‹ L'Egypte et l'EuropeChapitre 14 sur 85 · AP. II · texte numérisé non relu

AP. II

Touest, a été le théâtre principal et central de la vie nationale des grecs. Les colonies du bassin occidental, même celles de la grande grèce et de la sicile, étaient excentriques et malgré leur importance passagère restèrent accessoires. Il faut ajouter que loin de jouer un rôle secondaire, la grèce orientale, c'est-à-dire Tasie mineure avec les iles adjacentes, devança et prima la grèce occidentale quant à sa civilisation matérielle et spirituelle. La poésie épique y naquit. D'après la géographie grecque Homère était un Dasiatique". Plus tard la poésie lyrique et la philosophie y prirent leur premier essor. Le centre de gravité de la vie hellénique ne fut déplacé vers le continent occidental que par suite de la conquête perse et des victoires remportées sur le grand roi par les grecs qui habitaient au nord et au sud de l'isthme de Corinthe. — Dès avant les temps historiques les grecs ont eu des relations intimes avec les peuples aryens et sémitiques du continent de l'asie mineure — phrygiens, lydiens, carions etc. — et avec les phéniciens. Ces ^asiatiques" ont colonisé plus ou moins les îles et même un peu le continent occidental, et les grecs ont subi leur influence religieuse et civilisatrice. Ils n'ont eu, au contraire, aucun rapport avec les italiques et ne leur ont rien emprunté. Ils ne firent même la connaissance des romains qu'à l'époque où Rome commença à leur être dangereuse. — Tandis que la grande grèce et la sicile furent latinisées sous la domination romaine, l'asie mineure occidentale resta complètement grecque sous la domination perse. — Après Alexandre le grand , le monde grec reçut une grande extension, et la grèce en deçà de la mer égée perdit beaucoup de son importance. Les pays riverains du bassin oriental de la méditerranée et surtout l'asie mineure furent fortement hellénisés; le centre de gravité de la vie hellénique fut déplacé vers l'orient. — L'occident au con-

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traire ne fut nullement hellénisé. La latinité de Vitalie et de l'occident romain ne fut pas entamée par la langue et la civilisation grecques malgré la faveur dont elles jouirent longtemps à Rome et dans les villes romaines, et malgré l'influence réelle que le grécisme y exerça sur la vie matérielle et esthétique. — La grèce antique est donc indissolublement liée au reste de l'orient, tandis qu'elle est distincte de l'occident. On ne peut d'ailleurs la séparer de l'orient sans commettre une inconséquence flagrante. En effet, personne n'hésite à considérer l'empire byzantin comme oriental et sa capitale, Constantinople , comme une ville orientale , comme la métropole de l'orient. Cette capitale et cet empire, cependant, étaient essentiellement grecs.

Le portrait qu'on a fait des orientaux, et le contraste qu'on a établi entre les grecs et les orientaux, n'est pas justifié par les faits. — D'abord on a comparé les grecs de la période classique, qui est la plus exubérante et la plus brillante de leur existence nationale, aux orientaux déjà entrés en décadence, et on n'a tenu aucun compte des événements et des circonstances.

L'orient (sans les grecs) n'est pas l'humanité à l'état d'enfance; il n'est pas ou n'a pas toujours été immobile, léthargique, rêveur, soumis. — La civilisation égyptienne et la civilisation chaldéenne ont précédé celle des grecs. L'expansion phénicienne a précédé l'expansion hellénique. Les grecs ont fait des emprunts à la civilisation plus ancienne des phéniciens, lesquels au contraire ne leur doivent rien. Comment peut-on nier l'activité, l'énergie et l'initiative des peuples qui ont été les pionniers de la civilisation antique 3 Comment peut-on les qualifier d'éternels enfants ou prétendre qu'ils sont essentiellement rêveurs? — On oublie que le despotisme oriental n'est pas un état primitif. Les monarchies étendues et despotiques

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résultent toujours soit d'un long procès intérieur, soit de la conquête, laquelle peut façonner au despotisme non seulement les vaincus mais encore les membres de la nation conquérante; même ceux qui, comme les nomades, connaissaient auparavant beaucoup de liberté et peu de gouvernement. La résignation au despotisme est Teffet naturel de l'exercice prolongé d'un pouvoir absolu et fort. — On oublie que l'état stationnaire des esprits et la pétrification sociale qui empêchent le libre essor de l'individu supposent un développement antérieur , une vie progressive qui s'est arrêtée; et que l'état stationnaire, comme la décadence amenée par des causes intérieures et extérieures, est un phénomène général. Il suffit de rappeler la chine et l'inde à l'est, et l'espagne moderne à l'ouest. Du reste, si l'orient musulman a été stationnaire depuis longtemps, et si dans l'antiquité les égyptiens, les assyriens et les babyloniens , les perses et les mèdes le sont devenus successivement, il ne faut pas perdre de vue que la civilisation grecque, malgré des circonstances extérieures relativement très favorables, fléchit et succomba à son tour et en son temps, et ne disparut de la scène du monde qu'après être devenue immobile, stérile et sénile sous l'empire byzantin. On objecte que les grecs se sont réveillés récemment. Mais la faculté de se réveiller est une faculté générale des peuples. Elle n'a pas fait défaut aux autres orientaux. Les nomades arabes, dont l'état stationnaire était plusieurs fois millénaire, ont déployé tout-à-coup une énergie fabuleuse sous et depuis Mohammed. La résurrection des perses sous les sassanides montre bien quelle était la force de vie de ce peuple oriental. Les fils d'Israël n'étaient pas stationnaires à l'époque où leur existence politique fut violemment brisée par les romains. Les juifs comme les arméniens ont conservé partout beaucoup d'activité et de jeunesse d'esprit.

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La notion d'un régime social primitif appelé théocratie est le fruit d'une théorie qui n'est pas confirmée par l'histoire. Au lieu de cette théocratie nous ne trouvons qu'un pouvoir plus ou moins considérable exercé par les prêtres; et ce régime social se présente toujours comme le résultat d'une évolution historique. En orient le régime clérical n'est nullement général. Si, par exemple, nous le rencontrons dans l'ancienne égypte et en éthiopie comme chez les juifs après l'exil, en revanche on ne le trouve pas chez les phéniciens ni dans tout l'orient musulman. — L'autorité de la religion n'a pas étouffé la libre pensée dans l'orient non hellénique. La philosophie religieuse y a toujours été aussi libre sinon plus libre qu'ailleurs. L'incrédulité et le scepticisme se sont même fait jour chez les juifs et parmi les musulmans, à Jérusalem et à Bagdad. — La science n'est pas née en grèce, mais en égypte et en chaldée. — Ou admire aujourd'hui l'art plastique des égyptiens et des assyriens, et on ne prétendra plus que faute de modération la vraie poésie a manqué aux hébreux, aux arabes, aux persans.

