‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 43 sur 146 · X XVIII · texte numérisé non relu

X XVIII

Puisque nous nous sommes engagé si avant dans l'intérieur de

l'Afrique, voici enfin quelques détails complémentaires authen-

tiques, recueillis de la bouche même de Fabbé Stella, missionnaire lazariste en Abvyssinie, et qui depuis vingt ans habite ces contrées inhospitalièéres et peu connues. Nous en devons là communication à lt bienveillante obligeance de Figari-Bev, qui les tient de l'abbé Stella lui-même.

Depuis les relations de voyage, relations quelquefois discutables, de M. Lejean, et linterminalle captivité du consul anglais Gaméon, l'empereur d'Abyssinie, Théodoros, à eu la gloire d'occuper souvent l'attention publique; et, puisqu'il nous est donné de pouvoir jeter quelque lumiere sur ce personnage et sur son peuple, on nous saura gré de le fure.

Théodoros est bien le tyran cruel, défiant et superstitieux que l'Europe connait par les articles des journaux; mais il est doué, en outre, au rapport de M. Stella, de grandes qualités politiques.

I croit voir la mort à chaque pas, il s’entoure des précautions les plus minutieuses, interdisant même à son peuple de prononcer son nom, évitant avee soin de faire découvrir sa retraite, lors de ses fréquents déplacements. Pour peser davantage sur la facile imagination de ses sujets, il se donne comine étant en commerce fréquent avec les esprits, et de ces évocations naissent la terreur et le respect. Rusé, fourbe, comme presque tous les chefs des peuplades de l'Afrique centrale, il refuse d'entrer en relation avec les ministres de France et d'Agleterre, et n'accepte pour réelles que les lettres signées de la main propre de l'empereur Napoléon ou de la reine Victoria.

M. l'abbé Stella, dans un savant connnentaire, à tenté d'établir que la dynastie de la reme de Saba, cette admiratrice du roi Salomon, était d'origine abyssinienne.

L'Abvyssinie comprend trois rovaumes, que Théodoros à réunis sous sa domination implacable.

La race est belle, vigoureuse, intelligente, guerricre. La classe des lettrés, deftera, est tres-sophistique et très-scolastique, et les bardes abyssins, comme nos anciens bardes gaulois, célèbrent, à la grande joie du peuple, qui les écoute attentivement, la guerre et Les vertus guerrieres.

238 L'ÉGYPTÉ MODERNE

Les Abvssiniens professent la religion chrétienne : ils ont les mêmes livres saints, la mème Bible que nous, et, en outre, les Machabées, Esdras, Ermas (le compagnon de saint Paul et Énoch, non acceptés par notre autorité ecclésiastique. Une Bible revient dans le pays à 300 franes; chaque livre se vend à part et coûte S0 francs. Ce sont des manuscrits sur parchemin. Depuis peu, cependant, M. Stella et monseigneur Bell, évèque français de Galles, ont établi à Massaouah une imprimerie avec caractères fondus à Paris.

La langue ahvssinienne est le troglodvte où éthiopique clas-

sique.

Tels sont les principaux types qu'on rencontre en Egypte et qui donnent à la population de ce pays sa physionomie pittoresque. La diversité des costumes en usage chez les diverses races ajoute encore à la variété du spectacle. Nous avons déjà dit un mot de l'animation bigarrée des rues du Caire. Or on peut dans nos galeries prendre de cette animation une idée complète : tvpes et costumes v sont représentés. Dix figures, toutes choisies avec intelligence, hommes et femmes, caractérisés et habillés dans leur expression propre, dans l'attitude qui leur est le plus familière, résument la population entiere de la vallée du Nil. M. Cordier en est l’auteur, c'est assez dire que ces mannequins sont de véritables œuvres d'art. On sait avec quelle merveilleuse aptitude M. Cordier saisit le trait ethnographique et réussit à le fixer en sculpture. Il a fait en ce genre des chefsd'œuvre que tout le monde admire, d'une précision de style qu'aucun arliste peut-être n'a Jamais dépassée, d'une vérité si frappante que les savants s'en étonnent,

Vovons d'abord le fellah, caractère placide, esprit contemplatif, nature honnête, franchement naïve, partageant les heures du jour entre le travail et la prière; résigné, appuyé sur sa pioche, il montre

sa gerbe. Plus loin, la femme fellah, ravissante d'élégance innée, de

lournure et d'intelligente vivacité, revient de la berge du Ni, portant sur sa tète un grand vase coquettement incliné sur l'oreille, et, dans la paume de sa main ramenée sur l’épaule, un vase plus petit.

Ce nègre vêtu d'une peau de loup, avec son arc et ses flèches, est un Gallas. Il quitte parfois sa tente et vient au Caire des confins de la Nigritie, où 1} a laissé sa femme, comme les Auvergnats et les macons de la Creuse viennent à Paris pour v gagner un peu d'argent et le rapporter ensuite à leur famille.

