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Une grande salle est adossée à la partie postérieure du Selamik, de manière à ne faire avee lui qu'une seule et même construction. On v entre par deux portes profondes, voûtées en un segment de coupole chargé de stalactites. Un grand cadre rectangulaire les en veloppe, orné d'un branchage. Deux colonnes en retrait, à langle des montants, avec fûts en marbre rouge et chapiteaux blancs, donnent à l’ensemble de la grâce et de la force, À droite et à gauche sont figurées d'élégantes fenêtres faites d'un arc cintré, surélevé. avee de profondes échancrures en demi-cercle, et porté sur des colonnettes en divers marbres, aux chapiteaux délicatement dessinés et fouillés. Du côté où la salle ne touche pas le Selamlik, elle se termine en une muraille sévère, en retrait sur cinq pilastres, dont deux sont aux angles et les trois autres espacés au milieu. Entre chacun de ces pilastres 11 v à une fenêtre semblable à celles que nous venons de décrire. Cinq marches mènent sur le seuil. L'ar chitecture intérieure n'est remarquable que par un plafond eouvert d'arabesques, qui est un morceau très-réussi et d'an grand charme.
Cette annexe sert d'abri à divers objets n'appartenant pas à l'Égvpte du moyen àge, et dont la description ne serait pas iei à sa place (1
En revanche, c'est ici le lieu de dire un mot de la belle collec tion d'antiquités arabes du moyen âge que M. le docteur Mevmar a exposée dans les galeries de l'Exposition égyptienne, pour servir à l'histoire du travail. Il y à là des panneaux sculptés, incrustés d'ivoire et de nacre, qui sont des merveilles de menuiserie artistique. Une petite moucharabieh surtout est ravissante. Puis il v à de belles armes, des plateaux, des vases, des coffrets en bois travaillé, en métal damasquiné, une hache de luxe, des serrures, nobles débris d'une civilisation qui à été elle-même noble entre toutes.
(1) Voir l'Égypte moderne, page 203
Mais le moment enfin est venu de tirer le rideau sur le moven âge de l'Égypte. C'était assurément une brillante époque pour tout l'Orient et pour la vallée du Nil. Une longue décadence s’en est suivie: toute chose humaine a ses jours et ses nuits. Maintenant d’autres temps vont recommencer. Après avoir fait beaucoup d'emprunts à la civilisation syrienne et égyptienne pendant les croisades, l'Europe est devenue à son tour prépondérante par la politique, les sciences et les arts, et à son tour elle a pris en main ce flambeau régénérateur que l'Orient et l'Occident se passent alternativement l’un à l’autre à travers l'histoire.
Toujours il fauts’attendre à quelque grande chose quand unemoitié du monde ainsi féconde l’autre. Le christianisme, on ne l’a pas oublié, est sorti d'un pareil mariage entre l'esprit grec et l'esprit égyptien. Qui sait si rien de semblable encore ne se prépare? L'étrange curiosité qui a reporté sur l'Orient, il y a peu d'années, l'attention enthousiaste de tant d’âmes religieuses n'est-elle pas un symptôme peutêtre? N'y a-t-il pas de nos jours, comme aux temps de l'Empire romain, de douloureuses lacunes à combler dans la raison humaine, ‘un affreux vide à remplir dans les consciences? Il serait à souhaiter qu'on püt raisonnablement espérer un si beau résultat.
Un fait pourtant est certain, c'est que l'Égypte a été visiblement choisie pour initier le reste de l'Orient à la civilisation moderne. Elle a reçu la première la secousse qui réveillera peu à peu l’Asie entière à des destinées nouvelles. Sa situation géographique lui en conférait naturellement le privilége. Mais il v a mieux : déjà il s’est rencontré de grands hommes, il s’est passé de grands événements, sur les bords du Nil, qui ont préparé les voies, entamé l'œuvre de régénération et même assuré le succès. Ce n’est pas tout pour un pays
d'être bien placé sur la carte du monde pour remplir une mission,
il lui faut encore le bonheur des faits et la coopération du génie.