C'est à tort qu'on représente les grecs comme ayant eu dans l'antiquité le monopole de la liberté et le brevet d'invention de la cité. — Quant à la liberté extérieure, avant la conquête romaine qui mit fin à leur indépendance , les grecs en deçà de la mer égée ont eu un double et rare bonheur. Ils n'ont eu à se défendre qu'une seule fois contre l'étranger, et cette fois là ils remportèrent une victoire facile et rapide qui fit leur réputation. Cette réputation n'est pas trop méritée. La victoire fut facile, en effet, puisque les batailles de Marathon et de Salamis, de Platée^) et de Mykale suffirent pour arrêter l'invasion

') Le récit de ces batailles démontre d'ailleurs que les armées et les flottes perses, mal composées ou mal commandées, n'ont été pour les grecs que de faibles adversaires.

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des perses et pour les réduire à la défensive. Elle fut rapide , car la lutte ne dura que douze ans ^). — L'héroïsme de Léonidas et de ses Spartiates n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire. Dans les autres combats, les grecs se sont simplement bien battus, comme on se bat quand il s'agit de vaincre ou de périr, ou quand — et ceci regarde les athéniens à Marathon et à Salamis — on a excité le courroux spécial de l'ennemi , et qu'on attend sa vengeance impitoyable. Du reste , le patriotisme des grecs , leur ardeur à sauver la patrie commune, a laissé beaucoup à désirer. En règle générale, pour prendre part à la lutte chaque état a attendu qu'il fût individuellement menacé. Lacédémone n'a fait des efforts sérieux qu'à la dernière heure et pour défendre le péloponnèse. Les rivalités et les rancunes entre les états n'ont pas été oubliées. Il y a eu des lenteurs et des abstentions scandaleuses, de lâches soumissions , des ententes et des alliances perfides avec l'ennemi. Des aristocraties traîtresses, et des traîtres individuels n'ont pas fait défaut. — Si toute la grèce ciségéenne avec les îles adjacentes s'était unie dès la première expédition de Darius, elle aurait opposé aux perses une force considérable. A cette époque sa* population était nombreuse, et l'infériorité numérique des grecs eût été peu sensible. Elle était compensée d'ailleurs par la composition extrêmement mixte et la mauvaise direction des armées perses, et par la circonstance que les grecs défendaient, dans leur propre pays, ce qu'ils avaient de plus cher contre des troupes qui, à l'exception des perses et des mèdes , n'étaient que des mercenaires. — Les grécophiles qui continuent à glorifier la lutte nationale des grecs contre la perse oublient que cette lutte a été l'oeuvre, non de

') Seconde expédition de Darius et bataille de Marathon, 490; invasion de Xerxès, Thei-mopyles et Salamis, 480; Platée etMykaie, 479. Aprà6 479, jusqu'aux victoires de Kimon, 466, les grecs furent les plus forts.

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la nation , mais de quelques états qui étaient directement menacés ou qui ne préféraient pas la soumission à la défense. Ils oublient qu'aucun peuple ne se rend à la première sommation, sans avoir constaté l'inutilité de la défense. Et combien de défenses inutiles et désespérées ont été enregistrées par l'histoire ! Les grecs d'europe , en se défendant contre Darius et Xerxès, n'ont fait rien d'extraordinaire ; la lutte n'était pas inégale ; et ce n'est nullement grâce à des efforts surhumains qu'ils ont triomphé. Les grecs d'asie, désunis qu'ils étaient, non assistés par les grecs d'europe, moins aguerris que ces derniers, et surtout non protégés par la mer, n'ont pas résisté énergiquement à la domination perse, pas plus qu'à celle des rois de lydie. Il reste à savoir quel aurait été le sort des athéniens et des Spartiates, si au lieu d'habiter le continent occidental, ils avaient été établis en asie mineure. Si les grecs occidentaux avaient eu un patriotisme vraiment national avant la conquête romaine, ils auraient pu lutter avec plus de succès pour échapper à la domination de Rome. Si l'on compare les luttes obstinées, inégales et souvent désespérées des juifs contre les assyriens , les babyloniens , les grecs syriens et les romains , à la lutte partielle des grecs occidentaux contre la perse et contre Rome, ce ne sont pas les grecs qui remportent la palme du patriotisme. La comparaison avec les égyptiens, les tyriens et les carthaginois ne leur est pas plus avantageuse. La cité antique se trouve partout où des villes furent fondées pour la défense commune, pour le commerce, pour la satisfaction des besoins de la vie sociale; chez les sémites comme chez les aryens, en phénicie comme en grèce et en italie. La constitution des cités phéniciennes et italiques ne diffère pas essentiellement de celle des cités grecques. On y trouve des rois plus ou moins héréditaires ou électifs dans certaines familles, dont le pouvoir

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est très limité ; des magistrats et des prêtres remplaçant les rois et d'autres inférieurs ; des assemblées de tous les citoyens et des sénats ; plus tard des aristocraties composées des anciens citoyens, et un peuple ou démos embrassant tous les hommes libres; des assemblées aristocratiques, ploutocratiques , populaires ; enfin des tyrans. Les cités grecques n'ont pas produit de meilleurs fruits quant à l'organisation politique et à la liberté que les autres cités antiques. Au sortir du bon vieux temps où les citoyens primitifs étaient tous égaux, en d'autres termes où l'aristocratie régnait sans plèbe rivale , et aux beaux temps de la grèce , toutes ces cités oscillaient entre l'oligarchie , la démocratie et la tyrannie. Les combinaisons mixtes et modérées avaient peu de succès et duraient peu. Le régime démocratique ne fut supportable que lorsqu'un homme éclairé et éloquent — tel que l'illustre Périclès — savait conduire le démos ignorant et borné, crédule et versatile, méfiant et vindicatif. Les démocraties, détestées par les hommes distingués qui n'étaient pas démagogues ^), étaient tyranniques et intolérantes. La condamnation de Socrate fournit un exemple éclatant de l'esprit qui les animait*).

