ASSURANCE. PRÊT USURAIRE
Yassuré paie la prime. le (prétendu) assuré fournie
le capital, V assureur fournira éventuel- le (prétendu) assureur devra lement le capital. rendre le capital et payer
l'intérêt normal et la (prétendue) prime d'assurance, objet d'incertitude: le dé- objet d'incertitude: la ressastre et le dommage. titution du capital (avec
') L*accroissement d'une créance par un excès d'intérêts peut en assurer plus ou moins le paiement à Foccasion d'une faillite, d'un concours, d'une exécution générale. Supposons par exemple une créance de 100 francs et un excès d'intérêts s'élevant à 105 fr. outre les 5 p.c. d'intérêt normal ; si l'actif produit 50 p.c. du passif, sans compter les dettes privilégiées, toute la créance est payée avec l'intérêt normal. — Mais cet effet se rapporte seulement à l'exploitation systématique d'un usurier en vue d'un concours final, ou à sa collusion avec son débiteur, non en général au prêt ou au crédit à intérêts élevés.
^ Prime, de praemium.
rintérêt normal) et le paiement de la (prétendue) prime par l'emprunteur, objet d'assurance : le dom- objet de (prétendue) assumage. rance : la restitution du ca-
pital (avec l'intérêt normal) par l'emprunteur.
La vérité est donc que le prêt à intérêts élevés et l'assurance sont deux transactions entre lesquelles il n'y a pas la moindre similitude ou le moindre rapport, soit juridique, soit économique; et qu'il n'y a pas ombre d'assurance dans le prêt usuraire. Mais les économistes doctrinaires ne s'arrêtent pas à de si minces difficultés quand il s'agit de défendre un de leurs principes favoris, tel que celui de la liberté ou de la nullité de Yiisure. usunmoe Cependant les mêmes' économistes , après avoir découmniMeUe des ^^^ ^^^ assurancc daus tout prêt usuraire , aiment à
aaaurances et ^ '
d60 prêta confondre cette prétendue assurance avec l'assurance mutuelle d'un grand nombre de prêts i). Il faut se garder (b) de cette confusion, autant que (a) de celle de l'assurance qui est l'objet d'un contrat d'assurance, avec l'assurance mutuelle d'un grand nombre d'assurances. — (a) Dans une société d'assurance mutuelle tous les associés sont à la fois assurés et assureurs. Chacun est assuré par la prime qu'il paie, et contribue par ce paiement à assurer tous les associés, lui-même compris. Et comme toutes les primes ensemble suffisent à réparer le dommage éprouvé par quelques uns*), on peut dire que les assurances se couvrent ou s'assurent mutuellement, et que les associés, en leur qualité d'assureurs, s'assurent entre eux. Quand une seule personne — un homme ou une société — assure un
») V. V. Stein p. 18/19.
^ Et à payer les frais d'administration, sans compter des dividendes s*il y a des primes fixes.
L^USUBB BT LA HAUTE FINANGB. 191
grand nombre d'objets, les fMrimes devront fournir le montant des indemnités éventuelles^). Dans une société d'assurance mutuelle on peut aussi considérer les associés comme des assurés seulement , et l'union des associés ou la société comme l'assureur unique. Dans ce cas, comme dans l'autre, on peut toujours dire que les assurances réunies se couvrent ou s'assurent mutuellement, et que l'assunettr s'assure par leur réunion. Ainsi, dans un contrat d'assurance isolé, c'est V assuré qui s'assure contre on dommage quelconque; dans une réunion d'assurances, ce sont les assurances qui s'assurent mutuellement, et c'est Vaastifreur (ou les assureurs) qui s'assure contre la perte de son oapital réparateur. De plus, dans le contrat d'as^ surance isolé, le risque n'est que transféré de l'assuré à l'assureur ; dans les assurances réunies le risque est éteint, n n'y a donc aucun rapport entre l'assurance isolée et l'assurance de l'assureur par la réunion des assurances. — (b) Quand un prêteur £a.it un grand nombre de prêts à différentes personnes, il est possible que moyennant de gros intérêts la part de ceux qui ne paieront pas, soit couverte par les bons payeurs. Alors les divers prêts s'assurent nmutuellement, et le prêteur s'assure par la combinaison de ces prêts. Mais cette assurance du prêteur contre les insolvables auprès des bons payeurs n'a rien de commun avec sa prétendue assurance auprès de l'individu même contre lequel il désire s'assurer.
Cependant les économistes doctrinaires se sont servis de la comparaison de l'assurance mutuelle des assurances avec celle des prêts à intérêts élevés pour expliquer et justifier ces prêts. Mais cette comparaison cloche. L'assureur peut accepter toutes les assurances contre les dommages résultant de désastres naturels, qu'on lui présente.
0 Outre le montant des frais, et pour rassurejur un béiéfioe plus on moins variable mais sufiQsant.
192 OHAP. TII.
Il y a des moyennes périodiques d'incendies, d'orages et de dégâts causés par ces événements, de décès aux différentes époques de la vie, que l'expérience fait connaître. Tous ces cas de même nature ont donc la même valeur pour l'assureur; il suffit de leur appliquer une prime proportionnée à leur danger et de réunir un nombre d'assurances assez grand pour que toutes les primes, dont le paiement est certain^ couvrent la moyenne des dommages. Le prêteur, au contraire, ne peut accepter tous les emprunteurs qui se présentent, et leur faire payer un intérêt plus fort à mesiu^e que leur santé pécuniaire est plus faible. Au contraire, à mesure qu'il accepte plus de faibles ou de plus faibles, il devra augmenter l'intérêt payé par ceux dont le tempérament financier lui semble robuste. Et en tout cas, il doit refuser d'admettre tous ceux dont la mauvaise chance lui semble supérieure à la bonne 1). Malheureusement il est très difficile d'estimer la valeur des emprunteurs qui n'ont pas de biens, de ressources, de relations connues; et le grand souci du prêteur devra être d'écarter tous les emprunteurs douteux, au lieu d'en augmenter indéfiniment le nombre dans la prévision que plus il y en aura, mieux ils se couvriront les uns les autres, et plus la prime pourra être réduite. Aussi, il n'y a pas d'entreprises de prêts, comparables aux entreprises d'assurances. Personne ne prête à tout emprunteur en lui imposant un intérêt proportionné à la défiance qu'il inspire au point de vue de ses finances.
') Supposons que la bonne chance puisse être évaluée à 51%. Dans ce cas, sur les cent emprunteurs, 51 paieront en moyenne, 49 ne paieront pas. Si alors le capital emprunté par chacun est de cent francs, le terme de paiement dix ans, l'intérêt normal et extraordinaire 10 p. c, les 51 bons payeurs devront payer à peu pràs 20 p. c. d'intérêt annuel en compensation des non-paiements des 49 autres. Ces 20 p. c. équivalent au double du capital emprunté par chacun.
l'usure et la haute finance. 193
En effet, ceux qui prêtent professionnellement à gros prêtenn prointérêts, suivent deux systèmes différents, le système in- ®""'**^^ dividuel et le système collectif. — Suivant le premier syrtème insystème, le prêteur examine individuellement et minu- ^^ ^ tieusement chaque emprunteur, ce qu'il a et ce qu'il doit, ses ressources, ses relations; et il ne l'admet qu'après avoir trouvé que la probabilité du paiement est très forte, n ne lui suffit nullement que la bonne chance semble supérieure à la mauvaise; celle-ci doit paraître minime. Ainsi, il ne prêtera pas facilement à un commerçant qui se trouve dans la détresse , et qui désire redresser sa fortune par son énergie et son habileté, ou auquel il faut pour un peu de temps une forte somme d'argent pour surmonter un »instant désespéré" ^), mais qui pourra courir à sa perte malgré l'emprunt, non moins qu'être sauvé par l'emprunt. En revanche, il s'empressera de prêter à un jeune homme de bonne famille qui possède des immeubles, qui héritera plus tard des biens en abondance, qui a de l'honneur à perdre, dont l'avenir social est assuré, dont les dettes seront payées par ses parents en cas de mort prématurée. De même , le prêteur s'empressera de confier son argent aux agriculteurs-propriétaires qui ont des terres, des bestiaux, des instruments de labour, et auront des récoltes qu'il pourra faire saisir et vendre; et non moins au grand seigneur qui dépense au delà de ses revenus et ne veut pas vendre ses biens, tant que ces biens suffiront à assurer le paiement de ses dettes. — Suivant le système collectif, le prêteur consent à prêter système ooià toutes les personnes appartenant à une catégorie , à une ^®*^ classe, dont la valeur pécuniaire lui est connue, sans exa-
^) En pareil cas, dit M. von Stein (p. 19), un homme périra tout simplement, à moins qu*un prêt, auch zum hôchsten Versicherungsfusze, ibn ûber den verzweifelten Âugenblick weghebe. Mais où trouver les usuriers intelligents et charitables qui consentiront à courir le risque de cet instant désespéré?
miner la valeur de chaque emprunteur. Il lui suffit de savoir que les gens de cette classe ont ou auront suffisamment de biens, de ressources, de bonnes relations et qu'ils finiront tous par payer, excepté dans une faible minorité de cas. Ce système implique donc une assurance mutuelle des prêts. C'est en vertu du même principe qu'un fournisseur couvre les pertes éventuelles qu'il fera parmi une classe de personnes sur lesquelles il peut compter en général, et dont un petit nombre seulement ne finira pas par payer, par exemple les étudiants d'une université, les officiers de l'armée, certaines classes de fonctionnaires, les habitants d'une ville appartenant à l'aristocratie. Le fournisseur n'a qu'à faire payer à tous les membres de ces classes un supplément compensateur du prix de vente ordinaire, c'est-à-dire de celui qu'on paie à comptant avec les intérêts du terme moyen des paiements. De même ehcore, on pourra couvrir des pertes éventuelles en plaçant son argent dans un grand nombre de fonds publics dont la sûreté n'est pas de première qualité, et dont la rente excède le maximum du taux moyen, mais qui sont cependant assez solides pour qu'une cessation de payement de la rente ne soit à craindre que dans une faible minorité de cas.
En résumé, on ne prête donc pas au public comme on assure le public, sans s'inquiéter de la valeur de sa clientèle. Les prêteurs professionnels, c'est-à-dire les usuriers, ne prêtent qu'à des individus dont l'exploitation individuelle leur parait sûre , ou à des classes de personnes qui leur paraissent collectivement sûres, la majorité des bons payeurs couvrant abondamment les déficits laissés par le petit nombre des défaillants. Dans aucun de ces deux cas ils n'exigent des primes proportionnelles au risque. S'il s'agit d'exploitation individuelle , ils demandent de chacun les intérêts les plus élevés qu'ils croient pouvoir
l'uSUIIB BT la hauts FIlfANCB. 195
obtenir de lui avec quelque probabilité de les réaliser et saos trop l'efiaroucher. En appliquant Texploitation collective les prêteurs soumettent leurs clients à un taux d'intérêt uniforme, qui est l'intérêt le plus élevé qu'ils se montrent généralement disposés à payer.
Ce qui précède doit suffire pour faire accepter les pro- réraitat» positions suivantes. 1. Les intérêts élevés ne compensent pas l'incertitude de la restitution du capital prêté ou laissé à crédit 2. Le capitaliste stipule de gros intérêts, non pour se garantir contre la perte du capital, mais pour faire un gros profit, et ce de manière à ne pas risquer son capital ou à le risquer fort peu. 3. Le débiteur ne consent à payer de gros intérêts que parce qu'il est poussé par le besoin; le fils prodigue comme le père de famille en détresse, le laboureur ignorant et l'ouvrier insouciant comme l'entrepreneur rompu aux affaires. 4. La prime d'assurance est une fausse conception en matière de prêt, et c'est une vaine tentative de justifier les gros intérêts par les fables de la compensation et de la prime d'assurance. — Ainsi, on ne peut distinguer entre les intérêts 1m mtérâts élevés et l'usure. C'est bien l'élévation des intérêts qui f,^*^^ *^* fait l'usure, et c'est ainsi qu'on l'a compris de tout temps. En revanche , la forme que revêt le ^profit du capital" appelé j>intérêt" — rente périodique, addition finale, déduction préalable — est indifférente.
Les économistes doctrinaires ne distinguaient pas les les ëoonomia. intérêts élevés de l'usure; car ils niaient l'existence de ^l!^^**'*™' l'usure, ils ne connaissaient que des intérêts élevés, produits et légitimés par la libre discussion du prix entre le capitaliste et celui qui a besoin de capital. Cependant les usuriers étaient là; et c'était un peu difficile pour les doctrinaires de soutenir que ces messieurs ne faisaient qu'obéir aux lois éternelles de l'économie politique. Ils songèrent donc à les mettre en dehors de l'économie
run
politique. Ainsi on a raisonné comme il suit: »La défense de prêter à un taux supérieur à celui des prêts sûrs a pour conséquence que les prêts manquant de sûreté ne sont pas faits, et que l'argent reste en caisse, ou bien que ces prêts sont faits en contravention de la loi. Dans ce dernier cas l'intérêt devient plus élevé 1® à cause des frais plus grands (emploi d'intermédiaires et autres précautions) , 2® à cause du danger que court le prêteur qui transgresse la loi , danger qui lui fait exiger une compensation, une prime additionnelle à ce titre. Mais ce qu'il y a de pire, c'est que les honnêtes gens ne veulent pas contrevenir à la loi, que les personnes malhonnêtes seules y sont disposées , et qu'en même temps elles sont disposées à abuser de la détresse du prochain pour exiger de lui un intérêt exagéré. Or ces gens malhonnêtes se trouvent être précisément les usuriers qui exigent des intérêts supérieurs au taux que demanderait l'insûreté du prêt; et ce , en rétribution ^) du danger auquel la contravention les expose , et pour prix du mépris public qu'ils consentent à subir. Donc, c'est la loi seule qui crée les iisuners en écartant les gens honnêtes." Il faut convenir que ce raisonnement doctrinaire est d'une naïveté charmante.'» Avant les lois usuraires qui limitaient le taux de l'intérêt, il n'y avait pas d'usuriers. La concurrence des prêteurs honnêtes les écartait. Ces honnêtes gens qui obéissaient aux lois de l'économie politique, prêtaient à des intérêts élevés, il est vrai; mais ces intérêts n'étaient jamais exagérés. Ils exigeaient seulement ce que le degré d'insûreté du prêt demandait; jamais ils ne se laissaient guider par la cupidité qui demande le plus possible. Mais voilà que la loi intervient. Les honnêtes gens, ne voulant pas se contenter du taux imposé par la loi, se retirent. Les personnes malhonnêtes, se moquant de l'économie politique
^) En d*autre6 termes »comme prime**.
'osure
l'uSUKK Wt LA HAXrrS FINANCE. 197
et n'écoutant que leur cupidité , commencent à exiger des taux d'intérêt exagérés^ supérieurs à ce que Tinsûreté des prêts demande. Et Tusure se trouve créée par la loi!"^) »Par la loi", c'est-à-dire par ce brouille-tout qui s'appelle FétijU , et qui est la bête noire des économistes doctrinaires.
Un économiste distingué de la même école , qui abhorre une hxme les usuriers et s'inquiète des ravages qu'ils ont exercés y^ ^ en autriche et en allemagne malgré l'abolition des lois usuraires, a fait, il y a trois ans, un pénible effort pour sauver la très sainte ^liberté de l'intérêt"*). A cet effet il a composé pour l'usure une notion restreinte qui la distingue des intérêts élevés; il met l'usure ainsi définie hors de la liberté économique et du droit commun, et il veut quJelle soit combattue par la loi, par l'état. Cependant'sa notion de l'usure est tout à fait arbitraire. Il affirme d'abord que le fondement de l'usure est la «dette sans prêt"^) et par conséquent »sans cause", «l'obligation de donner ce qu'on n'a pas reçu" *). «Une pareille obligation, dit il, est contraire à l'économie politique, au droit, à la nature des choses, tandis que l'élévation de l'intérêt en proportion de l'incertitude de la restitution du capital est conforme à la nature des choses et économiquement nécessaire. Les intérêts librement convenus entre les parties, même si le débiteur est dans la plus grande détresse, sont toujours licites et ne sont jamais usuraires à quelque taux qu'ils s'élèvent; mais toute reconnaissance de dette non précédée d'un versement correspondant, est
^) Y. la parole solennelle adressée aux législateurs allemands par les économistee orthodoxes Karl Braun et Max Wirth pour obtenir Tabrogation dee lois usuraires. (Die Zins-Wucher-Gesetze, Mainz, 1856 p. 87/88).
^ £x>renz von Stein , der Wucher und sein Recht , Wien , 1880 (pages 196). H. y. Stein (né en 1815) est Tauteur célèbre de plusieurs ouvrages sur Téconomie politique et le droit public financier et administratif.
^) Die darlehenslose Scbuld.
^) Lorsque , bien entendu, il n'est question ni d'un équivalent, ni d'un don.
entachée d'usure (quoiqu'en effet cette reconnaissance ne fasse que remplacer un surcroît d'intérêts , et qu'il n'y ait donc qu'une différence quant à la foniie) ^). Cependant pour la pleine ou la parfaite usure il faut quelque chose de plus ; et voici ce qu'il faut. L'usurier doit faire d'abord un ou plusieurs prêts effectifs; il doit fixer les termes de remboursement du capital à des époques assez rapprochées pour que l'emprunteur soit dans l'impossibilité de rendre le capital; il doit profiter ensuite de cette impossibilité pour augmenter le capital de la dette sans faire de nouveaux versements à l'emprunteur, en lui faisant signer des reconnaissances d'avoir -reçu ou simplement de devoir des sommes qu'il n'a pas reçues; il doit continuer de cette façon jusqu'à ce que l'emprunteur soit entièrement à sa merci, et qu'il puisse tirer de lui, soît en le dépouillant de ce qu'il possède encore, soit en accaparant son revenu, soit en le faisant travailler, tout ce qu'il vaut et tout ce qu'il peut produire." Ainsi la notion de l'usure est celle d'exploiter l'emprunteur après l'avoir rendu incapable de rembourser ses emprunts en lui imposant des termes trop courts pour le remboursement. Evidemment cette notion de l'usure est purement arbitraire. M. Stein confond l'usure, qui est parfaite par la perception du profit usuraire n'importe sous quelle forme, avec quelques unes de ses formes, de ses manoeuvres,
') Ainsi un préteur de 100 francs qui exigerait 1007o P^r an, payabl à la fin de l'année sans augmenter le capital, et dont la créance, tu Timpossibilité où se trouverait Temprunteur de payer ces gros intérêts à la fin de chaque année, s'élèverait à la fin de la première année à 200, à la fin de la deuxième année à 300 et à la fin de la troisième année à 400 francs, serait irréprochable. Mais celui qui percevant lO^o pu* an, porterait son capital prêté à la fin de la première année à 180, à la fin de la deuxième année à 260, et à la fin de la troisième année à 340 francs, et dont la créance entière s'élèverait ainsi à la fin de la troisième année à (340 + 10 + 18 + 26 =) 394 francs, se serait conduit comme un usurier. (!)
Qfnie
l'uBUAB BT la haute l^INANCE. 199
de ses aggravations , avec ses développements et ses excès. H y a — outre 1° la reconnaissance sans versement préalable et V les termes trop courts pour le remboursement du capital — 3^ les déductions anticipées de l'intérêt, 4?* les courts délais pour payer des intérêts élevés ^), 5* la capitalisation des intérêts non payés*), 6*> les lettres de change et les billets à ordre, 7^ les gages et les hypothèques, 8^ la pression et les menaces, les artifices de tout genre, 9^ la séduction à l'emprunt ou même aux dépenses qui font naître le besoin d'emprunter, 10° les premiers emprunts faits à longs termes et à intérêts modérés, etc.
La valeur économique de l'usure n'est point douteuse. Tâieor éoon n'est pas utile qu'on puisse emprunter ou obtenir un ^^^""^'^^ ® délai de paiement au prix d'un intérêt qui dépasse sensiblement la rente normale du capital. Au contraire, c'est un bienfait pour ceux qui ont besoin d'argent de ne pouvoir s'en procurer qu'à un prix normal. — Cela est évident pour les jeunes gens qui désirent emprunter pour faire des dépenses de luxe, pour les pères de famille dont les dépenses excèdent les recettes, pour ceux qui contractent des dettes d'honneur ou de turpitude, pour les personnes incapables, ignorantes et inexpérimentées qui cherchent à exercer quelque métier, à faire quelque entreprise avec le capital d'autrui. Il est salutaire pour ces personnes que la perspective de pouvoir emprunter ou obtenir crédit, bien qu'à gros intérêts, ne se présente pas à leur esprit, et que leur condition financière ne soit pas gâtée ou empirée par des emprunts ou crédits ruineux.
Il est très vrai que souvent un commerçant, un indus-
') Ge6 intérêts épuisant promptement le débiteur, et le terme du remboursement du capital pouvant donc être long.
^ Cette capitalisation est parfaitement licite selon. M. v. Stein et selon le principe de la ^liberté de Tintérét''. Elle rend la reconnaissance de dette sans prêt parfaitement inutile.
triel , un entrepreneur ou un spéculateur quelconque eût pu être sauvé s'il avait pu faire, au moment voulu, un emprunt à gros intérêts. Mais ce sont là des cas exceptionnels. La plupart de ceux qui tâchent de se sauver ou de redresser leur fortune moyennant un emprunt, ne rencontrent point une bonne chance ou des circonstances favorables; le remboursement aux échéances et des intérêts élevés et du capital est toujours une grave difficulté à surmonter; et le grand nombre de ceux qui ont un besoin pressant d'emprunter parce que leurs affaires sont en mauvais état, ne sont pas des gens habiles et sûrs, victimes seulement d'une fortune adverse à laquelle ils n'ont rien pu. En général, il vaut mieux que celui qui a trop risqué , qui a mal géré ses affaires , qui a fait une entreprise avec un capital insuffisant, ou qui a vécu aux dépens du capital engagé dans son entreprise, sombre à la première occasion, et d'entrepreneur redevienne travailleur dans l'entreprise d'autrui. Cela vaut mieUx pour lui et mieux pour la société. Il est bon, de plus, que personne ne puisse espérer de trouver de l'argent à emprunter au cas que ses affaires tourneraient mal, ni de pouvoir risquer l'argent d'autrui pour réparer ses pertes. On ne peut nier, non plus, que l'homme capable et hardi, l'homme de talent ou de génie, ne puisse faire sa fortune en commençant une entreprise avec de l'argent emprunté à gros intérêts. Mais pour l'immense majorité des hommes il vaut beaucoup mieux d'être obligés à épargner d'abord, petit à petit, pour se former un petit capital au moyen duquel ils puissent faire leurs premières opérations, et à étendre ensuite graduellement leurs affaires, que de commencer à opérer avec le capital d'autrui. Et même ceux qui appartiennent à ladite espèce d'hommes privilégiés par la nature, perdront peu s'ils sont contraints de suivre la même voie de l'épargne et du
l'usure et la haute finance. 201
progrès graduel, et s'ils sont préservés du danger de travailler avec un capital qu'on n'a ni hérité, ni acquis, et dont il faut payer de lourds intérêts, — Cependant, il ne faut pas se borner à ces considérations de détail. Osons avancer, malgré les économistes doctrinaires, que le système des entreprises lucratives au moyen de l'emprunt, avec l'argent d'autrui, est un système désastreux, et qu'il n'y a donc pas lieu de regretter l'usure, même modérée. Celui-là seul qui a un capital suffisant doit se faire entrepreneur, salarier des travailleurs à son service, risquer son propre capital. Celui qui n'a pas de capital, doit tâcher d'en acquérir par l'épargne et en attendant travailler au service d'autrui et toucher son salaire sans rien risquer.' Le capitaliste doit être ))maître", le noncapitaliste Douvrier". De même il faut acheter et vendre au comptant, sans recevoir et accorder un crédit*); et il ne faut pas accorder des délais de paiement à ceux dont les affaires sont en mauvais état, si ce n'est par bienfaisance ou par charité*). Le prêt et le crédit, au lieu d'être les grands moteurs de la prospérité économique, en sont les obstacles et les dangers. — Ceci, bien entendu, n'exclut ni les prêts charitables ou de bienfaisance, ni les placements^ qui quoique étant juridiquement des prêts, ne le sont pas au point de vue économique. Or, il y a deux espèces de placements. Il y a 1° les déboursements qu'on fait, soit aux personnes publiques comme les états et les communes, soit aux sociétés privées qui poursui-
^) Sauf les délais exigés par les distances et la commodité des affaires, et sauf le compte courant et les compensations.
