MOUHIB EFFENDI ET LE PACHA
j'avais reçu des lettres de Coostantinople. Je lui montrai la lettre de M, de Pont ois. « Vous ne savez rien, me dit-il, la Porte m^accorde Thérédité de TÉg^^te sous la condition qu'elle se réserve de choisir mon successeur dans ma famille. Que deviendra mon testament? » Je ne répondis rien et Méhémet-Ali ajouta: « Tous les enfans de l'Egypte sont maintenant revenus. Il n^en reste plus un seul en Syrie {on avait appris, le matin, Tarrivée d^Ibrahim Pacha à Damiette); c'est à eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce que j'ai fait pour eux », Il y avait alors présent à l'audience SéUm Pacha, général d'artillerie, qui vient d'être chargé de la défense d'Alexandrie. Méhémet-Ali s'adressa à lui et lui dit: « Tu es jeune encore; tu sais manier le sabre; tu me verras encore te donner des leçons w. J'étais assez emi>arassé de,ma contenance. Je ne savais comment interpréter ce langage. Je voyais que Méhémet-Ali me regardait, en cherchant à deviner ma pensée. Je lui dis, avec beaucoup de gravité et de tristesse: a II faut bien réfléchir avant de se livrer à une nouvelle lutte. Je vois que Son Altesse est occupée avec Selim Pacha; je la laisse à ses aff'aires ». Je sortis avec le premier Interprète» Artin-Bey, et j'obtins de lui une confidence sur les conditions imposées. Il me dit qu^indépendamment de celle relative à l'hérédité, on voulait ôter à Méhémet-AJi le droit de nommer les officiers supérieurs de l'armée, depuis le grade même de Bimbachi ou Chefde bataillon. Il parait que c'est là surtout ce qui a le plus irrité Méhémet-Ali, après la faculté qu'on voudrait lui enlever de désigner son successeur. Il sait qu'en Turquie surtout, les masses n'agissent que d'après l'impulsion des chefs, et que la Porte, en nommant tous les Bimbaehis, les Ka!macans, les Beys et les Pachas, aura entièrement l'armée égyptienne à sa disposition et pourra s'en servir pour le déposer quand il lui plaira, ainsi que tous les siens. II aper^ çoit la ruine entière de la carrière et de la fortune de tous les hommes qu'il a vus naître autour de lui, qu*il a fait élever à ses frais, qu'il a nommés à tous les emplois supérieurs de Par-
mée, et qu'il regarde, dit-il, comme ses enfans* Il espère sans doute, maintenant qu'ils sont tous sous ses yeux et que la crainte de perdre leurs grades ranimera leur courage, obtenir d'eux ce qu'il attendait en S)aie de leur dévouement. Il veut conserver le droit d'établir l'hérédité dans sa famiUe, afin d'éviter que l'ambition on la jalousie n'arment ses enfans les uns contre les autres.
Il y a, Monsieur le Ministre, matière à beaucoup de réflexions et d'observations dans les deux conditions principales qui paraissent être imposées par la Porte, indépendamment de celles secondaires qui fixent, dit-on, le chiffre de l'armée, «pli défendent l'augmentation de la flotte et qui établissent un contrôle sur les revenus. Ce n'est pas le moment de les faire. Le paquebot va partir, et je ne sais pas encore, d^ailleurs, le parti définitif que va prendre Méhémet-Ali. Le Commodore Napier, qui quitte Alexandrie pour aller d'abord à Gaza et rejoindre ensuite la flotte anglaise à Marmaritza, est d'avis, dit-on, que Méhémet-AJi ne peut pas accepter les conditions de la Porte, Il est probable, cependant, que c'est lord Ponsonby qui les aura fait proposer par le Mémorandum qu*il a présenté. On n'était pas certain, à Constantinople, de leur acceptation, puisque les quatre Consuls généraux, qui devaient partir avec l'Envoyé de la Porte, y attendent maintenant le résultat de sa mission.
Il est triste de voir que tout peut encore être remis en question, lorsqu'on paraissait être arrivé à la solution de Taffaire égyptienne. J'espère pouvoir vous dire quelque chose de plus positif avant le départ du paquebot.
