‹ L'Egypte et l'EuropeChapitre 11 sur 85 · PREFACE. XXIII · texte numérisé non relu

PREFACE. XXIII

lion se rapporte spécialement à cette période. Lliistoire politique et diplomatique exposée dans la chap. Yni du présent volume de ^l'égypte et l'europe", n'a été qu'efElenrée par M. Broa^y dans son chap. X »a digression from the blue books''.

Le livre de Tavocat d'Arabi déplaira nécessairement à M. Qladstone, h M. Malet et k leurs amis; mais il leur sera difficile de convaincre les lecteurs de ce livre que l'impartialité est plutôt de leur côté que du sien. L'avocat s'est trouvé au service d'une bonne cause qu'ils ont combattue.

M. Broadley conclut au rappel d'Arabi et des autres captiÊ de ceylan et à une seconde restauration é^ptienne qui fasse oublier aux égyptiens le mal que l'angleterre leur a fait par la première restauration turçue et circassienne. Il demande une restauration nationale sous la prot-ection et la direction anglaise , telle qu'Arabi l'avait demandée la veille de son départ pour l'exil et sans songer à soi 11 exige qu'un ^fair start" soit donné y non au khédive — comme le voulait M. Gladstone — mais au peuple égyptien (p. 500). Espérons que la restauration nationale , toujours avec Tewfik pacha, ne se fera pas longtemps attendre, auquel cas l'opportunité du rappel des exilés ne tardera pas à être prise en considération; et que l'angleterre s'empressera d'effacer ses fautes passées et de se distinguer honorablement du conquérant de la tunisie. Mais pour que ces choses s'accomplissent, nous devrons attendre probablement la mort ou la chute de M. Gladstone!

L'actualité du premier volume de cet ouvrage n'a rien perdu par les événements postérieurs. L'auteur demande donc toujours que son témoiffnage — sur le

XXrV PBiPACE.

mal que Feurope a Mt et continue à faire h Tégypte par son influence, sa protection consulaire et diplomatique et ses tribunaux mixtes , sur les usuriers et sur Toppression et la spoliation des fellahs — sait entendu par les anglais qui s'occupent sérieusement de la question égyptienne. Ce témoignage se trouve dans les chapitres V, VI et VII du premier volume, et quant à l'oppression des fellahs, dans les ^procès Laniado et Papadopoulo" qui ne peuvent mentir , et qu'on pourra se procurer gratis chez les éditeurs, M.M. E. J. Brill, Leide (hollande).

C'est à regret que l'auteur s'est décidé à Mre imprimer son nom sur le titre du second volume. Mais le huitième et le neuvième chapitre contiennent un acte d'accusation contre M. Gladstone et ses complices politiques et diplomatiques '); et il lui a semblé que cet acte devait être signé. Il accuse ces messieurs d'avoir suivi en égypte une politique inqualifiable, et d'avoir, au service de cette politique, induit en erreur et fourvoyé la noble nation anglaise. En faisant une telle accusation, il ne veut pas se donner l'apparence de ne pas oser attaquer à visage découvert l'élu, le saint homme du libéralisme anglais et européen, le tribun que la faveur des masses a rendu plus puissant que M. de Bismarck, et qui, fort de cet appui, a pu se permettre tout ce qu'il a 6tit ou omis de faire, en égypte comme en irlande, dans l'intérêt de sa royauté populaire.

p. VAN BEMMELEN.

20 janvier 1884. (BOUTROS).

1) Qaant aux compUceB diplomatiques, surtoat contre Sir Edward Malet, dont le nom mérite d*étre ballotté — non > entre Marina et César"*, mais -^ entre M. Tricon et M. Boustan.

P.8cr. Une dernière observation , au moment de finir la correction des épreuves, h propos des événements du Soudan. On n'a pas assez remarqué que Tangleterre cueille au Soudan les tristes fruits, de la stupide politique égyptienne de M. Gladstone. Elle s'est attiré en égypte la haine du peuple égyptien et la haine des musulmans, bien qu'elle doive se considérer , k cause de ses sujets indiens , comme une grande puissance musulmane. Conséquemment, la guerre sainte est organisée contre elle au Soudan ; et les soldats d'Arabi — qui y ont été envoyés méchamment, avec sa permission, depuis le commencement de 1883 (v. Broadley, 1. 1. p. 496—8), — refusent de se battre contre leurs coreligionnaires du Soudan. De plus elle y est considérée comme l'alliée du * gouvernement turc de l'égjrpte, que les soudanais détestent, et qu'elle a réinstallé.

12 avril 1884.

L'EUBOP E.

Tout le monde a appris à Técole ou dans des livres Europe géoscolaires qu'il y a cinq parties du monde, et quel'europe, ff*P^'^"® limitée à Test par Tasie, est la première de ces parties. H est rare qu'on se demande quelles sont l'origine et la valeur de cette notion traditionnelle et familière. Cependant, pour peu qu'on l'examine, on découvre qu'elle n'a aucune valeur géographiqiLe et qu'elle n'est en effet qu'une ï>notion de maître d'école".

En bonne géographie , la notion de »partie du monde" parties du ne peut se rapporter qu'à la distribution de la mer et de ^^^ ® la terre ferme sur la surface du globe. On ne peut donc appeler ^partie du monde" qu'un grand œntinent^ c.-à-d. un ensemble de terres continues s' élevant au dessus du niveau de l'océan. Ainsi, ce nom ne convient qu'aux îles et aux véritables presqu'îles de première grandeur^), et non aux archipels et aux îles ou presqu'îles secondaires. Or, d'après la conformation actuelle de la surface du globe terrestre, on y distingue 1° une seule île de première grandeur, la ci-devant nouvelle-hollande, que les anglais ont baptisée australia, 2° une double presqu'île qui embrasse

*) On peut considérer les îles adjacentes ou voisines de ces îles ou presqulles comme leurs dépendances.

2 ttiAV. i.

le pôle nord et s'allonge vers le pôle sud, Tamérique ou les deux amériques , 3° une autre double presqu'île , composée de l'afrique et de tout ce qu'on peut appeler europe euiopaaîe OU asic. Il cst évident , en effet , que l'europe et l'asie traditionnelles ne forment qu'un seul continent , une seule presqu'île, qu'on peut nommer europasie, faute d'une autre dénomination. On peut donc distinguer trois ou cinq parties du monde. Cinq^ si l'on considère les isthmes étroits de Suez et de Panama comme des solutions de continuité; trois ^ si on les considère comme des continuations suffisantes de la terre ferme. Ainsi on obtient trois parties du monde en comptant pour un seul continent 10 les deux presqu'îles de l'europasie et de l'afrique, r ancien monde ^ et ce, malgré la petite cavité artificielle du canal^ de Suez, laquelle n'équivaut nullement à un détroit naturel et n'est en géographie qu'une simple rigole, 2° les deux presqu'îles américaines, fe nouveau monde, malgré le futur canal de Panama. On obtient au contraire cinq parties du monde si on regarde chacune des quatre presqu'îles de l'ancien et du nouvel hémisphère comme un continent séparé. Mais il est défendu, en bonne géographie, de compter quatre ou six parties, en dédoublant l'europasie. Quant à la distinction vulgaire de cinq parties : l'europe , l'asie , l'afrique , l'amérique et l'australie ^), c'est une hérésie complète. En effet cette distinction compte les deux presqu'îles américaines pour un seul continent et les deux presqu'îles de l'ancien monde pour deux continents, et elle dédouble l'europasie par dessus le marché.

Il est vrai qu'on a voulu justifier philosophiquement

*) La cinquième partie — y compris les îles et archipels voisins de rîle-continent — a été appelée aussi polynésie (autrefois), océanie (en france), australasia (en angleterre). Mais c'est toujours la grande île australia qui fait les frais de la impartie du monde''.

l'xubops.

la distinction vulgaire en tâchant d'attribuer à chacune des cinq parties un caractère spécial , tellurique et organique, anthropologique et historique, un type individuel. Mais ces tentatives n'ont abouti qu'à des généralisations artificielles, pénibles et insuffisantes pour établir l'individualité de chaque partie. Le fait est qu'on a hérité des anciens géographes l'europe, l'asie et l'afrique. On y a ajouté , comme quatrième partie , le nouveau monde auquel le nom amérique fut donné il y a environ 360 ans, à une époque où on le connaissait très peu , et où l'on n'avait pas encore distingué les deux presqu'îles américaines. L'australie ne fut ajoutée que récemment. Si donc la distinction vulgaire ne se trouve pas géographiquement justifiée , il faut la corriger ou l'abandonner , au lieu de l'étayer par des considérations qui ont la prétention d'être fort pix)f ondes, mais qui sont étrangères à la géographie. — H est impossible d'inventer des ^parties du monde" dans un sens plus philosophique que celui de ))grands continents". On ferait même bien de lâcher tout-à-fait la superbe dénomination de «partie du monde" ou «partie du globe" ^), que nous devons également à l'antiquité 2). On peut mentionner, dans la description de la surface terrestre, les divers continents, sans en faire l'objet d'une énumération pompeuse qui ne peut servir qu'à faire naître de fausses conceptions, surtout dans les cerveaux des enfants.

1) WelttheU, Ërdtheil.

*) V. Plin., hist. nat., lib. 3, prooem. : Terrarum orbis universus in ires ditiditur partes: europam, asiam et africain. Origo ab occasu solis et gaditano freto, quâ irrumpens oceanus atlanticus in maria inieriora difiunditur. Hinc intrantis dextra africa est. Jaeva europa; inter bas asia est. Termini amnes Tanais et Nilus. — Comp. Pomp. Mêla, cap. 1, qui dit que toute la terre est divisée en trais parties par la méditerranée et ses prolongements jusqu'à la palus maeotis (mer d'Asof) et par les deux grands fleuves, le Nil et le Tanaïs, qui déversent leure eaux dans la mer intérieure. La terre, dit -il, s'appelle d'un côté europe jusqu'au Tanaïs, de l'autre afrique jusqu'au Nil. Tout ce qui est au delà s'appelle asie.

4 CRiP. I.

Quant à la qualification de ^première partie du monde accordée à Teurope, il est impossible de la justifier, même philosophiquement. On pourra la décerner à Teuropasie au point de vue de l'étendue, de la population humaine et de rimportance tellurique, organique et historique. Mais il est ridicule d'honorer de ce titre l'europe traditionnelle seule, dont l'étendue et la population sont si inférieures à celles de l'asie traditionnelle, et dont les habitants n'ont joué le premier rôle sur la terre que depuis trois ou quatre siècles.

reurope et Le dédoublement de l'europasie est ce qu'il y a de r&fli6

plus injustifiable dans la distinction vulgaire des cinq

parties du mondes. — Il n'y a qu'un seul moyen de distinguer, un peu géographiquement , une euïx)pe et une asie séparées, c'est de considérer l'europe comme un appendice, comme une (fausse) péninsule de la grande presqu'île qu'on peut appeler europasie ^). Conséquemment il faut faire commencer l'europe là où le grand continent commence à se rétrécir et à se démembrer. Il faudrait donc tracer une ligne de démarcation entre Odessa et Kônigsberg ou même une ligne plus avancée entre Triest et Dantzig ou Stettin. La ligne fixée serait toujours arbitraire. Mais dans tous les cas, la russie actuelle resterait tout entière ou presque tout entière à l'asie, et la péninsule Scandinave serait une autre (fausse) péninsule du grand continent, et ne ferait donc pas partie de la première partie du monde. Evidemment, l'europe, ainsi

1) Presqu'île et péninsule sont linguistiquement synonymes et signifient littéralement une terre unie par un isthme à une autre terre. Cependant l'usai^e n'attribue ce sens limité qu'à spresqu'tle'' et permet de nommer «péninsule'' toute terre entourée d'eau excepté d'un seul côté , quelque longue que soit la ligne d'union à la terre ferme. Ainsi on parle de péninsule Scandinave, ibérique, italique, arabique, de péninsule du balkan, de rindo-chine, de l'indostan. C'est :» fausse péninsule'' qu'il faudrait dire dans tous les cas.