') Il ne doit pas être possible qu'un homme qui n'a rien hérité et rien acquis aille faire des affÎEiires avec Targent d'autrui, qu'il risque cet argent et s'en serve pour vivre, faute d'un profit sufiRsant, qu'il traîne son existence économique dans une anxiété perpétuelle ou une indifférence habituelle, vivant au jour le jour, obtenant sans cesse des remises de paiement, et empruntant de nouveau pour vivre, pour continuer tant bien que mai ses afifoires et pour satisfaire ses créanciers les plus incommodes.
vent un but quelconque autre que la production économique ou le lucre, lorsqu'elles demandent des capitaux pour subvenir à des besoins extraordinaires ou non périodiques, et que leur solvabilité est garantie par les impôts ou les contributions que paient leurs contribuables ou leurs membres. Il y a 2^ Tassociation des capitaux pour rindustrie , le commerce , le transport ou les grandes entreprises profitables de tout genre, organisée de telle sorte qu'une partie des capitaux seulement participe à intérêt fixe et sans porter les risques de l'entreprise, et que le reste des capitaux porte ces risques, touche un profit incertain (dividende) et garantisse en outre l'intérêt fixe et les capitaux mêmes de la première espèce. Il n'y a pas de véritable placement si une partie considérable du capital social ne consiste pas en actions garantissant les cbligalions ^). En somme, le prêt et le crédit sont des maux sociaux; le »propre capital" et ^l'argent comptant" sont les planches de salut de l'avenir économique de l'humanité. Jetons un regard sur l'histoire de l'usure, avant d'aborder la^ question de la répression de ce mal social, hutoiw de L'usure est plus ancienne que l'intérêt (légitime, modéré, normal) du capital. L'intérêt n'existe pas encore dans les sociétés primitives où les rapports économiques sont restés très simples. On y prête, soit gratuitement et par bienfaisance , soit à des intérêts épuisants ou accablants. Les prêteurs et usuriers y sont les hommes puissants et riches , les propriétaires fonciers , les aristocrates ; les emprunteurs, au contraire, sont les gens pauvres et de classe inférieure ou les personnes appauvries par des désastres
^) La nature du plaeement (distinct du prôt et de la participation à une association de capitaux) exige encore que les sobligationnaires" non moins que les ^actionnaires*' prennent part au contrôle de Tadministration. Il faut que les obligationnaires, non moins que les actionnaires, nomment des contrôleurs ou inspecteurs chargés de leur servir de rapport et munis de droits déterminés.
l'usure Vr LA HAUTS FINANCE. 208
naturels, par des malheurs politiques, par la guerre. La loi y soutient les créanciers et est dure pour les débiteurs. Cette espèce d'usure qu'on peut appeler la grande usure ^ diffère beaucoup de la petite usure que nous connaissons, laquelle est exercée par une caste méprisée qui vise à dépouiller de leurs biens ceux dont les affaires sont en mauvais état, et les prodigues, et à laquelle les juifs fournissent toujours -un contingent considérable.
Nous trouvons la grande usure dans la grèce ancienne et à Rome. Dans les luttes entre raristocratie et le peuple , entre les riches créanciers et les pauvres débiteurs, dont la grèce et Rome furent le théâtre, le parti des emprunt teurs tâcha d'obtenir et obtint souvent des extinctions de créances, des modérations du droit d'exécution contre les débiteurs, et des réductions légales, sinon une défense, des intérêts. — La grande usure existait également chez les anciens Israélites. Cependant les petits emprunteurs n'y luttèrent pas contre les grands prêteurs; mais la loi se plaçant au point de vue moral, condamna tout profit du capital, et prescrivit la gratuité du prêt au prochain^). — Dans les évangiles, Jésus ne condamne l'usure ni ne prescrit la gratuité du prêt en termes formels. Mais n ne pouvait la condamner avec plus d'énergie qu'il
^) Tout profit est interdit envers les frères d'Israël dans Ezod. XXn. 25; envers les frères seulement, l'usure étant permise envers l'étranger, dans Deutéron. XXm. 20/21. Mais dans Lév. XXV. 35—37 la gratuité est prescrite même envers les étrangers qui résident dans le pays ou. s'y trouvent passagèrement. On a prétendu (Wucher und Intoleranz, wider Marr, von einem Unpartheiischen , Zurich, 1879) que la permission de l'usure envers les étrangers se rapporte au prêt professionnel foit aux étrangers habitant l'étranger, et que la défense de l'usure envers les étrangers concerne le prêt fait dans le pays aux étrangers besogneux. Cette distinction est arbitraire. H s'agit toujours, dans ce passage de Deutér. comme dans les deux autres passages du pentateuque, de prêts &its à ceux qui sont dans le besoin. — L'ancien testament ne pense pas à d'autres prêts et condamne en principe le prêt profitable. Gomp. Ps. XV. 5, Prov^ XXVm. 8, Ezéch. XVm. 8. 13. 17 et XXU. 12.
204 CHAP. YII.
ne Ta fait implicitement, quand II ordonna d'aimer le prochain comme soi-même, c'est-à-dire de traiter le prochain à l'égal de soi; quand II prescrivit de donner l'aumône de (tout) ce qu'on a , pour que toutes choses (c.-à.-d, tout ce qu'on possède) deviennent nettes ou soient purifiées^); quand II recommanda de donner ses biens, c'està-dire son superflu, aux pauvres; quand II reprocha aux pharisiens de dévorer les maisons des veuves*); quand Il exalta le denier de la veuve; quand II dit qu'il faut choisir entre Dieu et Mammon. — Ce n'est donc pas ))par suite d'une interprétation erronée de quelques passages de la bible" , mais en s'inspirant de l'esprit le plus pur de l'évangile, que l'église catholique et le droit canonique ont condamné au moyen âge tout profit du capital comme usuraire. Il n'était question alors que de l'alternative du prêt gratuit et du prêt usuraire ou spoliateur. — Le koran a condamné l'usure et prescrit la gratuité du pçêt sans aucune réserve et avec beaucoup plus d'énergie que la loi mosaïque. Il n'a pas songé à un intérêt modéré, prix du capital , et il s'est placé à un point de vue purement moral et religieux.
La condamnation morale et religieuse de l'usure a été un grand progrès sur la morale primitive qui condamnait le vol — en imposant au voleur la restitution de la chose volée ou de sa valeur et le paiement d'une amende privée , ou en le punissant corporellement — mais qui respectait et protégeait l'usure. C'est la gloire ineffaçable du catholicisme d'avoir flétri et combattu l'usure, comme c'est la honte indélébile du doctrinarisme économique de l'avoir puissamment défendue.
Cependant le développement des rapports économiques
») S. Luc XI. 41.
«) s. Marc Xn. 40, S. Matth. XXIIL 14, S. Luc XX. 47.
l'xtsurb et la haute finance. 205
conduisit dans l'antiquité et dans Teurope moderne à la naissance et au développement de V intérêt^ c'est-à-dire du profit régulier et modéré qui était payé en échange de l'usage du capital d'autrui, sans que le preneur fût dans le besoin et sans qu'il pût être question de bienfaisance. Cet intérêt entra en conflit avec la défense de tout profit du prêt chez les chrétiens et chez les moslems, dans le droit chrétien du moyen âge et dans le droit musulman. On ne reconnut pas d'abord la différence essentielle entre l'intérêt et le profit usuraire. L'intérêt fut donc obligé de se dérober au grand jour et de vivre en cachette ou de se travestir juridiquement. L'orient musulman ne dépassa pas cette étape; mais dans l'occident chrétien où le développement économique devint plus fort et le droit chrétien plus faible et plus mobile, l'intérêt du capital fut enfin considéré comme un profit juste et légitime et légalement reconnu pour tel. Or c'est ce que la loi fit, en fixant un maximum d'intérêt au delà duquel le profit serait usuraire et punissable à ce titre. Ce maximum vint à être généralement fixé à 5 p. c, et pour les commerçants à 6 p. c. — Dans l'antiquité la lutte entre les capitalistes et le peuple, les riches et les pauvres, les créanciers et les débiteurs, tendit également à établir des maximums. A Rome le maximum de 12 p. c. ou 1 p. c. par mois , qui avait été fixé par la loi des XII tables, resta établi dans l'empire ; l'abaissement à 6 p. c. et la prohibition finale de tout intérêt, que les débiteurs avaient su obtenir sous la république, n'ayant pu se maintenir.
Le culte enthousiaste et même fanatique qui fut rendu à la liberté dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ne tarda pas à se tourner contre les lois usuraires. En 4787 Bentham publia sa célèbre })defence of usury" et Joseph II aboUt les peines de l'usure. Cependant Adam
206 CHAF. VII.
Smith avait défendu peu d'années auparavant i) les lois qui fixent le maximum de l'intérêt non usuraire. Il demande seulement j^que le taux légal soit un peu plus élevé que le prix du marché le plus bas, ou le prix de l'usage de l'argent qu'on paie à ceux qui présentent une sûreté indubitable". ]»En effet, dit il, 1^ un abaissement au dessous du prix le plus bas du marché équivaudrait à une défense de tout intérêt «). 2® Si l'on fixait le taux de l'intérêt eoccLctemeni au prix courant le plus bas, ceux qui ne peuvent fournir une sûreté parfaite , ne trouveraient plus de prêteurs parmi les personnes honnêtes qui respectent les lois, et ils seraient donc obligés de s'adresser aux usuriers ^). 3^ Si le taux légal est fixé bien au dessus du prix courant le plus bas, la plus grande partie du capital disponible serait prêtée à des gens prodigues et à des spéculateurs, lesquels sont seuls disposés à payer des intérêts si élevés , et non aux personnes prudentes qui refusent de payer pour l'usage de l'argent plus qu'une partie de ce que cet usage leur fera gagner; et ce au détriment de la prospérité nationale. Mais 4P si le taux légal n'est que fort peu supérieur à l'intérêt normal le plus bas, les entrepreneurs solides et prudents l'emporteront sur les imprudents et les prodigues dans la concurrence des emprunteurs ; car le prêteur prendra en considération que les prudents lui procurent presque autant d'intérêt et beaucoup plus de sûreté que les imprudents; de sorte qu'une grande
') Dans son grand ouvrage sur la richesse des nations, qui parut en 1776, livre II, chap. 4. (Edinb. 1817, p. 120—122).
3) Ceci n'est pas tout à Mi vrai. Ceux qui ont des capitaux disponibles, les prêteront toujours aux emprunteurs aolidea à un intérêt même très faible plutôt que de n'en tirer aucun profit.
') Si les usuriers sont suffisamment écartés par la loi, les emprunteurs qui ne peuvent fournir une sûreté complète, trouveront de l'argent à emprunter chez les personnes honnêtes au prix courant le plus bas, et les emprunteurs de première qualité obtiendront même de l'argent à un prix inférieur, si les capitaux disponibles excèdent leurs besoins.
L*USURE BT LA flAUTS FINANCE. 207
])artie du capital disponible sera prêtée à ceux qui en feront un usage utile, et ce au grand avantage du pays. — Ce raisonnement du maitre, notamment ce qu'il dit sous 3^ et 4^, est admirable et confond tout ce que l'école doctrinaire a raisonné sur l'usure. Quant au taux légal à fixer , Adam Smith pense que si le gouvernement emprunte à trois, et les personnes privées à quatre ou quatre et demi pour cent, comme cela se faisait en angleterre à l'époque où il écrivait, le taux légal de cinq pour cent est bien choisi.
Malgré les paroles du fondateur vénéré de leur science , les économistes doctrinaires , soutenus par les libéraux en général , n'ont cessé de combattre les lois usuraires. Cependant l'intérêt légal ne fut complètement aboli en angleterre qu'en 1854. Il n'a pas été aboli en franco ni dans les états de l'union américaine. En allemagne, où l'abolition suivit de près la guerre de 1866, les excès de l'usure émurent tellement les esprits qu'on songea bientôt à faire des lois pour la réprimer. La même chose eut lieu en autriche. Ainsi naquirent la loi allemande du i^gisiAiûm re- 24 mai 1880 ^concernant l'usure" et la loi autrichienne ?^^ ^*~ du 28 mai 1881 ^). Ces lois punissent
celui qui — exploitant Vétat de besoin ou de détresse ') ou la faiblesse s) d' autrui — laisse promettre ou garantir à soi où à un tiers^ à propos d'un prêt ou d'un crédit ^)j un profit démesuré^).
1) GoDcemant i»Abhilfe wider unredliche Vorgânge bei GreditgeseUschaften".
*) Nothlage.
') )la légèreté on Tinexpérience*' (loi allemande). »la ^iiblesse d'esprit, rinexpérience ou Texcitation (Gemûthsaafregang)" (loi antrichienne).
*) 3fdr ein Darleben oder im Fall der Stundung einer Geldforderung (loi allem.). sbei Gewâhrung oder Verlâogerung von Crédit" (loi antricbienne).
^) Bdépafisant le taux usuel de Tintérét dans une mesure qui est hors de proportion avec l'objet du prêt ou du crédit (der Leistung)'* (loi allem.).
208 OHAP. vil.
Observons que Tusurier qui obtient un intérêt démesuré ou excessif, le fait toujours en exploitant le besoin ou la détresse ou quelque faiblesse du débiteur, en abusant d'un état permanent ou passager, d'un état constitutionnel maladif ou accidentel, général ou individuel. Il vaut beaucoup mieux ne pas énumérer tous ces états des victimes de l'usure. C'est en vain que la loi allemande et la loi autrichienne ont tenté d'en faire la distinction d'une manière un peu exacte et complète. Cependant, si on renonce à cette distinction, il ne reste en effet que »le profit démesuré ou excessif d'un prêt ou d'un crédit". Or l'usure est toujours un eaxès »par rapport au taux usuel de l'intérêt" ^) et »de nature à amener ou à contribuer à amener la ruine économique du débiteur" i), ou en d'autres termes »de nature à l'épuiser ou à l'accabler ou à lui faire éprouver une perte sensible". Car tout excès de ce genre est de nature à conduire le débiteur vers sa ruine ou à l'en rapprocher, quoiqu'il ne puisse avoir isolément cet effet. L'usure selon les définitions de la loi allemande et de la loi autrichienne, ne diffère donc pas essentiellement de l'usure selon ia définition donnée au commencement de ce chapitre.
La punition des usuriers occupe la première place dans le système répressif des deux lois. La nullité civile ne vient qu'en second lieu. Selon la loi allemande le contrat usuraire est nul^ et les deux parties pourront répéter ce qu'elles ont donné en exécution de ce contrat. Selon la loi autrichienne le juge criminel doit déclarer nul le contrat
:»de nature à amener ou à contribuer à amener (herbeiiûhren oder befôrdem) par leur taux excessif la ruine économique du preneur (des Greditnehmers)".
0 Voyez dans la note précédente les termes différents dont se servent la loi allemande et la loi autrichienne, et comparez la définition de Tusure donnée au commencement du présent chapitre (p. 178).
l'usurb bt la haute finance. 209
usuraire ^) et ordonner la restitution par les parties de ce qu'elles se sont donné réciproquement.
La question de la répression de l'usure est fort simple r^ppeMîonde en effet. Il ne faut pas réprimer l'usure parce qu'elle '"'*" est immorale, méchante, odieuse; ni même parce qu'elle est nuisible, ce qu'elle est sans doute partout et toujours, n faut la réprimer seulement quand elle se trouve être parmcipe id et aujourd'hui un grand mal social. Il faut combattre l'usure comme il faut combattre l'ivresse, la prostitution, le jeu; comme il faut lutter contre les maladies contagieuses des hommes, des animaux domestiques et des végétaux utiles, c'est-à-dire quand ces vices et ces maux sont en effet de grands maux dans la société humaine et parce qu'elles le sont. — C'est à ce point de vue que se sont placés, sous la pression de l'opinion publique et malgré le doctrinarisme économique, le législateur allemand et le législateur autrichien. Dans ces deux empires on avait senti et constaté en effet que l'usure y était un grand mal social. Elle l'est également, quoique à un degré inégal, dans les autres pays de l'europe où les lois usuraires ont été abolies').
Mais la répression est-elle possible? Peut-on anéantir le mal ou au moins le réduire considérablement? — Sans doute; pourvu qu'on le veuille sérieusement et qu'on ait le courage d'user de moyens efficaces. Ces moyens existent et ne sont aucunement draconiens.
En premier lieu, les définitions vagues des lois allemande minimam
') Ou plutM la transaction (Geschâit) qui donna lien à la condamnation criminelle.
*) Nous pourrons laisser hors de cause Tangleterre où probablement des lois répressives contre Tusure seraient mal accueillies aujourd'hui. En revanche, la répression la plus sévère de Tusure devrait être introduite en rassie et en roumanie. Mieux vaudrait empêcher les juifs de se livrer à Tignoble métier qu'ils y exercent de préférence, que de les expulser ou de leur 6ier quoi que ce soit de la plénitude du droit commun, n. 14
210 ghàp. VII.
et autrichienne sont insuffisantes. Ce sont des tentatives de définir l'essence de l'usure, mais elles délimitent mal l'acte interdit qu'il s'agit de prévenir par des nullités civiles et des peines criminelles. Aux notions abstraites il faut substituer des chiffres. Il faut fixer le minimum du profit usuraire du capital par un »tant pour cent". Or ce minimum ne doit pas être Dun peu" , ou »fort peu", supérieur au prix courant le plus bas^), comme le veut Adam Smith. Il doit y avoir un intervalle notable entre le maximum normal de l'intérêt et le minimum usuraire ^). — Sans doute, il faut dire avec Adam Smith que si le taux légal n'est que fort peu supérieur au taux des prêts vraiment sûrs, et si en même temps la loi est assez forte pour faire observer ce taux, les prêteurs mettront leurs capitaux disponibles à la disposition des emprunteurs solides qui offrent le prix du marché le plus bas, et non des emprunteurs aventureux ou prodigues qui ne peuvent offrir au delà du taux légal, fort peu supérieur au prix le plus bas du marché. Ajoutons qu'en abaissant le taux de l'intérêt au dessous de ce dernier prix, on forcera l'intérêt du capital à baisser proportionnellement; de sorte que les capitalistes prêteront même à un taux inférieur à ce qui était auparavant l'intérêt le plus bas du marché, par cette simple raison qu'on aimera toujours mieux tirer un profit exigu de son capital que n'en tirer aucun profit. Supposez que le prix le plus bas du marché étant 4 pc, la loi établisse un taux légal de 3 pc. ; alors les emprunteurs solides trouveront tous de l'argent à 3 p. c. ; mais s'il y a une abondance de capitaux disponibles, ceux dont la solidité est de qualité inférieure, en obtiendront également à 3 p. c. , et les plus solides en recevront même à
') Loiprix le plus bas du marché est selon Adam Smith celni que Ton paie quand la sûreté du prêt semble parûdte. Ce prix n'est que ifort peu'* inférieur au minimum normal de Tintérét
L*USUBE BT LA HAUTE FINANCE. 211
un prix inférieur, par exemple à 2Vf p. c. — Tout cela est vrai. Mais une mesure prohibitive dont le but est de conduire les capitaux dans la bonne voie en les mettant à la disposition des emprunteurs solides et de les arracher aux aventuriers et aux prodigues^ ou de faire baisser le taux de l'intérêt, une pareille mesure, quelque salutaire qu'elle puisse paraître , excède la mission de l'état et de la loi selon les idées actuellement dominantes. Ce n'est pas pour produire quelque effet salutaire, mais pour combattre un grand mal social que la liberté des transactions et la génération naturelle des prix doivent pouvoir être entamées. — n faut donc fixer un minimum d'usure qui soit indubitablement usuraire; de manière à laisser, entre le taux normal de l'intérêt et ce minimum , un intervalle suffisant pour embrasser tous les placements tant soit peu solides et tous les intérêts auxquels des gens tant soit peu raisonnables consentent à prêter dans des cas où la sûreté du prêt leur parait défectueuse et où par conséquent ils ne sont pas empressés à donner crédit Ce minimum fera droit en même temps aux fluctuations de l'intérêt dans les mauvaises périodes où le numéraire est rare, les capitaux peu abondants , les capitalistes défiants et peu disposés à prêter.
On peut affirmer que le moâcimum de l'intérêt normal ne dépasse pas cinq pour cent en europe et en amérique. Cepi étant, le minimum de l'intérêt usuraire et défendu pourra être fixé à 7 p. c. Cette fixation ne saurait être que provisoire. Plus tard, le minimum usuraire pourra descendre à 6^/, ou même à 6 p. c. — En égypte on pourra le fixer provisoirement à 9 p. c. , au lieu du taux de 12 p. c. établi par le code civil mixte.
En second lieu , le principal moyen de répression doit léptemm être fourni, non par la loi pénale , mais par la loi civile. Pour ®*^* bien frapper, pour bien décourager l'usure, la loi doit déclarer nuUes les obligations entachées d'usure, celles
qui concernent le capital, non moins que celles qui concernent le profit. Ainsi 1° le débiteur ne devra à l'usurier rien de ce qu'il s'est engagé à lui donner en profit et en capital, même si le capital a été fourni ou laissé à crédit avant la stipulation du profit usuraire; et l'usurier ne pourra recouvrer ses intérêts et perdra son capital, soit prêté, soit laissé à crédit; 2° le débiteur aura le droit de répéter tout ce qu'il a payé en profit et en capital , comme ayant été indûment payé. — Les dispositions des lois allemande et autrichienne sont tout à fait insuffisantes à cet égard. La loi ne doit accorder aucune parcelle de protection à la créance usuraire. C'est une honte que la justice serve à procurer à l'usurier quelque profit usuraire, comme c'est une honte que la protection du pouvoir social soit accordée au joueur on au prostituteur contre sa victime. Il est ridicule de punir les usuriers et de les mettre en même temps en possession de leur lucre infâme. Mais il faut aller plus loin sous deux rapports. Il faut 1^ enlever la protection de la loi à toute obligation viciée par l'usure , c'est-à-dire non seulement à l'excès usuraire, à tout ce qui dépasse le chiffre de 7 p. c. , mais au profit licite auquel l'excès a été ajouté, et au capital sur lequel un intérêt usuraire a été stipulé. Et ce , même si aucun intérêt n'avait été convenu d'abord, ou si l'intérêt primitif était licite ; parce que l'excès usuraire postérieur vicie les obligations préexistantes auquel il se rapporte , celles de payer l'intérêt licite et de rembourser le capital. Il faut 2^, considérant que toutes les obligations entachées d'usure sont illicites et honteuses, les déclarer nulles, et donner, en conséquence, au débiteur le droit de répéter i) tout ce qu'il a payé à titre , soit de paiement des intérêts ou du pro-
1) Conformément au droit romain qui accorde la condiction ex turpi Tel injusfa causa.