Je viens d'apprendre que les Chefs des Maronites et des Druzes, qui avaient été exilés dans la haute Egypte, à la suite des événemens du Liban, sont arrivés au Caire. Les Emirs Haydar et Faour, sur lesquels votre prédécesseur m'avait écrit, le 4 septembre dernier, d'après la vive recommandation de la Cour de Rome, sont parmi eux. Je n'avais négligé an* cune représentation auprès de Méhémet-Ali pour accélérer
Ileur retour dont je vais donner avis à S* E, Monseigneur le Cardinal Franzoni qui m'avait aussi écrit en leur faveur. Il y a toutefois une circonstance qui pourra nous faire perdre rirafluence qu'ils auraient pu exercer dans le Liban en notre nom. L'un d'eux, l'Emir Haydar, était attendu au Caire par le fils du Commodore Napier qui doit épouser sa sœur et qui ft se trouvera, par ce mariage, neveu de l'Emir Béchir, et beau-frère d'un des personnages les plus importans parmi les Maronites* Si l'amour et la richesse n'ont pas eu la plus grande part à ce mariage, il faut avouer qu^il a été parfaitement ins* pire par la politique de l'Angleterre*
L Ibrahim Pacha était attendu au Caire.
Je suis avec respect, de Votre Excellence, etc. COCHELET.
CoiTêspciidâïice pobtique. Egypte, XIII, f«* 172-176.
109. — M. Cochelet à Son Excellence Monsieur Gnmot Ministre des Afiaires Etrangères*
SoMMâXaE: Les premières conversAtions de Mohamed Aly avec MouMb Effendir Moliaiiied Aly repousse les condiitons qu'on préteod lui Imposer. — Mouhib lui con* idlle de faire en eiïet ses objectioas; car la Porte s*at tendait à son refus, et sans doute le» choses pourront être arrangéeSi — La condition de l'hérédité. — - La no* mination des officiers supérieurs, et surtout la révocation éventuelle de rhérédité, — Mohamed Aly a encore des ressources militaires qui lui permettraient éventuel* lement de résister. — Le commodore Napier ne cesse pas de se montrer dévoué atix intérêts de Mohamed Aly; il a promis d^écrire à lord Pâlmerston pour le prier de modifier les conditions imposêei} au Vice-roi, — Un autre firmau confire à Mohamed Aly le gouvernement viager du Sennaar» — Or jusqu'ici, le Sennaar a touymn été considéré comme faisant partie intégrante de TEgypte.
Alexandrie, le 23 février 1841.
Monsieur le Ministre,
I Le départ du paquebot anglais ayant été retardé de 24 I heures, par le commodore Napier^ j*en profite pour vous doû- P ner quelques nouvelles informations sur raffaire si grave qui occupe et consterne maintenant tous les esprits.
Dans la journée d*luer, Méhémet-AIi a eu de longues cooférences, le matin^ avec Saïd Mouhib Ëffendi, envoyé de k Porte, et, ie soir, avec le commodore Napier, Je n'ai pas voulu me rendre au Sérail, où je n'avais pas d'ailleurs été appelé, mais le premier interprète de Méhémet-Ali, Artin Bey, eat venu me trouver, de la part du Vice-roi, pour me faire connaître le résultat de la conversation qui avait eu lieu entre ce dernier et l'Envoyé de la Porte. Il me remit d'abord une traduction du Hatti-Shérif, relatif aux conditions imposées à Méhémet-Ali, J'en joins ici une copie. 11 me dit ensuite que le Vice-roi était bien décidé à ne pas s'y soumettre, mai* qu'après en avoir conféré avec Mouhib Effendi, celui-ci lui avait conseillé de ne pas exprimer un refus positif et de tenter encore avec la Porte la voie de la conciliation: « Nous étions persuadés à Constantinople, lui a-t-il dit, que vous n'accepteriez pas ces conditions < Nous avons dft vous les faire, parce que nous y avons été obligés par les Puissances étrangères. Faites en sorte maintenant, par xine réponse équivoque, de désintéresser ces puissances dans la question. Ne rendes pas l'affaire européenne. Lorsqu'elle sera traitée entre vous et le Sultan, vous obtiendrez de meilleures conditions. Ce conseil est sans doute fort sage, et Méhémet-Ali a para disposé à le suivre; mais est-il bien franc? c'est ce que l'avenir nous apprendra. Il me paraît impossible que les Puissances européen* nés, je ne dis pas l'Angleterre à laquelle il convient sans doute d'annuler la puissance de Méhémet-Ali, mais que la Russie, l'Autriche et la Prusse aient dicté de semblables conditions. Je crois plutôt que c'et sous l'inspiration de la haine que lord Ponsonby porte au Vice*roi, que le Sultan, qui se laisse dominer par l'Ambassadeur anglais, aura apposé son cachet au Hatti*Schérif.