Quant à la liberté privée, rien ne prouve qu'elle ait été plus grande dans les cités grecques que dans les cités phéniciennes. Il est certain que l'autonomie individuelle n'était pas singulièrement respectée en grèce. D'après les idées helléniques l'homme était avant tout citoyen ; il se devait tout

») Gomme par Platon et Aristote.

^) Socrate fut condamné par le démos récemment rétabli au pouvoir, parce que c'était un aristocrate et en vertu du principe vies arislocrates à la lanterne". dII avait été le maître et l'ami d'une foute d'hommes illustres et oligarches. C'était un philosophe qui défendait le droit de Tintelligence à l'exercice du pouvoir. Il était hautain et se donnait des airs vis-à-vis des gens du peuple. Il ne se soumettait pas à la tradition et aux croyances des masses. C'était un incrédule, un novateur, un homme qui voulait être plus sage que tout le monde". Sa personne était antipathique au démos, et on le croyait hostile à la démocratie.

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entier à l'état. Sa vie privée était largement soumise à la tutelle de la loi. Il y avait une tendance générale, bien que plus forte parmi les doriens que chez les ioniens , et à Sparte qu'à Athènes, à faire l'éducation du citoyen par l'état et poiu* l'état. Cette tendance, on le sait, se réalisa d'une manière merveilleuse à Lacédémone. C'est plutôt à Rome qu'en grèce qu'il faut chercher l'autonomie privée et l'indépendance du père de famille dans sa sphère et à côté du dévouement à la patrie et du respect de la loi.

On oppose l'activité des grecs à l'inertie orientale ; mais d'abord, les phéniciens par exemple étaient fort industrieux. Les anciens égyptiens étaient des agriculteurs laborieux, comme leurs descendants, les fellahs, le sont encore. De plus ils étaient ingénieurs; ils ne se sont pas bornés à construire des temples et des monuments funéraires, mais ils ont exécuté de fameux travaux hydrauliques. Les anciens grecs d'autre part n'aimaient guère le travail proprement dit: l'agriculture et la manufacture. Tout comme les grecs d'aujourd'hui ils aimaient mieux faire le commerce et naviguer. Cependant les phéniciens n'étaient pas moins commerçants et navigateurs que les hellènes. Ce sont eux qui ont donné aux grecs l'exemple du commerce, de la navigation et de la colonisation.

On oppose enfin la vivacité et la loquacité des grecs à la tranquillité, à la gravité et à la taciturnité orientales. C'est encore une généralisation non justifiée. Les phéniciens et les israélites ne manquaient certainement pas de vivacité et de loquacité. La turbulence et la loquacité des juifs actuels nous garantissent que leurs pères n'ont pas été très mesurés et très silencieux. Il serait plus juste d'opposer à la vivacité et à l'abondance de paroles des grecs le sérieux et la sobriété de paroles des romains. Du reste, au sein même de la nation hellénique, un con-

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traste analogue se présente entre les doriens et les ioniens, entre les Spartiates et les athéniens.

Au lieu de porter un cachet occidental et distinct de celui des autres orientaux, les anciens grecs présentent avec ces derniers des traits communs très importants et essentiels, par lesquels ils sont en même temps les antipodes des romains. Ces traits se rapportent à ce qu'on peut appeler le tour d'esprit ou le ^caractère intellectuel", c'està-dire à ce qu'il y a dans l'homme de plus spirituel, de plus indépendant du tempérament et de toute la constitution physique ^) , et de plus distinctif quant aux caractères nationaux.

Ainsi, par exemple^ les allemands aiment plus les considérations générales que les anglais; ils sont théoriciens et spéculatifs. Les anglais au contraire sont positifs et pratiques; ils s'attachent plus au réel que les allemands; ils recherchent plus les faits et s'informent davantage. Rien ne distingue autant ces deux branches de la race teutonique que ce contraste dans leur caractère intellectuel. — Il y a certainement entre les teutons et les français une différence générale beaucoup plus grande qu'entre les anglais et les allemands. Les français sont vifs, légers et insouciants, élastiques et incapables de s'attrister ou de se décourager longtemps ; ils sont sociables *) ; ils aiment à plaisanter et à se distraire; ils sont optimistes et satisfaits de leur propre personne. Les teutons sont lourds, tenaces, sérieux; ils sont insociables et aiment le recueillement; ils se défient de soi et ont une propension au pessimisme , à la tristesse , à la mélancolie. Voilà déjà une différence notable qui tient au tempérament. Mais celle qui distingue les deux races au point de vue de l'intelli-

*) A Texceplion de la conformation et de la vie du cerveau, qui est Torgane spécial et exclusif des fonctions de Tintelligence. ') Us sont gregarious, comme on dit en anglais.

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gence , est bien plus profonde. Les français ont une grande puissance d'intuition; les teutons de réflexion. La pensée française est primesautière ; les teutons examinent, analysent, délibèrent. Le français veut saisir rapidement et au premier abord; le teuton se plaît à considérer et à reconsidérer. Le français conçoit facilement le concret, mais non , comme le teuton , l'abstrait. Le teuton recherche la précision dans les distinctions et les notions ; le français se trouve à Taise dans les généralités, dans les notions et les distinctions vagues. Le français aime le décousu, le teuton le système. Le français est à cheval sur la forme, le teuton sur le fond. Le français a le sentiment de la mesure, de la proportion, de la combinaison; il a du tact et du goût, du savoir faire et du savoir dire et écrire; il est comédien comme il est homme du monde, sans l'avoir appris. Il songe et il vise à l'effet en toutes choses , dans la peinture et la toilette , dans la prose et la poésie, dans tous les produits de la manufacture et de l'industrie, dans tout ce qui est décoration et ornementation. Le teuton n'a aucune de ces qualités esthétiques. En revanche , le français , à la différence du teuton , saisit mal cette sorte de beau que nous percevons lorsque nous trouvons dans la nature l'écho ou dans l'art l'expression de nos sentiments et de nos aspirations les plus intimes. Au fond il n'aime ni les alpes ni le parc anglais; Shakespeare et Gôthe ne l'intéressent pas. Le français a un besoin extrême de clarté ; il veut comprendre et être compris sans délai; il aime mieux être incomplet et superficiel que d'être obscur. Le teuton fait tout le contraire; il néglige facilement la clarté non moins que l'effet; et il aime mieux traiter une matière à fond que de la traiter lucidement et élégamment. Il est facile de constater que la provision de mots exprimant des notions abstraites est plus faible dans la langue française que dans les langues teutoniques, et