L*USURS ET LA UAUT£ FINANCE. 213
fit, soit de remboursement du capital. Il réclamera en même temps les gages qu'il a été contraint de donner.
En troisième lieu, Tanatocisme ne doit plus être toléré. Toute obligation de payer des intérêts sur les intérêts doit être déclarée nulle et viciant les intérêts capitalisés et le capital même. Le créancier ne pourra donc obtenir en justice, ni les intérêts secondaires, ni les premiers intérêts , ni le capital ; et le débiteur aura le droit de répéter tout ce qu'il a payé à un de ces titres."
En quatrième lieu, tout achat de récoltes avant la maturité pourra être interdit aux dépens de l'acheteur. L'obligation de livrer étant réputée nulle, l'acheteur ne pourra obtenir ses récoltes et perdra la somme avancée, et le vendeur aura ^le droit de répéter la valeur de ce qu'il a livré.
En dernier lieu , il faut punir , non tout acte d'usure , répreMûm mais 1® l'usure professionnelle , 2° l'anatocisme , 3® l'usure ^^^^ qui s'élève considérablement au dessus du minimum usuraire, celle par exemple qui excède les 10 ou les 12 pour cent , ¥ remploi par l'usurier de manoeuvres frauduleuses , d'intimidation ou de séduction, pour amener le débiteur à promettre un profit usuraire, ou à faire des emprunts, ou à obtenir un crédit, ou en général à s'endetter, 5^ l'emploi de lettres de change ou de billets à ordre, de compères, de personnes interposées ou d'autres complices, et d'écrits contenant la reconnaissance d'avoir reçu, ou de devoir autrement, des sommes ou valeurs non reçues ou non dues.
Il ne faut pas, cependant, pour affaiblir les usuriers, limiter aux commerçants l'usage des lettres de change et des billets à ordre. Les moyens de répression civile et criminelle énumérés ci-dessus suffisent à cet effet. La limitation proposée du droit cambial^) n'est pas du tout
') Entre autres par M. Reichensperger, dans son livre précité.
214 GHAP. vn.
désirable. La distinction des hommes en commerçants et en non-commerçants est une vieillerie ; la généralisation du droit de change est une émancipation et un progrès. La nullité des obligations entachées d'usure ne doit donc pouvoir nuire à la circulation du papier cambial , à l'indépendance de l'obligation cambiale de toute cause matérielle. Mais, heureusement, ceci n'empêche pas l'exercice de la répétition contre l'usurier. Si, par exemple, la victime en souscrivant un billet à ordre s'est engagée à payer à l'ordre du preneur , qui est l'usurier , une somme usurairement supérieure à celle qu'elle a reçue du preneurusurier, elle devra payer certainement au porteur la somme inscrite dans le billet; mais elle pourra répéter de l'usurier Umte la somme qu'elle a payée au porteur, c-à-d. la somme qu'elle a reçue (le capital) et la différence non reçue de cette somme et de la dette inscrite (le profit licite et l'excès usuraire). Si le preneur même, étant demeuré porteur du billet à ordre, lui demande le paiement à l'échéance, elle ne paiera rien; car il y a compensation entre elle et l'usurier-preneur pour toute la somme inscrite. En effet, dès que le souscripteur, victime de l'usurier, aurait payé cette somme, qui représente le capital versé ou laissé à crédit et l'intérêt licite et usu* raire, il la répéterait immédiatement. Si la victime, en souscrivant une lettre de change comme tiré, s'engage à payer au preneur ou à son ordre, elle devra à l'échéance payer à tout porteur la somme inscrite ; mais elle répétera toute la somme du tireur-usurier qui lui a versé une somme usurairement inférieure à la somme inscrite. Il en sera de même dans les autres cas, si la victime est le tireur d'une lettre de change et l'usurier le preneur, ou si la victime est un endosseur d'une lettre de change ou d'un billet à ordre , et l'usurier l'endossé ; la victime aura toujours le droit de répéter la somme inscrite quoiqu'elle
sure
l'usure bt la haute finance. 215
soit tenue de rembourser le montant au porteur en cas de non-paiement à l'échéance.
Vc»ci un projet de loi contre l'usure. loi ma ru-
1. Est réputé usuraire le profit d'un prêt ou d'un crédit qui excède les 7 pour cent par an du capital , quelles que soient la substance et la forme du profit et du capital.
2. Est nulle toute obligation de payer 1° un profit usuraire, y compris le profit licite, 2P le capital auquel se -rattache le profit usuraire. Cette nullité frappe même les obligations de payer, soit un intérêt licite, soit le capital, qui ont été contractées avant la stipulation de l'excès usuraire.
Le débiteur a le droit de répéter tout ce qu'il a payé en capital et en intérêts.
3. Est nulle toute obligation de payer 1^ des intérêts d'intérêts capitalisés, 2^ ces intérêts capitalisés mêmes, 3û le capital.
Le débiteur a le droit de répéter tout ce qu'il a payé en capital, en intérêts et en intérêts des intérêts.
4. Est nulle l'obligation de livrer des récoltes achetées avant la maturité.
Le vendeur a le droit de répéter ce qu'il a livré.
5. Sera punie d'une amende de 1000 à 100.000 francs avec ou sans prison cellulaire de 3 mois à 3 ans, toute personne coupable ou complice
(a) d'usure, si le profit usuraire excède les 10 (ou 12?) p. c. du capital,
(6) d'usure professionnelle , laquelle est établie par trois cas d'usure se rapportant à trois personnes différentes,
(e) d'usure, si un des coupables ou des complice^ s'est servi,
soit de manoeuvres frauduleuses, d'intimidation ou de séduction pour amener le débiteur à promettre un profit usuraire, ou à faire des emprunts, ou à obtenir un crédit, ou en général à s'endetter.
216 CHAP. vu.
soit de lettres de change ou billets à ordre,
soit d'écrits contenant la reconnaissance d'avoir reçu ou de devoir autrement des sommes ou autres valeurs non reçues ou non dues,
soit d'usure en cas de coopération de deux ou de plusieurs personnes, comme auteurs, compères, personnes interposées ou autres complices,
(d) d'anatocisme ,
(é) d'achat de récoltes avant la maturité.
Avec cette loi résolument appliquée en justice civile et en justice criminelle, on aura raison des usuriers et de l'usure.
Cette loi ne sem pas du goût de l'école économique qui avec un cynisme inoui a fondé les rapports économiques entre les hommes sur 'le seul égoïsme pécuniaire, sur l'p-mor sacer habendi ou la passion effrénée de la possession et du gain; à l'exclusion de tous motifs sympathiques et de toute morale, et en faisant table rase de la psychologie, de l'histoire et de tous intérêts collectifs, supérieurs aux intérêts privés. Selon cette école qui s'est efforcée de réhabiliter l'usure ou de la nier, le droit au profit illimité^ qui implique celui à' exploiter le prochain en se servant de sa sottise et de sa misère, est un des drcnts de V homme les plus sacrés. Heureusement, le charme que cette école exerçait sur les esprits est rompu; et de l'offensive, ou de la majesté qui ne raisonne plus, elle devra passer à la défensive ou au silence craintif, camotère de II rcstc à déterminer et à classer l'usure au point de "''^ vue économique, juridique et moral.
L'usure est une soustraction ruineuse du bien d'autrui, avec le consentement de la personne dépouillée, mais contre son gré, par l'exploitation de sa détresse ou de sa faiblesse.
Ou peut distinguer trois classes d'actes économiques par rapport au bien d'autrui.
L*U8U£fi BT LA HAUTE FINANOB. 217
le don^) I réchange | la soustraction*)
ou donner | échanger | prendre •),
et trois espèces de prêts ou de crédits, le prêt ou crédit gratuit I à intérêts | usuraire.
On peut distinguer quatre espèces de soustraction:
1. Le vol et le détournement = enlever ou détourner en secret sans le consentement de la personne dépouillée;
2. la rapine = enlever publiquement avec ou sans violence, sans le consentement de la personne dépouillée;
3. l'exaction ou Textorsion = prendre avec le consentement de la personne dépouillée , en profitant de la crainte qu'on a produite chez elle;
4. la fraude et l'escroquerie = prendre avec le consentement de la personne dépouillée, en profitant de son erreur, qu'on a produite en la trompant;
5. l'usure = prendre avec le consentement de la personne dépouillée, en profitant de son impuissance à ne pas consentir.
L'usure est donc purement et simplement une espèce de soustraction. Comme toute soustraction, elle est l'inverse du don et de l'aumône; et elle diffère essentiellement de l'intérèt qui est le prix, l'équivalent, le salaire du capital, ou ce qui est donné en échange de l'usage du capital. Il est vrai que l'échange, et non le don, doit être la base de la vie économique , et que le prêt à intérêt et non le prêt gratuit, doit être le prêt normal, parce que 3>le capital vaut l'intérêt, qui est son salaire".
1) Le don de bienveillance ou de bienfaisance, la donation ou Taumône.
') Soustraction, non dans le sens spécial et primitif d'enlever par fraude ou par adresse, mais dans le sens général de prendre ou »6ter à autrui et se donner".
') Donner, échanger, prendre la propriété, Tusage ou la possession des cbosea.
218 OH A?, vu.
Mais le don doit être pleinement admis dans la vie économique; l'usure au contraire doit en être retranchée, non moins que le vol, Texaction et l'escroquerie.
L'usure est une espèce de soustraction qui ne vaut nullement mieux que les autres espèces. — Toute soustraction a pour efïet d'enrichir le soustracteur et d'appauvrir la personne dépouillée; mais l'usure tend essentiellement à ruiner sa victime, les autres soustractions ne tendent qu'à priver celui qui en est l'objet, de quelques uns de ses biens ou d'une partie de sa fortune. — Le vol, l'exaction, la rapine sont moins pacifiques , inspirent plus de terreur, troublent plus l'ordre public que l'usure; mais l'usure est la moins franche, la plus lâche, la plus hypocrite de , toute» les soustractions; et elle est tout aussi dangereuse que les autres. — L'usure dépouille sa victime <wee son consentement; mais il en est de même de l'escroquerie et de l'exaction. L'usurier est semblable à celui qui lorsque un homme est tombé dans l'eau et va se noyer, lui fait promettre de donner la moitié de sa fortune s'il lui jette une corde pour le sauver. Le consentement de celui qui s'engage à payer des intérêts usuraires, est tout aussi volontaire^ tout aussi Ubre que le consentement de celui qui se noie, à payer le prix de son salut. Dante but A propos de la moralité de l'usure, un mot sur la place "''^ que Dante a assigné aux usuriers dans son Enfer.
»0n peut faire violence, selon Dante, au prochain, à soi et à Dieu. Aux autres hommes: en leurs personnes et en leurs biens. A soi: en sa personne, par le suicide; en ses biens, en se ruinant par la dissipation. Enfin à Dieu; ce que font 1® les athées et les blasphémateurs qui méprisent Dieu par des paroles sérieuses, negando e bestemmiando la Deitade, ^ ceux de Sodoma et ceux de paorsa, c'est-à-dire les gens de Cahors, de la ville des usuriers^ en
l'usujus et la HArri finance. 919
méprisant la nature et ses dons. ^) En effet, Dieu veut que l'homme, pour vivre et pour améliorer sa condition, puise à deux sources, à la nature qui procède de Dieu et à Yart (ou le travail productif) qui procède de la nature. En suivant une autre voie, en faisant reposer son espoir (de vivre et de progresser) sur une autre base (que la nature et son propre travail), l'usurier méprise double- Bient la nature. Il la méprise en elle-même et dans l'art qui est sa suivante."
Da queste due , ') se tu ti rechi a mente
LiO Genesi dal principio, conviene
Prender sua vita e<\ avanzar la gente.
E perché l'usurière altra via tiene,
Per se, natura, e per la sua seguace
Dispregia: poichè in altro pon la spene.
]»Les usuriers ne pèchent donc pas moins contre la nature que ceux de Sodoma. La loi divine, donnée au commencement du livre de la Genèse, veut que l'homme vive et de ce que la nature lui donne et de son travail. L'usurier tâche d'échapper à cette loi, à cet ordre de choses établi par Dieu, en vivant, au moyen de son argent, aux dépens d'autrui." Il est vrai que Dante s'imaginait que tout intérêt de l'argent est un profit contre nature; mais il ne connaissait pas le véritable intérêt qui est la rétribution de l'usage du capital, et ne le distinguait donc pas de l'exploitation usuraire de celui qui manque de capital, par le capitaliste. Or cette exploitation consiste à vivre et à s'enrichir (améliorer sa condition) aux dépens d'autrui; qu'elle soit exercée par des hommes puissants et riches , ^) ou par des gens de basse condition, comme les juifs méprisés du moyen âge.
>) £ 8Dâ bontade; ou »la bonté de Dieu dans la nature". Y. 95/6 »là doTe di'ch'usura offende la divina bontade". *) La nature et Fart humain.
') V. canto 17.
220 CHAP. vil.
Les distinctions, les rapprochements et les groupements des vices et des péchés que nous rencontrons chez Dante, peuvent nous paraître très souvent assez artificiels et forcés. Cependant, il n'a pas mal saisi l'essence de l'usure en la considérant comme un acte économique contraire à la nature des choses, contraire à l'ordre économique et moral qui est à la base de la société humaine, et qui, au point de vue chrétien , a été établi par Dieu même. Certes, Dante n'a pas été injuste envers les usuriers en les accouplant dans le même compartiment de l'enfer avec les auteure du péché le plus abhorré dans le monde chrétien. Et tant que le grand poème du poète italien sera lu et connu, l'ignominie dont il a revêtu les usuriers, les couvrira.
On a vivement attaqué la doctrine que le moyen âge avait empruntée à Aristote, et qui a exercé évidemment une grande influence sur les idées théoriques de Dante touchant l'usure, celle de considérer l'argent comme une chose improductive par son essence et l'intérêt comme un profit contre nature. Il est vrai que cette doctrine économique était parfaitement erronée; mais elle était moins absurde que celle des économistes doctrinaires prétendant que l'intérêt usuraire est une prime d'assurance.
u hAute Le grand développement de la production et du transfinanoe p^^, de l'échange et du crédit, et la multiplication des valeurs-papier et des rapports pécuniaires entre les hommes, ont fait naître au dix-neuvième siècle »to haute finance''. Cette haute finance est composée des banquiers et autres grands capitalistes qui aiment à manier l'argent et les valeurs-papier, et qui ne s'occupent ni de production agricole et industrielle, ni de commerce réel, ni de transport, ni de grands travaux. En revanche, ils profitent des entreprises et des sociétés ayant pour obj^t ces
l'usure bt la hautb pinange. 221
réalités matérielles, en négociant leurs actions et les obligations de leurs emprunts; et ils cherchent à s'en procurer le «contrôle", comme disent les américains, pour les diriger et les faire manoeuvrer à leur gré et les exploiter à leur aise. En outre , ils ont le monopole de rémission des emprunts publics. Ils émettent, au nom des états pauvres ou obérés, des emprunts onéreux ou ruineux pour ces états et fort dangereux pour le public ignorant qui désire placer avantageusement son argent et qu'ils trompent par leurs programmes séducteurs. Ils spéculent sur tous les fonds qui se négocient à la bourse, pour profiter — par des ventes ou des achats réels ou fictifs — des hausses et des baisses qu'ils savent amener, soit par des ordres de vente ou d'achat habilement ménagés , soit par de fausses nouvelles ou de faux bruits habilement répandus et produisant des engouements ou des paniques. Ils s'efforcent d'exploiter les gouvernements en les dominant par leur influence pécuniaire pt même en corrompant les gouvernants. — Ils sont ainsi un peu partout. En angleterre ils sont peut-être moins mauvais qu'ailleurs; moins par exemple qu'en allemagne et en autriche, et surtout dans la grande république américaine et dans la grande république française. Mais on sent généralement que la haute finance est un grand mal social.
Les »hauts financiers" sont les pires parasites de la société actuelle. Ils ne produisent pas, ils ne travaillent pas, ils ne rendent aucun service aux autres hommes, dont ils accaparent les biens. L'activité qu'ils déploient dans leurs opérations et leurs machinations est aussi peu du travail que l'activité du joueur ordinaire. En effet la tension d'esprit et l'excitation nerveuse du joueur, dont il ne se plaint pas malgré les soucis inséparables du jeu, sont bien différentes de la fatigue du corps ou de l'esprit que produit le vrai travail. Les »hauts financiers" s'en-
222 CHAP. YII.
richissent par un mélange d'usure et d'escroquerie — non quant à la forme, mais quant au fond — aux dépens du public^ c'est-à-dire des populations et des états. Enfin, ils sont les Ber^i Mammon par excellence ! — Et cependant le grand public s'incline devant ces messieurs ; ils sont traités avec déférence, ou au moins avec politesse, par les empereurs et les rois et par les débris des anciennes aristocraties. Us remplacent de plus en plus les grands seigneurs d'autrefois. Gela fait peine à voir. Il faudrait, au contraire, les dénoncer au public et les exclure de la bonne société, du gouvernement et des honneurs. C'est une honte que messieurs de Rothschild portent un titre de noblesse, et que M. Goschen Ben Banker, après avoir réglé — en usurier — la dette égyptienne, ait été appelé à représenter la reine d'angleterre à Constantinople. Les Rothschild et les Goschen ne devraient pas être reçus à la cour anglaise, pas plus que les Jay Gould et les Vanderbilt, si ces républicains avaient le caprice de vouloir s'y faire présenter. — Dans ses excellents mémoires^) le marquis Massimo d'Azeglio se plaint de ce qu'on ne respecte plus ce qui est respectable; mais il y a quelque chose de pire dont il y a lieu de se plaindre de nos Jours, c'est qu'on respecte ce qui n'est pas respectable. Or la classe des hauts financiers est respectée, et elle n'est pas respectable.
L'histoire de l'égypte de 1875 à 1879 fournit un exemple éclatant de l'exploitation d'une nation et d'un pays par l'usure et la haute finance alliées entre elles et protégées par les consulats et lés gouvernements de l'europe. Les chevaliers de la haute finance y portaient les noms les plus ignobles qu'un titre de bey, ou un titre de baron ou de comte honteusement accordé par quelque gouveme-
0 I miei ricordi.
LUSUaB ET LA HATTIS FINANCB. 228
ment européen, ne suffisait pas à rendre méconnaissables. Cependant, si Teurope croit devoir permettre l'usure chez elle et honorer la haute finance dans son sein, cela ne lui donne pas le droit de les introduire en égypte et de les y protéger, soit par l'action directe de ses gouvernements, soit par ses consuîcUs^ et ses triburumx mixtes l
L'histoire de Tégypte depuis 1880 est trop pleine d'intérêt pour que l'auteur puisse la passer sous silence dans le second volume de cet ouvrage. Il lui est impossible cependant d'en donner un résumé suffisamment complet, exact et certain. Ayant quitté l'égypte le 26 mars 1880, il n'a plus été sur les lieux. Il n'a pu se renseigner chez les égyptiens. Les pièces qu'on recueille sans peine dans le pays, lui manquent. Il ne dispose que de données fragmentaires 1) et souvent vagues. De plus, il ne faut accueillir qu'avec la plus grande réserve les nouvelles qui émanent des européens, des grecs ou des levantins et des turcs, et qu'on trouve dans les communications des consuls anglais*) et dans les correspondances anonymes du Times 8). Ce n'est qu'à M. Blunt que
^) Dont les «livres bleus** anglais sont la principale source.
*) Ces consuls qui au lieu de se mettre en rapport avec les égyptiens avaient des drogmans grecs ou syriens, et qui écoutaient crédulement ce que leur disaient les membres des colonies européennes - c.-à-d. des personnes ignorantes et de mauvaise foi ou fortement prévenues — ou des ministres turcs, étaient excessivement mal renseignés sur ce qui se passait dans le pays.
') n faut reconnaître cependant que ces correspondances contiennent quelquefois d'excellents rapports et des jugements impartiaux. Les anglais sont une nation véridique et scrupuleuse ; ils s'efforcent d'obtenir des informations précises sur ce qui existe et arrive un peu partout sur la foce du globe, et ils ont soif de justice dans leurs appréciations.
l'botfts st l'busops sn 1881/2. 225
nous devons quelques rayons d'histoire contemporaine i).
L'auteur se flatte que, malgré la défectuosité de son exposé des faits, il pourra faire un travail utile en rappelant ou en mettant en lumière des faits oubliés ou laissés dans l'ombre, en corrigeant des vues erronées et en signalant des mensonges. Il trouvera l'occasion, en même temps, de faire ressprtir les nouveaux torts de l'europe envers Tégypte, et de revendiquer le droit de la morale publique et internationale contre les hommes d'état et diplomates anglais *) qui l'ont offensée aux dépens de ce malheureux pays.
Après la loi de liquidation (47 juillet 1880) tout semblait origines da marcher bien en éffyï)te. Les clauses de cette loi étaient "'<>'i'f™®^^*
«=>•' * égyptien
régulièrement exécutées; les officiers et les soldats de l'armée, les fonctionnaires et les employés de l'état, même les indigènes, étaient ponctuellement payés; et néanmoins il se produisait un excédant sur les dépenses réelles et sur les recettes prévues. Les indigènes exposés aux coups du despotisme khédivial respiraient librement sous Tewfik pacha. Les exactions extraordinaires , qui torturaient surtout les fellahs, avaient cessé. M. de Blignières avait déjà introduit des réformes salutaires dans l'administration financière et la perception des impôts, et en méditait de nouvelles. 11 est certain que la condition des fellahs s'était beaucoup améliorée, quoiqu'il ne faille pas se faire illusion sur la conversion subite de tous ceux qui prenaient part à la perception des impôts , sur l'abandon des anciens
>) V^ilfrid Scawen Blunt, dans Nineteenth century, Sept. 82 p. 324 — 346 iThe egyptian révolution , a personal narrative", et dans «Egypt, letters to the R.-H. W.E. Gladstone M. P. and others 1882 (nM , 20 Dec. 81 — n» 78, 21 June 82).
C'est de Fauteur de »The future of Islam" que nous attendons une véritable histoire du mouvement national en égypte. Les pages suivantes ne contiennent qu'une étude introductive, une invitation adressée a Thistorien.