L*£l7]UffS.

détachée de son continent, serait beaucoup trop petite pour remplir les fonctions géographiques de «partie du monde", et ne serait qu'une partie insignifiante du continent entier. Elle serait d'ailleurs, même avec la ligne Odessa-Kônigsberg, bien différente de l'europe vulgaire, qui ne peut se passer, ni de la fausse péninsule Scandinave, ni (depuis l'impératrice Catherine, les partages de la pologne, l'empereur Alexandre I.) de la »russie d'europe". — Du reste, c'est faire une vaine distinction, de parler de péninsule dès qu'un continent continue à s'étendre tout en se rétrécissant considérablement , comme le font l'amérique méridionale et l'afrique vers le sud, l'europasie vers l'est dans la Sibérie orientale. Il faut se borner à distinguer du corps d'un continent les parties qui s'en détachent de manière à en former de vrais appendices. Ainsi, tandis que l'afrique n'a pas de ces appendices , l'europasie en a un grand nombre, comme le kamschatka et la Corée, l'italie au sud de la ligne Gênes- Venise , et les autres (fausses) péninsules susmentionnées.

Dira-t-on qu'il faut garder la distinction vulgaire de l'europe et de l'asie parce qu'elle est reçue par l'usage, et qu'on est habitué à opposer les pays de l'europe à ceux de l'asie, et notamment la turquie d'europe à la turquié d'asie? Cette idée du traditionnalisme n'est pas difficile à réfuter.

1. L'habitude d'opposer les pays de l'europe à ceux de l'asie n'est pas respectable parce qu'elle n'est fondée sur aucun besoin. Elle s'évanouira dès qu'on abandonnera la distinction géographique de l'europe et de l'asie. Tous les pays de l'europasie, hors la turquie, ont leurs noms propres spéciaux qui suffisent à les désigner individuellement; et pour les indiquer par groupes on peut diviser l'europasie en occident, orient (grèce, ancienne turquie d'asie et d'europe, arable et perse avec l'afghanistan et le beloud-

chistan), extrême orient (indes et chine), russie. Il ne reste alors que le touran indépendant qui sera avalé sous peu par la russie. — Les dénominations de turquie d'europe et de turquie d'asie sont les seules qui répondent à un besoin. On peut les conserver dans le sens de la géographie des anciens. On fera mieux encore de les remplacer par turquie cismarine et transmarine ou turquie occidentale et orientale. — Il faut laisser hors de compte Vasie mineure, qui est en effet un nom propre indivis, équivalant à un seul mot (comp. l'allemand »Kleinasien"). On peut se servir de ce terme qui date du cinquième siècle de notre ère, sans même penser à la partie du monde »asie". On peut aussi lui préférer le terme anatolie, également d'origine byzantine, dont se servent les turcs pour désigner la fausse péninsule située au sud de la mer noire, histoire de 2. L'origine de cette distinction, qui est née de Tignoî'asi^^^ rance des anciens géographes et qui a été stupidement conservée par les modernes, est vicieuse.

Quelle que soit d'ailleurs l'étymologie — sémitique ou hellénique — des mots europe et asie , il est certain que les grecs, qui étaient à cheval sur la mer égée, appelèrent leur continent à l'ouest «europe" et leur continent à l'est «asie". Ce fut beaucoup plus tard que les géographes grecs éprouvèrent le besoin théorique de diviser en parties du monde la surface de la terre ferme qu'ils connaissaient si peu et si mal. Ils distinguèrent d'abord deiLx parties seulement, l'asie à l'est, l'europe à l'ouest et au nord. Ensuite plusieurs distinguèrent trois parties; la troisième étant la lïbye, que les romains nommèrent, d'un nom par eux fabriqué, afrique. De ces deux distinctions rivales, ce fut la seconde qui prévalut. Parmi les partisans de la première distinction, les uns attribuaient la libye, c'est-à-dire tout le pays inconnu à l'ouest de

L^KUMOFE.

Végypte, à l'asie; les autres, assez absurdement, à l'europe. Les partisans de la seconde division restreignirent d'abord leur troisième partie du monde à cette même libye. Ils firent du Nil la limite entre lasie et la libye ou l'afrique, de telle façon que toute Tégypte fut adjugée à Vasie, à l'exception cependant de la grande ville d'Alexandrie. Cette ville située à l'ouest de l'embouchure canopique, la plus occidentale des embouchures du Nil, était censée appartenir à l'afrique. Voilà ce qu'enseignent les géographes du premier siècle de notre ère. Une autre doctrine rivale, mais plus jeune et mieux fondée , attribue toute l'égypte à l'afrique, qu'elle sépare de l'asie par la mer rouge et l'isthme de Suez. Cette opinion prévalut après avoir été adoptée , au deuxième siècle , par le prince des géographes, Ptolémée. Quant aux limites, plus difficiles à fixer, entre l'europe et l'asie, on était d'accord sur la mer égée , l'hellespont , la propontide (mer de marmara), le bosphore et le pont-euxin (mer noire); mais la difficulté commençait au delà de cette grande mer intérieure. D'après une opinion plus ancienne, la limite était continuée à l'est de la mer noire par le Phasis en colchide; et tout ce qui se trouve au nord de ce fleuve dans l'isthme entre les mers noire et Caspienne et au delà, était adjugé à l'europe, tout ce qui se trouve au sud à l'asie. D'après une autre opinion rivale, mais plus jeune et qui prévalut, la limite était continuée au nord de la mer noire par le palus-méotide (mer d'Asof) et le Tanaïs (Don), dont le cours était censé s'étendre verticalement de l'extrême nord au sud, tandis que le Nil était supposé suivre la direction opposée, celle de l'extrême sud au nord. Ainsi, à l'ouest du Tanaïs tout le nord restait à l'europe ; à l'est de ce fleuve il revenait à l'asie. La distinction de ces trois parties du monde est essentiellement grecque; les romains n'ont fait que la repro-

duire. Le moyen-âge latin en adopta, ou plutôt en professa respectueusement, la dernièi*e version. On en resta là malgré la découverte de Tamérique et malgré toutes les explorations maritimes qui la suivirent. Dans la seconde moitié du dernier siècle on n'était pas sorti du vague où le fleuve Tanaïs avait laissé la démarcation entre Teurope et Tasie. Comme, cependant, la croyance àTexistence de ces deux parties du monde n'était nullement ébranlée , il arriva que le célèbre explorateur de la russie , le berlinois Pallas , se crut appelé à faire établir entre elles une limite certaine et officielle. Il proposa donc à l'impératrice Catherine d'adopter comme limite entre les parties asiatique et européenne de son empire la ligne qui suit: 1^ le Don, conformément à la tradition, jusqu'à la plus courte distance du Volga, 2^ le trait d'union le plus court entre le Don et le Volga, 3® le Volga jusqu'aux montagnes de l'Obtschei Syrt, 4^. la chaîne de l'Obtschei Syrt jusqu'à l'extrémité méridionale de la grande chaîne de l'Oural, 5*^ la chaîne de l'Oural jusqu'à son extrémité septentrionale. La proposition fut acceptée, non par le gouvernement russe , mais en général par les géographes. Cependant, comme la limite proposée sembla excessivement arbitraire à partir du moment où elle quitte le Don, d'autres démarcations firent concurrence à celle de Pallas, et finalement l'écartèrent ^). — Celle qui est le plus en faveur aujourd'hui, suit le cours du fleuve Oural depuis son embouchure dans la mer Caspienne jusqu'au pied de la chaîne de l'Oural, ensuite cette chaîne de montagnes vers le nord. Une autre saisit le Volga à son

1) L'historien anglais M. le prof. Freeman (hist. geogr. of europe, 1881) remarque très-bien que s'il faut une limite exacte au nord de la mer noire, le Don, qui continue les mers intérieures, est évidemment celle qui mérite la préférence. U ajoute (p. 6) : But the northem parts of the two continents really form one geographiccU whole, the boundary between them being one merely of convenUnce,

l'burope.

embouchure dans la mer Caspienne, remonte ce fleuve jusqu'aux monts de rObtschei Syrt, et suit la ligne tracée par Pallas. Une troisième part encore de la mer Caspienne à l'endroit de l'embouchure de TEmba, remonte cette rivière, rencontre une petite chaîne de montagnes et la suit jusqu'au pied de la branche la plus orientale de la chaîne de l'Oural. Enfin une quatrième démarcation suit la division administrative des gouvernements russes. Elle attribue à l'europe, du sud au nord, Astrakan (touchant à la mer Caspienne), Samara , Orenbourg , Oufa , Perm, etc., sans se soucier ni du fleuve Oural, ni de la chaîne Oural, laquelle ne devient frontière entre l'asie et l'europe qu'au nord du gouvernement Perm. En effet, le fleuve Oural traverse le gouvernement d'Ouralsk à quelque distance, à Test, d'Astrakan; et les gouvernements d'Orenbourg, d'Oufa et de Perm sont à cheval sur la chaîne des monts Oural. Ces quatre démarcations ont un inconvénient dont celle de Pallas est exempte; il leur faut encore une limite au sud. Or, on a été fort embarrassé de trouver cette limite. Tantôt on s'est servi de la chaîne du Caucase comme frontière entre l'asie et Teurope; tantôt on a adjugé à l'asie et tantôt à l'europe toute la lieutenance du Caucase. Il résulte de ce dernier système que les territoires transcaucasiens acquis successivement par la russie — comme récemment Kars et Batoum — ont été annexés par l'europe aux dépens de l'asie, non moins que par la russie aux détriment de la turquie. On ne sait vraiment pas où ça devrait finir. Ainsi, au sud comme à Test, on a tâché de trouver des frontières naturelles; ou bien on s'est résigné à suivre certaines divisions administratives de la russie.

On voit donc que la distinction vulgaire entre l'europe et l'asie est parfaitement réfutée par son histoire. 3. Aujourd'hui encore les géographes, les livres de géo*-

graphie et les cartes géographiques ne sont nullement d'accord sur la ligne de démarcation entre Teurope et l'asie. Il est vrai que les rivières du Don, du Volga et de TEmba ont été presque écartées par leur rivale, rOural. Mais la chaîne et la rivière de TOural, non moins que la chaîne du Caucase, sont encore combattues par les divisions administratives russes; et Teurope et Tasie se disputent encore toute la lieutenance du Caucase^). On trouve encore dans le même ouvrage, dans le même atlas, des limites différentes mentionnées en divers endroits du livre ou de l'atlas, sans que Fauteur ou le compilateur s'en soit aperçu^).

1) L'almanach de Gotha, le Gon versa tionslexicon de Brockhaus et Kolb (Statistik, 1879) attribuent toute la Caucasie à Tasie. H. Â. Webster, dans Tencyclopedia britannica (europe, 1878) dit au contraire que la chaîne du Gaucase est acceptée maintenant comme séparant au midi l'europe de l'asie. La Caucasie est européenne dans Tatlas de Stieler.

Brockhaus, Gotha et Kolb adjugent à l'europe les parties transoui-aliennes non moins que les parties cisouraliennes des gouvernements d*Orenbourg, d'Oufa et de Perm, dans leurs statistiques de Taréal et de la population de la lorussie d'europe". D'un autre côté la chaîne de TOural fournit la frontière naturelle la plus acceptée entre toutes. V. l'encyclopedia britannica 1. 1. — De même, le fleuve de l'Oural est accepté (v. Tencycl. brit.) comme limite théorique et qui figure sur les cartes géographiques; mais dès quMl s'agit de déterminer la superficie et la population de la russie d'europe, on n'adjuge à l'europe que les gouvernements d'Astrakan et de Samara, et on laisse à l'asie le territoire intermédiaire entre ces gouvernements et le fleuve de rOural.

^) Y. p. ex. l'atlas de Stieler, où la carte de l'europe porte le fleuve de l'Oural comme limite, tandis que la carte de la russie, ainsi que les cartes OfH-europa 4 et 6, suivent la frontière orientale des gouvernements d'Astrakan et de Samara, et laissent l'Oural à l'asie. — Un traité laborieux de géographie, publié par une sbenevolent society" continentale, indique l^ à propos des limites de l'asie, à l'est la chaîne et le fleuve de l'Oural et au sud la chaîne du Gaucase, 2° à propos des limites de l'europe, à l'est la chaîne de TOural et la rivière de l'Emba, 3^ à propos des limites de la russie d'europe, au sud la chaîne du Gaucase. A propos de la description détaillée de la russie d'europe et de la russie d'asie, elle adjuge 1®. à la russie d'europe les gouvernements entiei^ de Perm et d'Oufa et Orenbourg, et les gouvernements de Samara et d'Astrakan seulement, 2^ à la russie d'asie toute la Caucasie russe. Gela ne laisse rien à désirer au point de vue de la conséquence!

Cela touche au ridicule!

