XX XIV
L'Egypte produit et expose aussi des laines. Elles sont assez recherchées dans le commerce. Nous avons déjà dit que le mouton du pays est grand et bien fourni d'une toison parfois un peu dure. Les brebis sont très-fécondes : presque toutes produisent annuellement quatre agneaux en deux portées. Le mouton de Barbarie est plus commun et donne la laine la plus fine. Parmi les béliers provenant du Sennaar, du Kordofan et du Yémen, il y en à qui ont le poil ras et cassant comme celui de l’antilope.
L'introduction du inérinos, en Égypte, a été essayée depuis près de trente ans. Il s'acclimate lentement et très-difficilement, surtout celui de la Baltique et de la mer Noire. Celui d'Espagne se plie plus aisément au climat du Nil, ainsi que celui de Sicile. L'expérience a montré que le problème finira par être résolu par des croisements bien menés entre les races étrangeres et les meilleures races du pays. La basse Égypte convient le mieux au mérinos, surtout vers les confins du désert. Ailleurs la bête contracte facilement la maladie du pied et du nez.
Citons encore, parmi les textiles d'Égypte, le poil de chameau: cest presque de la laine, tant il est fin et long, mais il faut le prendre sur une bête encore Jeune. On en fuit des étoffes dans le pays, principalement dans la vallée haute, pour tentes ou tapis. Peut-être conviendrait-i1 d'en essayer des mélanges avec la laine
et réussirait-on- ainsi à obtenir des tissus d’un meilleur usage.
Passons aux céréales. La terre d'Egvpte est si fertile, qu'elle les produirait sans autre travail que les semailles. Toutefois, pour avoir
de plus belles moissons, il faut faire un ou deux légers labours, soit à
la charrue, soit à la houe ; et, pour là deuxième et la troisième récolte,
l'opération est indispensable, On ne chaule point le bIé avant de le semer. Chaque feddan de terre recoit un douzième d'ardeb et en rend ordinairement de quatre à sept, et même huit. On ne coupe pas le blé à la faucille; on l’arrache à la main : la sécheresse du sol permet de le faire. Trois rouleaux armés de rondelles de fer sail lantes et reliés par une sorte de traineau attelé de deux bœufs, servent à égrener les gerbes; l'appareil s'appelle un noreg. Pour vanner le blé, le fellah se sert d'une fourche à deux dents, laquelle, du reste, ne sépare que la grosse paille d'avec le grain.
La haute Égypte donne de préférence des blés durs et demi-durs, plus riches en gluten et plus lourds, qui toujours aussi se vendent plus chers. Ceux de la basse Égypte sont plus tendres, moins glutineux, moins pesants. Figari-Bey chercha à en régénérer la cullure par l'introduction de variétés nouvelles : c'est ainsi qu'il à fait au jardin d'acchmatation du Caire, sur le blé de Médéah (Algérie), des essais qui ont été couronnés de succès, et ce blé maintenant, une
grande culture d'Egvpte, et donne
Le
magnifique espèce, a passé dans la d'excellents rendements. Des blés de France, d'Angleterre, de Naples et de Sicile ont aussi réussi et ont même gagné en beauté et en force. Pour du grain provenant des provinces danubiennes le résultat a été meilleur encore. On en a essayé aussi provenant du Caucase,
mais il a des tendances à dégénérer.
Les orges d'Europe réussissent très-bien en Égypte et deviennent même plus belles; le seigle d'Asie Mineure aussi prospère à souhait. Lavoine d'Europe devient peu à peu plus petite, et quoique, du reste, la plante reste encore assez belle, elle souffre vite dans sa fleur et dans sa graine et devient stérile. Le maïs de l'Asie Mineure vient bien et sans dégénérer; mais le maïs d'Amérique, superbe la première année, dégénere à partir de la deuxième, jusqu'à ne plus donner de grain du tout.