Tout voyageur qui a été l'hôte de quelque riche maison d'Égypte reconnaitra cette Abvssinienne, C'est elle qui, sur un signe de son maitre où de sa maitresse, est venue apporter le café ou le chibouk.

Voici enfin le fellah riche et la grande dame, et d'autres figures encore, et d'autres costumes dont le Catalogue, pour le reste, donne le détail.

Par son agriculture surtout l'Égypte est un pays à part. Cela tient au Nil : le rôle que joue le Nil est unique au monde, Gest lui qui fait les saisons en Égvpte, et non pas le soleil. Le temps de son inondation est une sorte d'hiver, où plutôt la saison du repos : tout est suspendu et ses eaux couvrent tout. Dés qu'il a repris son niveau dans son lit, les semailles commencent, et voilà le printemps, la saison de la verdure renaissante. Puis vient le temps de la moisson et des récoltes, qui est la troisième et derniére saison de l’année; car les almanachs égvptiens, depuis les siècles les plus reculés des époques pharaoniques, n'en comptent pas davantage. Le jour de l'an, le jour par excellence, le point de séparation des deux exercices, tombe à l'équinoxe d'automne, au milieu de la saison morte.

Ni engrais, ni pluie, ni charrue, ni herse, ni rouleau : le Nil tien lieu de tout, Son liinon est un engrais. Il se dépose doucement el se tasse assez lentement pour que là charrue soit le plus souvent

inutile, La semence, en v tombant des mains du fellah, $'v enfonce

par son propre poids, et point n'est besoin de herse. Il se solidifie ensuite à la surface et on n'a que faire d’un rouleau. Quant à la pluie, il n'y à pas d'autre pluie en Égvpte que l’inondation du fleuve. Mieux encore : s'il était possible de distribuer réguliérement l’eau du Nil, pendant l'année entière, à la terre d'Égypte, cette terre ne cesserait jamais de produire; entre une récolte faite et des semailles nouvelles à faire, il nv aurait nul intervalle, et on ne ferait que inoissonner et semer et semer et moissonner. Déjà maintenant 1} v à plusieurs récoltes, et on en obtient d'autant plus qu'on arrive à

ménager mieux les arrosements.

XANE

Arroser est done la grande affaire, arroser les terrains que la crue du fleuve, trop fable, n'a pas touchés, où qui ont eu le temps de se dessécher après la retraite des eaux. La nécessité de grands travaux publics s'ensuit nécessairement : canaux, dérivations, réservoirs. Le lac Mœris a été une gigantesque solution du problème.

Puis, de plus petits moyens sont en usage. Le plus élémentaire es! le chadouf. C'est une espèce de grande écoupe, souvent un simple panier suspendu entre deux cordes, qu'un homme placé sur le côte fait mouvoir comme il ferait d'une balançoire, à l'aide d’une troisième corde; un contre-poids en levier facilite Le travail. À chaque oscillation l’écoupe ou le panier rase l'eau, s'emplit et au haut de sa course se vide dans une rigole. La nattalah est un chadouf sans contrepoids, mais desservie par deux hommes. Un seul de ces appareils si ingénieusement rudimentaires monte l’eau à la hauteur de deux ou trois mètres. La sakieh est une vraie machine mise en mouvement par des bœufs : un manége fait tourner une roue verticale garnie de pots qui s'emplissent au plus bas de leur course et se déversent ensuite.

Mais des engins modernes plus puissants tendent enfin à rem-

placer chadouf et sakieh. L'agriculture égyptienne, plus que toute

autre, tire avantage et profit de la vapeur déjà maintenant; on devine de quelle utilité sont pour elle les machines élévatoires, à orand effet, de nos constructeurs. Partout la grande culture en fait usage, et les fellahs eux-mêmes s'associent volontiers entre eux pour se procurer à frais communs quelque locomobile. La vallée du Nil, à cet égard, est en avance sur presque toutes les contrées de l'Europe, et ce est pas sans surprise qu'on voit pour là premiére fois, en remontant le cours de ce beau fleuve, fumer de distance en dis-

tance les cheminées des pompes à feu.

La faune qui peuple la vallée du Nil et les confins des déserts est assez connue; elle se compose du chat, une des bêtes sacrées de l'Égypte ancienne, de l'hyène, du renard, du sanglier, animal impur pour les Arabes, de la gazelle, de l'hippopotame, d’un petit hérisson, de la martre-furet, qui fait de grands ravages dans les basses-cours, d'un lièvre à oreilles longues, de l’ichneumon, célèbre dans la mythologie, de la musaraigne et du rat, du lézard, du caunéléon, du crocodile, du céraste, qu'on suppose être l'aspic, du scarabée, de la blatte, de la sauterelle, de quelques espèces de papillons et d'arachnides, de l’autruche, de einq espèces d'ibis, de l'aigle et du vautour, du pluvier, du trochilus, du corbeau, de la chauve-souris et d’un grand nombre de poissons, etc., ete.