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qu'on ne s'empresse même pas de tirer de l'analogie linguistique ou du latin maternel la foule des mots ^) abstraits qui manquent à la langue française actuelle. En général, les français ont peu d'aptitude pour la philosophie , la linguistique , l'histoire , la critique philologique et historique , les abstractions juridiques. En revanche, ils ont une grande aptitude pour les mathématiques, où il ne s'agit pas de notions abstraites, de distinctions précises et subtiles, de système, mais de combinaisons et de rapports en matière d'étendue , de nombre , de valeurs , et où par conséquent la faculté de se représenter les choses ou l'imagination est appelée à fonctionner. Ils ont également une aptitude singulière pour les observations et les pensées détachées, comme le prouvent leurs penseurs depuis Montaigne jusqu'à Henri Taine, en passant par Pascal, la Bruyère, de. la Rochefoucauld, Vauvenargues , Montesquieu et vingt autres.

Au point de vue du caractère intellectuel , les orientaux , y compris les grecs , diffèrent plus encore des romains que les français des teutons. — D'abord, dans tout l'orient la religion, en se développant, est devenue Imaginative et méditative ou philosophique. Partout des dieux anthropomorphes, des symboles, des mythes, des doctrines. Plus tard, en se mélangeant plus ou moins, le parsisme, le judaïsme et le grécisme ont produit, depuis Cyrus et Alexandre et surtout après l'avènement du christianisme, une philosophie religieuse ou théosophie infiniment variée et d'où sortirent de nombreuses écoles ou sectes. La philosophie chrétienne de l'antiquité fut essentiellement une philosophie grecque. Les romains au contraire avaient une religion aride et utilitaire, des dieux isolés et abstraits, des dieux ^pratiques", qui restaient rebelles au travail de l'imagination et de la méditation. Aussi les chrétiens romains et en général les occidentaux ou latins n'ont fourni

') Notamment des substantifiB.

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aucune contribution à la théosophie. — La philosophie s'est développée plus abondamment, elle est devenue plus positive et plus indépendante chez les anciens grecs que chez les autres orientaux. Mais elle n'est pas d'origine hellénique. C'est une plante orientale qui est devenue un grand arbre parmi les grecs. Les romains, au contraire, étaient trop positifs pour méditer par eux-mêmes sur les origines et la constitution du monde, sur la nature des choses et sur l'âme humaine. Aussi, depuis Lucrèce et Cicéron jusqu'à Marc Aurèle, les romains n'ont fait que s'assimiler les doctrines grecques, les reproduire et s'occuper de leur application à la vie réelle. — La science théorique a débuté en égypte et en chaldée par la science exacte , mathématiques et astronomie ; les grecs ont étendu leurs recherches scientifiques à d'autres matières, physique, histoire naturelle, géographie, grammaire. Les romains, au contraire, indifférents aux vérités théoriques, n'ont pu étendre le domaine de la science grecque. En revanche, ils se sont occupés de l'application des connaissances aux besoins de l'homme et de leur empire. Ils ont été, plus que les grecs, agriculteurs, ingénieurs et architectes. A la différence des grecs ils ont beaucoup fait pour inaugurer la conquête matérielle et scientifique du globe. — L'orient est le berceau des beaux arts ; les grecs y ont eu des devanciers qu'ils ont surpassés. Les romains, au contraire, manquaient de sentiment poétique et en général de sens esthétique. La musique et l'art plastique leur étaient étrangers. Ils adoptèrent l'architecture et la statuaire des grecs. Quant à la poésie, ils n'ont été que de grands imitateurs de la muse hellénique. Ils empruntèrent aux grecs les formes métriques, ils se laissèrent inspirer par leurs pensées poétiques , et ils modelèrent leurs divers genres de poésie sur ceux de la poésie hellénique. Ovide et Virgile, Catulle et Horace ne font pas exception;

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ce qu'ils ont de plus original est ce qu'ils ont de moins poétique. — Les orientaux en général, et les grecs notamment, n'ont jamais été de fameux jurisconsultes et légistes, des hommes politiques et des administrateurs considérables. Les grecs ont essayé beaucoup de combinaisons politiques, et leurs penseurs, comme Platon et Aristote, ont fait des distinctions et des théories quant aux diverses formes de gouvernement; mais leur droit privé et public et leur législation sont restés toujours dans un état d'enfance , et l'art de gouverner leur a fait défaut comme celui d'administrer. Les romains, au contraire, ont été très anciennement des jurisconsultes et des législateurs consommés en matière de droit civil, politique et même pénal. L'organisation judiciaire et la procédure furent minutieusement réglées. Quant au droit matériel (fond du droit), les romains portèrent au comble la précision des notions juridiques et légales, la netteté des, distinctions, la subtilité et la justesse de la casuistique. Enfin , ils avaient au suprême degré le sentiment de Yordre et de la règle ^ qu'ils introduisirent dans l'économie privée et dans l'économie publique, à Rome et dans le gouvernement des provinces; c'est ainsi qu'ils ont été les fondateurs de la grande administration gouvernementale, financière et militaire.

En résumé, les anciens grecs ont en commun avec les autres orientaux un tour d'esprit Imaginatif et méditatif, esthétique et théorique , philosophique et scientifique ; tandis que les romains se distinguaient par un caractère intellectuel tout opposé, un caractère positif et prosaïque, utilitaire et pratique.