4. Indépendamment de Thistoire du dédoublement vulgaire de l'europasie et de l'incertitude actuelle de la ligne de démarcation, il faut observer que cette ligne sera toujours plus qu'imparfaite parce qu'elle ne repose sur aucun principe raisonnable et qu'elle ne peut être précise. — En effet, l'europe qui comprend la russie jusqu'à la chaîne de l'Oural, ne peut être considérée comme une (fausse) péninsule de l'asie. Le ligne de séparation est beaucoup trop étendue et le continent de l'europasie ne se resserre pas assez à l'endroit de cette ligne, même si l'on adopte la frontière de Pallas, qui exclut de l'europe toute la Caucasie. — Quant à la précision, elle est impossible dès qu'il faut se servir de chaînes de montagnes, telles que l'Obtschei Syrt, l'Oural et le Caucase. La partie méridionale de l'Oural surtout est absurde comme frontière; comme elle est très large, elle couvre une surface considérable qui ne serait ni europe , ni asie. Les états voisins précisent très bien leurs frontières en traçant des lignes imaginaires et arbitraires dans les montagnes comme dans les plaines; et un gouvernement trace également des limites administratives indépendamment de la nature du terrain. Mais quelle que soit l'importance des chaînes de montagnes, dans l'histoire et la vie des peuples, comme barrières naturelles entre les habitants des plaines qu'elles séparent, elles ne fournissent pas aux. géographes des limites précises. Il leur faut à cet effet des mers, des détroits, des lacs, des cours d'eau. De plus, pour distinguer des «parties du monde", il leur faut la mer continue; et même un grand lac, comme la mer Caspienne, ne leur est d'aucune utilité. Les rivières surtout sont complètement insuffisantes pour séparer des parties du monde. Si elles l'emportent sur les montagnes

12 GHAP. I.

au point de vue de la précision, elles ne valent rien comme limites naturelles i).

5. Enfin la distinction traditionnelle entre Teurope et Tasie n'existe pas pour la russie^ qu'on prétend partager en russie d'europe et en russie d'asie, et dont le territoire porte toutes les lignes de démarcation qu'on a bien voulu tracer. La russie ne s'est jamais souciée de faire accorder la division administrative de son territoire avec une limite imaginaire entre une certaine europe et une certaine asie*). Les distinctions théoriques des anciens, dont la géographie ne connaissait la présente russie que comme »terre inconnue", lui sont parfaitement indifférentes. Et elle sourit de l'empressement des latino-teutons catholiques et protestants qui lui façonnent une russie d'europe pour lui faire l'honneur de la recevoir dans leur sein sous la raison sociale »europe et compagnie". La russie a la conscience d'être un puissant empire moderne dont les possessions contiguës occupent près de la moitié de l'europasie et ont une étendue près de six fois supérieure à ce qui reste , sans elles , de l'europe vulgaire ; un empire qui touche à la chine , à la perse et à la turquie , comme à la roumanie, à l'autriche, à l'allemagne et à la Scandinavie. La russie^ ne tient pas à être occidentale ou européenne avec des annexes en orient ou en asie. Elle est et elle veut demeurer occidentale et orientale à la fois sur le grand

1) Webster, dans Tencycl. brit., dit 1. 1. »Towards the east the boundary (of europe) is almast purely convenHontU . . . the river Ural is usually accepted . . . though the plain through which it flows is perfectly similar on both sidas and it forms neither a geological, faunal, botanical, political nor historical iinoit*'.

') Balbi (abrégé de géographie, Paris) disait très bien en 1840 i»Nous laissons aux géographes routiniers le plaisir de conserver des divisions imaginaires; car nous ne saurions quelle autre qualification leur donner, voyant que le gouvernement russe, sur le territoire duquel ces savants s'amusent à tracer de semblabes démarcafions, ne reconnaît aucune division entre la russie d'europe et celle d'asie.

l'iuropb. 13

continent de Teuropasie dont elle occupe et tend à occuper de plus en plus tout le nord et, du nord au sud, tout le centre,

La notion prétendument géographique de Teurope comme Bnrope hupartie du monde n'est donc qu'une notion de maître ^^^'^^ d'école. L'europe n'existe pas, géographiquement parlant. En revanche, le mot europe représente une notion historique.

A la différence des notions géographiques, les notions historiques rattachées à des parties déterminées de la terre habitable, se rapportent non au sol, mais à ses habitants humains. Elles se rapportent aux races et aux langues, au caiactère et aux oeuvres, aux religions, aux moeurs et aux institutions, aux associations et aux luttes, enfin aux destinées communes des populations qui ont habité pendant de longues périodes de grandes étendues de pays. Ainsi la Scandinavie, l'italie (malgré le comte de Metternîch), la france, sont des dénominations non seulement géographiques mais historiques. Ainsi europe et orient désignent depuis longtemps des notions historiques. Ainsi la russie et l'amérique (les états-unis), dont le passé ne se compte pas encore par siècles, sont au moins des notions historiques en voie de formation.

Entre les notions géographiques et les notions historiques il y a cette grande différence que les premières doivent être précises et ne peuvent se passer de limites rigoureuses, tandis que les territoires auxquels s'applique une notion historique peuvent avoir des contours vagues, indécis et variables, et des annexes même douteuses et passagères , pourvu qu'il y ait un noyau constant et en même temps principal. Ainsi les limites de Vorient et de ses annexes ont été douteuses et inconstantes à l'est et (en afrique) à l'ouest; celles de l'europe l'ont été à l'est. Cependant il y a une europe et il y a un orient non douteux,

constants et embrassant respectivement la plus grande partie des pays auxquels peuvent s'appliquer les deux notions historiques. Il est certain, d'un côté, que Titalie a toujours appartenu à Teurope, et de l'autre , que la grèce , l'albanie , la macédoine et la thrace i) ainsi que la cyrénaïque ont toujours fait partie de l'orient.

L'orient a été depuis bien des siècles Vantithèse de l'europe. Il n'y a pas longtemps qu'un troisième acteur est entré en scène, la russie^ qui non seulement se dessine de plus en plus comme nouvelle antithèse de l'europe , mais qui lui dispute l'orient. La grande question est aujourd'hui, si l'orient sera soumis peu à peu à la doniination russe, ou si l'influence de l'europe y dominera. C'est là une nouvelle question d'orient, plus vaste et plus importante que l'ancienne*), origme La notion de l'europe est médiévale et moderne, mais elle a été préparée dans l'antiquité, du temps de la décadence de l'empire romain. Elle est beaucoup plus jeune que celle de l'orient, laquelle date de la division de l'empire romain entre les fils de Théodose, et elle a été préparée longtemps avant Alexandre le grand. grecB D'abord, aucune notion répondant à celle de l'europe historique n'a pu se former dans le monde grec, ni avant Alexandre le grand, ni jusqu'à la conquête romaine. En effet, avant Alexandre et depuis les temps historiques, la nation grecque était à cheval sur la mer égée; un peu gênée à l'est par la conquête perse elle ne fit que déplacer son centre de gravité vers la grèce actuelle; et elle rayonnait au loin par ses colonies, à l'est et à l'ouest comme au nord et au sud. Elle distinguait le genre

^) L'opinion vulgaire qui attribue ces pays à Veurope et les refuse à Tonent, sera réfutée ci-dessous.

^) U sera parlé au long ci-dessous de Torient , de la russie et de la nouvelle question d'orient.

L^Rors. 15

humain en hellènes et en barbares, mieux connus à Test qu'à l'ouest; mais cette distinction ne coïncidait pas avec quelque division territoriale, et notamment pas avec Teurope et Tasie de leurs géographes. Après Alexandre, le monde grec s'agrandit de tout l'empire perse, au moins à l'exception de ses provinces orientales. La domination ou rascendant de la langue et de la civilisation helléniques ne fut pas même anéanti par les parthes, qui après leur révolte (en 256 avant notre ère) étendirent peu à peu leur empire, aux dépens des Séleucides, jusqu'aux limites de la syrie et de l'asie mineure. Le monde grec embrassa donc, jusqu'à la conquête romaine, tous les pays qui entouraient le bassin oriental de la méditerranée. Les grecs auraient pu opposer à leur monde civilisé de l'orient, l'occident barbare composé de l'italie centrale et des pays à l'ouest et au nord, qu'ils connaissaient fort peu. Mais cet occident n'avait pour eux rien de précis, rien de comparable à leur monde à eux. Ils ne pouvaient donc distinguer un occident, prototype de l'europe, soit dans leur sein, soit au dehors.

L'empire romain fut essentiellement un empire médi- romainB terranéen. Il embrassait tous les pays riverains de la méditerranée, y compris la mer égée, avec quelques »extensions", surtout au nord-ouest. La première distinction, politique, puis historique, que les romains purent faire dans leur immense empire, fut celle de l'italie et des provinces, toutes gouvernées par des proconsuls ou des légats, c'est-à-dire par des gouverneurs romains. Plus tard une division naturelle se développa et se dessina de plus en plus, et devint la base d'une séparation administrative et politique, celle d'un l'occident latin et d'un orient grec. Mais les romains ne. songèrent jamais à distinguer, conformément aux théories des géographes, une partie européenne, une partie asiatique et une partie

16 GHAP. I.

africaine de leur empire. On sait qu'ils appelèrent d'abord dsie^ une province formée dans Tasie mineure; afrique^ la province formée du territoire de Carthage; nouvelle afriqtie, celle qui fut formée de la numidie. Lorsque Constantin divisa l'empire en quatre préfectures^), les préfectures en diocèses, et les diocèses en provinces, il négligea entièrement l'asie, l'afrique et l'europe des géographes. Les possessions africaines sont partagées entre trois préfectures. Le diocèse d'égypte, comprenant l'égypte et la cyrénaïque, fait partie de la préfecture d'orient; la mauritanie occidentale (tingitana) est une province du diocèse d'espagne, préfecture de gaule; le reste, comprenant l'ancienne afrique, la nouvelle afrique (numidia) et la mauritanie orientale (caesariensis) forme le diocèse africa^ préfecture d'italie. La préfecture d'orient comprend, outre l'égypte africaine, toutes les possessions asiatiques et en europe un seul diocèse, celui de la thrace, dont une province, le territoire autour de Constantinople, porte le nom d'europal Enfin asia est le nom d'un diocèse de la préfecture d'orient, comprenant l'ouest et le sud-ouest de l'asie mineure.

Les quatre préfectures établies par Constantin sont composées un peu arbitrairement. Mais si on les prend deux à deux, c.-à-d. 1® l'italie et la gaule, 2° l'illyricum (comprenant la grèce, la macédoine et le pays au nord de la macédoine) et l'orient, elles représentent, les deux premières la partie latine et occidentale de l'empire, les deux autres la partie orientale, où dominait le grécisme. Or, lorsque l'empire fut partagé entre les fils de Théo-

>) Après être devenu seul empereur (323). Les quatre préfectures de Constantin répondaient à peu près aux quatre parties de Tempire que Dioclétien (292) avait assignées aux deux augustes et aux deux césars de son nouveau système de gouvernement. Ainsi Torigine de la division de Tempire romain en empire d'orient et en empire d'occident (3^) remonte à Dioclétien et au troisième siècle.

L'suiois. 17

dose (395), Honorius reçut en partage Titaiie et la gaule, Ârcadius rilljrricuin et l'orient.

Ce partage fut définitif. Les deux empires ne furent plus

réunis et suivirent des destinées fort différentes. Un siècle

a^ès le partage, vers l'an 500 de notre ère, l'empire

d'orient avait conservé toutes ses provinces ; celui d'occident

les avait toutes perdues, et il y avait déjà un quart de

siècle que le dernier de ses derniers empereurs, créatures

et jou^ des rois barbares, avait été honteusement déposé i).

En même temps presque tout le territoire de l'empire d'oc-

ddent était occupé par des peuples teutoniques gouvernés

par leurs rois; la préfecture d'italte par les ostrogoths et

les vandales; la préfecture de gaule par les visigoths et les

suèves, par les francs et les bourgondes, et (en angleterre)

par les anglo-saxons. Il n'y avait qu'une grande partie de

l'angleterre et la bretagne gauloise qui leur échappassent

encore dans l'ancienne préfecture de gaule.

Or, l'empire d'occident, occupé par les teutons barbares, naûMnoe de moins la partie afiricaine et plus les pays du nord qui ^'®™^P® étaient habités par des teutons non romanisés — la germanie transrhénane et septentrionale et la Scandinavie —, devint l'europe historique. On peut dire que cette europe naquit &ï l'an 500 sous le règne glorieux de Théodoric, roi des ostrogoths, en italie.

