‹ L'Égypte et l'Europe; la crise de 1839-1841;Chapitre 21 sur 189 · LA SYRIE PERDUE · texte numérisé non relu

LA SYRIE PERDUE

le Gouvernement du Roi ne doit pas tarder à prendre une décision et à me la faire connaître le plus tôt possible.

Je suis avec respect. Monsieur le Ministre, etc.

COGHELET.

Gomqpondanee polhiqae. Egypte, XII, £<>■ 127.

15. — De Honsieiir Walewski à Son Ezcellenoe JBoQgieiir Thiers, Président du Conseil des Ministres» etc. etc.

S^K^MiunE: Le Vice-roi considère la Syrie comme perdue. — Dès lors il faut se préparer à le voir s^adresser à rAngleterre. — Efforts faits par Walewski pour Ten détourner, en lui eiqpHquant que son honneur demeure sauf s*il s'adresse à la France, mais non s*il capitule devant ses pires ennemis. — D*où la négociation à laquelle WaleKTsld s*est attaché pour Tamener à écrire directement au Roi; il en a lui-même fourni le modèle, qui a été ensuite habillé en style oriental. — D est probable qœ sans cela Mohamed- Aly, à la nouvelle de la prise d*Acre, aurait aussitôt traité avec Tamiral Stopford. — Les événements de Syrie ayant donné tort aux prévisions de la France, le meilleur moyen de sortir de ce mauvais pas est de répondre à l'appel du Vice-roi; sa lettre constitue une espèce de vasselage moral de la famille de Mohamed-Aly envers le Roi des Français, et l'Egypte est ouvertement sous Hiiflaence exclusive de la France, comme une espèce de fief relevant défait autant et plus du Roi des Français que du Sultan lui-même. — La lettre demeure d'ailleurs iisem ânstiqne pour que le Gouvernement français l'interprète selon la manière qu*il estiiiiem la meilleure. — H est à craindre cependant que, si la flotte anglaise pttratt devant Alexandrie, et que l'amiral Stopford propose un arrangement direct «vee PAngkteixe, le Vice-roi ne soit obligé de céder. — Les fortifications d'Alexandrie sont en bon état, mais les troupes sont démoralisées par les nouveUes d'Acre. — n fandrait envoyer la flotte française au plus vite en vue d'Alexandrie, pour empêcher le bombardement ou au moins empêcher Mohamed-Aly de céder. — La France m taajours beaucoup de partisans en Syrie, et les Anglais y sont déjà fort détestés. — Ordres à Ibrahim pacha pour le repli de ses troupes sur l'Egypte. — Candie est titnijcnirs aoua la domination de Mohamed-Aly. — Les officiers qui y coounandent lui aont absolument dévoués.

Alexandrie, 11 novembre 1840.

Monsieur le Président du Conseil,

Méhémet-Ali est convaincu que la Syrie est perdue pour lui;

VI comprend que les Puissances après avoir réussi à faire insurger

\eB populations ne peuvent plus les abandonner; que cela devient,

pouJT FAngleterre surtout^ une question d'honneur. Tous ceux qui entourent le Vice-roi lui persuadent du matin au soir ou du moins toutes les fois qu'ik croyent le moment opportun, qu'en s^adressant à TAngleteiTe ou même seulement à l'Amiral Stopford on lui accorderait les tejrmes de la convention du 15 Juillet, Jusqu^à présent, Méhémet^Ali résiste en disant que c'est à la France à décider de son sort, mais d'après ce que je vous ai dit du caractère du Vice-roi, du moment où il a renoncé à la Syrie et oii par conséquent il n'a plus à attendre beaucoup de l'intervention de la France et qu'il peut courir de grands risques à continuer la résistance, au moindre événement il faut se préparer à le voir s'adresser à rAngleteïTe,

Je ne sais si je me suis trompé, mais rien ne m'a semblé devoir être plus fâcheux pour nous qu'un semblable dénoue* ment; j'ai donc dû employer tous les moyens en mon pouvoir pour l'empêcher; je me suis mis en mesure d'être instruit exactement de toutes les démarches de Méhémet-Ah, j'ai noué des relations intimes avec les deux personnes qui ont le plus d'ascendant sur ses résolutioi^; je leur ai démontré qu'en tout état de cause la France ferait toujours obtenir plus au Viceroi que l'Angleterre, et que son honneur pourrait encore être sauf s'il faisait des concessions à la France, mais qu'il ne le serait certainement pas si après avoir annoncé hautement son intention de résister il allait se soumettre à ceux qui l'avaient le plus maltraité, et qui s'étaient montrés ses ennemis les plus acharnés; j'ajoutais que le Gouvernement du Roi n'avait plus aucune concession à demander à Méhémet-Ali, mais que s'il était décidé à en faire la France apprécierait les motifis qui Vy auraient déterminé.