On aurait tort de croire que la différence des romains et des grecs a été le moins du, monde effacée par l'influence hellénique sur la civilisation latine. On peut comparer cette influence à celle que les français ont long-

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temps exercée sur leurs voisins teutons, quant à Tusage de la langue et à Timitation des moeurs, des manières et de la littérature françaises. Les teutons sont restés au fond ce qu'ils étaient Les romains n'ont pas moins résisté au torrent hellénique. Leur ténacité est d'autant pfus remarquable que l'influence étrangère s'est fait sentir chez eux à une époque où leur civilisation matérielle, sociale et littéraire faisait ses premiers pas. Il n'y a pas de littérature romaine antérieure à l'invasion du grécisme. Cependant la langue latine n'a pas souffert de cette invasion, et la littérature romaine , loin de devenir une copie de sa devancière, a conservé toute son originalité^). La langue a conservé toute sa pureté et son caractère romain. Elle est restée concise et connecte, énergique et solennelle. Aussi les romains n'ont fait que parler le grec comme langue à la mode; leurs grands auteurs ne se sont pas mis à écrire le grec, ni à gréciser le latin. En réalité, le latin n'a rien perdu de son empire en Italie et dans tout l'occident.

La digression qui précède, suffit pour établir que les anciens grecs sont les derniers venus de l'orient antique et non les premiers nés de l'occident, et que c'est aux romains que revient cette dernière qualification. Cependant les anciens grecs ne perdent rien à leur association au reste de l'orient. Rome a été une grande cité , les latins et autres italiques une grande race, Tempire romain un grand empire. Mais l'ancien orient , sans la grèce , est le berceau de la civilisation en deçà de l'Indus, et les hellènes se trouvent en très bonne société avec les autres orientaux. On n'en peut douter aujourd'hui que cet orient grandit aux yeux des savants à mesure qu'il sort de sa tombe millénaire.

Quant aux grecs mo4ernes, rien ne les a rendus occi-

1) Abstraction fiiite de l'inspiration poétique et de tout ce qui a été reproduit à dessein (p. ex. les sujets grecs dans Plante et Tèrence). n. 7

dentaux. Ils sont toujours tout-à-fait des grecs orthodoxes en religion. Leurs femmes mènent toujours une vie retirée ou au moins domestique, et la société des deux sexes est séparée. Ils se rapprochent de leurs aïeux par leur langue , le grec moderne, qu'ils tâchent de refaire sur le modèle du grec antique. Il est vrai qu'ils se plaisent à singer Teurope dans les formes politiques et, à Athènes surtout, dans la toilette et les choses extérieures. La grande ambition d'un athénien vulgaire est d'avoir l'apparence d'un parfait parisien. La langue française est à la mode à Athènes. Mais, au reste, en voyageant dans le royaume de grèce , on ne reçoit nullement l'impression de se trouver déjà ou encore en europe. Evidemment l'influence de la civilisation européenne n'y a été jusqu'à présent qu'extérieure et superficielle. Les habitants même du royaume sentent si bien qu'ils sont étrangers à l'europe, qu'ils disent Dje vais en europe" lorsqu'ils passent l'adriatique pour se rendre à Brindisi.

La russie n'est ni une partie , ni une annexe de Teurope. la nusie et Le peuple russe ^) est slave quant à la race , grec ortho- ^'^'^^P® doxe quant à la religion. Il en est de même de la grande majorité de la population de l'empire. Cette population étant évaluée à 400 millions, les non-slaves et les nonorthodoxes ne peuvent dépasser que légèrement les 25 millions*). Or parmi les non-slaves il y a un million de teutons ^) seulement ; parmi les non-orthodoxes il y a tout au plus 13 millions de latins quant à la religion , mais qui n'appartiennent pas aux races latines *).

Le peuple russe n'a jamais subi l'influence de l'église romaine, ni celle de l'antiquité latine. C'est de Byzance

^) Russes au sens étroit (grands russes) et ruthènes (petits russes).

*) Excepté les polonais (5 millions) les non-slaves sont des populations disséminées et sans cohésion; notamment les lithuaniens (plus de 2 m.), les finnois (plus de 4 m.), les tartares et les mongols (plus de 5 m.), les juifs (plus de 2 m.). — A l'exception des catholiques polonais et lithuaniens, les adhérents des religions dissidentes sont également dispersés dans l'empireC On y compte tout au plus 3 millions de juifs, 10 millions de musulmans, un million d'arméniens, etc.

') Surtout des allemands et des suédois , principalement dans la finlande , les provinces de la baltit^ue et la pologne.

*) Tout au plus 8 millions de catholiques, principalement dans l'ancienne pologne et Tancienne lithuanie, et 5 millions de protestants, habitant surtout la finlande et les provinces de la baltique.

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qu'il reçut son christianisme et ses institutions ecclésiastiques. L'église russe fut soumise au patriarche de Constantinople depuis la fin du dixième jusqu'à la fin du seizième siècle, c.-à-d. jusqu'à l'institution du patriarche de Moscou, dont l'office fut bientôt annexé par le czar. On ne peut dire, il est vrai, que la civilisation byzantine ait été introduite dans la russie après sa conversion; mais les livres saints et les ouvrages de piété dont se servirent les russes et les ruthènes, furent traduits du grec, et leur architecture religieuse fut empruntée au style byzantin. L'influence de l'europe ne se fit sentir qu'au commencement du 18me siècle, sous Pierre le grand; elle devint plus forte sous Catherine II et a fait des progrès lents mais constants au présent siècle. Cependant le peuple russe n'a été nullement européanisé. L'action modificative de l'europe est limitée à la cour et à la classe des nobles qui ont beaucoup séjourné à l'étranger, qui ont appris à se servir des langues européennes , qui se sont habitués aux moeurs et aux manières de la bonne société, ainsi qu'à la vie matérielle et à la forme des institutions de l'europe. La russie ne doit à l'europe qu'un vernis superficiel, qui n'a pas entamé la nation et n'a pas même atteint les masses. Otez cet enduit, et vous retrouverez le russe ^). Aujourd'hui la nation réagit contre Tinfluence étrangère. Un mouvement national est en progrès depuis quelques années. On veut se défaire, non seulement des allemands, mais des européens en général ; et on prétend se passer de leur assistance. La russie farà da se. On veut que la capitale étrangère. St. Pétersbourg, soit détrônée au profit de l'ancienne capitale nationale et centrale Moscou. On veut

^) Non Die tartare", suivant le moi fameux de Napoléon I; la domination des mongols n'ayant altéré ni la composition, ni le caractère de la nation russe. La résistance du russe à l'influence beaucoup plus puissante de l'europe, que Napoléon lui reprochait, lui fait plutôt honneur.