Cette date n'est pas trop reculée. Il est vrai que lorsque Odoacre déposa Romulus Augustulus, l'empereur d'orient, Zenon, fut reconnu empereur d'occident ou seul empereur par le sénat de Rome, et que Zenon conféra à Odoacre le titre de patrice et lui confia le gouvernement du diocèse d'italie. D est vrai encore que Théodoric, après avoir occupé les diocèses d'italie et d'illyricum et après la mort

^) En 476. Le dernier lambeau de l'empire d'occident — une partie du JMioèett de gaule — fut enlevé par Gloiris à Syagrios, le dernier des gouverneuTB. romains, en 486, dix ans après la déposition du dernier empereur, n. 2

18 OHAP. I.

d'Odoacre, reconnut toujours la suzeraineté de l'empereur romain qui siégeait à Constantinople. Mais en réalité Odoacre et Théodoric furent complètement indépendants. Ils ne recherchèrent l'investiture impériale que parce qu'elle leur semblait utile auprès des habitants romains des pays qu'ils occupaient, et plus encore à cause de la fascination que le nom de l'empire romain exerçait toujours sur les esprits des barbares.

Les conquêtes de Justinien (533 — 554) furent au contraire très réelles. En 22 ans cet empereur anéantit le royaume des ostrogoths et celui des vandales, et réunit à son empire presque toute la préfecture d'italie, ainsi qu'une partie de l'espagne méridionale qu'il arracha aux visigoths. Cependant cette grande conquête ne fut pas durable. L'afrique, il est vrai, ne fut disputée à l'empire grec que vers la moitié du septième siècle; et il fallut 60 ans aux arabes pour la conquérir tout-à-fait ^. Mais la province espagnole fut bientôt reconquise en partie par les visigoths, et elle l'était tout-àfait à l'époque de l'hégire (622). Une nouvelle invasion teutonique, celle des lombards (567), morcela bientôt la domination de Constantinople en Italie. Les lombards en occupèrent la partie septentrionale, le royaume lombard, et une grande partie du sud et du centre, les duchés de Spolète et de Bénévent. D'ailleurs la domination réelle des grecs fut de plus en plus restreinte aux côtes méridionales de l'italie et aux villes maritimes; et celles-ci, tout en reconnaissant la suprématie impériale, conquirent de plus en plus leur indépendance municipale. Rome surtout leur échappa. Tout en soutenant les papes, elle s'appuyait sur eux. Les papes étaient virtuellement indépendants longtemps avant le jour où Grégoire II résista si majestueusement à l'empereur Léon l'isaurien, l'iconoclaste. La tyrannie reli-

1) La domination de Tempereur grec en afrique ne concerne pas l'europe historique.

L*BU110FB. 19

gieose de cet empereur hérétique (726) porta un grand coup à la domination que Gonstantinople avait gardé dans le nord de l'italie. Tout Texarchat se souleva contre l'empereur, et Ravenne, qui avait chassé le gouverneur (exarque), repoussa l'armée envoyée par Léon (733). U n'est pas vrai cependant que le pape Grégoire n ait proclamé la déchéance des empereurs de Gonstantinople. Il se borna à comprendre implicitement Léon risam*ien dans l'excommunication générale des iconoclastes qui fut prononcée au milieu d'un synode assemblé à Rome après la défaite de Léon, et il déconseilla aux italiens le choix d'un autre empereur. Ainsi la souveraineté nominale fut laissée, même à Rome, aux emperem^s grecs; et on permit à leur exarque de résider de nouveau à Ravenne ^^en captif plutôt qu'en m^tre^)". Cette résidence ne fîit pas de longue durée. Le roi des lombards s'empara de Ravenne en 752 et chassa complètement les grecs du nord de l'italie. La donation de Pépin eut lieu peu après (en 756), et le pape latin entra en possession de Ravenne avec tout l'exarchat.

La domination grecque se prolongea au midi. Cependant au neuvième siècle les sarrasins conquirent en peu d'années presque toute la sicile (827 — 832) et bientôt après la plus grande partie de ce qui restait aux grecs sur le continent. En 878 la prise de Syracuse compléta la conquête sarrasine de la Sicile. En revanche, les grecs assistés par les troupes firanco-lombardes de l'empereur Louis II leur reprirent Bari en 871 et leur enlevèrent ensuite la majeure partie de leurs conquêtes continentales. La nouvelle possession méridionale ainsi acquise — appelée longobardie et gouvernée par un gouverneur (katapan) résidant à Bari — leur resta pendant près de deux siècles, jusqu' à la conquête normande. Les normands leur enlevèrent (1040 — 43) toute la province excepté fiari et quelques autres villes maritimes; et avec

') Purolas de Gibbon, décline and ùdl of the roman empire , chap. 49.

20 QHdP. I.

la seconde prise de Bari en 1071 les grecs fiirent chassés défi&itiTeinent de l'italie continentale i). U est vrai qu'ils avaient ressaisi une partie de la sicile avec l'aide des normands en 1038, mais ils ne surent pas s'y maintenir; et ce furent les normands qui se chargèrent d'enlever définitivem^Qt la Sicile aux sarrasins (1070 — 1091). Les normands teutoniques ont rempli la mission de débarrasser l'italie des grecs non moins que des sarrasins. £n 1054 le pape accepta leur vassalité pour tout le pays qu'ils pourraient conquérir sur les grecs et sur les sarrasins.

Le fait que la domination de l'empire d'orient en occident ^ dans l'europe historique — a duré plus de cinq siècles, depuis la conquête de Justinien jusqu'à la perte de le dernière possession grecque dans Titaiie méridionale, est très remarquable. U confirme la vitalité tenace de ce basempire qu'on a défini ]E>rempire en décadence depuis Constantin jusqu'à la prise de Constantinople par les turcs" *), mais qui a survécu mille ans à l'empire d'occident. Cependant les détails qui précèdent, démontrent que la domination grecque dans l'occident a été peu importante , extensivement et intensivement. Elle avait plus d'apparence que de réalité. Les habitants des villes maritimes et des contrées voisines de la mer la subissaient pour trouver dans la puissance maritime des grecs un appui contre les violences des barbares et contre les sarrasins; et les grecs y tenaient surtout pour fortifier leur prépondérance dans la méditerranée. On comprend donc que l'influence exercée par la domination grecque sur les italiens n'a pu être profonde. Elle a pu être plus

^) Freeman, hist. geogr., p. 396, dit que le roi normand Roger II enleva aux grecs, en 1138, leur dernière possession en italie, la ville de Naples. Cette ville, cependant, n'était plus, depuis plusieurs siècles, une possession byzantine, mais une cité complètement indépendante sous ses propres ducs. Si elle reconnaissait encore à l'époque de sa chute une suzeraineté théorique de l'empereur de Ck>nstantinople , ce n'était là qu'une forme d'alliance qu'elle acceptait dans l'intérêt de son indépendance municipale.

^) Liitré, dictionnaire.

l'iubchps. 21

oonsidérable en Sicile que sur le continent; mais la domination très intensive des sarrasins a dû Teffacer dans cette ile. En général l'influence des lombards et des normands, qui ne furent pas de simples conquérants ayant des colons dans les villes, mais qui occupèrent le pays, l'habitèrent comme leur patrie , et y introduisirent la féodalité , a été bien supérieure à celle des grecs. En effet les byzantins n'ont jamais été en Italie que des maîtres étrangers. Les teutons envahisseurs au contraire — goths, lombards, francs, normands et autres -*- devinrent bientôt des maîtres indigènes, des enfants du pays. Les teutons étaient un élément inévitable de la population de l'empire d'occident, en italie comme ailleurs.

Remarquons encore que les empereurs de Constantinople avaient cessé d'être empereurs romains en occident longtemps avant d'y avoir perdu leurs dernières possessions. Un demisiècle après leur expulsion de Ravenne et de l'italie septentrionale ils furent remplacés par le roi teutonique le plus puissant de l'époque. Le jour de Noël 800 le pape Léon m conféra à Charlemagne par un acte solemnel la qualité d'empereur romain, c'est-à-dire d'empereur en occident; la légitimité de l'empereur de Constantinople étant parfaitement reconnue pour l'orient. Cet événement célèbre est important à un double point de vue. Il est le signe d'abord de l'alliance de l'église latine avec les barbares convertis à la foi orthodoxe^) et devenus les fils dévoués de l'église et du pape de Rome, tandis que les grecs s'avançaient toujours plus dans la voie du schisme. En second lieu, le sacre de Charlemagne est l'expression de l'union du teutonisme et du latinisme, des barbares germaniques et de l'occident latin dont le pape de Rome était l'organe suprême. On aurait tort d'objecter à l'importance de ce point de vue que la ' dignité impériale de Charlemagne était purement théorique puisqu'elle ne lui conférait aucun droit précis, pas même

^) Les ostrogoths étaient ariens; les lombards commencèrent par Tètre.

à Rome. Cette dignité théorique avait la plus grande valeur pour les contemporains. En effet, l'illusion de l'empire s'était attachée d'abord aux empereurs d'orient; elle doit avoir été bien puissante, après trois siècles, pour pouvoir s'en détacher et pour remettre en scène des empereurs romains de l'occident, baptême de On pcut dire que le baptême de Têurope latino-teutonique reurope ^ ^^ jj^^ ^^ qqq^ trois sièclcs après sa naissance en 500,

sous Théodoric i). C'est à partir de ce baptême que les destinées communes ou connexes de l'europe commencent à se dérouler sur la grande scène de l'histoire.

L'europe manifeste partout la mixtion et l'action réciproque de deux éléments, l'élément latin et l'élément teutonique. Seulement, dans les diverses parties du monde latinoteutonique, ces éléments se sont mélangés et ont agi dans des proportions inégales, populations Les populatious de l'europe proprement dite sont toutes teutoBJoues ^^ ^Knes OU teutoniqiLes. Par latines il faut entendre celles qui furent jadis soumises à l'empire romain. On peut les distinguer en italiques ou latines d'origine et en populations romanisées ou latinisées, c.-à-d. ayant été plus ou moins conquises par la civilisation romaine. Ces populations acquises au latinisme ont été des celtes et des ibères, des germains et des slaves, des aborigènes quelconques et même, dans la sicile et le sud de l'italie, des grecs qui furent absorbés par le milieu de plus en plus latin où leur civilisation hellénique ne les protégeait pas comme sur les rives opposées de la méditerranée , sur le territoire du monde grec et de l'empire d'orient. Tous les pays où la civilisation romaine a été introduite, ont été en progrès sur les pays purement teutoniques. Ainsi la partie sud-ouest de la germanie qui avait été ^province romaine" et que les teutons

0 En 500 Théodoric fit son entrée solemnelle à Rome, où il fut reçu par "ble génat et le peuple", et malgré son hérésie arienne par le pape.

l'eu£Ops. 23

réoccupèrent, iut plus avancée au moyen âge que le pays des thuringiens, des saxons, des frisons etc.; la contrée dsrhénane que dominaient les villes romaines de Cologne, de Trêves et de Mayence, fut moins barbare que le pays Toisiû transrhénan. L'angleterre, l'ancien diocèse romain appelé britannia, fait exception, mais seulement parce que l'invasion barbare détruisit et refoula si vigoureusement la population celtique et romanisée du pays, que la civilisation romaine y fut anéantie du même coup.

Les pays où la masse de la population ne iut, ne resta ou ne devint pas, soit latine, dans le sens indiqué, soit teutonique, ne peuvent être considérés que comme des extensions ou des annexes de l'europe ^). L'angleterre est européenne, non par les anciens bretons romanisés, mais par les teutons.

