‹ L'Égypte et l'Europe; la crise de 1839-1841;Chapitre 145 sur 189 · SUR LA CHUTE DE SAINT^JEAN D'ACRE · texte numérisé non relu

SUR LA CHUTE DE SAINT^JEAN D'ACRE

parts f dont le canon, mal Bervi, tirait trop haut malgré les recommandations réitérées du colonel Schultz qui voulait qu'on tirât à ricochet.

La gamisoii n'avait encore que 150 hommes hors de combat lorsque l'explosion a eu lieu, explosion qui en aurait détruit 4 à 500, au lieu de 16 à 1800, comme on le disait d'abord.

Ce n'est pas un magasin à poudre qui a sauté, mais bien plusieurs salles d'artifices, dans lesquelles, malgré la volonté du colonel Schultz, on avait déposé quelques milliers de poudre que les magasins à poudre^ trop pleins, n'avaient pu recevoir. Ces salles étaient voûtées à l'épreuve, et de plus blindées par 2 rangs de palanques qui se recroisaient perpendiculairement, et qu'on devait encore, par surabondance de précautions, recouvrir par un mètre de terre, ■ Selon le colonel Schultz, l'explosion ne peut provenir que <lu peu d'ordre que les Arabes mettent dans le maniement des poudres, ou d'une étincelle produite par le choc d'un projectile dans la cour des salles d'artifice, à proximité de quelques grains de poudre répandus sur le sol, ou des pulveris en suspension dans l'air, ou enfin par un choc direct contre les gargousses pendant leur transport aux batteries,

La garnison, très mal commandée, même avant l'attaque, par des chefs dont le rang et les attributions étaient à peu près les mêmes, et dont aucun, crainte de se compromettre, n'osait prendre le commandement supérieur, recevait au moment du danger des impulsions diverses qui se détruisaient. Ainsi ballottée, elle ne savait à qui obéir; il est facile de concevoir sa démoralisation après l'explosion des salles; l'un voulait se rendre, celui-ci fuir, et d'autres se cachaient pendant que les plus braves continuaient à tirer contre les Anglais, Au milieu de ce désordre où la lâcheté domina, le conseil de défense est réuni, et malgré l'avis contraire du colonel Schultz et du commandant de place Mammout bey, décide que la place serait évacuée pendant la nuit. On sait le résultat de <îette honteuse décision qui, jusqu'à ce jour, est, je crois,

sans exemple* Il n'y avait pas encore Tapparence d'une brèche, puisque les terres derrière la partie éboulée, se soutenaient à pic; notez aussi^ je vous prie, Monsieur le Maréclial, qu'U y avait à portée de la place 2 ou 3 régimens de bonne cavalerie» que les Anglais n'avaient plus assez de munitions pour un jour de combat, que, quand même ils seraient parvenus à élargir et rendre la brèche praticable, ils étaient dans Fimpossibilité de tenter Tassant. En effet, ils n'avaient pas assez de troupes de débarquement, troupes qu'il fallait d'abord, au moyen de barques, transporter au pied de la brèche, qui baignait dans la mer, après quoi elles auraient eu à gravir cette brèche, et à franchir la coupure, opérations é\ideminent trop chanceuses et que les Anglais se seraient bien gardés d'en* treprendre- C'est au reste ce que plusieurs officiers de la flotte ont loyalement avoué au colonel Schultz et ils ajoutaient qu'il suffisait de tenir les portes fermées pour les empêcher d'entrer dans Saint Jean d'Acre. Ainsi dans la guerre de Syrie, il n'y a rien, absolument rien, si ce n'est de s'embosser à 7 ou 800 mètres d'une place, dont les armes anglaises puissent s'enorgueillir, car « à vaincre sans péril »), etc., et cependant ici Napier et tous les siens n'ont pas manqué une occasion d'en imposer à cet égard: nous sommes invincibles! rien ne résiste à nos vaisseaux! tel est le thème qu'ils amplifient tous les jours.