^ Notamment M. Gladstone, Earl Gran ville et Sir Malet.
226 CHAP. vm.
abus, sur la diminution de l'exploitation des paysans endettés avec l'assistance des tribunaux mixtes.
Cependant, malgré tout le progrès accompli, les égyptiens étaient moins contents qu'auparavant. Il leur arriva ce qui arrive généralement à un peuple opprimé dont la condition s'est améliorée et dont les liens ont été relâchés. Un pareil peuple murmure^ au lieu de se montrer reconnaissant. En effet, on ressent plus vivement les maux qui n'ont pas été enlevés, le joug qu'on porte encore. On désire plus vivement la possession des biens dont on a déjà goûté une parcelle. Autrefois, l'habitude aidant, on se résignait à l'inévitable et à l'inéluctable; on ne pensait guère à la possibilité de la délivrance. Mais cette possibilité ayant été démontrée par l'expérience, on demande impatiemment une délivrance ultérieure, complète. Autrefois on n'osait rien; mais on s'enhardit à mesure qu'on a obtenu davantage et on désire plus vivement ce qu'on ose réclamer. Ainsi les égyptiens, moins misérables et moins enchaînés, ressentirent plus qu'auparavant l'oppression turque et l'oppression européenne, la faveur gouvernementale accordée aux européens, aux syriens, aux turcs et (dans l'armée) aux ctrcassiens, l'abondance des fonctionnaires européens et leurs gros traitements, la dette étrangère et monstrueuse dont Tégypte n'avait tiré aucun profit, l'affectation des revenus publics au service de cette dette , les commissaires européens de la caisse , le contrôle anglo-français, la justice dite mixte mais en effet européenne. Au lieu de se résigner à la domination étrangère , ils commencèrent à aspirer à l'émancipation nationale , et le succès déjà obtenu leur donna du courage.
La hardiesse dont les égyptiens firent preuve en 1881 et en 1882 est plus étonnante que leur mécontentement et leurs aspirations. Ils sortaient d'un état séculaire de complète prostration , et tout-à-coup ils se montrèrent auda-
l'êotptb st L'sTTson BN 1881/2. 227
cieux. — Pour expliquer ce phénomène, il faut tenir compte en premier lieu de l'impression produite sur les indigènes par la chute d'Ismaïl. Ce vice-roi, le quatrième de la maison de Mohammed Ali, laquelle avait régné sur l'égypte depuis trois quarts de siècle en maîtresse absolue , cet homme redouté autant qu'abhorré, était tombé par la disgrâce de Teurope et sur un signe fait au sultan, sans tenter un seul instant la moindre résistance et comme s'il n'avait pas eu d'armée et pas de soldats. Il s'était éclipsé du pays comme un fonctionnaire renvoyé. La vice-royauté n'était donc plus ce qu'elle avait paru autrefois. Le viceroi était à la merci de l'europe; c'était un gouverneur envoyé par le sultan selon le bon plaisir des puissances, et ne régnant que par leur grâce. L'armée n'était plus entre ses mains. — Ajoutez que Tewfik était un jeune homme honnête et doux, irrésolu et débonnaire, qui ne savait ni ne désirait se faire craindre. Sous Ismail, c'était à cause du khédive que les égyptiens craignaient les turcs dont il était le chef, et les européens qu'il soutenait en toute chose. Sous Tewfik , au contraire , c'était à cause de l'europe seulement que le khédive leur semblait à craindre; les consuls-généraux et les contrôleurs étaient désormais des personnages plus importants que lui. — Cependant, l'europe même leur semblait devenue moins menaçante. Les autres grandes puissances s'étant retirées au profit de la france et de l'angleterre , ces deux rivales se neutralisaient mutuellement à leurs yeux. Les faibles épient toujours les faiblesses des forts. La rivalité constante de l'angleterre et de la france qui causait la faiblesse de leur domination en égypte, ne pouvait donc échapper aux égyptiens. D'ailleurs leurs luttes pour la prépondérance dans ce pays et surtout les menées anti-anglaises des consuls de france , tels que M. Tricou^) et M. de Ring, ne restaient pas
») V. vol. I p. 179.
228 OHAP. TIII.
secrètes; et Tantipathie jalouse des français contre » messieurs les anglais" se manifestait au grand jour. On comptait donc — avec trop de confiance ^ sur la désunion de ces prétendus alliés , qui les empêchait soit de rien entreprendre en commun , soit d'agir séparément contre Tégypte. Enfin , depuis qu'on craignait moins le khédive et Teurope , on avait moins peur des turcs et des européens avec leurs protégés orientaux.
Quant à l'armée, il faut tenir compte, en outre, du succès qu'avait eu la démonstration militaire du 18 février 1879 1). Cette démonstration avait eu lieu, il est vrai, avec l'agrément du khédive ; mais elle n'en avait pas moins été organisée et exécutée sans son intervention par les officiers mécontents. Elle avait renversé le puissant premier ministre Nubar; et malgré les violences dont Nubar et le ministre anglais Wilson furent l'objet, elle n'eut aucune conséquence fâcheuse pour ceux qui l'avaient entreprise, mais leur valut, au contraire, la promesse que leur griefs pécuniaires seraient redressés. Ce précédent n'avait pas été oublié par l'armée et ses chefs. Il les disposait aux démonstrations et aux pronunciamento ; et ce d'autant plus que depuis l'avènement de Tewfik le ministre de la guerre avait remplacé le khédive comme chef de l'armée, promincia- Ce fut donc l'armée qui, la première, troubla la tranmento du 1 q^^mé pubUque, et notamment la quiétude des européens, comme un orage éclatant dans un ciel serein. — Les officiers avaient lieu d'être satisfaits du paiement régulier de leur solde. Mais ils ne l'étaient point du montant, comparé à celui des sommes payées aux fonctionnaires civils et surtout aux étrangers. De plus, il y avait des centaines d'officiers en souffrance par suite d'une forte réduction de l'armée, les soldats étant renvoyés chez eux et les officiers mis en disponibilité à demi-solde. Une autre cause
>) Vol. I p. 171/2.
l'boypts bt l'bubopb bn 1881/2. 229
de mécontentement ne concernait que les officiers égyptiens, c'est-à-dire la grande majorité des officiers inférieurs et un petit nombre d*of ficiere supérieurs. Les autres étaient turcs ou circassiens. Ces étrangers étaient promus de préférence aux grades supérieurs. Auparavant les égyptiens n'avaient pas protesté contre ce privilège qu'ils considéraient comme une conséquence inévitable de la domination turque, et qui était conforme à la tradition séculaire du régime des mamelouks. Mais depuis la chute d'Ismail ils commencèrent à s'en plaindre et à n'en plus vouloir. — Ainsi, au mois de janvier 1884 il y eut, au sujet de la préférence accordée aux circassiens, une rixe violente entre un colonel égyptien, Ali bey Fahmi, et un officier circassien employé au ministère de la guerre. Le ministre de la guerre, Osman pacha Rifki, lui-même un circassien, prit le parti de son compatriote. Sur ce, Ali bey Fahmi et deux autres colonels égyptiens, Arabi bey Ahmed et Abdelâl bey, adressèrent une lettre au ministre-président, Riaz pacha, dans laquelle ils se plaignaient énergiquement du favoritisme exercé par le ministre de la guerre. Le conseil des ministres s'occupa de l'incident, résolut d'arrêter les trois colonels, et nomma un conseil de guerre, sous la présidence du général américain Stone pacha , pour juger les rebelles. Mais le 1 février les troupes qui se trouvaient devant le palais de Kasr-el- Nil, où les colonels venaient d'être enfermés, entrèrent dans le palais et les délivrèrent. Le conseil de guerre qui venait de s'assembler, fut même obligé de se sauver; après quoi les colonels, à la tête des troupes, allèrent demander au khédive la démission du ministre de la guerre. Comme les autres troupes de la garnison du Caire se montraient également disposées à se mutiner, on résolut de céder, et le ministre de la guerre, Osman pacha, fut immédiatement remplacé par le ministre des wakfs, Mah-
280 CHAP. yni.
moud pachd Sami, qui était un turc d'une famille long*temps établie en égypte et pour ainsi dire égyptianisé; après quoi les troupes se retirèrent au cri de »vive le khédive". — L'extrême gravité de l'événement n'échappa pas à Riaz pacha, qui voulut donner sa démission le 10 février; mais on lui persuada de rester à son poste. Cependant on ne s'arrêta pas au renvoi du ministre de la guerre. Une certaine augmentation de paye fut accordée aux officiers en disponibilité ; et le 13 février , le khédive ^ sur l'avis pressant du consul-général anglais, M. Malet, fit une allocution aux officiers de la garnison du Caire dans laquelle il déclara leur pardonner ce qui s'était passé, tout en le regrettant et en les exhortant à Tobéissatice pour l'avenir. Par cette démarche M. Malet peut avoir eu l'intention de rassurer les colonels et de calmer l'agitation; mais au point de vue militaire c'était, sous une forme décente, une abdication du pouvoir souverain en faveur de l'armée et spécialement des trois colonels égyptiens.
Remarquons qu'Arabi, dont on n'avait pas encore ouï parler auparavant, ne joua pas le rôle principal à cette occasion. Ce fut Ali bey Fahmi qui présida au mouvement; les deux autres colonels ne remplirent qu'un rôle secondaire et furent à peine remarqués par les européens. M. de Bing La faiblcsso du contrôle et du protectorat anglo-français fut manifestée au public à la même époque à peu près que la force de l'armée et de son élément égyptien. -^ Le consul-général français, M. de Ring, avait entrepris d'assurer à son pays la prépondérance en égypte. Il avait épousé en même temps la cause de la colonie française contre les anglais et contre le peuple égyptien; contre M. de Blignières qui travaillait au salut de l'égypte, et contre le contrôle an^-français qui établissait la parité des anglais et des français dans le pays; contre Riaz-
l'egtfte bt l'europi bn 1881/2. 231
pacha qui secondait M. de Blignières, et contre le khédive qui était bien avec les anglais, avec M. de Blignières et avec Riaz , et qui ne se mettait pas aux ordres du consul de finance. Par cette lutte multiple, il soutenait en outre sa propre cause — • celle du consulat français et du baron de Ring — contre le consulat rival d'angleterre , contre son compétiteur personnel M. Malet , et contre le gouvernement trop peu docile de Tégypte. C'était la répétition de la lutte entreprise en 4879 par M. Tricou^) contre les anglais et contre M. de Blignières; elle conduisit au même résultat, le rappel du diplomate trop zélé. — Non content de se donner de grands airs, M. de Ring s'avança trop en conspirant contre Tordre existant et même contre le khédive. Après le 1 février les colonels étaient allés rendre visite aux consuls-généraux de france et d'angleterre pour leur donner l'assurance que les étrangers n'avaient rien à craindre. M. de Ring profita de cette occasion pour négocier secrètement avec eux, et leur proposa de remplacer Riaz par Osman pacha, cousin du khédive et son héritier selon l'ordre de succession ottoman, et par conséquent son rival. Riaz fut informé des menées du consul; le khédive adressa une lettre autographe à M. Grévy; et M. de Ring, ayant été mandé à Paris pour fournir des explications, ne revint plus au Caire.
La colonie française ne' se laissa pas déconcerter par le désaveu de la politique de M. de Ring par le gouvernement français. Elle continua à agiter contre le contrôle angfto-français et contre l'influence et la concurrence anglaises, j>les anglais n'ayant cessé de supplanter les français depuis deux ans". Une pétition adressée à M. Grévy dans ce sens recueillit même quelques centaines de signatures.
Après la chute de M. de Ring et l'allocution du 13 février progrès du
mouyement ') Vol. I p. 179.
232 châp. yiu.
le statu quo politique fut maintenu en égypte pendant six mois environ jusqu'à l'incident du 11 août. Cependant cette période tranquille à la surface fut celle d'une grande fermentation des esprits dans la population égyptienne et musulmane. Un grand mouvement anti-européen , national et religieux, prépara le terrain pour les événements ultérieurs. Ce mouvement ne portait pas un caractère radical. On ne songeait pas à chasser les européens avec leurs protégés, pas plus qu'à se défaire des turcs, le khédive compris. Sans doute on n'aurait pas été fâché d'éconduire l'europe et la turquie, afin de garder Tégypte pour les égyptiens , et d'exclure les chrétiens étrangers , afin de garder la terre des fidèles pour les musulmans. Mais les aspirations n'allaient pas au delà de ce qui semblait possible, et elles étaient d'ailleurs modérées, conformément au caractère de la nation. — On protestait avant tout contre l'abondance des étrangers — la plupart incapables et en tout cas ne connaissant ni le pays ni la langue arabe — qui occupaient des places distinguées et richement payées dans le gouvernement, les administrations et l'armée , aux dépens du trésor et des indigènes. Les orientaux aiment singulièrement les emplois publics , les traitements , les sinécures; beaucoup plus même que les européens. L'irruption des anglais, des français et d'autres fils de Teurope dans toutes les bonnes places agissait plus violemment sur l'imagination des égyptiens et leur paraissait plus insupportable^) que les faits beaucoup plus graves
') Remarquez Textrait suivant d'un journal arabe du 19 oct. 81 , donné dans le Times (corresp. Alex. 31 Oct., weekly il Nov.). »Le Times prétend que les européens nous ont rendu un grand service, mais il oublie que ni la franco, ni Tangleterre n'ont rien dépensé quand ils ont réorganisé notre pays. Au contraire ils nous ont imposé une lourde charge. Leurs sujets reçoivent, sans le mériter, des traitements énormes^ qui leur sont alloués à cause des beaux vêtements qu'ils portent, du bon vin qu'ils boivent et des voitures dont ils font usage , tandis que des indigènes qui i^ndent de grands services au pays, touchent de petits salaires; et ce.
l'bgyftb bt l'sueopis bn 1881/2. 233
de l'oppression consulaire, de la confiscation de la terre au profit des usuriers par Tinstrumentalité des tribunaux mixtes , de Taccaparement des revenus au profit de Ténorme dette étrangère dont Tégypte n'avait pas reçu la valeur. — On cherchait en second lieu des armes contre un régime despotique comme celui d'Ismaïl, qui avait enrichi les étrangers et dépouillé les enfants du pays. Et ces armes, on crut devoir les emprunter à Teurope chrétienne, plus avisée en même temps que plus rusée et plus méchante que les égyptiens et les musulmans. On réclamait donc une constitution et un véritable parlement auquel le budget serait soumis et les ministres seraient responsables , c'est-à-dire des institutions qu'on ne connaissait guère et dont on n'avait aucune expérience.
La fermentation fut beaucoup augmentée et le mouvement devint plus musulman et plus hostile à l'europe par la profonde impression que produisit l'affaire de la tunisie, qui commença le 20 avril 1881. Malgré leur haine des turcs, les égyptiens avaient déjà ressenti la guerre russo-turque comme une tentative d'anéantir la première puissance musulmane , et ils souhaitaient ardemment que »dans cette guerre si injuste Dieu n'abandonnât pas les turcs". Ils avaient vu que l'europe, après avoir laissé la turquie seule aux prises avec l'ennemi mortel de l'islam — la russie orthodoxe —, l'avait à peine sauvée d'une ruine complète. Ensuite, la guerre d'afghanistan i) et l'occupation de la bosnie, malgré la résistance énergique de la population musulmane , leur firent considérer l'angleterre et l'autriche comme des puissances hostiles à l'islam. Cette impression fut fortifiée, quant à l'angleterre , par
à ce qu'on dit, parce qu'ils n'ont pas à faire autant de dépenses que les européens."
^) On ne pouvait leur faire comprendre que cette guerre n'était pas dirigée contre les afghans musulmans mais contre la russie, et que l'angleterre la faisait à regret.
284 GHAP. YIII.
la politique de M. Gladstone qui entreprit d'exécuter le traité de Berlin contre la turquie et en faveur de ses plus grands ^petits ennemis", le monténégro, protégé russe, et la grèce. Une telle politique, de la part d'une ancienne alliée, fit même considérer Tangleterre comme une très fausse amie^) de l'empire ottoman. Enfin, l'agression perfide de la france contre la tunisie, la résistance désespérée des tunisiens , les rigueurs impolitiques des français contre le tombeau d'un saint et la ville sainte de Kérouan , l'agitation panislamique fomentée par les émissaires du sultan dans toute l'afrique septentrionale, tout cela faisait croire que la france et que l'europe avaient résolu d'en finir avec l'islam, ou au moins de soumettre toutes les populations musulmanes encore indépendantes et de rouvrir l'ère des croisades. En même temps la conquête de la tunisie était une menace spéciale envers l'égypte. La france seule, ou Tangleterre seule, ou les deux ensemble si elles parvenaient à se mettre d'accord, n'entreprendraient-elles pas de faire subir à l'égypte le sort de la tunisie ? L'égypte ne serait-elle pas destinée à devenir une possession française ou anglaise, ou une possession commune dont on pourrait toujours faire plus tard l'objet d'un partage ou d'un échange? M. Barthélémy St. Hilaire prit soin d'aggraver la menace en disant dans sa circulaire que la france s'emparait de la tunisie »en vertu de ce devoir sacré que les civilisations supérieures ont envers des nations moins avancées". Ces paroles furent bien commentées et bien comprises par les égyptiens. Elles leur donnaient le frisson en plein soleil africain. — Si l'expédition de tunisie, même après les succès répétés et
^) n y a beaucoup d'européens du continent qui ne comprennent pas plus que les égyptiens, (pie la variabilité de la politique extérieure de Tangleterre résulte de son régime parlementaire et de son gouvernement des partis.
l'sqtpte et l'bubops en 1881/2. 285
définitifs des armes françaises, n'a pas découragé les égyptiens et dompté le mouvement, il faut l'attribuer sans doute à l'excitation religieuse de l'époque.
Malgré cette excitation et malgré l'indignation soulevée par les événements de tunisie, le mouvement anti-européen, national et religieux, ne franchit point les limites de la discussion. L'armée même resta tranquille, bien^ que depuis le succès de la démonstration de février elle eût pu faire tout ce qui lui plaisait. En eftet, tandis que le gouvernement civil était au pouvoir des étrangers, l'armée — musulmane et égyptienne — était indépendante de ce gouvernement et par conséquent des étrangers. L'armée était complètement maîtresse de la situation, et pourtant elle ne montra aucune impatience. Le 20 avril seulement un décret khédivial introduisit une augmentation — dans la proportion de 2 à 3 — de toutes les payes , et elle nomma une commission chargée de présenter un projet de réformes pour l'armée; mais ces réformes se faisaient encore attendre au mois de septembre suivant
Le mouvement se propagea et rayonna du Caire aux autres centres et aux extrémités du pays par des moyens pacifiques : par l'influence centrale des ulémas de TÂzhar, par les réunions populaires, par les journaux arabes qui trouvaient partout des lecteurs avides et leur apprenaient ce qui se faisait en europe et ce que disait le Times, enfin par l'influence personnelle de quelques hommes extraordinaires qui surent inspirer leurs compatriotes. M. Blunt en nomme trois: 1. le cheik Mohammed Abdou, uléma distingué par son intelligence et ses connaissances , et bon orateur, 2. Abdallah Nadîm, orateur et journaliste, homme actif, infatigable et organisateur, «dont l'éloquence enflammait ses auditeurs égyptiens, enfin 3. Arabi bey.
Il est difficile de savoir quels étaient, pendant ladite période introductive de six mois, les rapports entre les
ulémas et les colonels, le sultan et le parti turc, le khédive et les prétendants Ismaïl et Haliui, le premier ministre Riaz et les anciens premiers ministres Chérif et Nubar, enfin M. de Blignières et les anglais MM. Malet et Colvin. On peut dire toutefois qu'en général ces rapports ont été incertains, flottants, confus.
Les ulémas égyptiens et les colonels s'entendaient parfaitement et se soutenaient les uns les autres; Arabi, le mieux doué des trois, ayant avec les ulémas les relations les plus intimes, le Buitftn Le sultan — ou au moins ses émissaires et ses partisans — était disposé à intriguer avec tout le monde contre tout le monde, à l'effet d'obtenir le plus de pouvoir possible en égypte et d'en faire de nouveau un simple pachalik turc. Mais ce qu'il y avait à cette époque de plus important pour Abdoul Hamîd, c'était de se faire des ulémas et des colonels avec leur armée des auxiliaires et des alliés fidèles dans son agitation panislamique, de se mettre à leur tête dans la lutte qu'il projetait et de se faire reconnaître par eux pour le chef des fidèles ou le calife. De leur côté les ulémas et les colonels étaient disposés à se servir de l'appui du sultan dans leur lutte contre l'europe. Et comme sa politique panislamique le recommandait à leurs sympathies , ils reconnaissaient volontiers sa qualité de calife et de suzerain, tant qu'il ne tâcherait pas de rétablir son autorité immédiate en égypte et de la turquifier. L'excitation religieuse commune rapprochait d'ailleurs les égyptiens des turcs et des circassiens, de sorte que la rivalité des deux races dans l'armée fut considérablement adoucie, les officiers égyptiens se contentant d'être les pairs des circassiens. Ismaïl Les prétendants Ismaïl et Halim étaient toujours prêts à intriguer, chacun en sa propre faveur, contre le hkédive, dès que l'occasion s'en présenterait; mais ils ne
L*BeTPTE BT L*BUROPS BN 1881/2. 237
trouvaient certainement aucun appui, si ce n'est auprès des turcs et des circassiens, ou moyennant finance chez des personnes vénales.
Chérif et Nubar ont dû intriguer dès qu'ils l'ont pu ohérii contre Riaz qui avait recueilli leur succession , soit pour ^"^^ lui succéder, soit au moins pour le faire tomber. Chérif a dû prêter l'oreille à son ancien maître Ismaïl; mais il s'est borné probablement à l'écouter, parce qu'il était convaincu de l'impossibilité de la restauration de ce prince. Ou peut ajouter qu'à cette époque Chérif n'a pu trouver de l'appui que parmi les turcs et les circassiens, et que Nubar n'a trouvé l'appui de personne.
Le khédive balançait entre tous les partis et ne savait Tewftk quel parti prendre. Il avait lieu de craindre le sultan toujours prêt à le sacrifier s'il y voyait le moindre avantage, à le déposer comme Ismaïl, à le réduire à l'état d'un simple gouverneur, à le remplacer par Halim ou par le premier venu de ses favoris de Stamboul, ou à mettre à néant toute la maison de Mohammed Ali. — Les anglais et les français faisaient de lui un mannequin, il avait donc tout intérêt à conspirer contre eux. Mais ils l'avaient placé sur le trône. Ils pouvaient l'en faire descendre. Et comment remplacer leur appui? — Il préférait les turcs et les circassiens, les races dont il descendait, à la race étrangère des égyptiens que sa famille avait gouvernés comme un peuple vaincu. Mais il avait le plus grand intérêt à se concilier ce peuple, à présent surtout que l'armée lui avait échappé; et d'ailleurs ils étaient bons musulmans comme lui et ses alliés naturels contre l'europe infidèle, et il pourrait avoir besoin d'eux contre le sultan. — Il préférait peut-être Chérif à Riaz, le ministre des contrôleurs et du protectorat anglo-français. Mais Chérif était un ancien et fidèle serviteur de son père, avec lequel il pourrait conspirer contre lui.
