettre en place; d’autres sont des restaurations. Un magnifique Coran du moyen àge, exposé dans un meuble du Sekunlik, a servi de modèle à toute l’ornementation in-
térieure,