‹ L'Égypte de 1798 à 1900Chapitre 25 sur 64 · SAID (1S54-G · texte numérisé non relu

SAID (1S54-G

ÏV

Mais parmi les événements qui remplirent son règne, le plus important fut, sans contredit, l'entreprise des travaux du canal de Suez.

Ce problème, qui n'avait pu être résolu sous Mé- Iiémet-Ali, préoccupait toujoui's les esprits. La société (Tétudes fondée en 1846 par Enfantin et les Saint-Siinoniens avait déployé une grande activité et fait des eiïorts pour intéresser à la jonction des deux mers les divers gouvernements. Le prince-président, le gouvernement anglais et même la Russie furent successivement l'objet de leurs sollicitations. Mais l'ingénieur anglais Stephenson, emoyé en Egypte pour étudier la question, déclara la construction d'un canal impossible. Ce fut alors que le jeune vice-consul d'Alexandrie que les Saint-Simoniens avaient trouvé en Egypte en 1834 offrit à leur idée un appui inattendu.

Lorsqu'en 1830 il se rendait à Alexandrie en qualité d'élève-consul, François de Lesseps lut pendant la ([uarantaine du navire le mémoire rédigé par Lepère sur cette question ; dès ce moment il conçut le dessein d'attacher ses efforts à cette œuvre. Il suivit avec intérêt les recherches qui furent faites par Linant-bey et la société d'études pour vérifier les travaux de nivellement de Lepère. L'erreur commise par la commission de 1799 fut reconnue et on admit désormais que le niveau de la mer Rouge ne différait pas de celui de la Méditerranée. Pendant son séjour à Alexandrie, de

160 LKC.YPTE DE 179R A 1900.

Lesseps eut des rapports d'amitié avec le prince Saïd, auquel, s'il faut en croire la tradition, il donna à plusieurs reprises la nourriture que les serviteurs du prince lui refusaient par ordre de Méhémet-Ali. C'était une amitié précieuse dont les conséquences devaient être fécondes. Né à Versailles en 1805, d'une famille de diplomates, d'ofliciers de marine et d'administrateurs, de Lesseps était avant tout un diplomate. Les séjours qu'il fit dans les consulats à Alexandrie, au Caire, à Malaga, à Barcelone et en dernier lieu à Rome, le préparèrent bien à la tâche qu'il rêvait d'entreprendre et qui exigeait avant tout des qualités diplomatiques. On peut dire que la construction du canal de Suez est le résultat de la plus belle négociation diplomatique qui ait été conduite au xix® siècle.

A la suite d'un blâme reçu pour avoir cherché à hâter la reconnaissance de la République romaine sans l'aveu du prince-président (1849) , de Lesseps quitta la carrière diplomatique et se retira en Berry. « Un jour, dit un de ses biographes, comme il était sur l'échafaudage d'une maison qu'il faisait bâtir, on lui apporta des journaux. Il y lut la mort d'Abbas et l'avènement de ce prince Saïd à qui jadis en Egypte il offrait du macaroni et (|u'il avait revu depuis, en exil à Paris, dans un triste liôtel meublé de la rue Richelieu, Saïd enfin, son ami, son élève, son hôte(l). » De Lesseps n'hésita pas un instant, et trois mois plus tard il débarquait à Alexandrie (18.54). Il rejoignait le

^Ij A. FmNCE. Discours de réception à 1" Académie française.

SAID (1854-63). IGl

vice-roi au milieu de son armée, dans le camp qu'il avait installé sur les ruines de Maréa, dans le désert libyque. Le 30 novembre 1854, il arrivait à cheval devant la tente de Saïd, qui était entourée d'une muraille en pierres sèches défendue par des canons. Il lui présenta le projet du canal; le vice-roi l'engagea à préparer un rapport dans sa tente. Sautant à cheval, de Lesseps franchit d'un bond le parapet et le fossé ; puis, après avoir rédigé un rapport d'une page et demie, il le rapporta à Saïd. Le vice-roi lut lui-même le rapport à ses conseillers en le traduisant en turc. La concession du canal fut octroyée séance tenante et, à son retour au Caire, Saïd accorda par un firman à de Lesseps le droit de former une compagnie fmancière pour le percement de l'isthme (1).

Dès lors tout semblait aisé : en réalité, rien n'était fait. Ce projet blessait trop d'intérêts contraires et des préjugés pour que leur coalition n'essayât pas d'arrêter son auteur. 11 fallut d'abord procéder à une nouvelle opération de nivellement afin de convaincre les plus incrédules : cette enquête fut achevée avec succès sous

(1) Il faut ajouter, pour être équitable, qu'avant son départ pour l'Egypte, Ferdinand de Lesseps avait reçu d'Enfantin et des Saint- Simoniens tous les documents et renseignements dont ils pouvaient disposer. A Marseille, il avait eu une entrevue avec Talabot. Les Saint-Simoniens furent donc étonnés à juste titre lorsqu'ils apprirent que leurs noms étaient absents de la liste des fondateurs du canal, dressée par ordre de Saïd. F. de Lesseps rompit bientôt toute relation avec la société d'études, dont les membres survivants ne furent même pas invités aux fêtes de l'inauguration du canal en 1869. (Voy. Chauléty. Essai sur l'histoire du St-.Simonisme, p. 396 et suiv.)

ÉiiYI'TE. Il

102 L"£GYPTE DE ITDS A l'JOO.

la direction de Linant, Mougel et de Lesseps; elle démontra qu'il était possible de construire un canal entre Péluse et Suez sans recourir aux eaux du Nil- De Lesseps se rendit ensuite à Constantinople, d'où pouvait venir tout l'obstacle ; malgré l'opposition de l'ambassadeur d'Angleterre, Stratford de Redcliiïe, il obtint la ratification tacite et provisoire dufirman. Puis il s'agissait de gagner l'opinion européenne et surtout de détourner l'explosion dos rancunes que cette idée d'un Français faisait naître en Angleterre. Malgré sa bonne entente avec la France, Clarendon avait fait faire des représentations très vives à Napoléon lil, en déclarant d'ailleurs ([uo le projet était physiquement impossible à réaliser; la réponse du gouvernement français avait été ferme, mais n'avait pas calmé les colères de l'opinion anglaise. De Lesseps alla lui-même au-devant des diflicultéset, de 1855 à 1858, il entreprit trois voyages en Angleterre ; malgré le mauvais accueil qu'il y re- (;ut des hommes politiques et en particulier de Palmerston, il s'adressa directement au public, tenant vingt-deux meetings en quarante-cinq jours, répondant à toutes les objections, conduisant en Egypte une commission internationale de savants chargés d'étudier le projet, fondant une société d'études de cent membres qui versèrent chacun 5.000 francs, entretenant par de fréquentes visites la bonne volonté de Saïd, que les assauts continuels du gouvernement anglais finissaient par intimider et qu'il dut accompagner dans son voyage à Khartoum. Palmerston s'était déclaré l'adversaire personnel de l'œuvre, et dans ses discours au Parlement, il présentait le

Page 1