En général, les plantes des pays froids, introduites sous le climat du Nil, ont une tendance à se ramener à l’état sauvage, à leur tvpe naturel. Il en est ainsi de presque tous nos légumes, fèves, salades,
et, on ne l'a pas oublié, de notre chanvre. Le chanvre d'Europe
pousse, la première année, sur le sol égyptien, des tiges de six à sep pieds de haut, et finit par avoir la taille même de celui du pays, qui est d'un pied et demi.
Le sorgho d'Égypte est très-beau; il y en a plusieurs variétés; la graine de l’une d'elles fournit une matière colorante rouge, dont on se sert, en Nubie, pour teindre les nattes, les tapis et la laine. La canne de l’une de ces variétés renferme une matière sucrée incristallisable.
Parmi les légumes du Nil, citons les fèves : elles sont meilleures
Le
dans la haute Égypte, comme aussi les lentilles. Pour les pois chiches, c’est le contraire : ils sont préférables dans le Delta. Les lupins viennent mieux dans la haute Égvpte; c’est un très-utile végétal. On sait que la graine de lupin sert à faire une saumure; avec la farine, les femmes du pays préparent une pâte propre à donner à la peau, comme notre pâte d'amandes, de la souplesse et du moelleux, à cause d'un peu de saponine qu'elle renferme. La plante sert de combustible, et en l’écorçant on en peut faire du charbon propre à la fabrication de la poudre. Diverses variétés de petis pois, enfin, sont cultivées dans la vallée du Nil.
Les champs de petits pois sont en partie coupés en herbe, l'hiver, et la plante donnée en fourrage. Il en est de même des fèves et du sorgho. Les animaux, tels que les bœufs, les buffles, sont nourris de préférence avec de la paille d'orge, la plante hachée des fèves, ete. La paille hachée du blé, mêlée à de la fève, convient mieux, en hiver, aux juments, génisses et poulains, pour lesquels on cultive, du reste, en été, comme pâturage vert, la luzerne (Medicago saliva) et le sorgho. Le trèfle (Trafolium alexandrinus), à l'état vert ou à l’état
de foin sec, sert aussi à l'alimentation des bêtes de somme dans la
haute et la basse Égypte.
[Rs re
La vallée du Nil est très-fertile en graines oléagineuses, et on en peut voir de nombreuses séries dans les bocaux de nos galeries. Le sésame réussit mieux dans le Delta et donne là un plus grand rendement d'huile; le colza est de première qualité. De la graine du carthame, ensuite, on extrait de très-bonne huile, Himpide, blanche, qui sapouifie très-bien et est même propre à manger. Celle du pavot sert à l'éclairage et à faire du savon. Voici ensuite la moutarde, la navette, la laitue, la coloquinte et d'autres cucurbitacées.
Les tubercules du Cyperus esculentus servent aussi à faire de l'huile, comme encore les fruits d'arachides et le ricin, notamment le ricin rouge.
L'olivier cultivé en Égypte donne des fruits très-grands, qu'on consomme plutôt en saumure qu’on ne les emploie à faire de l'huile. Certains oliviers toutefois, ceux de Crète, récemment introduits. ont un meilleur rendement d'huile, quoique leurs fruits soient plus petits.
Les bonnes rizières sont dans le Delta, et les plus belles aux environs de Damiette, Le battage et le mondage du riz se font avec des machines américaines et anglaises. Les méthodes indigenes sont abandonnées, etilne reste plus que quelques manéges à buffles. Le commerce du riz se fait presque exclusivement à Alexandrie, par Damiette et par Rosette.
Une des plantes les plus réfractaires au climat du Nil, e'est le caféier, On à vainement essavé de le naturaliser jusqu'à ce jour dans l'Égypte propremente dite : même dans le haut pays, l'arbre, à peine arrivé à la hauteur de deux pieds, se dessèche et meurt. Les variétés de café exposées dans nos galeries proviennent d'Abyssinie, des régions du fleuve Blanc, et cette dernière se distingue par la petitesse de son grain.