Observons qu'il n'y a pas de peuples latins dans le sens de peuples appartenant à la race latine. Il n'y a pas de grande race latine comme il y a une grande race teutonique. Le siège de la vraie race latine est Titalie, moins le nord (la gaule cisalpine) et moins la partie la plus méridionale avec la sicile; ces contrées ne furent que fortement latinisées. Un élément latin considérable entre dans la composition du sud-est de la franco actuelle et d'une partie de Tesps^e; mais la masse de la population resta essentiellement ibérique et celtique dans la franco et l'espagne. Or, les celtes et les ibères n'ont rien à démêler avec les latins, rien de plus qu'avec les teutons. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que les teutons ont occupé et habité tout le territoire de l'empire d'occident, et qu'ils sont entrés dans la composition de la population de l'italie , de la franco et de l'espagne. Il est vrai que l'élément teutonique a été plus ou moins absorbé et peut-être complètement absorbé dans

^) La question des extensions et des annexes de Teurope et celle de ses limites variables à Test seront discutées ci-dessous.

plusieurs contrées^). Mais il faut admettre la même choêe quant à l'élément italique *). — Cependant on entend parler depuis plusieurs années de peuples latins ou romans, comme d'un ensemble de nations , d'une race opposable aux teutons* C'est surtout en franco qu'on se plait à nourrir et à exploiter cette notion de .^peuples latins de l'europe", comprenant les nations de race latine, la franco, l'italie, l'es* pagne et le portugal, qui devraient former une union ou une fédération dont l'hégémonie reviendrait à la france et lui assurerait l'empire de la méditerranée et la prépondérance en europe.

deox lan- Deux langues se sont partagé l'europe latino-teutonique :

^M pnmi- ^ langue latine et la langue teutonique.

La langue latine quoique tombée en décadence trouvait dans sa qualité de langue civilisée un grand avantage sur las idiomes barbares des teutons. Elle s'est maintenue partout où elle avait été fortement établie, où l'invasion des barbares n'avait pas été trop accablante , et où la population romanisée n'était pas elle-même germanique. Mais elle succomba presque entièrement dans la germanie cisrhénane et cisdanubienne. Cependant la langue latine s'est naturelle* ment modifiée et infmiment diversifiée dans la bouche du peuple conformément à la race, au génie et à Y organe des populations diverses de l'italie , de la france , de l'espagne et du Portugal , de la belgique ») de la suisse *) et du tyrol '^). Ainsi naquirent les langues romanes. L'italien, l'espagnol, le portugais et le français actuels ne sont que d'heureux survivants et conquérants parmi les nombreux idiomes et

0 Ck)mine dans le sud de Tespagne (par la longue possession des maures) , dans la bretagne française, dans le pays basque des deux côtés des pyrénées.

^ Cet élément peut avoir été complètement absorbé dans la bretagne française, dans le pays banque, dans Tauvergne.

») Le pays wallon,

*) Partie sud-ouest, grisons et tessin.

*) Sud italien et petit.es contrées où Ton parle encora un dialecte roman.

l'bubo». 35

dialectes issus du latin et descendus aujourd'hui à l'état de patois qui s'en vont. Le provençal littéraire, qu'étoui& le français, n'est que la plus illustre des victimes qui succombèrent dans la lutte vitale des langues.

La langue teutonique primitive, distincte des autres lan* gues aryennes, s'était déjà diversifiée avant l'invasion des barbares. Les dialectes des tribus qui s'établirent tout entières sur le territoire de l'empire romain d'occident, ceux des vjsigoths et des ostrogotbs , des vandales , des bourgondes et des lombards , s'éteignirent complètement. L'anglo-saxon seul fit exception. Les autres dialectes continuèrent à se modifier, à se diversifier , à se localiser , et finalement à devenir des patois qui s'éteignent au profit de quelques lutteurs victorieux, l'allemand, l'anglais^), le danois^ le hollandais et le suédois actuels.

Il n'est pas nécessaire d'être un grand linguiste pour re* connaître que les langues romanes ou latines et les langues teutoniques descendent respectivement de deux souches fort différentes , et ne sont que des variétés vivantes d'une même langue morte, les unes du latin, les autres de l'ancien teuton. L'analogie entre les deux familles de langues serait parfaite si les langues teutoniques n'avaient pas été parlées en général par des teutons , tandis que les langues romanes mt été perpétuées par des populations dont la majeure partie n'était pas de race latine ou italique*).

Les deux familles de langues qui répondent au dualisme des populations de l'empire romain et des nations teutoniques, sont les seules langues vraiment européennes. Des langues slaves ou touraniques, comme le hongrois, le po«

0 Abstraction faite d'une grande provision de substantifs, d*adjecti& et de verbes latins ou français, qui n'affectent pas la structure et la vie de la langue.

') U en est réfoilté Faltératian plus grande de pluaieors idiomes fomans, parmi lesquels le français est sans conteste le plus corrompu.

26 OHAP. I.

lonais et le czech, n'appartiennent pas au corps de l'europe, mais à ses extensions ou annexes^).

On peut partager l'europe — non d'après la race, mais d'après la langue — en europe latine et en europe teutonique. A ce point de vue Tangleterre, l'allemagne, la Scandinavie, la hollande et l'autricbe, en ce qui touche sa population allemande, sont des pays teutoniques; l'italie, la franco, l'espagne et le portugal des pays latins; la belgique et la suisse des pays mixtes. Il faut ajouter que l'autricbe contient une contrée latine dans le tyrol méridional , et que Gorz et Gradisca (frioul), Trieste, l'istrie et la dalmatie(qui firent partie autrefois du diocèse illyricum, préfecture d'italie) sont des contrées latino-slaves. Remarquons de plus que la finance, même après avoir perdu l'alsace et la lorraine, a conservé un bon lambeau flamand et par conséquent teutonique dans le nord. Autrefois, sous le régime féodal et patrimonial, on ne tenait aucun compte des langues latines ou teutoniques que parlaient les enfants du pays. Non seulement le même prince ou seigneur réunissait dans sa main des possessions latines ou teutoniques sans distinction — qu'on pense par exemple aux possessions des maisons de bourgogne et d'autriche — mais dans le même royaume, le même fief ou domaine on parlait fréquemment un idiome latin et un idiome teutonique. Ainsi le duché de brabant était composé d'une partie flamande et d'une partie wallonne, et le duché de luxembourg d'une partie wallonne et d'une partie allemande. D ne faut pas s'étonner de ce phénomène. Les rois, les princes et les seigneurs, en pays latin comme en pays teutonique, appartenaient tous à la race des conquérants teutoniques ou en descendaient. Quelle

^) Le basque et le breton sont des débris qui se sont conservés dans des contrées imparfaitement romanisées. De plus, en bretagne, Télément romain avait été affaibli et refoulé par une invasion celtique d'outremer.

l'eubofb. 27

que fût la langue qu'ils parlaient eux-mêmes, ils étaient tous de la même famille.

Les populations latines et teutoniqueè de Teurope , qui wUgion mdparlaient deux espèces de langues, n'eurent qu'une seule ^^ religion, la religion catholique romaine.

A l'époque de la chute de l'empire d'occident les habitants de l'empire étaient tous chrétiens et le christianisme pouvait être appelé la religion romaine. Pour les barbares les notions de l'empire romain et de la religion chrétienne étaient connexes et inséparables. En devenant chrétiens ils adoptaient la religion de l'empire. Cependant les teutons de ïeurope n'entrèrent pas en contact avec toute Téglise primitive, mais seulement avec l'éghse latine et le patriarche de Rome. Il est vrai que les goths, les bourgondes, les lombards étaient hérétiques (ariens) lorsqu'ils envahirent les provinces de l'empire, mais ils se convertirent bientôt au catholicisme orthodoxe. Les autres barbares germaniques et les Scandinaves , qui embrassèrent successivement le christianisme , furent convertis par l'église de Rome , et ce n'est qu'à partir de cette conversion qu'ils firent partie de l'europe tofino-teutonique. — Dans le latino-teutonisme la religion chrétienne est décidément un élément latin; et pour •les peuples teutoniques qui n'habitaient pas des anciennes parties de l'empire, la religion chrétienne fut d'abord le seul élément latin qu'ils s'assimilèrent.

La suprématie du patriarche de Rome, quoiqu'elle ne fût pas ou ne fût que peu reconnue dans l'empire d'orient, ne lui a jamais été disputée dans l'empire d'occident. En effet, le concile de Nicée (325) ne reconnaissait que les patriarches de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche. Les patriarches de Constantinople et de Jérusalem ne furent reconnus que par les conciles de Constantinople (381) et de Chalcédoine (452). Les populations latines de l'occident ne pouvaient donc attribuer aucune autorité à ces patriarches orientaux, et les

28 OHAP. I.

barbares ne s'aperçurent pas de leur existence. Pour les teutons le pape était non seulement le premier mais le seul chef de l'église , et la Rome papale se reliait naturellement à la Rome impériale.

On s'imagine à tort que la séparation des églises d'occident et d'orient ne date que de l'an 1054. Les rapports entre la partie latine et la partie grecque de l'église furent toujours mauvais. Les latins avaient .les grecs en aversion et les grecs détestaient les latins; la rivalité des patriarches de Constantinople ne leur permettait pas de reconnaître la suprématie des papes et les poussait au schisme. La tyrannie religieuse de plusieurs empereurs d'orient rendait l'église d'orient odieuse en occident, où le pape seul était considéré comme souverain en matière de foi et de culte. Enfin la différence de l'esprit religieux — quasi*-philosophie et penchant pour les disputes subtiles chez les grecs, foi et dévotion chez les latins et les barbares — s'opposaient à une bonne entente entre les chrétiens occidentaux et les chrétiens orientaux. Un premier schisme éclata déjà quelques années après la chute de l'empire d'occident. En 482 rindigne empereur Zenon édicta son „hénoticon", qui imposait à ses sujets une sorte de conciliation dogmatique contraire au concile de Chalcédoine et par conséquent hérétique; et en 484 le pape Félix III excommunia les patriarches de Constantinople et d'Alexandrie, fauteurs de l'hérésie officielle. Il en résulta un schisme qui ne cessa que lorsque le pape obtint à Constantinople, en 519, le retour à l'orthodoxie. Le schisme avait donc duré 35 ans. Une nouvelle rupture éclata, lorsque le savant et intrigant Photius, patriarche de Constantinople, après avoir été justement déposé et excommunié par le pape Nicolas I (863), accusa l'église d'occident d'hérésie et de faux et fit déposer et excommunier le pape par un concile assemblé à Constantinople (867). Il est vi-ai que peu après , Photius étant tombé

l'bûioh. 29

en disgrâce, ]e pape triompha momentanément (870) en le ftîsaat condamner, à Coostantinople même, par ses légats dans un concile qui cassa le précédent. Mais l'église d'orient réagit immédiatement contre le pape, et Photius fut même réinstallé. Depuis, les rapports entre Tégise d'orient et celle d'occident fiuieat encore plus tendus qu'auparavant , et ce ne fat qu'une reprise d'hostilités lorsque, près de deux siècles plus tard, le patriarche Aiichael Cerularius accusa de nouveau l'église latine d'hérésie. Le pape Léon IX répondit par une excommunication dont la sentence fut déposée par ses légats sur l'autel de Sainte-Sophie à CcHistantinople (1054). Depuis on négocia plusieurs fois^), mais en vain, pour amener la réunion des daix églises. Ainsi le schisme final de 1054 n'avait rien de définitif. De fait, les églises avaient éié séparées depuis Photius (867), et une première séparation avait eu lieu avant la fin du cinquième siècle.

L'a{>port principal du latinisme au fonds commun du éi^ent latin monde latino-teutonique a été sans doute la religion chré- religion tienne et romaine. Cependant les teutons, dans les pays puremient teutoniques non moins que dans les anciennes provinces de l'empire romain, ont adopté cette religion de tout leur coeur, de toute leur âme et de toute leur pensée. Us l'ont portée dans leur vie privée et dans leur vie sociale, dans leur architecture religieuse, leur peinture et leur poésie, dans leurs moeurs, leurs institutions et leurs lois. Leur race a &it au aM)yen-âge la force principale du christianisme romain. On peut dire que cette religion a été, pendant sept siècles, depuis Charlemagoe jusqu'à la découverte de l'amérique et de la naissance du protestantisme, la religion latino-teutonique, celle de toute l'europe et de Teurope exclusivement. — U est difficile de s'exagérer l'importance de l'unité religieuse de l'europe au moyen-âge.

^) En l'274 à Lyott, «m Vi^ à Aone, en 1438/39 à Ferrare^ à Florence.