LA RUSSIE. lOl

réhabiliter entièrement la langue russe et bannir l'usage rival des langues européennes. De même on veut remettre en honneur les moeurs et les costumes russes , et n'admettre qu'une littérature nationale quant à la forme et quant au fond. En s'émancipant de l'europe, la nation aspire à cultiver son propre génie ^). De plus, en sa qualité de »la grande nation slave", elle se croit appelée à arracher, à l'europe non moins qu'à la turquie , toute la terre slave qui entoure son propre domaine, et ce pour la rattacher à la russie protectrice. Le panslavisme est, en effet, une conséquence naturelle de la réaction moscovite. Réunir tous les membres épars et asservis de la race slave, c'est les incorporer dans le grand empire slave qui leur ouvre les bras.

Les rapports politiques de la russie avec l'europe ne datent certainement que du dix-huitième siècle. Les czars et les czarines ne s'immiscèrent dans les affaires de l'europe , par la guerre et par la diplomatie , que depuis Elisabeth (1741). En participant au congrès de Vienne, de pair avec les grandes puissances de l'europe, la russie entra dans le »concert européen", et depuis elle fut considérée comme une des cinq grandes puissances européennes. En s'associant à la ^sainte-alliance" antirévolutionnaire, elle fit de la politique purement européenne. Cependant, la guerre de crimée arrêta subitement le dilettantisme euix)péen des souverains moscovites. Cette guerre fut faite par l'angleterre , la france et leur alliée italienne en présence d'une autriche hostile et d'une prusse neutre. Après la paix humiliante de Paris que l'europe lui imposa, la russie ne »se recueillit" pas seulement; elle s'isola. Elle

9 La réaction nationale se montre jusque dans le nihilisme, qui s'est inspiré de tout ce quMl y a de plus négateur et de plus subversif en europe. £n effet , les nihilistes méprisent leur modèle et prétendent surpasser d'un bond la vieille europe mesquine et bornée.

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avait appris que Teurope latino-teutonique lui était au fond aussi étrangère que la chine, et ne l'intéressait qu'au point de vue de raffaiblissement de toutes les puissances qui lui devaient des terres slaves ou qui lui étaient hostiles et dangereuses. Cette conviction inspira sa diplomatie pendant les vingt années qui suivirent la paix de Paris (1856); au moins si Ton fait abstraction de TaCTection toute personnelle que l'empereur Alexandre II portait au roi Guillaume de prusse. Elle resta spectatrice paisible des guerres franco-italienne, danoise, austro-allemande et -italienne, franco-allemande, et ne se mêla point aux traités de paix qui suivirent ces guerres. Elle laissa s'accomplir l'unité italienne et l'unité allemande, et s'établir la troisième république française, sans observation de sa part. L'entente des trois empereurs depuis 1872 , loin d'être un renouvellement de la sainte alliance, signifiait seulement que la paix de l'europe ne serait pas troublée, pas même à propos de la question d'orient. Le néant de cette triple alliance devint bientôt manifeste. Dès que la russie se décida à faire la guerre à la turquie en 1877 — dans son propre intérêt et dans celui des chrétiens pour lesquels les puissances européennes avaient intercédé avec elle — toute l'europe l'abandonna. Lorsque ensuite, après une lutte opiniâtre et désastreuse, elle eut réduit le sultan aux abois, l'angleterre et l'autriche, non contrariées mais appuyées par les autres puissances , ne lui permirent pas d'occuper Constantinople qui était à sa merci; et bientôt l'europe organisa contre elle le congrès de Berlin. Ce congrès réduisit considérablement les concessions que la russie avait déjà obtenues par le traité de San Stéphane, fruit d'une modération inspirée par la crainte de l'europe. Enfin, au lieu de la russie, ce fut l'autriche qui, par l'occupation de la bosnie et de l'herzégowine avec Novibazar, acquit une partie du territoire de la tur-

quie d'europe et la grande route qui conduit à la mer égée ; et ce fut Tangleterre qui fit l'acquisition de Tîle de Chypre pour balancer le progrès que la russie faisait en arménie et sur la mer noire par la cession de Kars et de Batoum. Depuis, M. Gladstone a fait quelque chose pour le monténégro et la grèce aux dépens de la turquie, mais il n'a rien fait au profit de la russie. En somme, la russie a été bien écartée par l'europe. — La russie est sans doute une grande puissance, mais ce n'est pas une grande puissance européenne. Elle est aussi extra-européenne que la turquie et la chine. Elle l'est plus que les états-unis et le brésil, dont les populations sont latinoteutoniques.

Malgré son orthodoxie grecque la russie ne peut être la nuaie et considérée comme une partie ou une annexe de l'orient. ^^^ En dehors de la sphère religieuse, l'influence du grécisme en russie n'est pas comparable à celle du latinisme en europe. Ou ne s'est jamais efforcé à faire revivre parmi les ruthènes ou les russes la langue ou la littérature grecque, soit le byzantinisme , soit l'ancien hellénisme. La première civilisation étrangère dont la russie ait fait la connaissance, n'a pas été la civilisation antique, mais depuis le dix-huitième siècle la civilisation européenne. — D'ailleurs la russie échappe à l'orient par sa situation excentrique, rétendue énorme de son territoire, Téloignement de sa capitale centrale Moscou, le chiffre colossal de sa population. Il faudrait toujours la considérer comme un monde voisin et non comme une partie de l'orient.

L'empire russe , qui ne fait partie ni de l'europe , ni un monde à de l'orient, est en effet un monde à part et nouveau.^® ^^' C'est une formation unique dans son genre, non moins que les états-unis d'amérique et que l'ancien empire romain. — La russie contient un noyau formidable de russes état actuel proprement dits qui sont homogènes ou à peu près, et

qui habitent un immense territoire central et sont partout répandus dans l'empire^). Ce noyau est pleinement capable d'étreindre et de dominer les nombreuses populations — slaves ou non slaves — disséminées autour du territoire central sur des territoires disposés en segment de cercle*), ou même s'étendant au loin et non exposés à l'attaque d'une puissance rivale^). Il faut ajouter que la plupart de ces populations concentriques ou excentriques ne sont nullement embarrassantes. Les habitants de la petite russie ou ruthènes ont pu avoir des raisons de se plaindre de la politique centralisatrice du gouvernement, qui ne respectait pas même leur langue. Mais leur opposition contre leurs frères et coreligionnaires, les grands russes, et contre le gouvernement n'excède pas les limites du provincialisme ; et ils forment avec les cosaques un élément, non de faiblesse, mais de force dans l'empire*). La russie n'a rien à redouter des finnois, des lithuaniens, des allemands et suédois, des arméniens, des juifs, ni d'une foule d'autres races, aryennes et plus encore touraniennes , dispersées sur son immense territoire. — Quant à la religion , les orthodoxes forment une majorité écrasante'^). Les protestants, les catholiques, les arméniens, les juifs, les musulmans fort disséminés, ne sont nullement dangereux pour l'empire*). — La pologne,

*) La population de la russie s^élevant à près de . 100 millions, les grands russes foiment plus de la moitié et près des deux tiers de ce nombre.