Il fallait à l’Egvpte Bonaparte et son expédition, Méhémet-Alr et son ambition si prodigieusement active. En effet, le premier n'a pas peu contribué, par le prestige de son nom et de ses victoires, à faire faire au génie oriental un retour sur lui-même et à l'ouvrir aux idées de réforme. Quant au second, il a mis à flot l'ordre de choses nouveau, et, s'il a laissé beaucoup à faire à sa dynastie, la lourde tâche d'achever son œuvre w'’est jamais tombée dans des mains indignes. De nos jours enfin, sur le Nil, un prince règne, d'une ambition moins remuante que celle du fondateur de sa race, mais assurément plus éclairée et plus sage et allant au but plus sûrement peut-être.
D'un mot résumons-nous : l'Egypte bien gouvernée, c'est tôt ou
LE
tard l'Orient lui-même régénéré par de bons gouvernements.
(Ecyrre MODERNE
e que la violence met au monde presque du
premier coup atteint toute sa grandeur et ne
peut plus que rester stationnaire, c'est-à-dire
périr, Il en a été ainsi de l'Empire ottoman. La
force n'a pas eu plus vite fait de donner à la
Turquie toute son extension, qu'aussitôt commenca sa décadence. C’est un vice d’origine qui a fait de la domination ottomane le corps sans âme que nous voyons être depuis si longtemps le désespoir de toute politique prévoyante.
Devenus assez aisément les maîtres du monde musulman, grâce à l'anarchie qui y régnait , admirablement propres à gouverner par la ruse, au jour le jour, sinon par l’ascendant d’une conscience supérieure et de vues plus longues, les Turcs done, à force de mettre à chaque chose son frein, arrêtèrent tout. Ils étaient une poignée d'hommes régnant sur un immense Empire, et ne pouvaient rien laisser se développer autour d'eux, sans craindre de le voir se tourner contre eux : ils étaient des étrangers parmi la race conquise par leurs armes. Ils trouverent d’ailleurs dans un clergé fanatique du passé,
hostile à toute innovation, un allié, non point désintéressé sans doute, mais sincère. En sorte que la Turquie finit par s’'inmobiliser dans ses institutions, dans sa législation. Restée étrangére aux conquêtes intellectuelles que le monde fit aux xvr', xvu° et xvur siècles, elle ne tarda pas à perdre sa supériorité dans l’art de faire la guerre, et, après que les nations chrétiennes eurent pris le parti d'organiser aussi des armées permanentes, les Ottomans, n'en ayant plus le privilége, perdirent de plus en plus leur prestige militaire, pour tomber enfin au point où on les voit de nos jours. D'un autre côté, l'organisation économique de l’État finit par être en opposition directe avec les conditions modernes de la prospérité politique et sociale. Les lois de l'impôt, du commerce, de l'industrie et des finances, ont encore de nos jours le Coran pour base, quoique, depuis près de deux siècles, la réalité des faits exige, en pareille matière, un tout autre esprit que le vieil esprit de Mahomet.
En résumé, une double grande réforme serait nécessaire pour rendre un peu de vie au monde musulman : renonciation des Turcs aux exorbitants priviléges qu'ils s'arrogent par droit de conquête, et participation de toutes les races aux honneurs et aux emplois civils et militaires; rénovation religieuse et affaiblissement d’un clergé qui n’a des yeux que pour le passé et qui est aveugle devant les nécessités du présent.
Mais oùest le pays de l'islam qui soit près d'entrer dans cette voie et d'entraîner l'Orient à sa suite? Où est l'homme énergique et entreprenant capable de préparer à toutes ces contrées déchues des destinées nouvelles ? Il est hors de doute que l'Égypte en a pris sur elle la mission glorieuse, et que Méhémet-Al\, /e Grand Pacha, à bien été l'homme qu’il fallait pour retourner de fond en comble ce sol
épuisé, pour l’ensemencer derechef et lui faire porter à l'avenir
d'autres fruits. La vraie civilisation, grâce au beau génie de Méhémet, a pris pied sur Les bords du Nil, elle s’y acclimate, elle v fera tôt ou tard des merveilles telles que la contagion gagnera tout l'Orient de proche en proche. Ce que sera Constantinople dans cinquante ans, on l'ignore; mais assurément le Caire saura reconquérir le rang où les khalifes fatimites l'avaient placé. Sans être prophète, 11 faut le prévoir, l'Égypte tend à devenir de nouveau le centre de Pislamise.