En pays teuton comme en pays latin, l'église uniformément gouvernée et centralisée sous un chef unique, était présente partout et partout la même. Les prières et les cantiques, la liturgie de la messe, l'administration des sacrements, toute l'organisation du culte étaient les mêmes au nord et au midi, à l'ouest et à l'est. L'auguste langue de l'empire romain était partout la langue sacrée de l'église. On naissait et ou mourrait, on était baptisé, marié et enterré d'une manière uniforme au sein de cette mère commune. Dans tout l'occident le même calendrier, rempli par l'église, les mêmes jours de fête et de jeûne régularisaient et enveloppaient la vie entière ^). Le mariage était soumis à la législation et à la juridiction de l'église; pai*tout les mêmes règles de droit conjugal étaient appliquées par la même corporation. L'enseignement élémentaire et universitaire était entre les mains de l'église. Les mêmes images religieuses remplissaient partout l'imagination populaire: le crucifié, la croix et l'autel où s'accomplit le sacrifice de la messe, l'annonciation et la madone avec l'enfant, la mère des douleurs et le couronnement de la vierge, beaucoup de personnages et beaucoup de scènes bibliques. La reproduction universelle et incessante de ces images était un langage muet, international, intelligible d'un bout de l'europe à l'autre. Les mêmes vues sur le monde et sur l'homme, consacrées par la même tradition religieuse s'imposaient à tous, non moins que les mêmes symboles dogmatiques. Une philosophie théologique ou dominée par la théologie, la scolastique, fut celle de tout l'occident pendant le moyenâge, du 9e au 15o siècle. Renfermée dans d'étroites Hmites elle eut une histoire continue, indivise et dénuée de tout antagonisme entre un «esprit latin" et un «esprit teuton".

^) Sous ce rapport i*orient se distinguait surtout de Poccident en ce qu'il observait le mercredi (le jour de la trahison de Judas) et rejetait absolument le samedi (le sabbath juif) comme jour de jeûne.

L^BUBOra. 31

La langue de cette philosophie était exclusivement le latin. L'organisation ecclésiastique était partout la même dans Teurope médiévale. Les ordres religieux, soit d'hommes, soit de femmes, étaient toujours internationaux. Les bénédictins, les chartreux, les augustins, les dominicains, les franciscains, et tant d'autres, étaient communs aux pays latins, teutons et mixtes. De plus, tous ces ordres étaient répandus exclusivement dans l'occident soumis à l'église romaine; le monachisme occidental a été distinct dès l'origine du monachisme de l'orient.

Le droit de l'église — droit ecclésiastique, privé, pénal et droit de procédure ^ se développa de plus en plus au sein de l'église et sous le pouvoir législatif du pape. Il fut de plus en plus collectionné, codifié, interprété, et devint l'objet d'une science juridique séparée, commune à tout l'occident, et dont la langue fut encore le latin.

Les croisades furent essentiellement un produit de la religion chrétienne et romaine, qui fut l'apport principal du latinisme. Mais les teutons — les teutons purs non moins que leurs descendants en pays latin — s'y précipitèrent avec un enthousiasme et une persévérance incomparables. Les croisades furent en effet des entreprises de toute Teurope latino-teutonique sans aucune distinction de latinisme et de teutonisme. Il faut remarquer que les croisés ne se soucièrent pas de rendre à l'empire grec la terresainte que les musulmans lui avaient prise. Au contraire, ils conquirent pour leur propre compte ^) soit la terre-sainte soit toute autre partie ci-devant byzantine ') des possessions

*) ns ne laissèrent échapper que leur première conquête, celle de la grande -ville de Nicée, dont les grecs s'emparèrent. — Les promesses échangées entre l'empereur Alexius et les chefs de la première croisade — assistance d'une part, restitution de contrées arrachées à l'empire par les infidèles, ou au moins reconnaissance de la suzeraineté de l'empereur, d'antre part — ne furent pas gardées.

0 Les comtés d'Edessa et de Tripolis, la principauté d'Antioche.

3t GHAP. l.

musulmanes; et faisant un pas de plus, ils se ruèrent sur cet empire et &*en partagèrent les dépouilles i). ktin et Le second apport du latinisme a été la langue et la civiaatiqmtë Ugi^^îQu^ romaines, c'est^-dire l'antiquité latine toute entière avec ce qu'elle contenait d'hellénique, et non l'antiquité gréco-romaine en général. Après la chute de l'empire d'oc«cident le latin populaire se transforma en dialectes romans, et le latin écrit et littéraire disparut peu à peu de la scène du monde, même en Italie et en provence; finalement la connaissance n'en fut perpétuée qu'au sein de l'église et surtout dans les monastères. En effet rien que pour lire des livres de théologie ou de simple piété, il fallait recourir à la littérature religieuse des chrétiens occidentaux, c.-à-d. à des livres écrits en latin ou traduits du grec en latin; on n'écrivait pas encore les langues teutoniques. Cependant ces pieux lecteurs s'entouraient et se pénétraient tellement de latin , qu'ils lisaient sans peine les anciens auteurs païens dont les ouvrages se retrouvaient cà et là, et ils arrivaient à écrire le latin avec facilité. D'ailleurs, dès que le besoin d'écrire se manifestait, il fallait bien se servir du latin. La première littérature, en pays teuton comme en pays latin, a donc été, après la chute de l'empire, et derechef depuis Gharlemagne, une littérature latine, tant en vers qu'en prose. On se servit également du latin lorsqu'on voulut codifier le droit coutumier des divers peuples teutons*), et quand il s'agit de mettre par écrit leur histoire contemporaine. Cet emploi du latin perpétua et fortifia le prestige de l'antiquité latine dans ses anciens domaines et releva ce prestige parmi les peuples teutons. U fallut les croisades pour émanciper les populations européennes de la domina-

1) Sauf les parties dont Foccupation leur échappa, notamment Tépire et deux parties de Tasie mineure, Tempire de Nicée et celui de Trébisonde. *) Les leges barbarorum.

l'kuropb. 33

tion despotique du latin et de l'ascendant trop fort de l'antiquité.

Les littératures modernes — romanes et teutoniques — naquirent et fleurirent par l'effet des croisades. Elles produisirent d'abord des flots de poésie, ensuite de la prose. Cependant, ce grand mouvement littéraire ne tendit pas à bannir l'usage du latin au sein ou au dehors de l'église; et un mouvement en sens inverse se produisit trois siècles plus tard. H se manifesta dès 1400 en italie et se répandit dans toute l'europe au 15^^ et au 16™* siècles. Ce mouvement celui des ]»humanistes" ou de jDl'humanisme" ou du ^classicisme" est le retour littéraire de l'antiquité romaine classique. C'est même plus que cela , c'est le réveil supposé de cette antiquité dans l'àme de ses disciples modernes, l'abandon enthousiaste à la civilisation perdue que l'on croyait avoir retrouvée. L'humanisme a été un phénomène laïque. Il ne fut ni introduit, ni favorisé par l'église ou par le clergé. Il sortit du latinisme instillé depuis des siècles dans l'esprit des latins et des teutons, et ce fut dans le pays le plus latin de l'europe qu'il prit naturellement son origine. L'antiquité de l'humanisme n'était pas l'antiquité chrétienne du temps de la décadence de l'empire d'occident, mais l'antiquité classique qui était païenne. L'esprit humanitaire était donc bien différent de l'esprit chrétien, et ne pouvait manquer d'être antipathique à l'ascétisme et au monachisme vulgaire. Cependant les humanistes se maintinrent sur un terrain neutre quant à la reUgion, pour laquelle ils firent une réserve entière. Ils ne touchèrent ni à la foi chrétienne, ni à l'autorité de l'égUse ou de la bible. Toutes les divinités antiques et leurs légendes , toute la mythologie resta pour eux un monde imaginaire. Aussi, dès le commencement, les membres les plus distingués du clergé catholique ont pu subb individuellement le charme de l'antiquité ressuscitée ; même les réformateurs et les protestants rigides n'en furent pas choqués.

34 OHAP. I.

On sait quelles furent la puissance et la vitalité de Thumanisme ou du classicisme. — D'abord, le latin devint en occident la langue savante universelle, comme elle était déjà la langue sacrée de l'église romaine. L'emploi en devint obligatoire pour tout l'enseignement scientifique, universitaire ou préparatoire. Les protestants substituèrent les langues nationales au latin dans l'usage du culte et de la bible; mais ils respectèrent la domination laïque de la langue de l'église. Tant en pays teuton qu'en pays latin, et parmi les protestants comme parmi les catholiques, le latin devint la langue que tout homme civilisé devait savoir parler et écrire, la langue qui servait en occident de véhicule international à la pensée humaine. Encore aujourd'hui, en angleterre, l'éducation classique est nécessaire au «gentleman". Sur le continent la langue latine avec son bagage classique a conservé au moins des prétentions aristocratiques qui effraient les pauvres gens qui n'ont jamais su un mot de latin; et il faut être un peu rustre pour confesser volontiers qu'on a appris le latin, mais qu'on l'a oublié. — A la suite de la langue, la littérature latine devint l'aliment de toutes les intelligences. Il fallait lire et relire le plus possible de prosateurs et de poètes. Il ne suffisait pas de lire; tout homme de goût devait savoir composer de bons vers latins et écrire une prose latine élégante. — Il est vrai que les humanistes ne tentèrent pas d'étouffer les littératures nationales; mais ce fut à condition de leur imposer les lois tirées de la littérature ancienne, par exemple les formes dramatiques de l'antiquité et le plus possible la versification latine. Nul n'ignore quelle fut l'influence que l'humanisme exerça sur la littérature moderne du 17m« et du 18«ûô siècle. — Il ne faut pas oublier non plus que les humanistes ont importé une quantité énorme d'images et d'idées" antiques, dont ils ont meublé les cerveaux des classes culti-

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vées, même des femmes qui n'avaient pas appris le latin. Qu'on songe à ce qu'il fallait apprendre d'histoire ancienne et de mythologie , aux sujets des tableaux empruntés à ces deux sources et substitués aux sujets bibliques, à la morale antique — sagesse , vertu , patriotisme , haine des tyrans etc. — étrangère à la morale chrétienne autant qu'à la morale teutonique. En politique les adversaires du régime féodal — amis du pouvoir dynastique , centralisateurs et administrateurs — s'inspirèrent du droit public de l'empire romain. Plus tard les révolutionnaires s'inspirèrent des exemples fournis par Rome et d'autres cités antiques dans les luttes du j>démos'' contre l'aristocratie ou la tyrannie, pour prêcher la république et la démocratie.

La science et la philosophie antique est une partie importante du second apport du latinisme. L'ignorance des teutons était complète, et ils avaient réussi à réduire au même état les populations latines soumises. L'antiquité avait laissé, dans quelques livres sauvés, une philosophie très développée et une science rudimentaire à notre point de vue actuel. Tout cela devait sembler la suprême sagesse aux latino-teutons qui arrivaient à en saisir quelque chose. La science et la philosophie antiques, non contraires à la révélation chrétienne , devaient donc être adoptées en bloc et sans réserve au moyen-âge. — L'europe n'a eu d'abord que les sciences antiques, lesquelles ont eu bien de la peine à se débarrasser enfin des liens qui les retenaient et à progresser dans leur propre voie. On sait que la grammaire latine a été absurdement appliquée à la grammaire des langues modernes , latines et teutoniques. Croiton que toute trace de cette application malencontreuse ait déjà disparu ? — Quant à la philosophie , outre les théologiens de la période romaine, la philosophie scolastique n'a connu d'autres prédécesseurs que les philosophes antiques, notamment Ariâtote. Ce fut un apport du latinisme

dans la première période antérieure aux croisades. Plus tard rhistoire de la philosophie antique tout entière devait être enseignée dans toutes les écoles, tandis que les philosophes modernes y étaient encore ignorés.

Le droit romain fut un revenant de Tantiquité. — Les tribunaux romains appliquant le droit romain que les envahisseurs laissèrent aux vaincus dans les pays latins, disparurent peu à peu. Les seigneurs ou des juges municipaux ignorants . appliquèrent partout un droit coutumier non écrit, très imparfait et très incertain i). Cependant, après que la de domination du latin et de l'antiquité eut duré quelques siècles , l'attention se porta sur le vrai droit romain qui devait être bien supérieur au droit primitif et rude des conquérants. Ce fut pendant le 12m« siècle, dans la période des croisades, qu'une école de jurisconsultes s'établit en italie à Bologne , s'empara du droit romain sous la forme de l'informe compilation de Justinien*), en examina, en commenta et en fixa le texte. Bientôt le droit romain s'insinua partout dans les écoles et dans les tribunaux. Les docteurs en droit romain avaient une si haute idée de leur droit, et le public respectait tellement le droit latin de l'antiquité , que le droit romain fut reçu , indépendamment d'une sanction extérieure et en vertu de son autorité indéniable, toutes les fois que l'application n'en avait pas été exclue par une loi ou une institution spé-

') En général, an droit teutonique, ancien ou nouveau. Dans les contrées les plus latines des restes de droit romain se trouvaient conservés sous forme de droit coutumier, sans que les sources du droit commun fussent accessibles ou connues aux juges. Vers le douzième siècle toute la littérature des anciens jurisconsultes romains avait disparu, et le corps de droit de Justinien était presque perdu.