Mentionnons encore une collection de graines diverses: melon,
concombre, pastèque, coriandre, cumin, carvi, fenouil, anis poivré, ete.; et, parmi les graines de plantes forestières, celles de l’acacia nilotica et de l’acacia du Sénégal. Le fruit de ces arbres renferme du tannin, et on l’emploie pour préparer des cuirs et le maroquin. L'acacia du Sénégal en outre, sécrète quelquefois de la gomme et fournit une matière colorante d'un rouge foncé; l'écorce de ses jeunes branches est faite d’une fibre très-résistante, et les Bédouins du désert en fabriquent des cordages. L'arbre qui produit le fruit de casse prospère aussi en Égypte. Son bois se débite en planches qui, exposées au soleil, prennent une couleur rouge acajou,
et feraient d'assez beaux meubles.
Mais il faut laisser au Catalogue les longues et complètes nomenclatures, et faire un choix. Une collection de dattes sèches, pourtant, mérite encore qu'on la cite, et diverses variétés de bananes candies; puis de beaux échantillons de gomme arabique provenant de Djeddah et du Kordofan ; de l'indigo d'Égypte et de l’opium de la Thébaïde ; des fleurons de safranon (Carthamus tinctorius); le fruit etla pulpe de tamarin du Kordofan et des Indes; de la poudre de feuilles de henneh, servant aux dames à se teindre les mains, les cheveux et les sourcils en rouge brun, et aussi à teindre la laine, la soie, la fibre végétale en jaune paille; de l'huile essentielle de néroli et de fleur d'oranger; du savon sec d'huile de ricin, et enfin une collection de miels de la haute et basse Égypte.
Parmi ces miels, il y en à un très-agréable, blane, cristallin, qui a un goût très-prononcé de fleur d'oranger : il se recueille dans un pays où l'oranger et le citron se cultivent. Un autre a le goût de datte et de fleur de palmier, et il est jaune et fluide. Les cires des abeilles du Nil sont d'assez bonne qualité.
Quand le bétail d'Egypte est au complet, on exporte un peu de
beurre; il y a alors dans le pays environ un million de bêtes à
cornes. Malheureusement les épizooties sont terribles : la dernière à enlevé, à elle seule, plus de 800,000 bœufs et buffles, et rendu la vallée du Nil tributaire de la Russie et de l'Italie, pour le beurre.
La graisse des bœufs d'Égypte est assez riche en acide stéarique, et celle du mouton est plus riche encore. L'exportation en est toutefois très-minime : tout se consomme dans le pays. [se fait, au contraire, une grande importation de graisse de provenance moscovite, pour le service de la marine.
Nous terminerons cette revue des produits du sol égvptien par les cannes à sucre. On en cultive de deux espèces : la canne jaune d'Égypte et la canne rouge de la Jamaïque, plus récemment introduite dans la culture. L'une et l’autre réussissent beaucoup mieux dans la vallée haute que dans le Delta; de sorte qu'on ne les cultive cuère que dans la vallée haute, où naturellement sont concentrées aussi l’industrie d'extraction et de préparation du sucre, et les
dstilleries de rhum et d'alcool.
Presque toute la grande industrie d'Égypte a été fondée par Méhémet-Alv, aux frais de son trésor, et est exploitée encore maintenant par le Gouvernement. C'est au Caire, dans le quartier dit le Khorounfech, que fut montée une des premières fabriques à l'européenne, une filature de soie pour velours et satins légers. Ensuite un Françcais, Jumel, le même qui venait d’acclimater sur le Nil le coton des Indes, fut chargé de construire un vaste établissement de filature de coton, à Boulak. Coup sur coup des arsenaux, enfin, furent créés, avec fonderie et forges et ateliers de construction, chargés à la fois de pourvoir aux besoins militaires du pays et aux exigences de son activité civile. Comme, du reste, les diverses branches du travail moderne se tiennent et s'appellent, pour ainsi dire, les unes les
autres, le réseau industriel tendait spontanément à se compléter,
250 + LÉGYPTE MODERNE
et Méhémet-Aly, avec son énergie incomparable, comblait les lacunes à mesure qu'elles venaient à se faire sentir. Partout surgissaient de terre des manufactures.
