LA DISCUSSION DU HATTI-SCHÉRIF
115. — M. Cochelet à Son Eseellenoa Moiisieur Guizot I Ministre des Affaires Btrangères.
SOMMAIBB: Molmiiied-Aly parti pour le Caire pour »e concerter avec la famflle au mjet dn hatti'ftcàérif du 13 février* — Il regrette devant Cochelet que le Sultan ait cédé à de perfides coofleils. — Cochelet espère qii*il tirera quand même det avantages de aa nouvelle situation, dans Pintérlt de la prospérité de FËgypte. ' — n l'engage à se montrer conciliant et modéTë« — Le Vice-roi répond: ■ J^ewa* yerai tout lea moyens d^arrangeinent. Qustid ou m'aura hien poussé à bout, je mettrai deux pistolets dans ma ceinture. Avec l'un je tuerai celui qui viendra pour m^arrêtef. Avec l'autre je mettrai fin à ma vie. Je ae pourrms pas supporter rahaissement où l'on veut me réduire, je serais trop humâié ». Il ajoute: t Napuléon a su se résigner à son tort; moi, je ne le pourrais pas », — Il va d'abord chercher à gagner du temps; U veut connaître l'esprit de Tarmée, pour savoir jusqu^où il poumt pousser la résistance. -^ D compte que les puissances ne seront pas unanimes à vouloir lliumilier davantage et que tout pourra être arrangé à F amiable. — En cas de mallienr « la France ne refuserait pas un asile à sa vieillesse; U pourrait aller fiulr tes jours en Algérie; la Providence en ferait peut-être l'instrumeiit de la foumbsaon entière des Arabes i(l).
Alexandrie, le 1*' mars IMl,
Monsieur le Ministre,
Méhémet-AH est parti, hier, pour le Caire. D a pris cette résolutioii après avoir reçu le dernier Hatti Schérif de la Porte • II a cru nécessaire de se concerter avec les membres de sa famille et les principaux Pachas, sur ce qu'il convient de faire dans les graves circonstances actuelles • Il a profité de rintemiption du service de nos paquebots, qui nous prive de toute correspondance jusqu'au 14 de ce mois.
J'ai été prendre congé de lui, la veille de son départ. Je ne Pavais pas vu depuis que les conditions du Hatti Schérif du 13 février m'avaient été communiquées, et que j'en avais eu connaissance par les journaux de Smyme arrivés le 26 février qui les avaient publiées en entier. H Méhémet-Ali était soucieux, mais calme. D me dit qu'il allait au Caire pour se concerter avec ses enfans, et qu^il ne
(1) Note du Cabinet, au Crayon. — Arrivée à Fari« le 27 siars.
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tarderait pas à revenir- D me parla du Hatti Schérif de la Porte sans colère. Il blâma le Sultan, qui, en lui dictant des conditionB dont Tacceptation était impossible, avait cédé à de perfides conseils et détruisait sa propre puissance: ctMé* bémet-Âli et ses enfans ne sont rien, avait-il dit à Mubil)- Eâendi. On peut les diviser, on peut les détruire, mais on les remplacera difficilement en Egypte ».
Le Yice-roî me demanda ce que je pensais des conditions do Hatti Schérif. Je lui dis que je n'avais pas supposé quenelles seraient aussi sévères pour lui et les siens, mais que je devais lui avouer avec sincérité que le peuple égyptien y trouverait de grands avantages dans la diminution de rarmée, un mode de conscription réguEer, la durée du service, et l'espoir d'tiiie réduction dans les impôts.