IT
Méhémet-Alv est né en 1768 ou 1769, à Cavala, place forte de la Roumélie, située sur le golfe de Macédoine, près de Philippi, autrefois Philippes, à cent vingt-huit kilomètres au nord-est de Salonique. Il perdit, à l'âge le plus tendre, son père, qui était garde de sûreté des routes, et peu de temps après le seul parent qui lui restàt, son oncle, décapité par ordre de la Porte. Un ami de sa famille, capitaine des janissaires de Praousta, le recueillit, le fit élever et le maria dans la suite avec une de ses parentes qui venait de divorcer. Il se Hvra d'abord au commerce, dont un négociant français lui avait inspiré le goût, et il acquit ainsi des connaissances qui lui permettront un jour de pousser d'une main plus sûre, vers le négoce et l’industrie, le pays qu’il est destiné à gouverner. Plus tard, l'expédition de Bonaparte l’amena en Égvpte. Il assista à la bataille d'Aboukir comme lieutenant en second d’une petite troupe. Son capitaine, démoralisé par la défaite, lui laissa bientôt le commandement en chef, et ce fut là le commencement de sa fortune. Il conquit rapidement divers grades, devint chef de la police du palais du pacha d'Égypte, et enfin fut mis, avec le titre de serchimè, à la tête de trois à quatre mille Albanais. Son ambition grandissant avec son influence, il porta bientôt ombrage au maitre qu'il servait et qui résolut de le perdre. Mais Méhémet, à la tête d'une poignée de mécontents et de ses Albanais, prévient les desseins qu'on
nourrissait contre lui, accule le pacha dans Damiette, prend la ville,
le fait prisonnier, Peu de temps après, nous voyons notre héros, mêlé à toutes les révolutions, surnageant à toutes les intrigues, arrivé au faite du pouvoir, gagnant les faibles par ses caresses, imposant aux forts par son autorité, suscitant des dissensions entre la Porte et les mamlouks, toujours prêt à profiter de tout avec une persévérance opiniätre et une merveilleuse souplesse. A la fin, le peuple, les cheikhs et les ulémas, gagnés à la cause de son génie, se révoltèrent à la fois contre la Porte et les mamlouks et le proclamerent pacha. Pour couronner son ambition, où du moins pour la légitimer, il ne lui manquait plus que le firman d'investiture, qui, du reste, ne se fit pas longtemps attendre. I est vrai que le sultan essaya à plusieurs reprises de
remplacer dans la suite son pacha d’Egvpte. Une fois, entre autres,
Méhémet étant absent d'Egypte et en guerre contre les Wahabis
pour le compte même de la Porte, un envoyé de Constantinople vint au Caire, muni d'un firman d'investiture. Mas le gouverneur laissé par Méhémet en son lieu et place s'empara de l'envové et le fit publiquement décapiter.
Pacifier son pachalik fut le premier souci de Méhémet, et, pour extirper dans sa racine la guerre civile et d'interminables agitations, il résolut avant tout d'en finir avec les mamnlouks : il fit égorger la milice turbulente en masse. Cela se passa après une fête où 1l les avait conviés. Le lieu de réunion était le palais de la citadelle du Caire, un palais bati sur le roc, accessible seulement par des chemins encaissés à pic, La fête fut brillante, Apres les cérémonies d'usage, les mamlouks se retirèrent., Is étaient à peine engagés dans la gorge étroite, qu'un feu bien nourri les accueillit, et ils v moururent. Dans le mème moment, des scènes analogues complétaient la destruction de la elorieuse soldatesque sur toute l'étendue de l'Égypte. Méhémet- Alv, pendant que s'accomplissait sa justice, s'était enfermé, dit-on,
dans le divan de sa résidence, l'œil fixe, immobile et silencieux, son
chicheh éteint et oublié à la main. Au plus fort de la fusillade, il demanda un peu d'eau.