Nécessairement la concurrence européenne a été fatale à quelquesunes des industries ainsi improvisées. Il a fallu réduire le nombre des broches de la filature du Caire. Une belle papeterie a été fermée; une verrerie aussi a périclité. Pour la papeterie, il y a espoir qu'on la relève, l'Égypte ayant un avantage évident à manufacturer sur place les chiffons qu'elle exporte maintenant en très-grande quantité.
Le nombre des établissements restés debout est encore considérable. À la filature du Caire sont annexés des tissages de coton et de lin, une blanchisserie, une fabrique d'impression sur indiennes et sur mousseline, une teinturerie avec fabrique de produits chiniques, des ateliers pour la gravure des rouleaux. Une manufacture de tarbouches est aussi en pleine prospérité, et une verrerie et une poterie ne faisant que le modele d'Europe. Citons encore de beaux fours à chaux construits à l'européenne, une grande tannerie, une savonnerie, une fabrique de colle et de noir animal, plusieurs fabriques de sucre avec raffineries, installées sur un si beau pied qu'elles pourraient servir de modèles, en ce genre, aux meilleurs établissements d'Europe et d'Amérique, des indigoteries, des salpêtrières, des raffineries de nitre et une manufacture de poudre de guerre , un hôtel des monnaies, avec bureau de garantie pour les articles d'or et d'argent, des distilleries d'alcool et autres spiritueux, un établissement modèle servant d'école pratique des arts et métiers, et organisé en vue de fournir de bons contre-maitres, une typographie où s'impriment des ouvrages arabes, des ateliers de galvanoplastie et de dorure, des moulins à vapeur remplaçant, presque partout, les moulins à vent d'autrefois, des presses hydrauliques, des chantiers de construction de barques, répartis le long du Nil, trois arsenaux
avec un bassin de carénage, une fonderie de canons et des ateliers
de modelage.
Quant à la petite industrie, elle existe aussi en Égypte, et, comme partout ailleurs, elle est éparpillée dans les villes et les villages, et varie selon les contrées. On tisse la soie surtout dans le Delta ; les tisserands de lin et de coton, pourtant, se rencontrent par tout le pays. Il y a ensuite de petites usines de sucre brut sans raffinerie, dans la haute et moyenne Égypte. La fabrication du vin et de l'alcool est réservée aux chrétiens, aux Coptes et, par conséquent, aussi à la haute et moyenne Égypte. On sait qu'il s’agit de vin et d'alcool obtenus par la fermentation des dattes, du doura (espèce de maïs) et des raisins secs. Les Coptes, encore, ont le monopole des vermicelles, des pâtes, des huiles, des graisses, des chandelles, de l’amidon. La soude se fabrique surtout à Alexandrie. Deux industries considérables sont celles des poissons salés du Fayoum et du lac Menzaleh, surtout la derniere. Les fellahs, ensuite, font de l’apiculture, du miel et de la cire. Signalons encore les petites distilleries d’eau de rose et de menthe, de petites tanneries et de petites teintureries, répandues dans l'Égypte entière, et ensuite le cortége obligé de toute civilisation, la sellerie, la cordonnerie, ete., ete. Au Caire et dans la basse Égypte, on prépare aussi une sorte de choucroute faite avec des citrouilles, des concombres, des aubergines, du piment, des pastèques, des raves, des navets. L'orange amère, aussi, se met en salaison.
On trouvera plus loin, dans la Notice statistique, tout un chapitre et des tableaux de chiffres consacrés au commerce de l'Égypte. I faut donc ici nous en tenir aux généralités sommaires. Commen-
cons par l'exportation. Les céréales, étant la grande richesse du pays,
Re
forment naturellement la base de son exportation. En seconde ligne viennent les cotons, puis les graines oléagineuses et les huiles fixes, enfin le rhum, la mélasse, le nitre, le natron, l’opium, la gomme arabique, le tamarin, le séné, le madrépore de la mer Rouge (nacre), l'écaille de Ja mer Rouge, l'éponge de la mer Rouge, la coloquinte, la cire jaune, le safranon, la plume d’autruche, les dattes, les peaux salées de buffle et de bœuf, les chiffons, les vieux cordages, ete.