Enfin j'ai cru devoir entamer une négociation avec le Viceroi et ses confidens intimes dans le but de l'amener à une démarche, qui lui laisserait toute l'ittitiative des concessions, et en lui donnant l'espoir d'arriver à une conclusion par l'entremise de la France le détournerait de la pensée de s'adresser direc* tement aux Puissances. Pendant toute cette négociation, j*ai

LA FKANCE ARBITRE.

eu le soin d'établir que je n'agissais que comme ami du Viceroij et que toute démarche de sa part pour être honorable pour lui devait être complètement spontanée. Je lui ai suggéré Tidée d'écrire une lettre directement au Roi dont j'ai rédigé moimême le modèle, mais j'ai tenu à ce qu'elle fiit traduite en style oriental afin qu'il n'y eût pas de traces d' ii^pirations étrangères. J'espère que le contenu de cette lettre vous paraitra satisfaisant.

Au surplus. Monsieur le Président du Conseil, j'ai déjà à me féEcîter du parti que j'ai pris à cet endroit, car sans l'idée de cette démarche, idée adoptée par le Vice-roi et presque exécutée depuis deux jours, à la nouvelle de la prise de Saint Jean d'Acre parvenue hier, à laquelle on n'avait pas manqué de joindre celle de rarrivée positive dans cinq jours de la flotte anglaise devant Alexandrie, j'ai de fortes raisons de croire que Méhémet^AIi aurait envoyé traiter avec l'Amirid Stopford; respoir que j'ai fait naître en lui que la lettre qu'il écrivait au Roi amènerait une conclusion prochaine, ou au moins lui vaudrait un apppui réel et immédiat de la France l'a seul décidé à refuser d'entrer en négociations avec les Anglais.

J'ai dû mûrement réfléchir avant de prendre la résolution d'engager Méhémet-Ali dans cette voie, mais indépendamment des motifs assez valables qui précèdent, voici les considérations qui m'ont déterminé:

Il est hors de doute qu'à moins d'une guerre acharnée on paisse décider les puissances à rendre la Syrie, insxirgée à leur instigation, à Méhémet-AJi; et même pour faire la guerre il me semble que la France serait sur un mauvais terrain, car je ne pense pas qu'il soit possible d'invoquer en faveur de la domi- Ckdtion du Vice-roi en Syrie un autre droit cjue le fait et celui-là, il l'a perdu. Nous revenons donc forcément aux termes de la convention, ou même à moins que la convention; les événemens ayant donné tort aux prévisions de la France, le meilleur moyen, je dirai presque le seul moyen de sortir de ce mauvais pas n^eôt-il pas celui que je viens de faire naître ? La lettre de Mé-

hémet-Ali est de nature, si je ne me trompe, à produire une impression favorable sut Popinion publique; en effet à la face du monde Méhémet-Ali rend la France arbitre suprême de ses destinées, il cédera tout ce que la France voudra pourvu que la^ France intervienne dans le traité; avec cette clause d'intervention de la France tout est bon pour lui, sans cette clause il est prêt à combattre jusqu'à son dernier soupir et il a encore d'importantes ressources. Cette lettre constitue une espèce de vasselage moral de la famille de Méhémet-Ali envers le Roi des Français; les affaires s'arrangeant par suite de cette lettre, FEgypte, à Pavenir, est ouvertement sons Tinfluence exclusive de la France. D*un autre côté, si malgré les revars des Égyptiens en S)^e les Puissances conëentent à accorder le Pachalick d'Acre et Tile de Candie au Vice-roi, c'est-à-dire plus ijue la convention, il n'y aurait pas à s'y tromper ce sej-ait là un acte de grande condescendance envers la France qui devrait d'autant plus satisfaire l'opinion publique que cette conclusion, je le répète, ferait en quelque sorte de l'Egypte une espèce de fief relevant défait autant et plus du Roi des Français que du Sultan lui-même.

Si vous pensiez qu'au point oii en sont les choses un semblable dénouement ne serait pas satisfaisant et qu'il faille à la France armée une satisfaction plus complète et plus entière, j'ai laissé dans le vague ce qui concerne le nature de la possession d'Acre et de Candie; au heu d'être accordée à titre viager, ou pourrMt exiger que cette possession fût comme celle de l'Egypte accordée à titre héréditaire; par les mêmes motifs je n'ai pas indiqué nettement si le PachaUck d'Acre doit ou ne doit pas comprendre la forteresse de ce nom.