J'ajoutai que la demande du quart du revenu brut, en remplacement du tribut actuel, était sans doute exorbitante, mais que la grande diminution des dépenses, par suite de l'énorme réduction de l'armée, lui permettrait de le solder facilement. Je l'engageai enfin à se montrer encore conci* liant et modéré. « C'est ce que je vais tenter, me dit-il. J'ai écrit an Grand- Vizir une lettre soimuse et respectueuse dont je vous ferai donner une copie, dans laquelle je lui fais mea observations. J^essayerai tous les moyens d'arrangement; quand on m'aura bien poussé à bout, je mettrai deux pistolets dans ma ceinture* Avec l'un je tuerai celui qui viendra pour m'arrêter; avec l'autre je mettrai fin à ma vie. Je ne pourrais pas supponer l'abaissement où l'on veut me réduire. Je serais trop bumiMé », Je vous ai répété, Monsieur le Ministre^ la traduction exacte de ce que m'a ^t Méhémet*Ali« J'étaii fort ému par ces paroles d'un vieillard de 73 ans, qui, depuis le l*' avril 1806, jour où il arriva au Caire un Capedjy Bacbi, porteur d'un ordre du Sultan qui le confirmait dans la place de gouverneur de l'Egypte, en fut le maître absolu. n ajouta encore: <e Napoléon a su se résigner à son sort, moi je ne le pourrais pas i. Je cbercbai à lui donner quelques
LA DISCUSSION DU HÂTTI-SCHÊRIF.
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consolatioiis. Je rengageai à réfléchir sur ce qu^il était quand il est venu en Egypte et sur ce (ju'il sera encore; à espérer quelques concessions de la Porte; à ne rien précipiter et à attendre, plus tard, d'autres conditions des circonstances* Je crois aussi que Méhémet-Ali va chercher à gagner du tems* n veut dVbord connaître les dispositions et les sentimens de sa famiUe et de ses Pachas, D veut aussi connaître, je le suppose, l'esprit de l'armée. D désire sans doute savoir jusqu'oii il pourra pousser la résistance. Dans quinze jours, il aura peut-être une réponse de la Porte, U est probable que ceUe-ci Be consultera avec les cabinets aUiéa. Il n'est pas certain que ces derniers voudront se mêler du règlement des affaires intérieures entre le Souverain et son vassal. U y aura hésitation, et peut-être amènera-t-on la Porte à quelques concessions. La publicité qui a été donnée [au Hatti Schérif prouve cependant qu'elle le regarde comme irrévocable. En ce cas, il serait à craindre qu'une nouvelle collision eût lieu. Si, comme cela est probable, d'après l'art. 5 de l'acte séparé, annexé à la Convention conclue à Londres le 15 juillet, les Puissances signataires de cet acte obligent Méhémet-Âll à se soumettre aux conditions du Hatti Schérif, la résistance serait inutile: si, au contraire, la majorité de ces Puissances trouve que la Porte a donné à cet acte un sens et une extension qu'il n'a pas, et se refuse à exercer des mesures coercitîves contre l'Egypte, on peut encore espérer que tout s'arrangera à l'amiable. Je ne pense pas, au reste, que Méhémet-Ah, dans aucun cas, se porterait à quelque excès contre sa vie. L'exaspération du moment a pu lui faire tenir un propos insensé qui est à l'usage des Turcs. Il aurait encore une consolation dans son malheur. La France ne refuserait pas un â60e à sa vieillesse. H pourrait aller finir ses jours en Algérie, dont le climat, les mœurs et la langue lui rappelleraient l'Egypte. La Providence en ferait peut-être l'instrument de la soumission entière des Arabes! On pourrait ressusciter en sa faveur un ancien projet.
Ml 1« MARS 184L
Le bateau à vapeur turc, le Peiki Chev Kei^ qui a amené Sald Muhib Effendi, Ministre de la justice, porteur du Hatti Schérif, est parti aujoiurd^hui pom: Ck>n8tantinople avec la réponse de Méhémet-Ali au Grand Vizir, Mais Tenvoyé de la Porte est resté ici. Le commodore Clapier est également parti sur le StromboK^ pour Marmaritza, d'où il ira^ dit-on, à Ck>nstantinople. On ne croit pas qu'il revienne ici. Il avait demandé à aller en Chine, à la place de Pamiral ElDiot. Des Anglais d'ici, ordinairement assez bien informés, disent que Lord Ponsonby sera rappelé et que Lord Palmerston sera nommé Gouverneur général des Indes. Si ces nouvelles étaient vraies, on poiurait considérer Tafifaire égyptienne comme entièrement terminée, malgré la fausse voie dans laquelle eUe est entrée maintenant.
Je suis avec respect, de Votre Excellence, etc.
COGHELET.
ComqMiidaiice politi<pie. Egypte, XIII, £«• 207-210.