En ce qui concerne le mouvement des ports, tout le monde sait que le grand commerce se fait principalement à Alexandrie. Quand le canal de l’isthme de Suez sera achevé, Port-Saïd aussi deviendra vite une ville de premier ordre. Les ports de Suez et de Kosseïr, ensuite, ont une certaine importance. Les rades de Damiette et de Rosette ne viennent qu'en quatrième ligne. Outre ces places maritimes, il v a enfin, le long des rives du Nil, de distance en distance, les nombreux entrepôts de la navigation fluviale. Celui d’Assouan est le centre d'échange et de transit entre l'Égvpte et le Soudan, et celui de Keneh entre l'Égypte, d'une part, et l'Arabie et les Indes de l’autre. À Assiout est un très-beau port où se donnent rendez-vous les caravanes du Darfour. Le Vieux-Caire aussi est un port fréquenté, comme encore Mansourah, et tant d’autres.
Un mot encore sur les routes de transit qui mettent l'Asie et l'Afrique centrale en communication avec le Nil, par l'intermédiaire des caravanes. La principale d’entre elles va de Darfour à Assiout et traverse le grand désert ; une autre unit le Kordofan à Dongolah, dans la basse Nubie ; la troisième de ces grandes lignes est celle qui joint Keneh à Kosseir, l'Égvpte à l'Arabie. Il y en a une autre de Berber à Souakim, sur la mer Rouge. Une caravane faisait autrefois régulièrement le trajet du Caire à Suez, mais l'établissement du chemin de fer y a mis fin. Il faut mentionner encore la petite route de Beni- Souef à Fayoum ; puis celles de Fayoum à l’oasis de Jupiter-Ammon et de l’oasis à Alexandrie. I] se fait un grand commerce de dattes sur les deux dernieres.
Voir en outre, pour les chemins de fer, chaussées et canaux navi-
gables, le détail qui en est donné dans la Notice statistique.
En résumé, le chemin fait par l'Egvpte, depuis cinquante années, dans la voie de l’industrie moderne, donne les plus brillantes espérances. Tout ce qui était humainement possible à été réalisé jusqu'à ce Jour. Il reste sans doute beaucoup à faire ; mais dès à présent, dans l'une ou l'autre branche, ce pays si nouveau venu se montre supérieur. Ainsi on admire beaucoup une collection de peaux tannées exposées dans nos galeries, et qui sortent des tanneries d'Alexandrie et du Caire. D'autres produits, hier encore tout à fait étrangers au travail égyptien, laissent naturellement à désirer, sion les compare à ceux d'Angleterre et de France : ce n’est que lentement que la main de l'ouvrier se forme. Dans une de nos vitrines sont exposés des instruments de précision qui méritent, à ce point de vue, une mention honorable; ils ont tous été exécutés par des Arabes, sous la direction d'un Français, M. Langlois, et leur exécution est bonne. Ce sont des balances, un niveau, une boussole, des instruments de topographie et d'arpentage, des sabliers, ete. Une nation neuve encore au maniement des métaux prend le taureau par les cornes en s'attaquant tout d'abord à des choses si difficiles.
Une autre vitrine renferme des objets dont la fabrication est depuis longtemps dans les mœurs de l'Égypte, des objets de poterie. Tous ceux qui sont en terre rouge appartiennent à l'industrie d'Assouan : tètes de pipes de différentes formes, assiettes et coupes, bols, gargouleties, tasses à café avec leurs coquetiers, carafes, calices. La poterie blanche se fabrique surtout à Keneh, et c'est avec la terre poreuse de cette localité que sont le plus souvent faites les bardaques d'Égypte. À Assiout, des centaines de familles vivent aussi de poterie : on y fait, en une terre spéciale, des frotte-pieds en usage dans les bains, des assiettes avec couvercle, etc.