Afin d'encourager ses sujets au travail et de leur en assurer là jouissance, il résolut ensuite de mettre un terme aux incursions e{ aux déprédations des Bédouins, et il retint, à cet eflet, en otage à sa cour les chefs des tribus les plus menaçantes. Cela suffit pour rendre au fellah, dans le voisinage du désert, une sécurité depuis longtemps perdue.
En même temps il prit à tâche, tout en observant les rites de lislamisme, de se garder du fanatisme et d'inaugurer dans son Empire une grande tolérance pour tous les cultes. Il sut faire respecter les chrétiens, il sut les traiter avec confiance, les attirer à lui, se les attacher, leur donner des titres et des commandements, enfin les associer à son œuvre, en bravant les préjugés de son peuple et la jalousie des grands de sa cour. Sa mission tait, il le sentait avec la clarté du génie, d'ouvrir l'Orient à la civilisation
occidentale, et rien ne pouvait Pen distraire ni le rebuter.
La première pensée de Méhémet-Alv, après quelques années corisacrées à fortifier son autorité, fut pour l’armée. La bataille d'Aboukir, tous les engagements de l'expédition d'Égypte n'avaient que trop bien fait voir l'énorme supériorité de l'armement et de l'organisation de nos troupes et de leur manière de combattre, sur les habitudes militaires des Tures et des Arabes. Mais ce n'était pas une petite affaire d'introduire la forte discipline, les exercices sévères dans des hordes qui mettaient leur gloire traditionnelle à une cerlaine bravoure fantaisiste. L'ensemble des mesures choquat en outre, par leur origine étrangère, les préjugés religieux. [y eut des résistances: Méhémet s’obstina. Une émeute éclate : il n'a que le temps de se renfermer dans la citadelle du Caire; son palais est
pillé, saccagé, et lui-même ne sauve son pouvoir et sa vie qu'en
renonçant solennellement à son projet. Toutefois il n'était pas homme à tenir une promesse extorquée. Il se remit à la besogne bientôt avec plus de prudence. Un officier français, M. Sèves, plus connu sous le nom et le titre de Soliman-Pacha, fut chargé d’organiser à la française une petite troupe de fellahs et d'esclaves qui devait servir par la suite de novau à des levées d'hommes de plus en plus nombreuses. On choisit le champ de manœuvres dans la haute Egypte, loin du Caire, et ainsi peu à peu la réforme se propagea sans faire éclater la malveillance. Pour la première fois depuis des siècles, l'Égypte se vit ainsi dotée d’une armée nationale recrutée sur le sol, et ce fait peut avoir, dans l'avenir, d’incalcu-
lables conséquences.
C'est avec une sollicitude plus énergique encore et plus active que le pacha s’occupa de transformer l’agriculture et le commerce en Égvpte et d'v fonder l’industrie. Des cultures nouvelles furent introduites dans le pays, celle du coton à longue soie entre autres. Des filatures de coton furent construites, des fabriques de drap, d'indiennes, de tarbouches, une raffinerie de sucre, une distillerie de rhum, des salpêtrières par évaporation, sans compter les grandes manufactures militaires, les arsenaux de terre et de mer, et ateliers de toutes sortes. Pour faciliter la rentrée des impôts, un décret fut rendu qui permit d'en faire le payement en nature, et du même coup d'inmenses magasins furent fondés pour servir d'entrepôts aux marchandises ainsi perçues. Mille barques construites aux frais du Gouvernement sillonnaient le Nil en tous sens, prenant leur chargement dans les ports du fleuve pour le transporter sur la Méditerranée et le livrer au commerce d'exportation, qui se trouva ainsi constitué. En moins de quinze ans, les revenus de l'Égypte doublèrent et de trente millions monteérent à soixante millions de francs.
Il y avait toutefois un écueil caché où devait échouer en partie
l'énergique volonté qui présidait d'en haut à tous ces mouvements : c étaient les inconvénients du monopole. Méhémet-Alv, en effet, ne sut pas se retenir assez sur la pente de son génie et de son initiative toute-puissante. La prospérité publique n'augmentait pas assez vite au gré de ses désirs. Beaucoup plus avancé que ses peuples, il ne leur laissait pas le temps de le suivre dans ses réformes. Des obstacles de toute nature irritaient son impatience. Il finit par faire le rêve d'être en Égvpte le seul propriétaire, le seul négociant, le seul manufacturier, et il réalisa son rêve. Le pays bientôt se sentit obéré par un régime qui exigeait de lui plus qu'il n'était encore apte à donner, et qui, du reste, menaçait d'étouffer chez les fellahs le peu d'initiative qui leur restait. Déjà auparavant des séditions s'étaient fait jour, et cette fois le mécontentement général se trahit par des émigrations en masse.