Les animaux domestiques les plus utiles sont le chameau, làne et le mulet. Comme l'âne, le mulet d'Égypte est plus beau que celui d'Europe. Le cheval, exclusivement réservé à la selle, ne sert point à la culture. Les bœufs sont nombreux et d’une belle espèce. Il y a beaucoup de buffles. Comme dans tout l'Orient, les chiens vivent en liberté et errent par troupes dans les villes et dans les campagnes. Les poules sont innombrables ; on fait éclore leurs œufs, depuis les temps les plus reculés de l'Égypte pharaonique, dans des fours,

artificiellement, et il parait qu'elles ne manifestent plus le désir instinctif de les couver elles-mêmes. Il v à enfin des chèvres, mais surtout de beaux moutons, de haute taille et de toison abondante.

Comme nous allons faire avec quelque détail la revue des produits du sol égyptien exposés dans nos galeries, il nous suffira 1c1 de présenter des observations générales.

Le fait le plus curieux du monde végétal, sous le climat d'Egypte, c'est sa vigueur et sa richesse, malgré l'absence de pluie. Le savant Hasselquist écrivait à Linné : « Que penserez-vous, si je vous dis qu'il y a des arbres dont l'existence remonte à six cents ans, et sur lesquels il n’est jamais tombé six onces d'eau? » On a découvert que tous les végétaux habitués aux étranges conditions de ce sol ont dû s'y approprier par une modification particulière de leurs fonctions organiques normales : au Heu de se nourrir presque exclusivement par les racines, comme font les plantes des autres régions, ils aspirent par les pores de leurs feuilles, extraordinairement ouverts, la fraicheur et la rosée des nuits, ce qui leur donne la force de résister aux chaleurs du jour et à la sécheresse de la saison des basses eaux. Tout végétal qui ne réussit pas à se faire, pour ainsi dire, cette autre nature, languit bientôt, dégénère et périt sur les bords du Nil. Cela rend l’acclimatation d'espèces nouvelles tres-difficile, et nous en verrous plus d’une preuve par la suite. On à pourtant réussi à acclimater en Egvpte le tabac, le maïs, le riz et la canne à sucre, ainsi que divers cotonniers des Indes et d'Amérique. En revanche le papyrus et le lotus ont à peu près disparu, et aussi Et vigne : ilest vrai que

la cause en est ailleurs que dausles influences climatériques,

Une belle collection de fibres végétales attire tout d'abord l'atten- Le, tion, à l'entrée de nos galeries, Il v a là du lin magnifique, en fibre ) Û n ( D peignée, très-longue et très-souple, et en étoupe susceptible d’être

flilée; puis du chanvre du pavs (Hibiscus cannabinus) en fibre non

[ÈS Co

peignée, en fibre peignée de cinq à six pieds de long, et en étoupe de bonne qualité; du chanvre d'Europe en filasse, mal venu : il ne prospère pas en Egvpte et tend à y dégénérer rapidement. Voici ensuite diverses espèces de coton en laine, de longue ou de courte soie, de la haute, basse et moyenne Égvpte : du coton du pays, naturalisé dans la culture depuis un temps immémorial (Gossypeum herbaceum); du coton des Indes, introduit depuis soixante ans par un Français du nom de Jumel, à qui Méhémet-Alv en avait donné la mission ; du coton de l'intérieur de l'Afrique, où il prospère depuis la conquête du Soudan, et enfin un coton d'origine américaine et d'introduction tout à fait récente, qui depuis six ou sept ans réussit parfaitement. En résumé, l'Égypte est un pays fait exprès pour cette précieuse plante, et on peut fonder à cet égard sur la vallée du Nil les plus brillantes espérances.

La fibre du dattier est aussi un textile, et sert à faire des cordes pour puits et des cordages de marine, car elle ne macère pas dans l'eau. On la tire de l'enveloppe du bourgeon terminal de l'arbre, ou encore de ses feuilles. Le régime du pédoncule qui porte les fruits donne en outre une filasse très-tenace, d'un blane argentin, ressemblant à la fibre de l’agave ‘espèce d’aloës), et en usage dans les bains sous forme d’éponge à friction. Avee les feuilles peignées du palmier, ou plutôt avec ses folioles, on tresse des nattes et des paniers.

Le dattier est véritablement larbre le plus utile du monde, et tout en est bon. Le pétiole encore sert à faire des paniers, des siéges et toutes sortes de meubles du même genre, et à très-bas prix. Sa tige, enfin, s'emploie comme poutre de charpente : le bois en est compacte, se coupe très-bien en planches minces et prend un beau poli. I ne faut pas du reste Le confondre avec le palmier doum, dont le fruit a le goût de la caroube, et qui est bien moins précieux. Le novau de la datte du doum se tourne en perles pour chapelets. Les nattes les plus fines sont faites avec les folioles de sa palme. On fait enfin avec les grappes des deux dattiers une sorte d’eau-de-vie, du vinaigre el du sirop ou mélasse, et on en broie les novaux pour nourrir les chameaux.

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