Tout cela est à demi de l’industrie et à demi de l'art, comme
encore des objets ciselés dans de la défense de rhinocéros, des
coupes, des vases, des tasses, des fioles à bec et à anse, des cafetières, des poignées de sabre; ou bien taillés dans l'albètre égyptien ou l'ivoire, tasses, verres, bougeoirs, écritoires, verres à pied.
Il se fait de très-beaux ouvrages de luxe à Assiout, en ivoire et en marbre fin. Dans une de nos vitrines est exposé un jeu de trictrac du travail le plus fini et d’un style charmant, en bois précieux incrusté d'ivoire et d’autres maticres; c'est un échantillon de ce qu'on fait en ce genre à Assiout. Une collection de chasse-mouches avec manches en ivoire, très-élégants, terminés par un éventail de folioles de palmier, est de même provenance.
Mentionnons encore de beaux chibouks et des broderies sur sole, sur velours, sur maroquin, sur drap et sur casimir. Nous en avons vu fabriquer de semblables dans l'Okel.
Mas c’est au Catalogue qu'il faut ouvrir ce livre pour visiter en détail nos galeries. L'espace nous manquerait pour tout décrire, et tout citer ferait double emploi. Il y a pourtant certains tissus devant lesquels il faut s'arrêter un peu, et des étoffes d’une grande originalité. Une étofle de soie et de fil d’or et d'argent est tout à fait
charmante, d'un ton chatoyant et doux, d’un dessin simple et pour-
tant riche. Les broderies aussi sont comparables aux plus belles qui
se puissent voir. On peut admirer dans une de nos vitrines des tapis de velours et de soie, verts et rouges, brodés d'or et d'argent, avec une grande perfection d’aiguille et de goût. Le dessin en est fait de fleurs- qui entrelacent symétriquement leurs tiges en arabesques gracieuses. L'un d’entre eux, un tapis pour faire la prière, est une merveille, et un autre encore, une sorte de surtout pour servir la limonade et le café, n'est pas moins riche.
Puis vient la sellerie. C’est encore une des vieilles industries où l’'Arabe excelle depuis des siècles. Notons qu'une de nos selles es faite exprès pour des chevaux allant l'amble.
Une jolie création de la coutellerie égyptienne, ce sont des ciseaux d'une forme exquise, et des couteaux en acier avec manches en acier, le tout damasquiné d'or et bien autrement distingué de forme que nos couverts anglais et même francis.
Nous avons déjà vu, dans le Selamlik, des meubles de fabrication moderne égyptienne, mais faits d'après des modèles anciens. La menuiserie et l'ébénisterie de luxe, au Caire, ne sortent gucre des vieilles formes. Nos plus beaux meubles français ne sont-ils pas de même presque tous des imitations? A la tête de cette industrie, en Égypte, se trouve un homme de goût, M. Parvis, du Caire. Outre plusieurs meubles en bois brun, les uns restaurés, les autres créés de toutes pièces, il expose encore un buffet-étagère, une glace, un porte-chibouks en forme d'applique, une armoire, en un mot un mobiher complet en bois rehaussé d’arabesques en relief et peint des couleurs les plus vives.
Beaucoup d'autres produits de là petite imdustrie ont encore place dans nos galeries : des jouets d'enfants, des berceaux, une cantine de voyage, un pupitre en forme d’X pour lire le Coran, des lanternes en carton et en papier, en toile et en fer blanc, en bois; des outres ordinaires en cuir, des outres jumelles en cuir, des cos-
lunes et étoiles, etc., etc.
Il nous reste à faire connaissance avec les hautes régions du Nil. C'est une ambition, une nécessité politique que l'Égypte à resseutie aux teinps les plus reculés de son histoire, de conquérir à sa civilisation la vallée entière arrosée par son fleuve, et sa domination s'étend de nos jours aussi loin que jamais vers le centre de l'Afrique, sur la Nubie, sur le Sennaar, sur le Kordofan, sur le Soudan oriental. On devine ce que peut être l'Exposition de ces contrées lointaines, qui n'ont qu'une industrie rudimentaire et un
commerce primitif. L'intérêt en est plutôt ethnologique et de
curiosité scientifique, comme d’un musée, mais d'un musée Complet, véritable résumé d'un monde étrange.