Il est facile maintenant de blämer le grand homme pour avoir si impitovablement précipité son peuple dans une voie où il ne pouvait marcher sûrement qu'à condition d'y avancer avec prudence et pas à pas. Mais n'est-il pas de toute nécessité qu'une grande révolution, pour ne pas rester tout à fait stérile, dépasse le but? Hélas! un pays arriéré est une chose si difficile à remettre en mouvement, que toute impulsion reste stérile si elle n’est outrée. Ces violences du génie sont peut-être, pour emprunter un mot à un grand poëte, une de ses vertus.
L'Orient moderne n'a qu'un nom vraiment glorieux, celui de Méhémet-Alv, et naturellement le pacha doit sa gloire, non à ses réformes, mais à ses guerres. C'est comme vassal de la Porte qu'il fit une première fois passer les frontières de l'Égypte à ses troupes. Des sectaires, les Wahabis, les protestants de l'islumisme, désolaient l'Arabie, refusaient de livrer aux orthodoxes l’acces de la Mekke et interrompaient les pèlerinages. À la requête du sultan de Constantinople, Méhémet entra en campagne; mais la guerre traina en lon-
eueur et ne fut terminée, après une longue suite de désastres, qu'en 1818, par son fils Ibrahini.
Après avoir dispersé les schismatiques et détruit Darieh, capitale du Nedj, il forma le projet de conquérir le pays des noirs, le Sennaar, le Soudan et le Kordofan, organisa une expédition et en donna le commandement à Ismaël, un autre de ses fils. Le but de cette prise d'armes était surtout de découvrir des mines d'or, afin de les exploiter. Ismaël n'eut pas de peine, malgré les difficultés d'une campagne dans le désert, et grace à ses troupes aguerries, à quelques canons, de se rendre maitre des contrées convoitées; mais 1} finit par tomber dans une embüche où il périt brûlé vif. Le guet-apens eut pour conséquence de terribles représailles.
Dans l'intervalle éclate l'insurrection de la Grèce, de Candie et de la Morée. La Porte est contrainte de donner encore une fois à son pacha d'Égypte la mesure de son impuissance en lui ordonnant de marcher contre les rebelles. Méhémet-Alr s’'empressa d’obéir. I réunit soixante-trois vaisseaux et cent bâtiments de transport dans le port d'Alexandrie, et embarqua sur cette escadre dix-sept mille hommes et huit cents chevaux, de Partillerie de campagne et de siége, On sait le reste. Ibrahim-Pacha, à qui était confié le commiandement en chef, pacifia en peu de temps Candie et la Morée. Puis vint la bataille de Navarin, où la flotte égyptienne et celle de la Turquie furent ensemble anéanties. En résumé, cette campagne coûtait cher à Méhémet ; mais il mit tant d'ardeur à réparer son désastre naval, qu'en peu de temps il disposait d'une escadre plus forte que la premicre, et il ne lui en resta finalement au cœur que le sentiinent de sa force, une grande confiance dans son armée, et le désir de donner carrière à son ambition contre l'Empire caduc du sultan
de Constantinople.
Eu effet, il ne trda pas à voir ses Egvptiens aux prises avec les
troupes ottomanés. Le prétexte lui en fut fourni par le pacha d'Acre,
L'ÉGYPEE MODERNE 21!