<) Compilation que cet empereur avait introduite en italie après .sa conquête au sixième siècle. Cependant cette conquête (v. ci -dessus p. 18) se réduisit bientôt à peu de chose, et les exarques grecs devaient s'intéresser modérément à l'application d'une collection latine qui fut si peu comprise à Gonstantinople qu'on se mit à la traduire, à la paraphraser et à la commenter en grec aussitôt après sa promulgation.

l'eueopb. 87

ciale. De cette façon le droit romain fut reçu non seulement en italie, dans la péninsule ibérique et dans le midi de la france, mais encore dans le nord de la france^), en allemagne et dans les pays-bas. En angleterre seulement sa réception fut mince et en Scandinavie nulle. On y accepta parfaitement le latin, mais on refusa le droit romain.

La langue du droit romain au moyen-âge a été le latin ; sa source, le »corps de droit" de Justinien, était latine').

Un mot sur le grec. Cette langue ne commença à marcher sur les traces du latin que pendant la période de rhumanisme. Alors même que l'enseignement en fut rendu obligatoire dans les écoles latines, elle ne resta qu'une langue classique secondaire. Peu de latinistes Tétudiaient sérieusement et arrivaient à lire couramment les poètes et les prosateurs grecs. On parlait et on écrivait le latin — les étudiants comme les docteurs et les professeurs — avec la plus grande facilité. On n'a jamais parlé ni écrit le grec. Malgré tout ce qu'on a fait dans le cours de ce siècle pour en favoriser l'enseignement , même aux dépens du latin, tout le monde, à l'exception de quelques rares spécialistes, sait mieux et oublie moins son latin que son grec. Tandis qu'on s'exerçait généralement à faire des vers

0 Dans le midi de la france plus t6t et plus abondamment que dans le nord et le centre, moins latins et plus germanisés quant au droit. C'est ce qui valut au midi, où d'ailleui-s les coutumes mises officiellement par écrit étaient moins nombreuses que dans le «pays coutumier'*, le nom de «pays de droit écrit". Mais la réception du droit romain fixé par les glossateors, se fit partout en vertu des mêmes principes.

^ Les glossatenrs ne possédaient et ne reconnaissaient pas les constitutions grecques du codex, lesquelles manquaient dans leurs manuscrits. Ils po^édaient en traduction on en original latins une collection de (134) novelles et en traduction latine les passages grecs des pandectes. CSe sont donc les sources latines du droit de Justinien qui ont été reçues sans aucun alliage grec dans les écoles et les tribunaux de Toccident. — Quant au contenu de ces sources, les constitutions des derniers empereurs et surtout celles de Justinien contiennent une annexe de l'ancien droit romain, dont Tesprit est plutôt cosmopolite ou international que spécialement grec.

latins, et que beaucoup de personnes arrivaient à en faire de bons ou de passables, on n'essaya pas à faire des vers grecs, pas même des vers homériques, dont la confection est si facile pour ceux qui connaissent bien Homère. De môme, ce qu'on apprenait et ce qu'on enseignait sur l'histoire et les antiquités grecques, était peu de chose en comparaison de ce qu'on savait de l'histoire et des antiquités de Rome. On connaissait le monde grec par l'intermédiaire des romains, et on le prenait dans l'état où les romains se l'étaient approprié dans la philosophie et la science, dans l'art, la littérature et la religion. Il est curieux, par exemple, qu'on ait continué à nommer les dieux grecs par leurs équivalents, vrais ou conventionnels, chez les romains. Encore aujourd'hui, celui qui dans une galerie d'art parlerait de Poséidon , Hephaistos , Aphrodite, Artemis, au lieu de Neptune , Vulcain, Vénus, Diane, risquerait d'être trouvé pédant.

La domination du latin et de l'antiquité latine, y compris le droit romain, a-t-elle été un bienfait pour l'europe latino-teutonique ? A-t-elle empêché le développement naturel et autonome — et par là une civilisation plus puissante et plus riche — des nations modernes? Ce sont des questions difficiles. Mais il est certain que la servitude commune de ces nations a puissamment coopéré, avec l'unité religieuse, à fondre ensemble les populations latines et les populations teutoniques, à consolider l'europe historique. Du reste, la servitude en question n'éfàit nullement avilissante , puisqu'elle était volontaire et que l'antiquité était considérée comme un passé glorieux, comme une condition supérieure du genre humain^).

Ainsi s'explique le prestige que le titre d'empereur romain conserva si longtemps. La chute de l'empire romain

^) Pour les humanistes, sauf la religion chrétienne. Avant les humanistes , sans cette réserve; le christianisme étant regardé comme la religion romaine.

L*BUROPB. S9

ne parut pas une réalité aux teutons qui Favaient amenée. Cependant, il n'y avait pas eu d'empereurs en occident depuis Romulus Augustulus (476) jusqu'à Charlemagne (800). Et après être tombée dans la boue sous la décadence carlovingienne, la couronne impériale s'était de nouveau perdue; personne n'avait porté le titre d'empereur romain entre 934 (mort de Berengar) et 962. Mais on ne voyait là que des interruptions dans la succession des empereurs, des interrègnes. L'empire existait quand Charlemagne fut sacré empereur, et quand le roi germanique Othon I ramassa la couronne impériale (962) et la rattacha définitivement à la dignité de i^roi allemand". — Quoique le titre d'empereur romain ne fût en réalité et ne restât qu'un titre, les rois allemands qui le portèrent, jouirent d'une prééminence incontestée sur les autres rois de l'europe. L'empereur germanique était le successeur des empereurs de Rome et par cela même le premier des princes chrétiens. Aussi sa préséance fut reconnue par tous les princes catholiques et plus tard même par tous les princes protestants. La puissance de l'élément latin est bieii illustrée par la circonstance que le titre d'empereur romain a été rattaché pendant plus de neuf siècles (962 à 1806) au royaume électif d'allemagne qui était la puissance centrale de l'europe. Il fallut la révolution française pour mettre fin au »saint empire romain de nation germanique" et à l'illusion qu'il pouvait y avoir un empire romain dans l'europe moderne. Néanmoins cette étrange illusion agit encore sur Napoléon I quand il se nomma ^empereur" en 1804; et Napoléon III ne sut se défaire de cette sidée napoléonienne".

L'élément teutonique n'a pas été moins puissant en éiémmi teueurope que l'élément latin. Son domaine fut en premier **'°^^ lieu la vie sociale, en second lieu le sentiment, l'imagination et l'art. Dans ces limites, les teutons importèrent

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leur esprit dans tous les pays latins, là même où ils ne formaient qu'une faible minorité et où ils finirent par être absorbés, vie sociale Dans la Sphère de la vie sociale les teutons, loin de se soumettre docilement à l'influence du monde romain, repoussèrent cette influence et s'en émancipèrent graduellement. Ce que les »romains" avaient gardé d'abord d'autonomie sociale^) leur fut enlevé ou s'éteignit peu à peu ; les institutions et les idées sociales des barbares leur furent imposées ou s'imposèrent progressivement à leur esprit.

Ainsi le militarisme discipliné de l'empire romain fit place à la guerre indisciplinée des teutons. L'idéal des populations de l'empire — la paix intérieure et extérieure , la paix romaine — fut remplacé par l'idéal des populations de l'europe médiévale — la guerre victorieuse et profitable ou seulement glorieuse contre toute autre section indépendante de l'humanité. Les moeurs belliqueuses des teutons , ,au lieu d'être adoucies par les vaincus, devinrent universelles. Le combat fut considéré par tous, non comme un simple moyen, mais comme une fin, comme l'occupation la plus noble de l'homme. La trêve de Dieu, qui imposait un armistice général au moins pour le dimanche et quelques jours de fête, montre bien l'impuissance de l'église à limiter davantage la permanence des combats.

La société romaine était fortement organisée et centralisée, gouvernée et administrée. L'individu y était pleinement subordonné, d'abord à la cité, ensuite à f empire, et recevait en retour la protection et l'appui qu'il lui fallait pour vivre en paix avec ses concitoyens. Malgré le pouvoir absolu de l'empereur, l'empire romain était un état qui gouvernait et qui rendait la justice par ses /bnc-

') Ils en gardèrent plue sous les ostrogoths (en Italie) , les bourgondes et les Tisigoths que sous les lombards et les francs.

l'surops. 41

tionnaires. Cet édifice fut renversé par le teutonisme, qui lui substitua, d'abord une royauté primitive et insuffisante , ensuite l'anarchie sociale.

Dans leur condition primitive, avant l'invasion et la conquête, les teutons n'avaient pas encore de gouvernement; les affaires communes étaient discutées et décidées et la justice était rendue dans les assemblées populaires. Après la conquête les assemblées populaires s'éteignent peu à peu. Les affaires communes sont réglées par les rois ou chefs militaires élus qui ont succédé aux ducs ou chefs temporaires. Les rois consultent plus ou moins les grands de la nation et leurs compagnons. Ils rendent également la justice ou la font exercer par leurs délégués, lesquels sont chargés en outre de la perception des impôts et redevances et de l'appel au service militaire.

A cette simple organisation succéda la féodalité. Les compagnons du roi voués à son service reçurent des donations territoriales. Ces «bénéfices," d'abord révocables ou donnés à vie, devinrent héréditaires, moyennant une sujétion personnelle des héritiers possesseurs du fief au donateur et à ses héritiers, sujétion qui impliquait la fidélité et le service militaire , et qui valait au bénéficiaire la protection royale. Les délégations du pouvoir royal, et par conséquent les comtés, les duchés, les marquisats etc., devinrent héréditaires aux mêmes conditions. En même temps le territoire de leur «office" était considéré comme »fief", de telle sorte qu'ils exerçaient leurs anciens pouvoirs délégués, pour leur propre compte et en vertu d'un droit territorial. Les grands de la nation imitèrent l'exemple des rois. Les possesseurs de fiefs en firent autant, et tout «vassaux" qu'ils étaient, s'entourèrent d'arrière- vassaux, de sorte qu'ils devinrent «seigneurs" à leur tour. De leur côté les propriétaires libres ou de biens allodiaux s'empressèrent de se procurer la protection d'un homme plus

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puissant en convertissant ces calleux" en ]!>fiefs" à son profit. — Cependant, tous les vassaux de quelque importance obtinrent ou usurpèrent peu à peu le droit de juridiction, qui n'appartenait auparavant qu'au roi ou à ses délégués. Ils exerçaient en même temps,* au nom de leur seigneur, le droit au .service militaire des habitants du. fief, sauf leur propre devoir de service militaire envers leur seigneur. A ce point de vue tout vassal était en même temps seigneur quant aux habitants de son fief (non passé en sous-fief); de même ces habitants, soumis au pouvoir judiciaire et militaire du possesseur du fief, étaient ses simples vassaux. Quant aux biens allodiaux ou calleux" qui échappèrent à »rinféodation", une partie en fut acquise par les grands vassaux, anciens délégués du roi. Une autre partie, dont les possesseurs de fiefs ordinaires firent l'acquisition, fut assimilée à ces fiefs quant à la juridiction et au service militaire. De plus, les grands possesseurs d'alleux ne manquèrent pas d'usurper ces droits seigneuriaux. Enfin les petits possesseurs d'alleux restèrent soumis à l'autorité judiciaire et militaire des grands vassaux autrefois délégués du roi; ils avaient donc, en efiet, leur seigneur. — Ainsi, hors le roi, tout le monde était vassal , et excepté les dernières couches , c-à-d. les simples habitants des fiefs — campagnards, villageois ou citadins — et les petits possesseurs d'alleux, tout le monde était seigneur.

On peut dire que le système féodal était le morcellement absolu de l'ancien pouvoir royal qui avait succédé à l'absence d'un gouvernement. C'était la condition sociale la plus opposée au régime politique de l'empire romain. On n'y découvrait aucune trace d'état ou de fonctionnaires. C'était le pouvoir personnel substitué au pouvoir social. Toute puissance de l'homme sur l'homme était l'objet de droits privés, héréditaires, rattachés à la possession du

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sol; et l'on n'avait de devoirs sociaux à remplir qu'envers des personnes privées en vertu de relations personnelles et foncières. Le régime féodal était en effet la désintégration sociale,

La féodalité n'est pas un produit nécessaire du caractère national des teutons; soit de leur ^individualisme" , soit d'une qualité morale, la fidélité (Treue), qui les portait à remplir librement l'engagement de se dévouer à autrui. Ce sont là des vues fantaisistes. La féodalité, d'ailleurs, ne s'est pas développée parmi les teutons de la suède et de la norvège. Il est certain cependant qu'elle n'a rien de latin, et qu'elle est purement teutonique. Elle est née chez les teutons qui après leurs conquêtes n'ont pu développer ni maintenir leur première ébauche d'organisation politique; et l'usage teutonique des œmpcLgnons qui se vouaient aux personnes des rois ou des grands et les suivaient dans la guerre et dans la paix (Gefolge), lui a donné une première impulsion.