Si peu d'industrie et déjà de l’art, déjà le besoin de l’art, mais surtout celui de la guerre, voilà la pensée qui frappe tout de suite. Ces peuplades perdues sur les rives du Nil Blanc, du Nil Bleu, dans les savanes du Kordofan, ont leur musique et leurs instruments de musique : des tambourins de différentes formes, des tambours en peau d'antilope, des espèces de Ivres, des violons à quatre cordes; il y à un violon à manche sculpté d'une tête humaine et qui provient du pays des Niam-Niams ; puis des porte-voix en corne de bubale, d’antilope, de gazelle, qui servent à sonner le tocsin de tribu à tribu, à travers le désert, en cas d'attaque, et dont le plus grand, en corne d’éléphant, s'entend, dit-on, à plus d’une lieue. Les Niam-Niams exposent même de la bijouterie et, entre autres objets, une bague curieuse ornée d’une chauve-souris en chaton et faite d’un alliage d'argent et de cuivre. Un bijou moins recommandable, c'est ce petit cône d’onyx qui se porte, en manière de parure, dans un trou percé dans la lèvre inférieure.
Voici les armes : des lances de différentes formes, avec leurs fers, tous plus atroces à voir les uns que les autres, avec des hampes faites tantôt d'une espèce de bambou, tantôt en bois jaune élastique; des carquois chargés de flèches et de dards dont la forme et la matière varient de tribu à tribu : dans certaines régions, la pointe en est en bois noir, dans d’autres, dit-on, en pierre, et le plus souvent empoisonnée à l’aide d’une substance trés-àcre, corrodant l’'épiderme, brûlant les yeux et les narines de qui la manie même avec une extrême prudence, et dont, au reste, il y a un flacon plein dans une de nos vitrines; des armes de jet qui reviennent sur elles-mêmes, et, dans le nombre, le curieux tranchant recourbé en S qui sert à couper les jarrets aux éléphants; des couteaux, enfin, que les indigènes lancent sur l'ennemi avec une étonnante adresse, à la distance de plus de cent mètres, en les prenant par la pointe et
en les faisant tournover, ce qui n'empêche pas l'arme de frapper
toujours par la pointe; des boucliers de différentes formes et de
différentes matieres, ronds, elliptiques, en peau de girafe, de rhiuocéros, de buffle sauvage, de crocodile, d'éléphant, d'hippopotune, de gros bubale du désert. Notons en passant, puisque nous venons d'énumérer quelques-uns des animaux de la faune de l'Afrique centrale, qu'il v à dans ces pays reculés un grand nombre d'änes.
Une tribu très-remarquable entre toutes les autres par ses engins de guerre est celle des Cheilouks. Is ont des sabres à pointe et à double tranchant, et, en tenue de combat, ils se couvrent littéralement les bras et les jambes d’une foule de petits poignards et de cou- {eaux plus grands, afin d'en avoir de rechange. Les fourreaux de ces armes sont le plus souvent en peau de serpent, de lézard du désert ou de jeune crocodile, et la poignée en corne de rhinocéros ou en bois jaune. Leurs ares sont faits avec la branche très-élastique d'un arbre du pays et enveloppés le plus souvent de lanières de peau de serpent. La corde qui tend l'arc est une lanière, légèrement tordue, de peau de jeune vache, ou bien du boyau tordu, ou encore une fibre végétale très-tenace.