') La finlande, Testhonie, la livonie et la courlande, la pologne et la lithuanie, la petite russie et le pays des cosaques, etc.

>) La Sibérie, Tasie centrale, le caucase.

*) Les grands russes, avec les rutbènes et les cosaques, forment plus des deux tiers et près des trois quarts de la population.

') Leur nombre s'approche des trois quarts de la population.

') Mettons qu'il y a en russie 8 millions de catholiques, 5 millions de protestants, un million d'arméniens, 3 millions de juifs, 10 millions de musulmans, 1 million d'Âmes appartenant à d'autres religions. Ces chiffres ne peuvent pas être au dessous de la vérité. Les musulmans, outre qu'ils

OÙ la race et la religion s'unissent pour faire détester la russie, et le caucase sont sans doute les parties de l'empire où les éléments de résistance sont les plus forts; mais le caucase est bien subjugué et la pologne est bien terrassée. — Ainsi, la russie est déjà un empire ayant une »Tamr solidité exceptionnelle non moins que des proportions colossales. On peut affirmer que la richesse et la population de cet empire seront beaucoup et rapidement augmentées sans que ses limites actuelles soient reculées. Il ne s'agit que d'exploiter le sol qui abonde, d'améliorer la production arriérée, de multiplier les voies de communication qui manquent, et de s'abstenir de guerres intempestives ou mal conçues, comme celles de 1853 et de 1877. Sous ce rapport de l'augmentation de la richesse et de la population, la russie a un avenir semblable à celui des états-unis d'amérique, un avenir fermé pour l'europe. D'autre part, l'empire sera consolidé par l'immigration des russes dans les provinces non russes et par l'ascendant croissant de la nation centrale et dominante. — On objecterait à tort que la russie est en état de décomposition et menace ruine. Si la société russe est bouleversée et semble tomber en dissolution , la nation se porte fort bien. Or une nation fortement constituée résiste à beaucoup de commotions intérieures et finit toujours par retrouver son équilibre. La france nous l'a appris depuis 1789. Ainsi le nihilisme n'est qu'une maladie passagère. La terre passera aux paysans émancipés, avec ou sans indemnisation équitable des seigneurs. L'administration sera réformée et l'autocratie modérée, avec ou sans révolution. On saura remédier aux difficultés financières ; par exemple en répudiant la dette publique au détriment de l'europe. Toujours, on sortira du malaise actuel, et la société se trouvera

sont dispersés, se résignent à la domination russe pourvu que leur religion soit tolérée et respectée.

rosse

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établie sur de nouvelles bases, sans que le développement économique de la nation ait été arrêté , et sans que la population de l'empire ait cessé de s'accroître, programme Cependant l'ambition de la russie n'est pas bornée au progrès intérieur. Elle veut s'agrandir considérablement à l'ouest et au sud. Ses aspirations à cet égard sont multiples.

1. Elle se considère comme l'héritière de l'empire romain en orient. Comme les rois germaniques ont succédé aux empereurs romains en occident, les czars russes sont les successeurs naturels des empereurs romains en orient. Constantinople revient au czar, comme Rome revenait autrefois aux rois francs ou allemands. Et puisque le turc infidèle a pris la place de l'empire byzantin, la russie est appelée à recueillir toute la succession turque, y compris les pays que Byzance n'a jamais possédés, ou qui ont été détachés de la turquie dans le cours de ce siècle, comme la roumanie, la grèce, l'irak. — La possession de Constantinople et de son domaine est la plus ancienne aspiration de la russie conquérante.

2. La russie prétend s'annexer en second lieu tout le domaine de l'église orthodoxe. Ce domaine comprend, outre l'ancienne turquie, la bukowine et les parties orientales et méridionales du royaume de hongrie où l'église orthodoxe domine.

3. Le panslavisme est une aspiration postérieure aux deux précédentes. Il signifie l'annexion de tout le domaine slave, c'est-à-dire de tous les territoires que les slaves occupaient dès avant la grande migration germanique et touranienne, et où ils s'établirent depuis; sans que la majorité des habitants soit actuellement slave, et pourvu que la population contienne toujours un élément slave considérable. A ce titre la russie réclame, outre la bosnie, la Serbie , la bulgarie etc en turquie , la bohème et la mo-

ravie, la silésie autrichienne, la styrie et la carniole, tout le royaume de hongrie , la galicie , la bukowine et la roumanie ^), enfin la posnanie, la silésie prussienne, les deux prusses , peut-être la poméranie et peut-être même le mecklembourg , dont la population autrefois slave contient toujours un élément slave considérable , aujourd'hui germanisé.

4 La russie veut achever la conquête de Vasie centrale (non chinoise), c'est-à-dire: 1® des parties indépendantes du turkestan ou de la tartarie qui ne lui appartiennent pas encore , 2^ de la perse , de l'afghanistan et du béloutchistan.

A ces aspirations qui concernent la terre ferme, la russie joint des aspirations maritimes.

5. Elle demande que la baltique soit un lac russe. A cet effet, elle devra s'annexer les deux prusses et la poméranie, et peut-être le mecklembourg. Mais il lui faudra en outre conquérir et s'annexer la suède, qui a été d'ailleurs une ennemie héréditaire et dangereuse de la russie.

6. La russie veut que la mer noire soit un lac russe, non moins que la mer Caspienne et le lac d'aral. Ceci va sans dire. Il lui faut en outre la mer de marmara avec les détroits , la mer égée et tout le bassin oriental de la méditerranée. Tout cela revient à l'héritière de l'empire d'orient. En même temps elle partagera l'adriatique avec Titalie, en s'annexant (outre la hongrie et la turquie) la dalmatie et le reste du littoral autrichien cisleithan avec Trieste.