Dans un pays peuplé d'îgnorans et de poltrons, ils font nécessairement des dupes, ce qui tend à détruire notre influence et à augmenter la leur* Il serait donc utile, par le moyen des journaux français, cpi'on lit à Alexandrie, de réduire leurs fanfaronnades à leur juste valeur. Cela produirait, j'en suis persuadé, un très bon effet sur l'armée, la garde nationale, et même sur le Pacha, qui, quoique très en garde contre tout ee qui lui vient des Anglais, est cependant, je le crois, un peu influencé sous le rapport en question. Il ne peut guère en être autrement à cause des rapports mensongers qui lui ont été faits par la plupart des chefs qui commandaient sur la côte

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de Syrie; pour justifier^ ou au moins exeuser la faiblesse ou plutôt la nullité de la défense, ils exagèrent les moyens d'attaque qu'ils ont eu à combattre. Le colonel Scbultz parviendra peut-être à lui donner sur ce sujet des idées plus justes •

J'ai été invité à dîner et à passer la soirée cbez le cousin du jeune Damiatti, nouvellement sorti de l'Ecole de Metz. Ce cousin est un riche marchand arabe, chef de sa famiUe qui se compose d'une cinquantaine d^individus, y compris son frère, ses cousins, leurs enfants, etc., et sur laquelle, d'après Pusage, il exerce une autorité très étendue; il est en même tems officier dans la garde nationale, et c'est à ce titre qu'il a pu obtenir la gloire, l'insigne faveur (ce sont ses expressions) de régaler 2 turcs, 5 arabes, 2 ingénieurs français des ponts et chaussées, et moi ingénieur militaire.

Une grande salle au premier servait à recevoir la famille, tandis que les étrangers se réunissaient au deuxième, dans une pièce moins étendue; mais parfumée, éclairée et meublée avec tout le luxe oriental.

Je passerai sous silence la table basse et ronde de 80 centimètres de diamètre, autour de laquelle nous nous sommes accroupis, pour dépecer, avec nos doigts, un dîner qui aurait été de plus de 100 plats, si^ heureusement, Sélim pacha, sur ma prière, ne Tavait limité vers le 60^^® en faisant apporter l'inévitable pillaw, clôture obligée de tous les dîners d'apparat dans ce pays. Je ne parlerai pas non plus de tout ce qui tient à l'ostentation, à l'étiquette, et aux usages arabes en pareilles circonstances, mais bien de la manière d'être des deux races l'une envers l'autre, en présence d'étrangers devant lesquels elles voulaient se montrer sous l'aspect le plus favorable; ce n'est en effet qu'en étudiant leur état actuel, qu'on peut pressentir ce que l'avenir réserve à chacune d'elles.

Selim Pacha, qui est, sans contredit, le plus civilisé des Pachas que je connaisse, et un Heutenant fort gai de la garde, achetés jeunes l'un et l'autre par le Grand Pacha, ignorant, comme tous leurs semblables, de quelle origine ils sortent,

deux bâtards enfin, représentent le Turc pur sang, campé eu Egypte.

La race arabe, fixée dans les villes ou au sol égyptien, position bien difi'érente, est cependant parfaitement représentée par 2 colonels et un lieutenant -colonel de la garde nationale, tous trois, chefs de familles fort nombreuses, et deux efifendis, fellahs d'origine, élevés en France aux frais du Vice-roi, et qui, à eux seuls, possèdent plus d'instruction qu'il n'en existe panni tous tes Turcs et tous les Egyptiens qui n'ont pas cjuittéle p^J^H

Dans une réunion ainsi composée, je m'attendais à vo^^ nos deux Turcs oublier un instant leur sot orgueil et leur moigue si ridicule aux yeux de celui qui les connaît; mon attente a été trompée, et tandis que nous. Français, agissions en toute liberté, nos pauvres Arabes ne pouvaient s'asseoir, se lever^ manger, rire, parler, etc., que sur un signe de SéUm Pacha: tant que les Turcs sont restés au milieu de nous, tous leurs mouvements étaient réglés comme par un ressort, les deux colonels n'étaient pas plus libres envers le lieutenant-colonel turc, bien que, sous les armes, il soit tenu de leur obéir.

Les Turcs, peu sociables de leur nature, une fois bien repus, se sont hâtés de gagner leur harem, et ont entraîné les colonels arabes, obligés, je crois, par déférence, d'escorter le général jusque chez lui* Alors, plus d'étiquette, plus de masques, abandon complet, la famille et le reste des étrangers se sont mêlés, les yeux et les mains continuaient des conversations? <jue les drogmans, appelés ailleurs, n'avaient pas pu achever; musique arabe, etc. Enfin la plus franche cordialité et la joie n'ont pas cessé de régner jusqu'à près de minuit, moment oîi nous, Français, avons quitté cette famille dont les membres principaux ont prolongé le festin jusqu'au jour selon l'usage*

Tel est, Monsieur le Maréchal, l'état actuel de la société à Alexandrie. En l'appréciant avec nos idées européennes» on trouvera bien extraordinaire qu'une aristocratie si peu nombreuse, si tiranmque (et tellement absurde que l'escla^t est préféré à l'homme libre, fils et père d'une nombreuse U*

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