Artin Bey m'a dit quel<jues mots sur chacune d'elles, et c'est probablement l'opinion de Méhémet-Ali qu'il me communiquait. Le choix de la Porte parmi les enfans du Vice-roi aurait rinconvénient d'exciter d'avance entr'eux des haines
LA QUESTION MTLTTATRE.
et des jalousies, et plus tard de les armer les uns contre les autres. Il conviendrait mieux q^o'il fût fait entr'eux, par les Egyptiens, comme se fait l'élection des Hospodars de Valaehies et de Moldavie par les Boyards, Le tribut, évalué au quart de tous les revenue de rÊgypte, serait augmenté dans une proportion énorme et ferait sortir du pays la plus grande partie du numéraire. La seule faculté laissée à Méhémet-Ali de nommer les officiers de Tarmée jusqu^au grade de capitaine adjudant-major, lui ôterait toute son influence sur celle-ci et lui enlèverait de fait son pouvoir. Enfin la clause qui annulle Thérédité» si toutes les conditions ne sont pas exactement remplies, laisse une porte ouverte à l'arbitraire et ne fonde rien de stable pour Tavenir. Toutes ces réflexions sont J
justes, et il est à regretter qu^eUes niaient pas été faites à •
Constantinople, si on a sincèrement le désir de terminer le différend entre la Porte et l'Egypte; mais on a peut-être été mû par d^autres idées. On aura voulu, dans l'enivrement de la victoire, humilier de nouveau Méhémet-Ali et avoir peutêtre une occasion, en l'irritant, de le réduire par la force. L'œuvre sera facile si les puissances Etrangères mettent quelque prix à raccomplir. Mais la Porte, laissée à elle-même, éprouverait de grandes difficultés* Il y a encore 70 mille homines sous les armes. Ce sont des Egyptiens dont les officiers supérieurs vont craindre de perdre leurs emplois. L'amour de la patrie et rhonneur sont des mots vides de sens dans ce pays; mais l'intérêt peut enfanter des héros, Espé* rons encore. Monsieur le Ministre, que tout se résoudra pacifiquement.
Il y aurait eu quelque dignité à soumettre à Méhémet-AU ces dures conditions avant qu'on lui eût imposé Tobligation de rendre la flotte ottomane et d'évacuer la Syrie. Nous avons la consolation de n'avoir pas trempé dans toutes les négociations qui ont eu lieu pour afi^aibUr l'ennemi qu'on voulait ensuite détruire. Le commodore Napier, qui agit dans de bonnes intentions et montre du dévouement à Mé^
hémet-Ali, paraît fort peiné de la nouvelle tournure des choses. Je n^ai pas appris le résultat de la conversation qu^il a eue, hier soir, avec Méhémet-Ali; mais il est probable qu^il Fauia aussi engagé à temporiser et qu^il va chercher à intéresser le cabinet anglais en faveur du Vice-roi. On dit qu^il a renoncé à partir et qu^il attendra ici les instructions de son gouvernement. Je vous prie. Monsieur le Ministre, de me donner les vôtres le plus tôt possible.
Je suis avec respect, de Votre Excellence, etc.
COCHELET
P.S. J^ai encore envoyé au Sérail pour connidtre ce qui avah été convenu entre Méhémet-Ali et le Commodore ^lapier. Celui-ci trouve que les conditions du Hatti-Schérif ne sont pas acceptables. Il doit écrire à lord Palmerston pour qu^il engage la Porte à les modifier. Mouhib Effendi retournera à Constantinople. Il sera porteur d^une lettre de remerdement de Méhémet-Ali pour Tinvestiture qui lui a été accordée, ainsi que pour la magnifique aigrette et la décoration ea diamans qui lui ont été envoyées. Il sera chargé, en outre, de dire de vive voix toutes les raisons qui s^opposent à Pacceptation des conditions demandées.
J^oubliais de vous informer. Monsieur le Ministre, qu^il a été aussi envoyé un Firman qui accorde le gouvernement du Sennar viagèrement. Jusqu^à présent on avait toujours considéré le Sennar comme fesant partie intégrante de TËgypte.
Goimpondance politiqae. Egypte, Xm, fo^ 179-182.