Il avait obligé ce dernier d'une grosse somme d'argent, et ne rencontrait pas chez lui la reconnaissance qu'il avait espérée en retour du service rendu. Le territoire d’Acre était devenu le séjour de plusieurs milliers de fellahs émigrés, que Méhémet réclamait en van. ILest vrai que la sante loi de l'hospitalité empêchait de faire droit à sa demande. Les hostilités commencerent à la fin de l’année 1831. Vingtquatre mille hommes d'infanterie et plus de quatre-vingts bouches à feu, divisés en deux corps, entrérent en Syrie, par le désert à la fois et par la mer. Ibrahim-Pacha les commandait en chef. Plusieurs villes furent enlevées, Gaza, Jaffa, Caïffa, presque sans résistance et haut la main. Mausil n'en fut pas ainsi de Saint-Jean d'Acre, surnommée la Pucelle, depuis que Bonaparte avait essayé en vain de s'en emparer. Force fut d'entreprendre un long siége. Assiégés et assiégeants se conduisirent vaillamment. Les premiers avaient pleine confiance derrière des murailles réputées inexpugnables, mais ne pe qu'irriter l'obstination d'un ennemi enivré de sa supériorité. Les pachas d'Alep, de Kaïsarieh et de Maadeh firent une inutile tentative pour faire lever le siége ou du moins ravitailler la place ; ils furent refoulés. Enfin Ibrahim, apres six mois d'efforts, donna le signal d'un suprème et furieux assaut, et Saint-Jean d'Acre tomba. Ce n'était plus qu'un amas de ruines.
Ge succès valut à Méhémet, dans le monde musulman, une immense popularité de gloire, et bientôt d’autres succès s'ensuivirent. Tripoli
t Damas même ouvrirent leurs portes sans coup férir et recurent des garnisons; partout les Osmanlis reculaient devant les Égyptiens, inême sans oser combattre. Is offrirent enfin la bataille près de Homs etessuvèrent là une première défaite en rase campagne, et une deuxième, à peu de jours d'intervalle, près de Bevlan. La Svrie entière se trouva être ainsi conquise, avec Adana, Tarsous et les défilés du Taurus. Le sultan Mahmoud, cruellement humilié dans son prestige plus encore que dans sa puissance, fit alors des préparatifs formidables, et les Égyptiens ne tardèrent pas à se trouver en présence d'une nouvelle armée, pres de Konïal.
Mais les Osmanulis pe finrent pas davantage devant un ennemi
mieux armé, InICux exercé, mieux commandé, plus décidé qu'ils nue l’étaient eux-mêmes. Mahmoud alors appela les Russes à son secours. Il avait peur pour Constantinople, et le fait est que, si Ibrahim, dés le lendemain de sa victoire, eût marché sur la ville sainte, il aurait réussi peut-être à y faire une révolution. La gloire de Méhémet-Alv était alors si grande, qu'il était possible de tout risquer en son nom. Les plus belles provinces étaient prêtes à se détacher d'un Empire décidément incapable de se défendre, et déjà l'Anatolie s'était jetée entre les bras du vainqueur. L'intervention russe sauva la Porte ottomane. La paix fut faite : elle valut au pacha d'Egypte l'investiture de la Syrie, et reconstitua ainsi à son
profit l'Empire autrefois fondé par Ahmed-Ebn-Touloun.
Une autre guerre et un événement imprévu portérent la puissance de Méhémet-Alr à son apogée, et faillirent faire au grand homme une fortune digne de son génie. Le sultan Mahmoud fomenta de nouvelles hostilités, pensant v trouver sa revanche; mais une bataille sanglante, livrée près de Nézib, fut décisive, et une fois encore la victoire se déclara en faveur du Grand Pacha. Par-dessus tout enfin, dans la méme semaine, Mahmoud mourut de phthisie pulmonaire, laissant le trône vide. Mettre Méhémet à la tête de l'islam fut naturellement la pensée qui frappa aussitôt l'imagination des plus ardents parmi les musulmans. Énergie et prestige, il avait au plus haut degré tout ce qui était nécessaire pour relever la Turquie. Il était l’homme prédestiné à la tèche, et il n’y en avait pas d'autre que lui. Des adhésions et des encouragements lui venaient de toutes parts. L'amiral ottoman vint lui-même dans le port d'Alexandrie offrir, avec sa flotte entière, ses services à l'heureux vice-roi.