238 ^ GHAP. vni.
Riaz devait rester fidèle à Teurope, aux anglais notamment et à M. de Blignières, car il n'avait plus d'autre appui. Mais si même Témotion religieuse de l'époque le laissait insensible, il devait craindre de se mettre mal avec les ulémas et le mouvement égyptien, avec les colonels et l'armée. Les européens exigeaient de lui qu'il prît des mesures énergiques. Ils lui enjoignaient d'éloigner du Caire les trois colonels avec leurs régiments, de les démettre ensuite , de les saisir, de les faire juger comme rebelles, et de faire rentrer l'armée dans l'obéissance du pouvoir civil, c.-à-d. du ministre de la guerre et du khédive, et par cela même du protectorat anglo-français. Mais Riaz connaissait mieux que les consuls et les contrôleurs l'état du pays; il savait bien que ce qu'on lui demandait, était excessivement dangereux ou plutôt impossible. Pour pouvoir continuer à gouverner au civil, il désirait se mettre bien ou le mieux possible avec Farmée et les colonels, à s'en faire un appui et non une partie adverse. Mais au lieu d'avouer franchement que c'était là sa pensée — et peut-être il hésitait à s'en faire l'aveu dans son for intérieur — il disait à MM. de Blignières , Col vin , Malet etc. , qu'il n'y avait rien à craindre pour l'avenir. Il affectait donc de ne pas apercevoir le fait que l'armée était maîtresse de la situation et que les trois colonels étaient une menace permanente contre le gouvernement. C'est ce qui le brouilla avec M. de Blignières et le fit accuser, non de connivence avec le mouvement national et musulman , mais de myopie , d'entêtement et même de présomption, puisqu'il s'imaginait }i>que lui seul voyait au fond des choses et que tous ses amis politiques se trompaient".
oriae du 11 La petite crise du 11 août rompit le statu quo politique.
*^^ Le 30 juillet, le khédive se trouvant à Alexandrie, un
soldait fut tué dans îCette ville par ime voiture 4e place dont le cocher iadigène conduisait probablement un étranger.
l'botpte et l'bubofb en 1881/2. 289
Ses camarades, indignés, et malgré la défense de leurs officiers, portèrent son corps en procession au palais de Ras-el-Tin et demandèrent justice contre ie cocher. Le khédive effrayé sortit et promit justice. Mais un conseil de guerre condamna les coupables aux travaux forcés. Sur ce, Tun des trois colonels, Abdelâl bey, adressa au ministre de la guerre, Mahmoud pacha Sami, une lettre où il lui reprochait en termes énergiques la sévérité de ce jugement. Le ministre communiqua la lettre au khédive, mais n'osa ou ne voulut rien entreprendre contre le colonel, et se contenta de la déclaration faite par ce dernier que ses intentions n'étaient pas séditieuses. Sur ce, le 11 août, le khédive manda au palais les ministres et les colonels, se plaignit d'être trop effacé et annonça sa résolution de reprendre la présidence de son conseil. Mais Riaz, soutenu par les consuls de france et d'angleterre, s'opposa à ce projet, et le khédive céda. Cependant, le même jour, le ministre de la guerre fut remplacé par un cousin du khédive, Daoud pacha. — II est peut-être difficile de savoir au juste ce qui s'est passé le 11 août et les jours précédents. Mais il est permis de croire que
le khédive a été poussé 1® par son entourage turc à se faire
valoir à cette occasion, et à se défaire du ministre de la guerre, qui n'avait pas fait tête au colonel et n'était pas agréable au parti turc, 2® par les consuls à faire rentrer dans l'obéissance les colonels et l'armée; et qu'après une vaine tentative de reprendre les rênes du pouvoir, il a saisi le prétexte que lui offrait le conflit récent, pour remplacer le ministre de la guerre par un parent qui lui était dévoué , et qui n'était suspect , ni à la camarilla turque, ni aux consuls.
Remarquons qu'à cette occasion Arabi n'entra pas encore en scène, et que ce fut Abdelâl bey qui écrivit la lettre.
Le nouveau ministre Daoud était tenu de faire quelque promiiidA^
240 OHAP. YIB.
mento du chose pouF Satisfaire à Tattente des tuçcs et des européens 9 sept 81. q^j voulaient faire disparaître les colonels et licencier leurs régiments. Mais il ne fit rien; ce n'est qu'après le retour du khédive au Caire (3 sept.) • qu'il ordonna le déplacement d'Arabi et de son régiment du Caire à Alexandrie. Cependant les égyptiens croyaient que Riaz et Daoud méditaient un coup d'état, et que le consul-général anglais qui se trouvait à Constantinople, y négociait une intervention turque ou mixte. C'est alors qu' Arabi se concerta avec les chefs du mouvement et qu'un nouveau pronuhciamento fut décidé (8 sept). Conséquemment Arabi adressa (9 sept.) à Daoud pacha une lettre qui lui annonçait que l'armée se présenterait dans l'après-midi à 3.30 sur la place du palais d'Abdîn pour demander 1. le renvoi de Riaz et de tous ses collègues, 2. la convocation de la chambre des notables, 3. l'augmentation de l'armée à 18.000 hommes, c-à-d. au maximum fixé par le firman impérial de 1879, et l'exécution des réformes qui avaient été proposées par la commission militaire, nommée le 20 avriU). En même temps Arabi envoya aux consuls généraux une circulaire où il certifiait que les étrangers
n'étaient, pas menacés *). A l'heure indiquée Arabi se trouva
^) C'est la version générale, rapportée aussi par M. Golvin dans son mémoire du 10 sept. (pari. p. Egypt, 1882, m n^ 2 inclosure 1), où il raconte que le vice-roi, l'ayant mandé au palais, lui parla immédiatement de la lettre d'Arabi contenant les 3 demandes et pas autre chose. — Cependant M. Ck>okson envoya le 11 sept, à Lord Granville une traduction i^de la lettre d'Arabi mentionnée par M. Golvin dans son mémoire", où Arabi écrit au ministre que »comme celui-ci a ordonné le départ du S^e régiment pour disperser le pouvoir militaire et se venger, tous les régiments s'assembleront place d'Abdîn à 3Vs b. »pour décider cette question" (p. p. ibid. n^ 21 inclosure). Arabi a-t-il écrit deux lettres; ou a-t-on fourni à M. Gookson une traduction incomplète et tUtérée^ pour lui faire croire, comme il le désirait, qu* Arabi et ses compagnons n'avaient été poussés que par la peur?
^) P.p. ib. n** 2. incl. 2. — Dans cette lettre Arabi, au nom de Tarmée égyptienne, se plaint des intrigues ourdies contre l'armée, justifie les mesures servant à la protéger et fait déjà un appel au sultan.
L*B6TPTB BT L^EUROPB SN 1881/2. 241
sur la place d'Abdîn avec 4000 hommes et des canons; Abdelâl bey était avec lui. Le khédive, accompagné du contrôleur anglais, M. Col vin, et du général Stone, alla à la rencontre des deux colonels et eut avec eux une entrevue personnelle. 11 rentra dans son palais pour considérer leurs demandes et négocia ensuite avec eux par Tentremise du consul anglais, M. Cookson, qui remplaçait M. Malet absent. Le khédive consentit au renvoi de Riaz et de ses collègues, mais sur Tavis de M. Col vin, il prétendit devoir consulter le sultan sur les autres chefs de lultimatum. Ârabi et ses compagnon^ ne s'opposèrent pas à cette réserve, mais finalement le khédive dut écrire à Chérif pacha pour l'inviter à former un ministère. La lettre qui contenait cette invitation, fut remise à Arabi, lequel en fit lecture à haute voix devant les troupes, après quoi les soldats s'empressèrent de crier Dvive le khédive". Le même jour Arabi et les principaux officiers furent reçus par le khédive pour lui faire leurs excuses et recevoir son pardon }i>de la liberté qu'ils avaient prise". Ainsi tout s'était passé dans les formés et le plus correctement du monde ^).
Ce ne fut donc que le 9 Septembre 1884, une année environ avant le désastre de Tel-£1-Kébir, qu' Arabi entra personnellement en scène; à partir de ce jour il fut le chef du mouvement égyptien et le personnage le plus puissant de l'égypte.
M. Colvin, qui ne savait rien de ce qui se passait chez les égyptiens, s'est figuré que si le khédive, cédant à l'avis de M. Colvin , avait ordonné résolument à Arabi de lui remettre son épée, celui-ci n'aurait pas osé désobéir; après quoi le khédive aurait pu l'arrêter, et l'histoire universelle aurait subi une modification considérable. Evi-
>) M. Cookson reconnaît que Tattitude d' Arabi envers lui fut très courtoise pendant les négociations. Pari, p., Egypt, 1882, TU n® 2 p. 3. n. 16
242 OHAP. viii.
demment le contrôleur-général anglais s'est fait une singulière illusion. Arabi descendit de son cheval et remit son épée dans le fourreau parce qu'il devait au khédive ces marques de respect , qui ne l'engageaient à rien ; mais il ne pouvait songer à remettre au khédive son épée , c'està-dire son commandement, au moment où il venait demander oralement ce qu'il avait déjà demandé par écrit A la question du khédive »avez-vous oublié qui je suis", il répondit »celui qui n'est pas juste n'a plus le droit de commander aux hommes". Cette réponse montra bien qu'il était inébranlable quant au fond, non moins que correct quant à la forme.
Ohérifmi- On peut s'étonner qu' Arabi ait fait choix de Chérif comme premier ministre. Chérif, en ejQFet, était turc, serviteur d'Ismaïl et un chef du vieux parti turc. Mais il faut se rappeler que les relations des égyptiens avec les turcs n'étaient pas trop mauvaises à cette époque, et que le mouvement était dirigé spécialement contre l'europe. Or Chérif avait des antécédents fortement anti-européens. En 4878 il n'avait pas voulu comparaître devant la commission supérieure d'enquête où siégeaient MM. de Blignières et Wilson, et par suite il avait donné sa démission. En 187d, après la^chute du ministère Tewfik-pacha , dont ces deux européens faisaient partie, Chérif pacha était devenu président d'un ministère hostile à l'influence étrangère, et il avait ordonné de saisir à la poste les exemplaires du second rapport de la commission d'enquête. Probablement, pour faire tomber Riaz, il s'était mis en relation avec Arabi et les chefs du mouvement national et avait fait valoir auprès (feux ses mérites dans la lutte contre l'europe. De plus, Arabi peut avoir su ou cru que le choix de Chérif serait agréable au sultan.
transactions Le khédive , les consuls et M. Col vin i) trouvèrent sans
^) M. de Blignièree était absent.
l'eotptb st l*bueofb in 1881/2. 243
doute que Chérif n'était pas à craindre comme agent d'Arabi et le pressèrent d'accepter. Il se laissa prier, prit une attitude conciliante et négocia régulièrement avec Arabi et ses compagnons. Enfin, le 13 septembre, il fut convenu 1® que Mahmoud pacha Sami, qui avait été remplacé par Daoud pacha, redeviendrait ministre de la guerre, que les réformes recommandées par la commission militaire seraient introduites sans délai, et que la chambre des notables serait convoquée, 2® que la constitution serait promulguée et l'augmentation de l'armée au maximum de 18.000 hommes aurait lieu quand Chérif le jugerait convenable, et qu' Arabi bey et Abdelâl bey quitteraient le Caire avec leurs régiments.
Cette transaction montre bien la modération d'Arabi. En effet, il était maître de la situation, et rien ne l'obligeait à faire la moindre concession ou à livrer une partie de ses demandes à la foi de Chérif et du khédive, qui étaient exposés à tant d'influences. S'il avait eu l'ambition personnelle qui selon ses ennemis était le mobile de toutes ses actions, il eût pu s'assurer dès lors une place dans le ministère de la guerre. — On a objecté qu'il n'a osé s'avancer davantage par crainte du sultan et des puissances. Mais le sultan applaudissait à la lutte qu' Arabi avait entreprise contre la domination de Teurope en égypte ^) ; et les concessions qu'il faisait , même la plus importante, celle de s'éloigner du Caire avec son régiment, n'étaient pas de nature à tranquilliser les puissances, à les faire acquiescer au nouvel état de choses'). — On a
>) Ârabi déclara après la démonstration qu^il avait l'approbation du sultan. — M. Gookson rapporte que le khédive lui dit le 9 septembre quMl avait télégraphié au sultan à l'effet d'obtenir l'envoi immédiat de 20 bataillons de troupes turques pour rétablir l'ordre. Si le fait est exact, le khédive se trompa fort. U ne reçut du sultan aucune réponse consolatrice. (V. pari. p. Ejrypt, 1882, m n» 3).
*) Le départ des deux régiments faisait respirer momentanément les européens qui se trouvaient au Caire, mais cette mesure n'avait une véri-
allégué aussi qu'Arabi a modéré son exigence primitive quand ))un certain nombre" de notables appelés au Caire par lui, se furent prononcés contre les prétentions de l'armée. Ainsi un correspondant du Times , dans une lettre sérieuse , datée »Alexandria 17 Sept.", nous apprend que »ces notables informèrent les officiers, avec ferineté et presque avec une brutale franchise^ qu'ils ne devaient s'occuper que de leur armée et que le peuple ne souffrirait jamais d'être supplanté par la soldatesque (!)". La fermeté et la brutale franchise de ces notables fellahs — arrivés en toute hâte au Caire et revendiquant leur droit de représenter le peuple contre l'armée fellah devenue la garde prétorienne du fellah Arabi — sont charmantes. Ils savaient , au contraire, que l'armée qui était du sang de leur sang, était leur appui naturel dès qu'elle n'obéissait plus au khédive mais osait lutter, soit contre les turcs et circassiens, sôit contre les européens. Il est curieux que le correspondant avance plus loin »que la population civile, au moins d'Alexandrie et du Caire, approuvait pleinement la conduite de l'armée et en avouait plus librement l'objet". Probablement il ne s'agit ici que d'un conte rassurant fait aux consuls et autres européens toujours inclinés à croire que le mouvement qui les effrayait, était borné à quelques régiments ou plutôt à quelques officiers ambitieux, et ne trouvait aucune sympathie dans aucune classe de la population de l'égypte. Il est possible seulement qu'en usant de menaces ou d'autres moyens d'inti-
table valeur que si on pouvait réunir ensuite au Caire un assez grand nombre de troupes disposées à marcher contre les régiments insurgés. Or voilà ce qu'on n'osait espérer et ce qu'Arabi ne craignait pas. — Observons encore qu'à l'époque de la démonstration M. de Blignières et les deux consuls généraux de franco et d'angleterre étaient absents; la pression exercée par les consulats et les gouvernements de ces deux pays du 9 au 13 septembre avait été presque nulle, et la négociation conduite par M. Ck>okson le 9 septembre avait dû donner à Arabi l'impression que l'europe répondait très faiblement à son audace.
L*SQTPTB BT l'kUROPE EN 1881/2. 245
midation, et en représentant faussement ce qui venaitd'arriver, on ait fait dire ce qu'on voulait, à quelques cheiks de village. C'est ce qui semble résulter d'une autre correspondance du Times, datée »Alexandria, 25 Sept.", où il est dit qu'en effet, à la première arrivée de quelquesuns d'entre eux, les notables semblaient inclinés à se joindre au parti de l'ordre, mais qu'ayant appris ce qui s'était passé, ils furent saisis de la fièvre générale^ c'està-dire de l'espoir national"^). — Le même correspondant prétend que »le succès du 9 septembre tira Varmée de l'apathie et de l'indiflérence où elle était encore plongée, et tout d'un coup la remplit d'enthousiasme". Evidemment les régiments qui prirent part à la démonstration, étaient déjà gagnés au mouvement et dévoués à Arabi et aux autres chefs. Ils leur obéirent si bien parce qu'ils étaient déjà atteints de la fièvre nationale. Mais, dit-on, le khédive avait recueilli les acclamations de deux régiments un instant avant la démonstration. Fort naturellement! Car le mouvement était dirigé contre les étrangers et non contre le khédive. La démonstration, elle aussi, prétendait être loyale envers ce prince et ne lui demander que des mesures nationales et nullement hostiles à sa personne et à sa maison.
^) La yersion la plus curieuse de la fameuse intervention des notables est ceUe de M. Gookson (pari, p., Egypt, 1882, DI n° 10) >Gent cinquante notables arrivés le matin du 13 sept, se rendirent aussitôt en corps chez Ghérif pacha et lui déclarèrent sous leur garantie personnelle que s'il consentait (à former un ministère), Tarmée s* engagerait à une soumission aib9oltie à ses ordres. Les chefs militaires furent extrêmement frappés de cette conduite des notables, et immédiatement ils se montrèrent disposés à céder" M. Ck)ok8on aurait de la peine à faire croire et seulement à faire comprendre les faits qu'il rapporte. — Du reste, la lettre précitée montre qu'il n'avait aucune connaissance de ce qui s'était passé (en arabe) entre Ghérif et Arabi, et que Ghérif a pu lui en conter tout ce qu'il voulait; d'autant plus que M. Gookson avait pris le parti de considérer Ghérif comme un sauveur dans les circonstances difficiles où se trouvait le consulat anglais.
246 CHAP. vni.
Chérif se mit en règle avec les consulats et les puissances en proclamant le 14 sept, dans une lettre au khédive, la nécessité de maintenir le contrôle anglo-français. Remarquons seulement que Tinstitution même du contrôle n'avait pas été attaquée par Arabi.
D'autre part Chérif remplit ses engagements contractés envers l'armée. Le 22 septembre parurent quatre décrets introduisant les réformes recommandées par la commission militaire; et un décret du 4 octobre convoqua la chambre des notables pour le 23 décembre. Dans une lettre au khédive, jointe au décret, le ministre, inspiré par les contrôleurs-généraux, faisait des réserves quant aux engagements financiers du pays, lesquels »ayant un caractère international, devaient échapper aux délibérations de la chambre". Le jour du 4 novembre fut ensuite fixé pour les élections, lesquelles devaient être faites — selon l'ancien décret d'Ismaïl de 1866 — par les cheiks de village et sans aucune ingérence du gouvernement et des fonctionnaires!^)
^) La convocation fut faite de manière à rassurer Arabi et les siens et à leur donner provisoirement toute satisfaction. Dans la lettre jointe an décret du 4 octobre Chérif dit qu'il veut consulter les délégués de la future chambre sur les réformes à introduire 1^ dans le gouvernement du pays, ^^ dans les lois de 1866 qui ont institué une chambre des délégués; et il ajoute que ces lois sont incomplètes et ne répondent plus aux aspirations du pays. Le règlement du 20 déc. 66 «déterminant les attributions des membres de la chambre des députés" (v. pari, p., egypt, 1882, m n^ 75 inclos. 1. 2.) est en effet un règlement disciplinaire pour les débats politiques d'une classe d'écoliers, très compliqué, très détaillé et très sévère; mais Chérif, qui rappelle dans sa lettre que «divers projets ont déjà été élaborés et présentés (notamment celui qui fut élaboré en 1879 sous Ismaîl et Chérif pour servir contre leurope, et qui fut repoussé par Tewfik avant la chute de Chérif au mois d'août 79; pari. p.,egypt, 1880. p. 65), n'a pas songé à imposer ce curieux règlement à la nouvelle chambre des notables. — M. Malet n'était donc pas bien renseigné quand il rapporta, le 20 oct., à Lord Granville (pari. p. ibid. p. 49.) que Chérif voulant remettre en vigueur la loi de 1866 et Arabi réclamant le projet de 1879, Sultan pacha avait convaincu Arabi qu'il entrait dans une voie dangereuse, et qu'Arabi s'était décidé de s'en remettre à Chérif.
L*EOYPTB ET l'bUHOPB EN 1881/2. 247
De leur côté les deux régiments partirent bientôt avec départ d'A-. leurs chefs , celui d' Abdelâl bey le 1 octobre pour Da- " * miette, celui d'Arabi le 6 octobre pour El Wady, entre Zagazig et Ismailieh, le théâtre futur de la lutte qui se termina à Tel-El-Kebir. — Le départ d'Arabi fut un triomphe pour lui et pour le mouvement national. Il marquait en même temps la parfaite réconciliation qui avait eu lieu et la pleine confiance qui s'était établie entre Arabi d'un côté, le khédive et Chérif de l'autre. Chez Arabi cette réconciliation et cette confiance étaient sans doute plus sincères que chez le khédive et Chérif; mais ceux-ci semblaient au moins momentanément rassurés et résignés à subir Arabi et le régime égyptien. Quant à l'europe, elle regardait de loin , s'étonnait , se défiait. — Le journal français ^l'Egypte" , autrefois dévoué à Riaz , et depuis sa chute s'efforçant d'être bien avec Chérif, donna dans ses numéros du 8 et du 9 octobre une description ^sympathique" des adieux d'Arabi au khédive, aux troupes let au Caire. Le journal nous apprend que »son altesse reçut le célèbre colonel avec la plus grande bienveillance et exprima toute sa satisfaction pour l'obéissance dont l'armée venait de faire preuve, et qu' Arabi renouvela au souverain, dans les termes les plus chaleureux, l'assurance de son respect et de son entier dévouement". Dans plusieurs discours prononcés dans les casernes et à la gare, Arabi parla de la discipline et du dévouement militaires, de la patrie et du grand progrès national qui venait de s'accomplir sans qu'il en eût coûté une goutte de sang; et il loua le khédive et Chérif comme s'ils avaient le coeur tout égyptien. Quant au sultan , il n'en fut pas question. Lorsque Arabi »eut fait signe à la gare qu'il allait parler, il se fit tout à coup le plus profond silence, et une sorte de recueillement se peignit sur tous les visages". »C'est que la mâle figure du colonel en impose à la foule, c'est que sa voix sonore et
248 CHAP. vin.
éloquente pénètre profondément dans le coeur de ceux qui récoutent et qu'il domine de son geste sobre et puissant." — Ainsi, à cette époque, malgré le second pronunciamento, la paix était faite entre Arabi avec les autres collègues et l'armée d'un côté, et le khédive, Chérif et Teurope de l'autre.
Il y eut une période de tranquillité extérieure après le départ d'Arabi. La suppression du journal sl'Egypte" fut une espèce d'événement au mois d'octobre. Ce journal avait placé dans un article historique une citation où Mohammed était appelé »faux prophète". Cette expression produisit une tempête d'indignation parmi les musulmans excités par la guerre de tunisie ; les ulémas de l'azhar protestèrent auprès de Chérif ; et celui-ci ne fut pas mécontent peut-être de détruire le journal de son rival. Il lui adressa d'abord un avertissement et le lendemain le supprima sans façon. Les ulémas avaient donc lieu d'être satisfaits. Il est curieux cependant qu'un correspondant du Times ^) ait osé prétendre que »le mouvement religieux parmi les ulémas du Caire ne date que de cet incident qui les réveilla d'un long sommeil". Le succès du 9 sept, n'y avait donc pas suffi. En revanche , l'assertion du consul de france que les ulémas avaient résolu et même voté la mort de M. Lafon, le rédacteur français de l'Egypte*), est décidément fausse. Elle est due à l'ignorance de ce consul et à son désir de produire une sensation en conseillant au rédacteur de quitter le pays. Les ulémas n'étaient pas des irlandais.^)
^) CJorrespe datée iDÂlexandria 31 Oct." (Weekly éd., il nov., p. 43.)