7. Il lui faut absolument l'accès à l'océan indien par la mer arabique; elle l'aura par la possession de la perse et du béloutchistan. De plus elle devra faire des lacs russes du golfe persique et de la mer rouge, dont elle chassera les anglais. Le canal de Suez, traversant un territoire russe, sera un canal russe.

^) La nation roumaine ou valaque contient au moins un fort élément slave*

8. Il faut encore à la russie un accès au grand océan outre celui que procurent la sibérie avec le kamtchatka et la province de T Amour. A cet efifet, elle devrait posséder la Corée, qui confine à cette province. Comme il importe à la russie d'être bien avec la chine, elle pourrait administrer la Corée, au nom du suzerain, l'empereur chinois, et à ce titre lui payer un bon tribut annuel.

Toijtes ces ambitions — territoriales et maritimes — étant satisfaites, la russie sera l'empire central et septentrional du grand continent de l'europasie. Elle tendra la main d'un côté à la chine , laquelle pourra faire la conquête de l'indochine , de l'autre à la france , laquelle pourra faire des acquisitions dans l'occident du continent; l'autriche disparaissant, et l'allemagne et l'angleterre cessant d'être des ^grandes puissances".

Beaucoup de personnes naïves ne pourront croire que l'ambition de la russie soit si compréhensive. D'autres, plus avisées, n'admettront pas que l'europe permette à la russie de s'emparer du monde slave, de l'orient, de la suède, etc., et que l'autriche, l'allemagne et l'angleterre ne puissent l'en empêcher. Ou du moins, disent-ils, elle ne saurait garder toutes ses conquêtes; et les slaves catholiques de l'autriche et de la prusse réunis à ceux de la Pologne et de la lithuanie se révolteraient ensemble contre sa domination, réponse d'tin Voici la réponso d'un patriote russe ^). patnoteroBse ^^i est très vrai que nous convoitons les domaines de la grande nation slave, du christianisme orthodoxe, de l'empire d'orient et de l'asie centrale, avec notre part de

^) L*auteur pense que cette réponse n'est pas trop chauviniste et qu'elle expose bien le point de vue russe. U impoiie de ne pas se faire illusion sur ce point de vue et de réfléchir sur les moyens dont la russie pourrait disposer pour accomplir ses projets et notamment pour terrasser ses puissants voisins,. l'allemagne et l'autriche. L'auteur ne saurait satis£siire à la curiosité indiscrète de ceux qui demandent le nom du patriote russe.

l'océan et des mers intérieures. Mais ce n'est pas une raison pour nous appeler chauvins. Si Ton veut bien se placer à notre point de vue et non à celui de Teurope, on s'apercevra que nos prétentions sont modérées, et que nous ne sommes des émules, ni de l'ancienne Rome républicaine, ni de la france sous Napoléon I, ni de l'espagne en amérique, ni de l'angleterre au monde entier. Nous ne voulons pas faire des conquêtes arbitiaires et lointaines. Nous ne voulons prendre ou reprendre que ce qui nous revient à divers titres autour de nous; outre quelques territoires également contigus dont l'importance est minime par i^pport aux besoins impérieux du grand empire qui les réclame. Il faut remarquer d'ailleurs que l'annexion de l'orient entier sera profitable à tous ces pays tombés en décadence, et que l'europe occidentale, n'ayant aucun droit à faire valoir sur l'orient, ne pourra s'en plaindre. Si par suite de la revendication de la terre slave, l'empire d'autriche et le royaume de prusse succombent, ce sera une conséquence de la composition de ces deux agglomérations politiques, conséquence dont la russie ne saurait être responsable. Il faut avouer que les allemands habitant les pays slaves revendiqués , ainsi que les magyars et les suédois, souffriront de l'annexion; mais nous n'oublions pas que ces trois nations sont nos ennemis mortels auxquels nous ne devons pas les mêmes égards qu'aux autres nations policées. Du reste, il ne sera fait aux allemands et aux magyars que ce qu'ils ont fait aux slaves; et les suédois jouiront des mêmes privilèges que la finlande autrefois suédoise. En revanche, la russie ne touchera pas à la norvège, ni, à moins d'y être obligée par Thostilité de ces pays, au danemark et au reste de l'allemagne. Enfin, le littoral cisleithan de l'autriche ne perdra rien à la substitution du czar à l'empereur d'autriche , et la corée gagnera immensément à la domination russe."

tlO CHAP. III.

]»Malheureusement il faudra une guerre sanglante en allemagne et en autriche pour que la russie puisse obtenir son héritage. Cette guerre, elle ne la fera ni seule, ni sans délai. Elle attendra que la population russe soit au moins doublée , que ses ressources soient multipliées et ses armements devenus formidables. En attendant, elle s'annexera tout doucement le reste de Tasie centrale et de Tarménie avec la perse et la vallée de Teuphrate, annexions que Teurope ne pourra ni ne voudra lui disputer; et elle s'emparera de la corée. Quand elle sera prête , elle s'alliera secrètement à la france, redevenue belliqueuse après l'extinction complète de la génération de 1870 et par suite de l'acquisition d'un allié puissant et sûr. La france et la russie réclameront simultanément, la france l'alsacelorraine , la russie la posnanie et les deux prusses , ensemble la silésie pour l'autriche et le nord du schleswig pour le danemark. La russie marchera droit à Berlin. Des deux côtés on annoncera l'intention de ne faire la guerre qu'à la prusse et on n'envahira que les provinces de ce royaume. La russie occupera et gardera la posnanie , les deux prusses et la poméranie; elle occupera et désarmera le brandebourg et la saxe prussienne , qui seront mis à la disposition du roi de saxe, ainsi que la silésie, qui sera laissée à l'autriche. La france occupera et gardera la prusse rhénane. Le hanovre , la hesse électorale , le nassau , Francfort seront libérés; après avoir été complètement désarmés, ils seront évacués et pourront disposer librement de leur sort. Il en sera de même de la westphalie, du holstein et d'autres petits lambeaux de la prusse. Pour en finir avec la prusse historique et assurer le brandebourg à la saxe, il faudra détruire et raser Berlin. Du reste , sauf la prusse rhénane et le domaine slave, l'allemagne restera intacte. La lutte pourra être rude et opiniâtre, il faut en convenir. Mais la russie et la france triompheront de l'allemagne parce

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