L'institution teutonique de la féodalité s'est formée ou a été introduite en pays latin non moins qu'en pays teuton ou mixte. Elle s'est formée: 4° pleinement dans tout l'empire des francs, c'est-à-dire dans la france du nord et du centre et dans l'empire allemand , dans le nord et le centre de l'italie (royaume lombard ou d'italie) et dans le midi de la france, 2° modérément dans Tangleterre avant la conquête normande i), 3^ un peu seulement en espagne et en portugal, et en danemark. Les normands l'implantèrent vigoureusement dans le sud de l'italie et la Sicile, et après la conquête, en angleterre. Enfin les croisés Timportèrent , comme une institution européenne , hors des limites de l'europe, en terre-sainte, et même dans les parties de l'empire grec dont ils firent l'acquisition.

La noblesse héréditaire^ étrangère à l'empire romain, est

0 V. encyclop. britann., feudalism.

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également une institution teutonique. Cependant, comme la féodalité, elle se développa et s'établit en europe sans distinction de pays latins et de pays teutons. Ce fut même dans un pays architeutonique , la norvège, qu'elle ne put prendre racine. Elle sortit partout de la décadence du système féodal , les seigneurs restant une classe distinguée et privilégiée, même après la perte de tout pouvoir militaire et judiciaire et de toute possession foncière. En outre, elle sortit immédiatement de l'ancienne société teutonique, dont l'esprit s'imposa aux populations subjuguées de l'empire. En effet cette société possédait le principe de l'aristocratie dans les familles de descendance illustre (noble) et dans celles dont les membres se vouaient au service du roi et formaient sa suite.

La chevalerie est un fruit du teutonisme; rien de plus étranger aux moeurs et aux idées de l'antiquité romaine. On ne peut mieux définir la chevalerie qu'en disant qu'elle est l'idéalisation du métier des armes. Le chevalier, toujours armé, cavalier parfait, cuirassé de pied en cap, ne connaît d'autre profession que celle de guerrier et en a le monopole; les autres hommes ne portant les armes qu'accidentellement ou par contrainte ou comme mercenaires. Il exerce cette profession, non comme un soldat vulgaire, brutal, aimant la violence et la rapine, mais comme un soldat noble et pur qui est au service de toutes les bonnes causes. Le chevalier sert la cause de Dieu et de l'église, celle de l'empereur et du roi, celle du seigneur auquel sa foi est engagée. Il protège les faibles et respecte les femmes. Sa vie est pure. Il remplit ses voeux et ses promesses, sa parole est une parole d'honneur. Il a un courage sans bornes; il méprise la mort; il défend son honneur et sa dignité au prix de son sang et de sa vie contre ceux qui l'insultent.

La qualité de chevalier était individuelle, mais elle de-

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vint bientôt le monopole d'une classe, de celle des seigneurs; et tous les membres de cette classe aspirèrent à obtenir la qualité de chevalier, dont le prestige établissait une certaine égalité entre tous ceux qui la possédaient. — La chevalerie se développa sous l'influence des croisades et de la guerre contre les infidèles; les ordres religieux des chevaliers de St. Jean et des templiers furent le fruit de l'esprit chrétien et de l'influence de l'église. Mais la chevalerie est en elle même une institution purement laïque, et l'église ne fît que la consacrer. Elle n'est donc sortie en aucune façon du latinisme. On comprend qu'elle ne pouvait naître que de moeurs belliqueuses et qu'il fallait un esprit guerrier pour idéaliser le métier des armes. Cependant, les romans, qui subirent complètement les idées sociales des teutons , furent entraînés par l'esprit chevaleresque, et la chevalerie fleurit dans les pays les plus latins. — On peut admettre que les chevaliers chrétiens ont emprunté à leurs adversaires mauresques l'amour du merveilleux, les formes de politesse et la galanterie; mais il est absurde de dire que la chevalerie a été empruntée par les occidentaux aux chevaliers arabes. Même le culte de la femme avait ses racines dans la position sociale de la femme chez les teutons barbares. Ce culte pouvait se développer dans une société d'hommes forts, dominés par l'imagination, libres de tous soucis pécuniaires et politiques, et n'ayant d'autre profession que celle des armes.

Il faut encore signaler le régime de la guerre privée (Fehde) comme une conséquence des moeurs belliqueuses des teutons, de leur état social primitif qui autorisait la vengeance du sang et la justice privée, enfin de la féodalité. En eff'et, le seigneur ne devait la paix qu'à celui dont il était lui-même le vassal. Il pouvait donc s'arroger le droit de faire la guerre à ses voisins, seigneurs comme

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lui sans être ses suzerains; et ses propres vassaux étaient tenus de l'assister sans avoir le droit de discuter la justice de sa cause. C'était le régime de la guerre de tous contre tous.

Une morale sociale teutonique s'est maintenue à côté d'une morale chrétienne tout opposée , à laquelle le monde romain s'était soumis. Le christianisme enseignait l'humilité, la patience, le pardon des injures. La morale des teutons prescrivait l'affirmation et l'exaltation de soi, une susceptibilité extrême, la défense à outrance de sa dignité personnelle, de son honneur et de son droit, la vengeance de toute injure, le combat singulier. Cette morale s'imposa aux romans et se perpétua, au moins parmi les classes supérieures, jusqu'à nos jours. En effet, quoique fort affaiblie, elle est loin d'être éteinte.

Tandis que la languis latine triompha complètement de la langue teutonique dans les pays latins, même dans le nord de la france, où le teutonisme fut relativement puissant, le droit teuton l'emporta sur toute la ligne. Il ne resta que fort peu de chose du droit romain dans les pays les plus latins. Dans tout l'empire des francs notamment, le droit foncier, le droit féodal et le droit de succession^), le droit de famille^) et de tutelle, le droit pénal, le droit de procédure civile et criminelle et le droit de preuve teutoniques écartèrent entièrement le droit romain. Le droit romain qu'on trouve en vigueur dans les trois derniers siècles du moyen-âge fut introduit seulement après la résurrection de ce droit. Son influence fut plus étendue et plus grande dans les pays latins et dans les matières où le droit teutonique avait eu le moins

^) Même la succession testamentaire disparut.

^ À peu d exceptions près. Par exemple, il resta quelque chose du droit de mariage romain quant aux biens dans la coutume du midi de la france.

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de développement et de précision i). Il n'est pas vrai que le droit romain ait continué à exister, au moins partielle- .ment, dans quelques pays latins, ou qu'il y ait été réveillé après avoir sommeillé longtemps. En règle générale, il était mort, et on Ta réimporté.

Dans la sphère de Tintelligence Teurope ne fut long- sentiment, temps que l'écolière de l'antiquité; mais dans celle du |^'*^**^ sentiment, de l'imagination et de l'art, l'esprit teutonique ne fut pas si docile, même dans les pays latins. Il est vrai que l'influence du monde antique, tant Tinfluence primitive que celle de l'humanisme, ne resta pas sans effet sur la vie ^émotionnelle" , Imaginative et esthétique des peuples modernes; mais cette influence fut toujours celle d'une civilisation étrangère et ne sillonna pas profondément les âmes. Au contraire, le sentiment et l'imagination teutoniques moulèrent singulièrement le caractère des populations prépoiidéramment romanes, et y produisirent des traits communs à toute l'europe et plus puissants que les différences causées par la nature des races et des milieux. Ce phénomène n'a rien de surprenant. La vie nouvelle et énergique d'une race barbare, plus puissante que celle des populations civiUsées mais décrépites, les ranima et les transforma.

On peut se servir d'un terme traditionnel — romantisme — pour désigner l'esprit teutonique dans sa lutte avec le classicisme sur le terrain de la littérature et de l'art. Ce romantisme éclata la première fois dans la période des croisades et se manifesta par des flots de poésie lyrique et épique, en provence, en franco et en espagne, en angleterre et en allemagne. Le fond et la forme de cette poésie contrastent profondément avec la poésie antique. Cette dernière est sobre et mesurée, contenue et correcte : elle est ce qu'on appelle classiqite. Dans l'autre l'imagina-

') Gomme le ditÂt des (Aligations et des contrats.

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tion et le sentiment se donnent carrière et repoussent les règles et les limites. On y trouve l'expression de sentiments vigoureux et passionnés, profonds et tenaces, du dévouement religieux, de Tamour sentimental, d'une vie intérieure concentrée et portée à la mélancolie ou à l'extase, d'une imagination ardente et abondante, ayant plus d'affinité avec l'orient musulman qu'avec l'antiquité grécoromaine, enfin de l'héroïsme aristocratique et de l'esprit chevaleresque de l'époque. Le i&romantisme" qui se manifesta dans la première moitié de ce siècle en allemagne, en angleterre , en france , est une réaction semblable contre le classicisme. D'autre part les deux éléments se combinèrent souvent au lieu de se combattre. Souvent des formes classiques se mariaient au fond romantique.

La littérature romantique de la période des croisades fut suivie d'une architecture qui est la négation absolue des formes et des idées de l'architecture antique. Quoiqu'elle ait eu pour point de départ le style roman et qu'elle ait emprunté l'ogive — non le fer de cheval — aux sarrasins, l'architecture gothique n'en est pas moins essentiellement teutonique. Le sentiment (religieux et chrétien) et l'imagination y dominent. Elle naquit dans le nord de la france; elle se répandit ensuite dans le reste de ce pays, dans les pays-bas, l'allemagne et l'angleterre, et elle rayonna plus ou moins dans l'europe entière. L'impression immédiate que font les anciennes cathédrales et abbayes gothiques , établit mieux que toutes les considérations scientifiques la différence profonde de la froide architecture classique et de l'architecture gothique qui nous saisit et nous ravit à première vue, nous autres fils de l'europe chrétienne du moyen-âge.

On a vu quels ont été les éléments qui ont concouru à la formation de l'europe. Le résultat de la combinaison de ces éléments n'a pas été une europe uniforme où les

divers éléments — latins et teutoniques — se trouvaient mêlés et fondus ensemble à proportions égales. Il y avait plus de teutonisme et moins de latinisme en Scandinavie que dans la grande bretagne et les pays allemands du continent; dans ces pays et dans cette île qu'en franco, en Italie et en espagne; en franco qu'en provence; dans la hollande que dans la belgique actuelle. Mais il y avait partout du latinisme et partout du teutonisme. Sous ce rapport Teurope était mixte d'un bout à l'autre.

L'europe mixte formée au moyen âge n'a pas été désa- Europe mogrégée et dissoute en parties disparates. La cohérence de ^®™® ses parties a été conservée et fortifiée. Elle est devenue plus homogène. Une vie commune de l'esprit et de la société ou une action réciproque se sont manifestées partout, constamment et d'une manière croissante.

Le protestantisme a rompu l'unité religieuse de l'europe, religion euromais il ne l'a point divisée en deux parties géographique- P^^"*® ment distmctes. Il ny a pas une europe méridionale, ç^^h^u latine et catholique" et une europe septentrionale, teutonique et protestante. Entre une zone protestante du nord , comprenant les états Scandinaves, la grande bretagne et la partie la plus septentrionale de l'allemagne (sans les deux prusses) et de la hollande, et une zone catholique du sud, comprenant la péninsule ibérique, l'italie, la franco , la belgique et l'autriche (cisleithane) , il y a une grande zone intermédiaire comprenant le reste de l'allemagne et de la hollande, ainsi que la suisse. La répartition des catholiques et des protestants dans cette zone intermédiaire est irrégulière. Dans l'allemagne méridionale , comprenant la bavière, le v^rurtemberg , bade et hohenzollern , la proportion des protestants aux catholiques est de 1 à 1.6 à peu près; dans la prusse rhénane, plils septentrionale , elle n'est que de 4 à 3 environ. Il y a des teutons dans les trois zones , des latins dans celles du sud et du centre.

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