') Con^esp. datée ©Alex. 1 Nov."
3) M. Malet reconnaît dans un télégramme du 2 nov. (pari, p., egypt, 82, ni, n^ 121) »qu*il n'est pas vrai que le cheik-el-islam ait rendu une sentence condamnant à mort M. Lafon**, et dans une lettre du 7 nov. (p.p. ibid. V n^ 8) x>qu'il n'a pu arriver à connaître la vérité concernant cette affaire".
L*itGYPTB BT l'buropb bn 1881/2. 249
L'état tranquille de Tégypte fut confirmé par la courte apparition qu'Arabi fit au Caire au commencement de novembre pour saluer le khédive à l'occasion du kourban bairam. A cette occasion il s'exprima avec beaucoup de modération , selon une correspondance du Times. ^) En effet, il croyait que, les notables s'assemblant , tout entrerait dans la bonne voie ; et il avait confiance en l'avenir. H ne voulait pas gâter les choses par trop d'empressement.
La politique égyptienne des gouvernements français et anglais fut pacifique depuis le 9 septembre et pendant les quatre derniers mois de 1881. Le gouvernement français était assez occupé par la seconde, campagne tunisienne *) pour songer à intervenir en égypte; et le gouvernement anglais, s'il désirait intervenir et occuper le pays sans la coopération de la france, ne le pouvait, faute d'un prétexte suffisant. En effet, il n'y avait pas eu de guerre civile ou d'insurrection proprement dite, l'ordre public n'avait pas été troublé , le contrôle fonctionnait comme devant, et Chérif et Arabi s'étaient fort bien arrangés ensemble. Ajoutez qu'on avait convoqué la chambre des notables qui devait être un vrai parlement^ et promis vaguement une constittUion ^ c'est-à-dire ce qu'il y a de meilleur au monde politique pour tout libéral ou radical anglais. Mais en outre, si lord Granville et les membres
>) Gorresp. datée »Alexandria 16 Nov." (Weekly, 25 nov. p. 2). — M. Malet télé(^phie le i nov. qu*Arabi, ayant fait visite à M. Golvin, produisit la plus favorable impression par son langage. l\ dit qu' Arabi n'était pas bostile aux étrangers ^auxquels les égyptiens devaient la connaissance de la liberté et en partie la liberté qu'ils avaient gagnée". U ajoute que le programme d' Arabi est conforme à la politique constante de rangleterre par rapport à l'égypte. (p. p. m. n^* 120). ^ La lettre de M. Malet du 7 nov. à lord Granville (ibid. V. n<> 9.). montre que la présence d* Arabi avait inquiété inutilement la colonie européenne, et que les membres de cette colonie, M. Malet compris, étaient toigours très mal instruits de ce qui se passait au sein de la population indigène.
') Cette campagne commença vers la fin d'août et se prolongea jusque dans le mois de décembre.
whig du cabinet eussent bien voulu s'emparer de Tégypte , rélément radical ne l'eût pas permis à cause de la doc- . trine qui enseigne la non-intervention et la paix, à cause des frais de l'expédition, et à cause des sympathies françaises des radicaux et de leur crainte de la france. Ainsi lord Gran ville crut devoir faire comprendre au consulat anglais et aux égyptiens, à l'effet de les tranquilliser^), qu'il acceptait la situation. Dans sa dépêche du 4 novembre à M. Malet , il certifie que »le gouvernement désire que le statu quo soit maintenu sous tous les rapports, et notamment le protectorat et le contrôle commun. La seule circonstance qui pourrait le forcer à se départir de sa politique de non-intervention serait l'explosion de l'anarchie en égypte". *) A la déclaration rassurante le ministre joignait donc une réservi^ et une menace; mais il reconnaissait parfaitement que jusqu'ici il n'y avait eu ni anarchie, ni raison d'intervenir.
M. Blunt ^) nous apprend que les ulémas de l'azhar avec lesquels il s'entretint au mois de novembre, ne furent pas rassurés par la dépêche de lord Granville et continuèrent à croire que le gouvernement anglais méditait contre l'égypte une attaque analogue à celle des français en tunisie*).
M. Blunt avait fait la connaissance de quelques-uns de ces ulémas vers la fin de 1880 et au commencement de
^) Les égyptiens crayant que Tangleterre allait faire en égypte ce que les français venaient de faire en tunisie.
^) »the occurrence in egypt of a state of anarchy". Pari. p. m. xk^ 122.
>) Nineteenth century, 1.1. p. 329.
*) Sultan pacha, au contraire, dit à M. Malet que la dépèche aurait un effet calmant et rassurant sur ceux qui ne croyaient pas au désintéressement de la politique anglaise. l\ faut tenir compte cependant de la politesse orientale et du fait rapporté par M. Malet, que Sultan pacha était alors un des candidats les plus probables pour la présidence de la chambre. De plus, M. Malet, comme nous le verrons ci-dessous, faisait dire et penser à Sultan tout ce qu'il pensait lui-même.
L*E6TFTB BT l'bTTBOPB EN 1881/2. 251
1881 avant le premier pronunciamento du 1 février. A cette époque ils semblaient avoir peu d'espoir et se méfier les uns des autres. Quand il les revit en novembre 1881, il les trouva tout changés. i^Ils étaient pleins de confiance et parlaient ouvertement le langage de la liberté religieuse et politique. Ils lui exposèrent le nouvel état de choses, la conversion de l'armée à la cause nationale, les démonstrations de février et de septembre, la chute de Riaz, l'installation d'un ministre de la guerre national en la personne de Mahmoud Sami, l'apparition d'Arabi, le champion des droits populaires, la nouvelle liberté de la presse (arabe), les progrès que le mouvement anti-circassien (et anti-turc) faisait parmi le peuple. Ils lui firent part de leur intention d'insister sur un gouvernement parlementaire, sur des réformes administratives et des réformes morales. Ils se plaignaient amèrement des maux que leur avait causés la famille de Mohammed Ali, de la ruine financière du pays et de son invasion par des étrangers qui lui avaient imposé des maisons d'ivresse et de prostitution , l'opéra et d'autres scandales publics *). Ils parlaient de l'injustice dans la perception des impôts en favfiur des européens, de la mauvaise administration des revenus des domaines, des chemins de fer et des douanes sous le contrôle des européens. Ils annonçaient leur intention d'insister sur la correction de ces abus et sur la suppression des emplois inutiles occupés par les étrangers et la réduction de leurs traitements élevés. Ils n'en voulaient pas aux chrétiens , pas même aux européens , les français exceptés; mais ils exigeaient d'eux de se soumettre aux lois
1) L*opéra, avec ses ballets à la franque aussi dégoûtants que brillants, les boutiques ouvertes regorgeant de bouteilles de vin et d'autres liqueurs spiritueuses, les cafés et restaurants où le vin et le cognac sont prodigués et servis par des filles de mauvaise vie qui s'attablent en pleine rue avec les consommateurs — tout cela est un scandale public pour les musulmans de 1 égypte et devrait l'être pour les chrétiens de Teurope.
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du .pays et ne pas se conduire en conquérants. Ils se trouvaient pleinement d'accord avec l'armée qui avait promis de les assister contre le khédive , le sultan ^ et tous les ennemis de l'égypte." Tous lui tenaient à peu près le même langage.
Les bonnes relations avec le ^calife" furent troublées pendant la période tranquille susmentionnée par l'impression que produisit la mission turque du 6 au 48 octobre, et par les intrigues des émissaires secrets du sultan, qui ne se bornant pas à l'agitation panislamique et anti-européenne, travaillaient en faveur de l'autorité immédiate du sultan en égypte. On croyait que la commission du sultan avait ce dernier but et venait préparer l'intervention turque. A ce propos les ulémas avouèrent à M. Blunt qu'ils considéraient le khédive comme un traître qui avait passé à l'ennemi, c'est-à-dire au sultan. Ils désignaient également comme traître, Ratib, l'agent d'Ismaïl, Sabit, l'agent du sultan et le cheik-el-islam, Mohammed- El-Abbasi, qui était un hanafite attaché au calife turc^). L'excitation nationale contre ce dernier devint même si forte que les ulémas résolurent de le déposer; ce qu'ils firent le 5 décembre. Ils craignirent cependant que le khédive, sur l'instigation de M. Malet, ne refusât de reconnaître un autre cheik-el-islam. M. Blunt ayant consulté M. Malet , et les ayant rassurés sur les intentions du consul anglais à cet égard, ils élurent un nouveau cheik, Mohammed El Embabi, dans une assemblée où assistèrent 4000 ulémas dont 25 seulement votèrent pour un autre candidat. Or l'élu était de la secte la plus répandue en égypte, il était chafiite. Le khédive ratifia l'élection qui ne devait pas lui être agréable, retour d'A- Le 6 décembre Arabi revint au Caire *), sans que la
rsbi
^) La secte ou école hanafite est celle des turcs et du sultan.
-) Pourquoi ou sous quel prétexte? Selon M. Malet (p. p. V. n^ 26)
l'égtpte n l'europs bn 1881/2. 253
tranquillité publique ou celle des consulats en fût troublée. — Il fut »entrevu", presque immédiatement après son retour, par M. W. Gregory, qui nota scrupuleusement ses paroles et les consigna dans un article adressé au Times et daté Caire 11 déc. ^). »Je fus très courtoisement reçu — dit M. Gregory — dans la maison d'Arabi par un homme de taille élevée, athlétique, ayant la contenance d'un soldat. Il a la mine très grave et même sévère et révélant une âme puissante. Il semble un peu lourd au premier abord, mais quand il s'anime, ses yeux s'illuminent et il parle avec une grande énergie. Ceux qui savent l'arabe, disent que son éloquence est remarquable. Il me dit, quant au sultan, qu'il le considérait et croyait devoir le considérer comme son seigneur et le chef de sa religion •); mais que chaque domaine du sultan devait être gouverné selon ses besoins, à sa manière et par ses propres membres, et que pour cette raison il s'opposerait à toute ingérence du sultan dans le gouvernement de l'égypte et à toute introduction de troupes turques dans le pays. Quant à la question religieuse, il protestait énergiquement contre toute accusation d'intolérance portée contre lui et ses compagnons. »Le livre des juifs, disait-il, celui des chrétiens et celui des musulmans, viennent également de Dieu et contiennent les mêmes commandements, ceux de s'abstenir du meurtre, du vol et d'autres péchés; il ne peut donc y avoir de l'inimitié entre tous ceux qui observent la même loi de Dieu, laquelle est étemelle et immuable." Pour ce qui regarde le* despotisme militaire dont on l'accusait, il disait que l'armée devait dominer en temps
sous forme de congé à cause de la maladie de sa femme. Evidemment, il était assez paissant pour revenir, sans son régiment, dès qu'il le voulait.
1) M. Gregory communiqua avec Arabi au moyen d*un interprète. (Times. Weekly, 23 déc. p. 2.)
^ n a dit probablement »le chef de tous les musulmans", c-àrd. le calife, le chef des fidèles.
254 CHAP. vin.
<ie guerre et non en temps de paix; mais l'armée était obligée de prendre l'initiative pour délivrer le pays des abus et pour y établir la justice". Enfin, quant aux fonctionnaires européens, »il ne songeait pas à abolir le contrôle, auquel les fellahs doivent la justice dont ils jouissent maintenant, au moins jusqu'à l'instant où l'égypte saura se gouverner elle-même". Mais Arabi s'exprima amèrement sur la manière dont Dses compatriotes étaient chassés de toute place supérieure dans n'importe quelle branche du service public". »Seriez-vous satisfaits, demanda-t-il, de voir des étrangers occuper toutes vos meilleures places, et vos compatriotes relégués aux plus bas emplois?" Il parla du Dcadastre" où les indigènes peu payés étaient exposés à la chaleur et à la poussière de la journée et où des messieurs européens étaient assis dans des maisons ou des tentes et étaient bien payés pour apposer leurs signatures i). Il ajouta que »de jeunes employés européens, envoyés dans les villages, s'amusent souvent à insulter les femmes et à effrayer les paysans en tirant des coups de pistolet" *). Quant à l'annexion de l'égypte par l'angleterre ou un autre état européen, il fit remarquer que ^l'égypte n'était pas semblable à un champ abandonné ni à une maison pleine de pierres précieuses mais évacuée par le propriétaire, et dont les portes étaient laissées ouvertes", et que »les égyptiens qui occupaient l'égypte désiraient défendre leur indépendance et la défendraient". »L'annexion de l'égypte, laquelle était considérée comme le centre du monde musulman, serait ressentie avec une profonde indignation par les
*) La qualité de la plupart des employés européens du cadastre, fournis par le général Stone, était déplorable.
*) L'outrecuidance des jeunes européens de Fespèce de ceux qu'on expédiait en égypte, et qui étaient employés par exemple au cadastre, doit avoir été très grande quand ils se trouvaient au milieu des populations inoffensiveB et patientes des villages égyptiens.
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musulmans du monde entier." Finalement il déclara avoir parlé »comme organe de ses compatriotes".
M. Blunt fit la connaissance d'Arabi, également peu après son retour. Il confirma la description que M. Gregory avait faite de sa personne. Mais il lui trouva un air plus réservé qu'aux autres officiers et même aux ulémas. De plus il semblait attribuer au mouvement un caractère plus décidément religieux que ne le faisaient les cheiks de Fazhar; il parlait avec plus de respect du sultan et ne niait pas formellement d'avoir jamais écrit à Abdoul Hamid. A la seconde entrevue il fit une impression décidément favorable à M. Blunt, qui l'aima mieux encore à la troisième rencontre. Les amis égyptiens de M. Blunt croyaient qu'Arabi avait été en correspondance avec Constantinople , mais qu'il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter parce que, avant tout, Arabi était un homme probe. — Le 20 <iécembra M. Blunt adressa une lettre à M. Gladstone où nous lisons: »Je me suis beaucoup entretenu avec Arabi, et je puis vous assurer que ce n'est pas un homme ordinaire. C'est un homme qui argumente bien, un homme qui a reçu de l'instruction et qui a du bon sens pratique. C'est un théologien musulman de l'espèce la plus éclairée .... Il comprend les liens formés par l'adoration commune du seul vrai Dieu , qui rattachent sa propre foi à celle du judaïsme et du christianisme .... Il prétend descendre de la famille de Mohammed, les koreysh, prétention qui n'a pas manqué de produire son effet sur les soldats^). Il parle avec modestie de sa propre position." »Je suis, dit-il, le représentant de l'armée parce que les circonstances ont fait que l'armée a confiance en moi ; mais Tarmée n'est que le représentant du peuple et son tuteur jusqu'à l'époque où le peuple n'en
0 Ces préteDtions ne sont nullement rares parmi les musulmans; spécialement chez les égyptiens, même chez ceux qui sont des fellahs piff sang.
256 CHAP. viu.
aura plus besoin. A présent Farmée est la seule force nationale interposée entre Tégypte et les turcs, qui renouvelleraient à chaque instant, s'ils le pouvaient, les iniquités d'Ismaïl. Le contrôle européen n*est pas une garantie suffisante contre ce retour et ne prépare pas Tédu- - cation nationale au »selfgovernment" pour le jour de son départ. C'est à quoi nous devons veiller. Nous avons obtenu pour le peuple le droit de parler dans une assemblée de notables, et nous sommes là pour empêcher qu'on ne
les prive de ce droit en les cajolant ou en les intimidant
Espérons que nous le pourrons sans user de violence. Comme égyptiens nous n'aimons pas le sang et nous espérons, de n'en pas verser; et quand notre parlement aura appris à parler, notre devoir sera rempli; mais en attendant nous sommes résolus de maintenir les droits du peuple quoi qu'il en coûte , et nous ne craignons pas , avec l'aide de Dieu, de justifier notre tutelle contre tous ceux qui voudraient réduire au silence les représentants du peuple."
Il faut reconnaître que les paroles d'Arabi rapportées par M. Gregory et celles rapportées par M. Blunt respirent le même patriotisme, la même modération et la même absence d'ambition personnelle, programme M. Blunt composa en même temps, au mois de dé- °^*''^ cembre, un résumé des opinions et des aspirations des chefs du parti national parmi les officiers — notamment Arabi, Ali Bey Fahmi et Talabi bey — et parmi les ulémas. Ce résumé fut revu et amepdé avec beaucoup de soin par le cheik Mohammed Abdou , Soliman pacha Abaza et Arabi, et finalement approuvé par eux. Le document fut envoyé à M. Gladstone, avec la lettre susmentionnée du 20 décembre, et communiquée au Times, sous le nom de »programme du parti national de Tégypte". En voici les traits principaux: »1. Le parti national reconnaît le sultan
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comme suzerain et comme calife, le droit de la Porte au tribut fixé par la loi et à Tassistance militaire en cas de
guerre étrangère tant que Tempire ottoman sera debout.
Mais il est déterminé à se défendre par tous les moyens contre toute tentative de réduire Tégypte à Tétat d'un pachalik turc. 2. Le parti national restera fidèle au khédive Mohammed Tewfik , tant qu'il régnera avec justice et conformément à la loi , et tant qu'il remplira les promesses de liberté et de gouvernement parlementaire données en septembre 1881. 3. Le parti national reconnaît les services rendus par l'angleterre et la france, et la nécessité financière du contrôle. Il accepte la dette étrangère comme une dette d'honneur national , quoique sachant que l'égypte n'en a pas profité. Il est disposé à assister les contrôleurs à remplir les engagements du pays. Il considère cependant l'état de choses actuel comme temporaire. Il veut que le pays se rachète et appartienne un jour entièrement aux égyptiens. Il croit qu'il y a beaucoup de prodigalité et d'injustice dans l'administration européenne. Il y a des employés incapables ou malhonnêtes ou trop payés. Beaucoup de fonctions exercées par des européens seraient mieux remplies par des égyptiens , et au cinquième des frais. Il ne comprend pas que les européens résidant dans le pays doivent demeurer perpétuellement exempts du devoir de payer les impôts communs et d'obéir à la loi commune. Il ne veut pas attaquer ces maux par la violence. 4. Le parti national croit qu'une attitude passive ne suffit pas dans un pays qui est encore gouverné par une classe qui hait la liberté^). Le parlement égyptien pourra être traité comme celui de Constantinople et la liberté de la presse détruite. C'est pourquoi le parti national a confié la protection de ses intérêts à l'armée, et
>) S. les turcs, oppresseurs des égyptiens, n. 17
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c'est pourquoi l'armée devra être portée au maximum de 18.000 hommes. 5. Le parti national est un parti, non religieux, mais politique. Il est prépondéramment musulman, parce que Vio des égyptiens sont moslems; mais il a l'appui de la masse des chrétiens coptes, des juifs et d'autres qui cultivent le sol et parlent la langue du pays. Il croit que tous les hommes sont égaux, politiquement et devant la loi. Ce principe est accepté par les principaux cheiks de l'Azhar, qui appuient le parti et professent que la vraie loi de l'islam défend la haine religieuse et les incapacités pour cause de religion. Il tolère les européens chrétiens résidant en égypte, tant qu'ils vivront conformément aux lois, et qu'ils porteront leur part dans les charges de l'état. 6. Enfin, le parti national veut la régénération intellectuelle et morale du pays par l'observation plus fidèle de la loi, par plus d'instruction et par la liberté politique; et il croit que la nation doit conquérir cette liberté par ses propres eiîorts."
Cette profession de foi, on ne l'a pas dressée pour se rendre compte des principes et des fins du mouvement national ou pour les fixer. C'est une apologie écrite à l'intention de l'europe et spécialement de l'angleterre. On a fait ressortir et expliqué ce que l'europe devait bien comprendre, et on s'est servi le plus possible d'expressions européennes. On s'est habillé pour ainsi dire à la franque. Le terme parti national notamment est purement européen quant au fond et à la forme. Il y avait un mouvement national auquel tous les égyptiens musulmans participaient indépendamment de leurs intérêts, les uns comme conducteurs, les autres comme associés ou fauteurs, le reste par leurs applaudissements publics ou secrets, à mesure que le mouvement parvenait à leur connaissance. Le prétendu parti, c'était la nation, dont la minorité copte suivait la majorité musulmane. Mais ni cette nation, ni une
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partie d'elle , n'était organisée en parti faisant face à quelque autre parti , comme le parti turc , le parti européen , le parti grec ou levantin. Il n'y avait jamais eu de partis politiques en égypte, et le mouvement national n'en avait pas fait naître ^). — Néanmoins , le document rédigé par M. Blunt exprime bien les mêmes idées et les mêmes intentions que M. Gregory et M. Blunt avaient apprises d'Arabi , et M. Blunt des ulémas et autres organes du mouvement égyptien ; et ce programme ne contient donc pas une modération simulée à l'intention de l'europe.
A l'époque de la rédaction du documeht il fut question crédit pour de l'augmentation de l'armée. Le ministre de la guerre, "™ Mahmoud Sami, demanda un crédit de 648.000 livres sterling pour son département, crédit qui lui permettrait de porter Tarmée au maximum de 48.000 hommes. Les contrôleurs s'opposèrent; et M. Blunt, sachant Tarabe et possédant la confiance d'Arabi, fut chargé par M. Malet et M. Colvin de proposer à l'armée de se contenter d'un crédit de 522.000 1. st. *), qui suffirait probablement pour porter Tarmée à 45.000 hommes, comme le maximum qu'on pouvait accorder sans compromettre l'équilibre financier. Sur les instances de M. Blunt, Arabi et ses officiers consentirent à accepter cette somme et l'augmentation de l'armée qu'elle pourrait faire obtenir s). — Encore une
*) Un correepondant du Times, dans une lettre datée »Ck>nstantinopIe , 20 déc.", distingue au sein du mouvement deux partis: le parti autonomiste^ émanant surtout de )*armée et des notables les plus intelligeirts, et s'étant manifesté surtout au commencement par la démonstration anticircassienne du 1 fév. 1881 ; et le parti panislamique recruté surtout parmi leB ulémas de TAzhar, recevant ses inspirations de Gonstantinople et fortifié depuis rinvasion de la tunisie. Toute cette distinction» est fausse. Il n'y a qu'un mouvement égyptien ^ où réiément patriotique et Télément musulman ont pu prédominer tour à tour.
*) Pour le budget de 1882; ce qui fait une augmentation de 100,000 1. st. environ sur le budget de 1881.