Après la guerre et la chasse, la pèche est l'occupation favorite des riverains du haut Nil, et surtout la pêche au crocodile. Ils prennent le crocodile avec des piéges et rarement se servent de filets. [Is ont aussi des harpons emmanchés dans un bambou creux et al tachés à une corde qu'ils laissent se dérouler sous l'effort de la bête blessée, comme font nos pêcheurs de baleines. Cette corde n’est ni du chanvre, ni du coton, ni de la laine; elle est faite avec le tissu vasculaire ligneux d’une plante connue dans la science sous le nom d'Asclepias procera (Delille, Flor. agr.), et remarquable non-seulement par la solidité de sa fibre, mais encore par laigrette de son fruit (follicule), qui est très-soveuse et dont on pourrait peut-être tirer parti dans l'industrie textile. L'Asclepias procera est très-abondant dans toutes les parties de la Nubie, dans le désert oriental de PE-
gypte, dans la région du Fayoum, dans l'Arabie Pétrée, ete,
255 LÉGYPTE MODERNE
Pour tout vétement on sait que les nègres n'ont que le pagne et, tout au plus, à certaines heures du jour, des écorces d'arbre pour se couvrir. Ge pagne est fait de légères lanières de peau, qu'ils arrangent ensemble en franges. Le plus souvent ils se servent, à cet effet, de peau de jeune vache ou de peau de gazelle. Un tissu des mêmes lanicres, à mailles làches et entre croisées à la main, s'attache autour des reins comme une ceinture et porte le pagne. Des coquillages de la mer Rouge, des perles en verroterie de Venise, des perles et autres ornements en fer, en Onvx, en argent ou en cuivre rouge, cest là tout leur luxe.
[ls portent des sandales de peau de poisson sur les bords de la mer Rouge, et ailleurs de feuilles de palmier ou de quelque autre maticre. Is ne se coupent jamais les cheveux, et, pour les assouplir, ils les oignent de différentes graisses parfumées. Ivy à dans nos vitrines une collection complète de leur parfumerie : des graisses d’autruche, de crocodile, de bœuf, de ricin et autres, mêlées à quelque substance aromatique. [ls s’en frottent d’ailleurs le corps tout entier, ou bien encore d'une pommade d'ocre ferrugineuse qui leur rougit la peau. Ces frictions graisseuses sont indispensables dans le désert : elles donnent au corps de la souplesse, facilitent la transpiration, remplacent le bain. Leur mobilier est assez curieux et se compose de vases où ils conservent le lait caillé, les graisses, les huiles ; de bols en bois dans lesquels ils mangent ; d'une grosse courge, en forme de gourde, avec son couvercle fait en feuilles de palmier, et destinée à être suspendue aux arbres par des cordons en fibre végétale; de chenêts en bois sculpté, dont quelques-uns sont à deux fins, siéges pendant le jour, oreillers pendant la nuit; d'outres à conserver l’eau, les corps gras, 16 lait, les graines et les farines et qui sont presque toutes en
peau de chèvre où d'antilope, tannée et colorée en rouge brun, par
l'écorce des diverses espèces d'acacias du pays; de vases en terre cuite
capables de résister au feu et dans lesquels ils font leur cuisine, Leurs bijoux sont des bracelets en ivoire, en défense de rhinocéros, en fer, ete. Des colliers et autres ornements en verroterie se portent au cou, aux oreilles ou autrement. Is ont aussi des bagues en cuivre rouge, en peau, etc.
I ne faut pas confondre cette population nègre du haut Nil avec celle du Kordofan et du Sennaar, qui est de race arabe et occupe un tout autre rang dans le monde, quoique mêlée de sang chamitique. Nous avons vu à l'œuvre, dans FOkel, des ouvriers de ces deux derniers pays, et il y à loin de leur industrie à l’industrie rudimentaire du nègre. Leur langue est la langue arabe, et ils sont restés Arabes par le fond de leur tvpe, Ce sont des enfants perdus de la grande famille sémitique, et non pas des sauvages. L'exposition de leurs meubles et produits le fait, du reste, voir au premier coup d'œil. Hs savent travailler l'or et l'argent, tresser la paille en paniers et en corbeilles, qu'ils colorient avec goût et qu'ils ornent de dessins; ils font des nattes d’une grande finesse, décorées aussi de dessins et de pein-
tures ; ils ont le luxe des selles, des tentes, des vêtements, ete,