L Europe, hélas! en décida autrement. Au moment où le vain-
queur de Nézib se disposait à poursuivre ses avantages, il reçut
l'ordre de n'en rien faire. La diplomatie occidentale se mettait en
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travers de l'immense événement qui menacçat de se produire. On sait l’attitude des puissances. La France se montra sympathique à Méhémet-Aly, mais fut impuissante à faire triompher ses vues. Le traité de Londres régla l'affaire. L'Angleterre, la Russie, la Prusse et l'Autriche ramenèrent le pacha à se reconnaitre le vassal de la
Porte. Méhémet-Aly résista, fit des prodiges ; ce fut en vain. La Svrie
était en pleine révolte, et les Anglais v débarquerent un corps d'armée. On offrait au vice-roi le pachalik d'Acre avec celui d'Égvpte. On lui offrait l'hérédité dans sa famille, sous certaines réserves qui tendaient visiblement à écarter son fils Ibrahim. Il se roidit et refusa, fit des levées en masse, enrégimenta des invalides, des borones, organisa une garde nationale. Toute sa merveilleuse activité se dépensa en pure perte et aboutit à un désastre. Finalement, il se vit contraint d'accepter des conditions moins bonnes que celles qu'il avait rejetées; mais il laissait en Égypte sa dynastie, et déjà toutes les entraves injustes dont on avait embarrassé son indépendance
sont tombées les unes après les autres.
En résumé, l'Égypte moderne commence à Méhémet-Alv, et, bien mieux, sans Méhémet-Alv, il n°v aurait pas peut-être d'Égypte moderne. Jamais l'influence d'un grand homme n'a été plus décisive et plus féconde, et jamais il n’a été donné à personne d'entreprendre une plus radicale révolution, et de la laisser à sa mort, sinon achevée, du moins aussi indestructiblement commencée. En Occident, le génie ne fait guère que résumer les forces déjà existantes où révéler des énergies latentes et les mettre en œuvre; en Orient, sa puissance est plus absolue, et l'Égypte est le pays par excellence de la grande initiative créatrice. Cela est plus vrai encore, chose remarquable, pour les entreprises agricoles et industrielles que pour les entreprises militaires. On n'a pas oublié le mot de Bonaparte : «Le Gouvernenent fait, dans la vallée du Nil, à la lettre, la pluie et le beau temps.»
Aussi Méhémet at-il mis à profit, avec une activité prodigieuse, cette circonstance curieuse. Pour les travaux publies, la été un véritable Pharaon, tant il à fait remuer de moellons et de terre. Certes,
il savait faire la guerre et il a été un conquérant, mais il est surtout
un administrateur. Son barrage du Nil est une idée gigantesque,
rivalisant même avec le lac Mæris, et le canal qu'il à fait rétabhr entre Alexandrie et le fleuve n'a pas tardé à raviver dans cette ville une prospérité qui semblait à jamais éteinte. Nous rencontrerons dans la suite de ce livre, presque à chaque page, là trace du novateur, et du reste le souvenir de son règne est encore dans toutes les mémoires : de plus longs détails sont done inutiles. Il faut laisser son œuvre prospérer aux mains de sa famille, et l'arbre qu'il a planté erandir, fleurir et fructifier sous l'œil vigilant de ses descendants. C'est peut-être pour la premiére fois qu'une impulsion régulièrement progressive, nourrie incessamment avec suite et sagesse, entraine l'Égvpte vers l'avenir, et on est en droit d'en attendre des merveilles.
Le plan de notre travail maintenant nous ramène une troisième et dernière fois au Champ-de-Mars. Dans le Temple et le Selamlik nous avons vu les deux civilisations mortes des Pharaons et des khalifes ; il nous reste à voir l'Égvpte vivante, l'Égypte d'Ismael- Pacha. Nous v respirerons plus à l'aise; le présent à toujours sur le passé cet immense avantage de se laisser comprendre, pour ainsi dire, à pleins poumons. Adieu donc les nécropoles et les momies!
« Mais, avant tout, pour ne pas nous égarer, établissons quelques jalons. C'est par l'Ofe/ que nous commencerons notre revue. Nous nous familiariserons là avec la petite industrie et le petit commerce de l'Égypte actuelle, hommes et choses pris sur le fait, et nous regarderons tout ce monde à l’œuvre. La mise en scène est d'une vérité
serupuleuse, et, chemin faisant, plus d'une agréable surprise nous