') M. Malet ne mentionne pas dans ses dépêcbes à Lord Granville les bons services de M. Blunt, à moins toutefois que les dépêches qui s'y
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preuve de la modération d'Arabi et des autres chefs militaires du mouvement, ouverture de Le 26 décembre la chambre des notables fut ouverte la chambre ^^j, j^ khédive en personne. Il invita les notables à le seconder, lui et son gouvernement, dans ses efforts pour avancer le bien-être du pays, la justice pour tous, l'instruction publique; et ce, en respectant la loi de liquidation et les engagements internationaux. Il finit en les exhortant à la modération et à la prudence. Le notable Sultan pacha, nommé président par le khédive, fit une réponse où il déclara que les notables respecteraient les droits du sultan et les droits financiers de Teurope. Enfin un député, Suleiman pacha Âbaza, remercia le président et invita ses collègues à entrer résolument dans la voie des nombreuses réformes dont la patrie avait besoin. — Ainsi la chambre des notables ne semblait pas menaçante pour Teurope. M. Malet et M. Colvin mêmes, comme nous l'apprend M. Blunt, semblaient un peu rassurés à cette époque^). Arabi boub- Le 4 janvier 4882 Arabi fut nommé sous-ministre de ministre y^ guerre. Cette nomination ne semble pas avoir été considérée coinme une violence faite à Chérif et au khédive, mais plutôt comme un rapprochement entre ces deux chefs du gouvernement et Arabi, comme un signe d'entente et de confiance réciproque. S'il faut en croire un correspondant du Times *) , les adhérents les plus avancés d' Arabi se montrèrent même mécontents du fait qu'Arabi était devenu un homme gouvernemental.
rapportent, n'aient pas été insérées dans le livre bleu. L'une ou l'autre omission est malintentionnée, le fait étant important , tandis que les dépêches publiées de M. Malet contiennent tant de nouvelles qui ne présentent aucun intérêt ou sont dénuées de précision et de certitude.
») Nineteenth century, 1. 1. p. 33b,
') Corresp. datée du Caire, 7 janv. (weekly, 13 Jan. p. 17).
M. Malet (p. p. V n9 43) dit (et il devait le tenir de M. Col vin) que les contrôleurs ne s'étaient pas opposés à cette nomination, et qu'ils aimaient mieux qu'Arabi fût membre du gouvernement
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Ce ne fut que dans la seconde semaine de janvier ^) que question du la chambre des notables, discutant son règlement organi- ^^ que *) , réclama le droit d'examiner et de voter le budget annuel, excepté la partie engagée à la dette européenne. Cette prétention n'avait rien d'énorme, ni d'inattendu, ni même de contraire au principe de limitation annoncé par Chérif ^). Surveiller le budget, c'était, selon les idées des chefs du mouvement national, une des principales tâches, 'une des premières raisons d'être du nouveau parlement. La réserve librement acceptée était conforme à ce qu'on avait promis d'un côté et exigé de l'autre : le respect des engagements internationaux et de la Toi de liquidation.
Aussi la fameuse »note commune" du 6 janvier ne fut note coUecaucunement motivée par ladite prétention du parlement, ni par la nomination d'Arabi. La note fut une concession de Lord Gran ville à Gambetta, alors premier ministre. Ce dernier craignait que le sultan, Chérif et Arabi, et tous les musulmans en général, ne se missent d'accord pour expulser la franco de l'égypte. Il désirait prévenir cet accord et ne reculait pas devant une politique qui le forcerait à abattre les dernières forces de l'islam, au Caire et à Constantinople , comme en tunisie et en algérie. Le 44 décembre il exposa donc à l'ambassadeur anglais. Lord Lyons , qu'il n'était pas rassuré sur ce que pourrait faire la chambre des notables, et que l'angleterre et la franco devraient se mettre d'accord pour maintenir le khédive sur son trône et couper court aiuc intrigues de Constantinople. Une déclaration commune dans ce sens n'était nullement du goût du gouvernement anglais, qui ne
*) M. Malet télégraphia le 10 janvier à Lord Granville que la chambre avait réclamé le droit de voter le budget non assigné à la dette, et que les contrôleurs étaient contraires. P.p. V. n* 55.
<) Dont un projet avait été arrêté le 31 décembre 1881 par le ministère. P. p. ibid. V. n^ 50 et inclosure.
•) V. ci-dessus, p. 246.
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voulait pas s'opposer à l'essai du régime parlementaire qu'oH allait faire en égypte, ni recueillir la haine des musulmans en s'associant à la france pour combattre les manifestations d'un mouvement islamique. Cependant Lord Gran ville et M. Gladstone cédèrent à Gambetta, •parce qu'ils voulaient lui être agréables au moment des négociations sur le traité commercial, auquel le ministère tenait beaucoup, et parce qu'ils avaient peur de Gambetta ; sans compter , soit les relations amicales entre ce dernier et M. Dilke, le sous-secrétaire des affaires étrangères, qui négociait le traité à Paris, soit en général les sympathies françaises des radicaux. La note collective du 6 janvier 4882, communiquée au khédive le 8 janvier, disait en substance: que les deux puissances ayant délibéré à propos des événements récents et spécialement de la réunion prochaine de la chambre des notables , avaient reconnu la nécessité de maintenir le khédive sur le trône où elles avaient permis au sultan de le placer, et résolu de joindre leurs efforts, pour j>parer à toutes les causes de complications intérieures ou extérieures qui viendraient
à menacer le régime établi en égypte" i). »Le régime établi", c'était évidemment, non la chambre des notables, ni les concessions faites au mouvement national, mais l'ordre établi par les étrangers, le contrôle, le protectorat anglofrançais, le khédive placé sur le trône par les deux puissances. ^Complications intérieures", c'est-à-dire te mouvement national et musulman , Arabi , l'armée et la chambre ; ^extérieures", c'est*à-dire le sultan et son pajûislamisme. M. Blunt nous apprend que M. Malet le pria de se rendre chez Arabi et de lui faire comprendre la note dans
^) Lord 6ran?ille accepta purement et simplement la note proposée par Gambetta. La rédaction en est détestable. Elle est due sans doute au tribun vulgaire qui devint un quasi-homme d'état à la fiaveur d^ désastres^ militaires et de la désagrégation politique de la france.
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ce sejQS que le gouvernement anglais ne permettrait ni Tingérence du sultan dans les affaires de Tégypte ni une politique réactionnaire du khédive, et ne souffrirait pas notamment que le parlement fût molesté. M. Blunt trouva Arabi irrité et indigné. »Nous ne sommes pas des enfants, dit-il, comme M. Malet semble le croire. La note est conçue en termes grossiers. Elle menace la chambre des notables; elle dit que la france et Tangleterre sont d'accord pour que Tangleterre envahisse Tégypte, comme la france a envahi la tunisie. Mais qu'ils viennent , les anglais 1 chaque homme et chaque enfant les combattra. Et quant au trône du khédive, il appartient au sultan; et le khédive n'a pas besoin d'une garantie étrangère."
La note collective irrita les égyptiens et ne les intimida progrèa du point. Ils étaient maîtres du gouvernement par l'armée, et ils s'encourageaient en se disant que la france et l'angleterre ne seraient jamais d'accord pour agir, et que la france ne permettrait pas à l'angleterre d'agir seule. Les turcs et les circassiens d'autre part, émus de la menace dirigée contre le sultan, se rapprochèrent des égyptiens. En même temps le mouvement devint plus musulman et toute la population pencha vers le sultan. Le sultan de son côté protesta le 43 janvier contre l'ingérence de la france et de l'angleterre comme portant atteinte à sa souveraineté; de plus il se rapprocha des égyptiens et d' Arabi, et il tacha de les rassurer quant à leur autonomie. La chambre des notables aussi, encouragée par l'armée et entraînée par l'excitation générale, se montra plus exigéante ou au moins plus hardie et plus tenace.
Le projet de constitution soumis à la chambre par Chérif csonatitution contenait des dispositions largement parlementaires. Suivant ^^^^ ce projet la chambre aurait une durée de 4 ans et serait régulièrement réunie pendant trois mois , du 45 novembre au 45 février. Les membres seraient inviolables, ne pour-
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raient être arrêtés qu'avec Tautorisation de la chamj)re et toucheraient une indemnité annuelle de 100 livres égyptiennes, ou 2600 francs. Les députés auraient le droit d'interpellation et celui de signaler au gouvernement, par l'entremise de leur président, les actes des fonctionnaires publics. Le projet établissait en outre le droit de pétition à la chambre et confiait à ce corps le soin de se prescrire un règlement intérieur. En revanche, l'initiative parlementaire lui était refusée. Par sa commission législative la* chambre pourrait proposer des amendements, mais à titre d'avis seulement. Aucun nouvel impôt ne pourrait être perçu sans avoir été voté par la chambre, mais elle ne pourrait toucher aux impôts existants si le gouvernement voulait les conserver. Les ministres ne seraient responsables au parlement que pour des actes portant atteinte aux droits de la chambre, et toute décision concernant la responsabilité ministérielle serait prise à la majorité des trois quarts des membres du parlement et par appel nominal. En cas de désaccord persistant entre le ministère et la chambre, le khédive pourrait la dissoudre ; mais de nouvelles élections auraient lieu dans les 4 mois. Si la nouvelle chambre donnait raison à l'ancienne , la question serait décidée dans le sens du parlement. La chambre discuterait et voterait toutes les lois qui lui seraient soumises par le gouvernement, mais n'émettrait que son avis sur le budget; et le service du tribut au sultan et de la dette publique (étrangère), ainsi que toute charge résultant de la loi de liquidation ou de conventions internationales, échapperait à la discussion parlementaire, oontro-projet Ce projet ne fut pas accepté par les notables. En premier lieu, ils ne voulaient pas lâcher le droit de voter le budget; mais en outre, ils demandaient une prérogative plus étendue , une constitution tout à fait à la franque ,
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un vrai parlement européen. Le 15 janvier Sultan pacha remit officieusement à Chérif un contre-projet de la chambre, qui renfermait des modifications nombreuses et considérables du projet ministériel. ^) En voici les principales : ))Une chambre, non de 4, mais de 5 ans. Si la session régulière de 3 mois ne suffit pas pour terminer les travaux pendants, la chambre demandera et obtiendra une prolongation de 15 à 30 jours. Un délégué étant emprisonné ou poursuivi, la chambre pourra demander (et obtenir) sa liberté ou la suspension des poursuites pendant la durée de la session. Le khédive ne nommera le président de la chambre que parmi trois candidats proposés par elle, et ce pour la durée quinquennale de la chambre. Le ministre interpellé devra comparaître dans la chambre et répondre, soit en personne, soit par un fonctionnaire de son département La responsabilité ministérielle est étendue à tout acte individuel et à toute décision commune des ministres. La chambre a le droit d'initiative, mais à titre d'avis seulement; le conseil des ministres devra prendre en considération la proposition . d'élaborer une loi que la chambre lui aura faite. Le droit d'amendement est accordé, non plus à simple titre d'avis; le gouvernement devant soumettre à la chambre entière son projet et les amendements proposés par la commission. La chambre ne sera pas obligée d'adopter ou de rejeter chaque projet de loi en entier; elle les votera disposition par disposition. Quant au budget, il est exa-
) On comprend que la rédaction du contre-projet n^avait pas été faite par les notables, pas pins que celle du projet par Ghénf pacha et ses collègues. Les uns et les autres avaient des colloborateurs européens et pi'obablement français. Mais ils n'étaient pas incapables de saisir la signification théorique des grands principes en question, bien que toute la portée pratique, que l'expérience seule fait connaître, leur en échappât. Ce qu'on cherchait d'un c6té et ce qu'on craignait de l'autre, c'étaient les moyens dont on s'était swvi avec succès en europe pour affidblir le pouYcir monarchique par l'ingérence du parlement.
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miné et discuté par la chambre et ne devient valable que par son vote." Le contre-projet ajoute »que le règlement organique sera modifié par la chambre d'accord avec le conseil des ministres, et que l'interprétation du sens douteux d'un article ou d'une phrase appartient à la chambre". Enfin, il dispose que »tout traité, contrat on engagement que le gouvernement veut contracter avec des tiers , n'est valable que par le vote de la chambre". .^) — Cette dernière clause était de première importance pour empêcher que le gouvernement ne ruinât le pays comme autrefois en s'engageant envers la turquie (par le tribut) et les états de l'europe , envers les banquiers ou autres prêteurs et envers les fonctionnaires ou fournisseurs étrangers. La vertueuse indignation de M. Golvin sur une constitution égyptienne qui dépassait la constitution anglaise, et qu'il dénonça comme ^l'oeuvre, non d'un parlement, mais d'une convention''^)j était un peu hors de saison. Si les pouvoirs du gouvernement anglais sont plus étendus quant aux affaires étrangères et à l'administration financière, il ne faut . pas oublier que ces pouvoirs ne sont pas dangereux entre les mains d'un gouvernement comme celui de Londres, et que le ministère anglais n'est qu'un comité issu de la majorité parlementaire qui lui a conféré un plein pouvoir limité et peut le rappeler quand il lui plaît. D'ailleurs, le contre-projet restait en deçà des constitutions européennes quant à l'initiative, à la responsabilité ministérielle (vote par appel nominal et aux trois quarts des membres), à l'amendement (réservé à une commission), aux restrictions concernant le budget des dépenses étrangères et les impôts existants, luttes Le contre-projet sembla tout à fait inacceptable aux
^) »S'il ne se rapporte à un crédit accordé par la chambre." ') Nineteenth œntury, p. 338. M. Malet parla danb le même sens à Sultan pacha le 23 janvier (P. p. V. n° 93)
l'bgtftb bt l'bitsofb un 1881/2. 267
contrôleurs et aux consuls. Le 17 janvier les contrôleurs protestèrent catégoriquement contre le vote du budget dans une note évidemment rédigée par M. de Blignières. — Comme les notables inspirés par les chefs du mouvement d'une part, et les contrôleurs et consuls de l'autre, refusaient de céder, M. Blunt fut chargé par M. Col vin et M. Malet de représenter aux notables «qu'ils allaient tout gâter s'ils ne consentaient à ne pas s'occuper du budget — sauf l'expression de leurs opinions — , le budget devant être soumis exclusivement au contrôle des contrôleurs anglo-français conformément aux traités". M. Blunt nous assure qu'il fit son possible, même aux dépens de sa popularité parmi les égyptiens , pour amener les notables à céder; parce qu'il était convaincu à cette époque qu'une occupation française était imminente si un prétexte était fourni à Gambetta. Mais la députation de la chambre avec laquelle il discuta ^) , resta inébranlable quant à l'article du budget. Elle avait bien raison à son point de vue. — Cependant la chambre se décida bientôt après à faire une concession importante quant au budget. Elle proposa le 22 janvier que la discussion et le vote sur la partie libre du budget se feraient 1^ par les ministres, et 2®. en nombre égal à celui des ministres, par des députés délégués à cette fin par la chambre. Cette proposition fut repoussée par Chérif , sur l'avis de ses conseillers européens. Cependant ces derniers se décidèrent à autoriser quelques concessions à la chambre. M. Malet écrivit le 23 janvier à Lord Granville que dans l'après-midi de ce jour un projet amendé*) serait soumis à l'examen du conseil des ministres. Il paraît que le projet concédait beaucoup de détails; mais il refusait toute concession quant au vote du budget, à la responsabilité
0 Le 17 janvier (?)
') Par un conseiller d*état européen au service .du gouvernement qui était en communication avec les contrôleurs et les consuls.
ministérielle et à l'autorisation par la chambre des traités et engagements de l'état. ^) De son côté la chambre refusa . de faire une concession ultérieure, au moins quant au budget.*) Dans sa séance du 2 février, une lettre de Chérif pacha Tayant invitée à formuler les articles sur le vote du budget pour servir, de base de négociation avec les puissances, elle résolut de ne pas y répondre, parce qu'une pareille négociation ne lui semblait pas convenable, surtout après la grande concession qu'elle venait de faire. Elle résolut en outre d'envoyer une députation, d'abord chez Chérif pour l'inviter à signer le projet de la chambre , ensuite s'il refusait chez le khédive. Conséquemment, ce même 2 février, une députation de la chambre se rendit chez Chérif et lui demanda d'accepter la constitution avec les dernières concessions de la chambre, et sur son refus le pria de donner sa démission. Chérif renvoya la députation au khédive. Elle se. rendit alors au palais, où elle demanda au khédive la démission du ministère, et le pria de signer le dernier projet de la chambre qu'elle lui remettait. Le khédive envoya quérir les consuls généraux de franco et d'angleterre , qui lui conseillèrent de renvoyer son ministère. La députation refusa d'abord d'indiquer le successeur de Chérif, parce que »le droit de choisir ses ministres appartenait au khédive"; mais le khédive insistant, elle désigna le lendemain
1) De plus il refusait le droit d'initiative, quoique celui que la chambre avait demandé, ne fût que le droit de proposition. Et il n'accordait le droit d'interpréter la constitution qu'au gouvernement et à la chambre réunies. P. p. V n^ 95 et tib.
^) M. Malet rapporte le 30 janvier à lord Gran ville que Chérif lui a dit ce même jour, qu'il est d'accord avec la commission de la chambre sur tous les articles excepté ceux qui se rapportent au budget, la chambre proposant le vote du budget par les ministres et des délégués de la chambre en nombre égal, et la dissolution de la chambre en cas de partage des voix. P. p. V no 121.
l'bgtpts bt l'kukopb en 1881/2. 269
Mahmoud pacha Satni. ^) Enfin , le surlendemain , 4 fé- mmUtère vner, un nouveau ministère fut forme sous la présidence de Mahmoud Sami, lequel fut remplacé par Ârabi comme ministre de la guerre. Le nouveau ministère s'empressa de rassurer les contrôleurs et les consuls sur ses intentions quant à la condition des étrangers et quant aux finances et au budget. En même temps il . annonçait au khédive qu'il se proposait de réformer la justice et l'administration , de développer Tagriculture , le commerce et l'industrie, d'étendre l'instruction publique, de maintenir l'ordre , d'ouvrir une ère de progrès. C'était un programme optimiste et manquant d'originalité, mais qui, au moins, n'avait rien de révolutionnaire. Le khédive s'en déclara satisfait;
Trois jours après l'avènement du ministère , le 7 février, constitution un décret khédivial arrêta le règlement organique ou ^yp**®"*^ constitution, conformément aux dernières propositions de la chambre. Ce règlement présente mainte correction de la rédaction du contre-projet; mais on ne s'y est pas attaché à augmenter les pouvoirs de la chambre. La définition de la responsabilité ministérielle y est adoucie ; cette responsabilité se rapporte aux mesures commune» et aux • actes de chaque ministre violant les lois et règlements en vigueur. L'initiative parlementaire est formulée de manière à mettre hors de doute qu'elle n'est qu'un droit d'avis; si le gouvernement approuve la loi demandée par la chambre, il préparera un projet de loi. Quant à la partie libre du budget des dépenses, la concession de la chambre est conservée; le budget sera voté par le conseil des ministres et un nombre égal de députés; en cas de partage des voix entre les ministres et les députés, il y a renvoi à la chambre: si celle-ci confirme le vote de ses délégués , la chambre sera dissoute ; si la nouvelle chambre
') P. p. V. n» ill, ilsi, 415, VU n« 20, 21, 69.
270 GHAP. vin.
décide dans le même sens, cette décision prévaut. L'interprétation du règlement se fera non plus par la chambre seule, mais d'un commun accord par la chambre et les ministres. Un seul article contient le contraire d'une concession ; l'autorisation parlementaire est requise pour »toute concession de travaux publics non prévue au budget et toute vente ou aliénation gratuite du domaine de l'état" , ainsi que pour Dtoute concession de privilèges quelconques". Cette précaution contre le retour des ventes scandaleuses de la terre et de la richesse du pays aux étrangers était excellente.
Remarquons encore que les consuls et leis gouvernements d'angleterre et de france ne protestèrent ni contre le nouveau ministère ni contre la constitution promulguée le 7 février, avec son minimum de vote parlementaire du budget; 'que Mahmoud Sami et Arabi firent des visites officielles au consul général anglais le 5 et le 6 février et furent bien reçus par lui ^); et que Lord Granville déclara, dans une circulaire diplomatique du 11 février*), que »les rapports reçus de l'égypte ne sont pas de nature à faire craindre prochainement le désordre ou l'anarchie, et que les gouvernements anglais et français ne pensent pas qu^'il y ait lieu à présent de discuter sur l'opportunité d'une intervention, puisque la chambre des notables et le nouveau gouvernement ont exprimé l'intention de maintenir les engagements internationaux".
A l'avènement d' Arabi et à la promulgation de la nouvelle constitution succéda une période de tranquillité qui dura deux mois , jusqu'à la découverte du complot circassien (11 avril). Cependant on s'est efforcé de trouver et d'accumuler des charges contre le nouveau régime et contre Arabi pendant cette période de triomphe pour la cause nationale, promotions On signala d'abord les promotions dans l'armée. Selon
dâiiB Taniiée
») P. p. VIL n» So.
') P. p. VIL n» 17.
t*SGTFTB BT L*BUBOFX BN 1881/2. 271
les rapports du consul M. Cookson, Ali Fahmi et Abdelàl, les deux associés d* Arabi , et 3 autres colonels iuient créés généraux de brigade par le décret du 9 mars; ce même décret promut 6 lieutenants-colonels au grade de colonel, et 15 officiers au grade de lieutenant-colonel; et depuis, 520 autres officiers furent avancés avant le 11 avril. De plus, la promotion de ces quinze officiers aurait bu lieu sans examen, malgré Tarticle du règlement militaire qui prescrivait Texamen pour être nommé lieutenant-colonel; et les officiers promus aux grades de colonel et de général n'avaient pas tous, disait-on, rempli les années de ser* vice prescrites par le règlement. Enfin, Arabi aurait répondu aux objections du khédive touchant Texamen, que les officiei-s en question étaient assez capables pour se passer d*examen, et qu'ils refusaient d'être examinés et étaient soutenus dans ce refus par l'armée. Avant d'admettre sans réserve les rapports des consuls anglais M. Cookson et M. Malet, et du khédive turc qu'ils excitaient constamment contre Arabi et le ministère égyptien, il faudrait entendre la partie adverse. Or, voici ce que dit le cheik Mohammed Abdou ^) : »Les promotions n'étaient pas un bakchich pour gagner l'affection des officiers. Elles eurent lieu en vertu de la nouvelle loi militaire*), qui prescrit que les officiers ayant atteint un certain âge, ou malades, ou infirmes, ou invalides, doivent quitter le service avec une pension. Du temps de Chérif cette loi commença à être exécutée, et conséquemment 558 officiers furent mis en retraite. De plus 96 officiers furent envoyés , il y a un an, à la frontière d'abyssinie, et 100 officiers obtinrent des places civiles. Ainsi le nombre total des officiers qui ont quitté le service de l'armée , est de .754. Il était donc naturel qu'on fit des promotions pour rem-
■) Dans sa lettre du 25 avril, communiquée par M. Blunt. Letters p. 32. ^ Du 22 sept. 81.