D'ailleurs il m'a semblé que cette démarche de Méhémet- Ali était très élastiijue et que selon la manière dont vous vous en serviriez, vous pourriez, avec plus ou moins de chances de succès, en faire sortir des concessions plus ou moins grandes des Puissances envers la France: en un mot que vous pouviez en tirer ou la paix ou la guerre; en effet il est probable que si

LE MORAL DES TROITPES ÉGYPTIENI^ES.

VOUS trouvez ce dénoîiement Buflieamment satiefaisant vous ferez proposer à la conférence de Londres d'intervenir dans le traité à condition «ju'Acre et Candie soient accordés à Méhémet-Ali et que ce ne sera qu'après que ces termes auront été arrêtés que vous livrerez à la publicité la lettre de Méliémet- Ali qui en donnant dans cette conclusion une grande prépondérance à la France, serait de nature à effaroucher les Puissances; si au contraire le dénouement ainsi posé ne vous satisfaisait pas, vous jugeriez probablement convenable de commencer par donner une grande publicité au recours que Méhémet-Ali adresse au Roi, pour ensuite adresser un ultimatum à la conférence avec des conditions plus ou moins rigoureuses. Cet ulti^ matum accepté, après avoir été adressé de la sorte, donnerait #ans doute satisfaction entière à Topinion la plus difficile; refusé, il me semble qu'O amènerait la gueire sur un meilleur terrain que celui sur lequel nous nous trouvons aujourd'hui*

Je vous demande pardon. Monsieur le Président du Conseil, d^être entré dans d'aussi longs développemens, mais il m'importait de vous soumettre, bonnes ou mauvaises, toutes les raisons qui m'ont décidé à prendre une résolution aussi importante. En résumé la démarche que Méhémet-Ali fait envers le Roi m'a semblé en tout cas rendre notre situation moins mouvaise; elle conta-arieTa les Anglo-Russes qui voudraient avoir à Alexandrie comme à Const antinople une entière influence; c'est le seul dénouement pacifique qui reste aujoxu-d'hui et si 1 a guerre est devenue uidispenBable U ne place la France que sur un meilleiuf terrain pour la faire.

n est bien convenu que Méhémet-Ali ne met aucune restriction quelconque à sa soumission aux volontés du Roi; s'il convenait d'abandonner Acre ou Candie, ou l'un et l'autre, îl 8*y soumettrait à la seule condition que la France iatervienne* Si vous faites la guerre, û met sa flotte, tout ce qu*il a, complètement et entièrement à votte disposition, envoyez-lui, non des conseils, mais des ordres.

Ce que je crains maintenant, le voici, c'est que d^icî à quelques

jouTB toute la flotte anglaise ne se déployé devant Alexandrie, que Famiral Stopford ne vienne sommer Méhémet-Ali de rendre les vaisseaux turcs, menaçant de bombarder 8*il n'y consentait pas, et que d'un autre côté le dit Amiral ne lui fasse proposer un arr^Lgement moyennant l*Égypte seule. Je ferais dans cette hypothèse, tout ce que je pourrai pour empêcher le Vice-roi d'accéder à une semblable proposition, mais je n^ oserais vous assurer que j'y réussisse.

Je ne dois pas fiuB- cette dépêche sans vous dire que la pme de Saint -Jean d'Acre a eu un grand eflFet sur le moral des troupes et sur celui de leurs chefs. Les fortifications d'Alexandrie que j'ai visitées hier encore, avec le commandant GaUice, sont en bon état; les boxdets, la poudre, les fours pour les boulets rouges, les mortiers, les bombes, rien ne manque; malgré cela ce serait se faire illusion d'espérer que si toute la flotte anglaise vient faire une attaque sérieuse contre Alexandrie la \^e puisse se défendre plus de quelques jours. Pour être SÛT qu'Alexandrie ne soit pas pris, il faudrait y envoyer 800 artilleurs français avec leurs officiers, un bon général de brigade poux prendre le commandement de la place, un contre-amiral avec plusieurs officiers de marine pour faire concourir la flotte à la défense. Avec ces auoliaires l'on pourrait être certain que les efforts des Anglais seraient impuissants. Si donc la guerre est déclarée il faudrait, ou envoyer ces ren» forts, ou envoyer la flotte française pour tenir en échec Tescadre des Alliés, ou bien encore envoyer quelques bâtimens pour chercher la flotte Égyptienne qui serait conduite en France ou auprès de l'escadre française et alors se résigner à laisser prendre Alexandrie en engageant le Pacha à concentrer toutes ses forces au Caire. Si au contraire vous voulez traiter, il n'est pas moins indispensable d'envoyer la flotte française au plus vite en vue d'Alexandrie pour empêcher le bombardement et en tous cas pour être assuré que les Anglais se présentant, Méhémet-Ali ne cédera pas. Ainsi donc, soit pour la paix, soit pour la guerre, les décisions les plus

Page 1