272 CHAP. vin.
plir les places vacantes. Il reste 100 places vacantes réservées aux cadets de Técole militaire." Le cheik mentionne donc une cause des promotions dont les consuls ne parlent pas. Il ne s'agissait pas d'avancements ordinaires et réguliers, mais d'un remue-ménage dans l'armée, de promotions en masse nécessitées ou au moins occasionnées par des retraites en masse. Arabi peut avoir pensé que les dispositions du règlement concernant les examens et même les années de service requises , ne pouvaient être applicables aux circonstances extraordinaires où l'on se trouvait; et il peut avoir donné au khédive cette bonne raison à côté de et avant les mauvaises raisons mentionnées par M. Cookson. Il pouvait penser aussi que le règlement était primé cette fois par la raison d'état qui voulait une armée forte, complète, s' identifiant avec la cause nationale, et une nation s'identifiant avec l'armée. Au pis aller, Arabi n'a pas eu suffisamment souci de la légalité; il a procuré des avancements en rang et en traitement à ses camarades et à ses compatriotes dans l'armée; il a rempli toutes les places vides au lieu d'en supprimer un grand nombre dans une armée trop riche en officiers; il a récompensé le dévouement de l'armée à la cause nationale et la coopération des chefs au triomphe de cette cause. On pourra dire que c'était le côté intéressé du mouvement patriotique qui se manifestait ainsi, et qu'Arabi a eu la faiblesse de se prêter à cette manifestation. Cependant, pour ne pas être injuste envers Arabi et les officiers égyptiens, il faut reconnaître que les faits ne sont pas bien graves, eu égard à l'imperfection humaine et à ce qui a lieu communément quand une catégorie de personnes autrefois impuissantes et opprimées arrive au pouvoir. A»bi foiùha On a produit le décret khédivial du 45 mars qui décora Arabi bey du titre de pacha, comme une preuve de l'ambition personnelle qui fut le mobile de ses actes. N'ou-
l'bgtptb et l'bubopk bn 1881/2. 273
blions pas, cependant, que les titres de bey et de pacha sont prodigués en égypte, surtout en faveur des grades supérieurs dans le service militaire et civil, et qu'on n'y aime pas les ministres non-pachas. Les deux ministres qui n'étaient que bey, Mahmoud Fahmi et Arabi, reçurent simultanément le titre de pacha.
Au mois de mars, le gouvernement et la chambre, ap- Buppression puyes par des pétitions au khédive , se mirent a suppn- ^^^j^^ ^^^^ mer des emplois occupés par des étrangers ou à diminuer gew leurs salaires^). On fit ce qu'on avait tant désiré faire depuis si longtemps. Cependant ou ne se mit pas à l'oeuvre avec l'aveuglement de la passion. Ainsi, une commission d'enquête ayant été nommée le 13 mars par la chambre pour faire une enquête sur l'administration des douanes, et deux de ses membres ayant été récusés par le consul général anglais , le gouvernement égyptien fit droit à cette récusation. M. Malet rapporta à son gouvernement que la commission était bien composée et semblait disposée à faire une enquête impartiale. Il rapporta plus tard que l'enquête tournait complètement en faveur de M. Gaillard , le directeur général anglais des douanes, auparavant directeur général des postes, qui était en effet un homme
1) D'après un état fourni Je 13 mars 82 par le consul anglais M. Gookson, il y aidait à cette époque 1325 employés étrangei*s, touchant ensemble 31.588 livres égyptiennes par mois, soit près de 400.000 livres sterling par an; c'est-à-dire en moyenne 300 livres sterling par an et par tète. P. p. 1882. IV (cp. VI). — Ce résultat émut le gouvernement anglais, qui s'empressa de constater que ladite somme n'excédait pas le Ib p.c. des dépenses administratives dont elle faisait partie, et qu'il n'y avait que 2Vo d'employés européens contre 987o d'indigènes. On aurait dû comparer le total des salaires des étrangers et le total des salaires des indigènes. S'il y a beaucoup plus d'employés indigènes , c'est qu'ils abondent dans les régions inférieures, et que les étrangers occupent surtout les places supérieures. D'ailleurs, seize pour cent des dépenses administratives pour les employés étrangers seulement, c'est une proportion énorme, et en épargnant par exemple 200.000 1. st. sur les traitements des étrangers, on faisait une économie qui couvrait les frais de l'augmentation de l'armée au maximum de 18.000 hommes.
anarchie
274 OHAP. TIU.
très capable et de grand mérite, et un excellent fonctionnaire ^).
prétendue Le consulat anglais s'est évertué à prouver que l'anarchie et le brigandage , et même la défiance et le mécontentement des fellahs, n'ont pas tardé à se produire après l'avènement du ministère national. Les rapports de M. Malet montrent qu'on a recueilli bien peu de chose*), et qu'il
^) Gomme Fauteur ose Tattester personnellement. — Y. p. p. VII 95. 102. d07. 113. 123. — M. Malet n'aime pas le système des commissions d enquête adopté par la chambre et le gouvernement national. D ne proteste pas seulement contre celles qui avaient pour objet Tadministration anglo-européenne des douanes et l'administration américano-européenne du cadastre , laquelle méritait bien une enquête ; mais il est vraiment charmant quand il prend le parti des moudirs contre des enquêtes préjudiciables i leur autorité et à leur dignité (!). (p. p. VII 121 p. 94/5.)
') Voici à peu près ce que nous apprenons. — iLes moudirs sont inquiétés dans Texercice de leur pouvoir arbitraire et despotique. Leurs subordonnés, leurs justiciables osent se plaindre d'eux à la chambre des notables, qui les écoute et fait des enquêtes (!). — Les paysans dépossédés des domaines administrés par messieurs Rowsell et Bouteron, osent inquiéter ces messieurs et faire valoir des prétentions sur les terres accaparées par Ismaîl pacha. (!) — Les soldats nègres de la garnison de Damiette commettent des désordres et des violences. — Des bandes armées se montrent dans la province de Charkyeh {seulement)^ et y commettent des vols et des violences, plusieurs personnes ayant été blessées et même tuées. L'agent consulaire anglais à Zagazig, le maltais Feiice, a vu le gros bâton portant plusieurs taches de sang, avec lequel la tête d'un certain Hassan effendi a été cassée par le brigand Âbdoul Medjid." (Ce même Felice a vu également
LES DEUX FILS DE RaHAYM-£l-SaÏD GARROTTÉS PAR LE IIALTAIS LaMIADO
(suppl. du droit, procès Laniado, p. 46), mais il n'a pas jugé opportun de dénoncer Laniado à l'autorité anglaise.) L'homicide commis sur Hassan est le fait le plus détaillé et le plus justifié de tout ce qui concerne le brigandage qui infesta la province de Charkyeh. Il parait, du reste, que ce brigandage n'a pas duré longtemps. Car Felice lui-même rapporte déjà le 1 mars que 18 personnes ont été arrêtées, dont 8 ont été envoyées au Caire; que le sous-gouverneur espère rétablir bientôt la tranquillité publique; et que beaucoup d'entre les voleurs appartiennent, à ce qu'on dit, à une classe de personnes exilées et récemment graciées par le vice-roi, et que d'autres sont des esclaves nègres libérés qui se mirent à voler après leur émancipation! — Remarquons, au surplus, que les autorités principales de M. Malet, M. Rowsell et Felice, sont fort récusablea, le .premier par suite de son ignorance du pays, le second parce qu'il appartient à la pire espèce des orientaux ou semi-orientaux — grecs, levantins,
L'iGTFTB ET l'SUBOPS IN 1881/2. 275
faut croire le cheik Mohammed Abdou quand il dit »il n'y a pas eu de brigandage véritable, mais seulement des cas de licence criminelle auxquels topt pays est exposé".
M. Blunt nous a donné la traduction de deux lettres mprit du d'Arabi datées du 1 et du 5 avril et d'une lettre du cheik ™o'^^«™«'^t
DAtional
Mohammed Abdou ^) datée du 5 avril*). Quelques citations empruntées à ces trois lettres montreront quel était l'esprit qui ammait les chefs du mouvement national.
Ârabi écrit: )!>Les intérêts de Tangleterre dans l'orient, et spécialement dans l'égypte, ne seront assurés que si elle aide les égyptiens à être libres et gagne ainsi leur afifection .... Nous nous efforçons de maintenir la tranquillité et l'ordre . . . nous pouvons vous assurer que tout est tranquille à présent. La paix règne dans le pays, et nous défendons les droits de ceux qui y résident, à quelque nation qu'ils appartiennent. Tous les traités et engagements interaationaux sont respectés Quant aux menaces des grands banquiers et des hommes de finance en
europe , nous les porterons avec sagesse et fermeté
Notre seul but est de délivrer le pays de la servitude, de l'injustice et de l'ignorance, et d'élever notre peuple à un niveau où il pourra prévenir le retour du despotisme
maltais — qui dépouillent les égyptiens et qui sont les ennemis de leurs victimes. (V. p. p. VII no 70, 71, 74, 77, 78, 95, 457.)
M. CSookson évoque encore Moustapha pacha Fahrai, le ministre des affaires étrangères, qne le ministère Mahmoud avait hérité du ministère Ghérif, et cdui-ci du ministère Riaz, pour rendre témoignage (le 19 mars) de la situation dangereuse où Ton se trouvait par suite de la domination de Tarmée et de l'insubordination qui menaçait de s'y répandre dans les rangs inférieurs. Malheureusement ce ministre >d'ordinaire fort taciturne" n'a rien dit de précis sur la situation. 11 semble que M. Gookson, dans son rapport (p. p. VII. 95), lui ait fait dire ou penser ce qu'il pensait luimême, et que le ministre ait eu plus à coeur de calmer M. Gookson que de le contredire. M. Gookson, du reste, est un témoin aussi peu impartial dans les affaires égyptiennes que M. Malet.
1) Y. ci-dessus p. 235, 256.
<) Letters p. 2ty— 32.
276 CHAP. TIII.
qui a désolé l'égypte dans le passé Nous n'avons
jamais eu l'intention — et personne dans ce pays ne Ta eue — de . toucher aux droits des contrôleurs ou aux engagements internationaux. Nous avons résolu de donner à notre nation une place parmi les nations civilisées en répandant l'instruction par le pays , en maintenant la concorde et Tordre et en administrant la justice à tous. Rien ne pourra nous faire dévier de cette résolution; les menaces ne nous en empêcheront pas; nous ne cédons qu'à
la bienveillance , que nous apprécions immensément
Toutes les rumeurs répandues en europe sur des dépenses militaires excessives sont dénuées de fondement. Le budget militaire ne s'est accru ni décru; il est resté tel qu'il a été fixé le 21 décembre 1881 sous Chérif. Ces rumeurs ne sont répandues que par des personnes sans scrupules." Le cheik Mohammed Abdou écrit : »Ce qu'on raconte sur des disputes parmi les ministres et des intrigues parmi eux pour obtenir quelque emploi supérieur, est faux. Us sont tous unis et travaillent ensemble. Le khédive aussi est d'accord avec eux. Je sais que c'est le désir sincère du gouvernement d'être fidèle à la lettre de tous les traités. Tous veulent l'économie et une bonne administration pour que le pays paie ses dettes sans souffrir. Le bruit que le département de la guerre médite des dépenses bien au delà des forces du budget, et que le gouvernement a envoyé une forte somme (700.000 1. st.) en allemagne pour acheter du matériel de guerre, est faux. Le gouvernement est sévère avec ses employés, ce qui rend la concussion et la corruption difficiles. Les employés mauvais ou incapables sont remplacés. Le peuple paie les impôts et remplit ses devoirs; il a confiance dans le gouvernement. Le gouvernement réorganise les tribunaux indigènes. Des lois sont préparées pour les soumettre au parlement. Avant d'être prorogé, le parlement a décidé
l'bgypte et l'europe en 1881/2. 277
de généraliser l'instruction populaire pour les garçons et pour les filles. On forme une société pour la suppression de l'esclavage. Aucun parti réel n'existe en égypte (= parmi les égyptiens) pour Ismaïi, Halim ou aucune autre personne. Quant au sultan, nos rapports avec lui sont définis et limités par les firtnans; nous regarderions son intervention comme celle de toute autre puissance. L'opinion de l'Azhar et de l'armée est unanime pour n'avoir d'autre souci que le salut du pays. Nous sommes très fâchés de voir les affaires égyptiennes faussement représentées dans les journaux européens, dont la plupart sont très injustes envers nous. Cette dureté de coeur semble incompatible avec la liberté et la civilisation de l'europe. R est à craindre que la convoitise qui est au fond de tout cela, ne finisse par faire perdre leur gain à
ces gens trop avides Ne croyez pas ceux qui vous
disent que nous allons répudier nos traités, ou que la sûreté publique ou la justice seront interrompues, ou que
les employés touchent un sou au delà de leurs salaires
Ce sont des contes répandus par des gens qui désirent nous créer des difficultés, se donner de l'importance politique, faire naître des prétextes pour amener une intervention .... Veuillez contredire toute assertion portant qu'on souhaite la restauration d'Ismaïl ou l'intervention du gouvernement ottoman. Ce sont les deux choses que le public, ignorant ou instruit, déteste au-dessus de tout. L'opinion publique est en train de se modérer par rapport aux européens, et nous espérons que les deux puissances ne feront rien pour raviver l'antipathie et la défiance des égyptiens à leur égard,"
Les citations qui précèdent, nous apprennent que les idées, les aspirations et les illusions des chefs du mouvement ne s'étaient guère modifiées après que le pouvoir eut passé entre leurs mains. Par rapport au sultan il y
278 GHAP. ym.
avait plus de méfiance i); le sentiment religieux avait perdu de sa vigueur ; le courant panislamique était devenu plus faible. Par rapport au contrôle, aux puissances et aux européens on était devenu, au contraire, plus modéré , plus conciliant. On craignait de perdre ou de risquer ce qu'on avait obtenu inespérément , si on ne ménageait pas les puissances, l'angleterre et la franco surtout. Ayant conquis un parlement, une véritable constitution et au moins quelque contrôle parlementaire de la partie non engagée du budget , on avait compris que la tâche à remplir était de conserver et non de gagner encore, et que désormais la prudence devait primer la hardiesse. lee chefB é- i\ faut déplorer qu'après être restés vainqueurs dans le contrôle ^^^^ ^^tto contre la résistance obstinée des contrôleurs généraux soutenus par les consuls généraux, les chefs égyptiens, Arabi surtout, n'aient pu rassurer et réconcilier les contrôleurs et prévenir la démission de M. de Blignières. Cependant, ils ont eu les meilleures intentions à cet égard; mais des deux côtés on se trouvait placé à des points de vue si différents, qu'il était bien difficile de s'entendre. Les chefs égyptiens croyaient de bonne foi que tout ce qu'il fallait au contrôle, c'était l'abandon qu'on leur faisait de la partie engagée du budget, et que le parlement ne pourrait faire aucun tort aux intérêts confiés à la surveillance des contrôleurs, s'il ne s'occupait que de la partie libre du budget. *) En outre, s'ils recon-
1) Le sultan avait soutenu Arabi et la chambre dans leurs luttes contre l'europe. Après le triomphe des égyptiens la diplomatie turque avait lieu de craindre que Tégypte n'échappât au sultan par ses propres efforts.
') Nous trouvons l'expression de cette conviction dans un mémoire du 8 février, signé par le ministre des affaires étrangères, Moustapha Fahmi. >Les institutions créées en égypte à la suite des arrangements internationaux ont pour cause et pour but unique la garantie de Faccom plissement régulier des obligations du pays envers ses créanciers. Les gouvernements étrangers n'ont cessé de protester à cet égard de leur intention formelle de ne pas s'ingérer dans l'administration intérieure de l'égypte. Rien ne
l'bgykpb bt l*buropb *n 1881/2. 279
naissaient que la politique du contrôle anglo-français (c'est-à-dire celle de M. de Blignières) avait été salutaire tant pour les finances du pays que pour les contribuables^), il leur semblait qu'ils n'avaient aucune garantie qu'il en serait toujours ainsi. C'était littéralement la première fois que l'europe leur portait bonheur; et ils pensaient fort naturellement qu'aucune garantie ne valait leur propre contrôle. De leur côté les contrôleurs avaient raison de s'opposer au contrôle de la chambre, parce que
tend à modifier cette situation Le règlement organique soustrait
an Tote de la chambre tous les crédits nécessaires au service de la dette publique... Par conséquent, loin d'être alarmés, les créanciers doivent
être rassurés Les contrôleurs généraux siègent toujours au conseil des
ministres et prennent part à la discussion du budget ... ils conservent les pouvoirs d'investigation les plus étendus et le droit de communiquer leurs observations au khédive et aux ministres. Mais le gouvernement ne s'est jamais engagé à écarter le pays de cette discussion. Peut-on équitablement le blâmer d'admettre les contribuables à examiner l'emploi des fonds publics affectés aux dépenses cuiministrativesf N'est ce pas là un droit commun et primordial qu'on ne saurait contester au gouvernement du khédive sans lui contester en même temps la prérogative essentielle qui lui a été conférée par les firmans d'administration intérieure de l'égypte? Cependant .... il a été admis que le budget serait discuté (non par la chambre, mais) par le conseil des ministres avec le concours d'une délégation de la chambre." P. p. VH n* 10. — Les contrôleurs ne répondirent rien à ces considérations qui étaient justes au point de vue égyptien. — Dans une lettre du même jour (8 iévr.) les contrôleurs firent remarquer au nouveau gouvernement, & propos de son programme du 6 févr. (p. p. ibid. n^ 23), sque la surveillance du contrôle n'était pas bornée aux recettes affectées à la dette, mais qu'elle s'étendait à tous les services publics, à toute l'administration intérieure qui touchait aux intérêts financiers du pays", (p.p. ibid. n^ 11). Le ministère répondit le lendemain, qu'en effet vies contrôleurs ont les pouvoirs d'investigation les plus étendus sur tous les services publics" (p. p. n* 38) ; et les contrôleurs n'eurent plus rien à répliquer (p. p. ibid.). Le ministère répondit non moins victorieusement aux craintes exprimées par les contrôleurs dans le rapport annuel (p. p. n* 103) . ^) Y. ci-dessus, p. 254, l'aveu des bienfaits du contrôle fait par Arabi à H. Gregory. Dans une autre correspondance, datée Caire 6 février (weekly, 17 févr. p. 5), M. Gregory ajoute qu'un autre officier lui avait dit Bnous devons tout au contrôle", et que pendant le voyage qull venait de faire dans la haute égypte, il apprit des indigènes iqoe pendant les deux ou trois dernières années le contrôle avait beaucoup allégé le fardeau des impôts et en avait beaucoup amélioré la distribution".
280 CHAP. Tin.
Tingérence des notables , comme celle des chefs de l'armée et de tout véritable pouvoir indigène, diminuait leur autorité morale et troublait Texercice paisible et régulier de leur influence salutaire sur l'ensemble des finances du pays et sur son administration et sa législation entières. Il leur fallait — pour le bien de Tégypte — quelque temps encore des ministres dociles et confiants, un khédive nul
et pas de chambre. L'avènement du gouvernement
national sapait la base de l'institution du contrôle^). Les
*) Les contrôleurs n*ont jamais prétendu, comme M. Malet, que par l'existence de la nouvelle chambre des notables ou seulement par le vote parlementaire du budget, Tégypte eût formellement violé des engagements internationaux. Dans leur mémoire du 17 janvier adressé aux deux consuls généraux (p, p. V n^ 85), ils disent seulement :Dque par le vote du budget (non encore réduit au minimum inscrit dans la constitution du 7 février) les contrôleurs se trouveront en face d'une chambre irresponsable; que leurs pouvoirs efficaces vis-à-vis de ministres dont ils peuvent signaler les actes dans leurs rapports, sera illusoire par l'apporta cette chambre, et qu'une innovation dont Teffet (indirect) est si grave quant au contrôle, ne peut être introduite sans Tassentiment de. la franco et de Tangleterre". Dans un mémoire subséquent du 6 février (p. p. YD n^ 26) ils ne parlent plus de l'assentiment anglo-français, mais ils font observer vque le pouvoir s'est déplacé; qu'auparavant les contrôleurs exerçaient une influence sur le khédive et ses ministres par leurs avis dans le conseil et par leurs rapports publiés, seule sanction de leurs pouvoirs; et qu'atyourd'hui ils se trouvent en présence, non du khédive, dont le pouvoir n'existe plus, et de ses ministres, mais de la chambre, de l'armÀB et des ministres de la chambre et de l'armée". C'est parfaitement juste; le contrôle avait été déraciné par le nouveau régime, sans aucune violation formelle du traité qui avait institué le contrôle. — La première impression que la prétention de la chambre quant au vote du budget fit sur les contrôleurs, ne fut nullement 9on viole les traités", mais >les finances échappent à notre étreinte", (p.p. V. n» 55, 71).
Remarquons que Lord Granville sentit des palpitations doctrinaires au sujet du vote du budget. »Le gouvernement de S. M. ne veut pas s'avancer jusqu'à défendre tout à fait ou en permanence à la chambre des notables de s'occuper du budget." (p. p. V. 56, 11 janvier.) Le grand républicain Gambetta n'éprouva point de semblables scrupules. «Les notables, dit-il, ne doivent pas toucher au budget", (p. p. V. 60, 12 janvier.) Peu après, le 16 janvier, Lord Granville, ayant entendu M. Gambetta, fit savoir à M. Malet que le gouvernement de S. M. approuvait ce qu'il avait dit à Sultan pacha, savoir que la prétention de la chambre de voter le budget était une violation d'un engagement international! (P. p. V 67, 16 janvier.)
l'bgtfte et l'eukope en 1881/2. 281
choses pouvaient bien marcher un peu de temps encore, comme elles le firent en effet. Mais il n'y avait aucune garantie, aucune probabilité, qu'il en serait longtemps ainsi. C'est ce qui découragea M. de Blignières, d'autant plus que le protectorat anglo-français ne semblait guère soutenir le contrôle après la note collective du 8 janvier, n n'avait plus aucune- confiance dans l'avenir, et il ne voulait pas , en restant à sa place , inspirer à d'autres une confiance qu'il n'avait plus. Du reste, le gouvernement républicain de la france n'a rien fait pour l'engager à rester ni pour l'encourager en soutenant son autorité auprès du ministère égyptien. Au contraire, M. dé Freycinet dit le 16 mars à l'ambassadeur anglais à Paris »que le temps lui semblait venu de substituer à M. de Blignières un homme moins habitué à exercer une influence politique dans les affaires de l'égypte, et de confier les affaires politiques entièrement au consul général , d'autant plus que l'intervention de M. de Blignières dans ces affaires avait souvent causé des difficultés dans ses relations avec le consul général". Conséquemment, M. de Blignières fut invité à retourner en france au plus vite )!>pour. conférer avec le ministre sur l'état des choses en égypte" *). La démission de M. de Blignières fut donc acceptée avec plaisir, si les intrigues de ses ennemis n'ont contribué à la provoquer. Il était mal vu des républicains; et le consulat français ainsi que la colonie française, qui n'était pas jalouse de ses grands hommes mais faisait grand cas d'un consul tapageur, lui étaient hostiles.
L'état général des esprits parmi les égyptiens pendant beau rftve la période bimestre qui suivit l'avènement du ministère ^.®^ ^^^ national, était en harmonie avec celui des chefs. On était content et modéré; on était rempli d'une joie douce et paisible et pour ainsi dire innocente, et des meilleures
0 P. p. VII 82. 83. 89.
, 282 CHAP. Tin.
espérances pour Tavenir. La satisfaction et l'optimisme qui régnaient à cette époque, sont bien exprimées dans une lettre datée du 20 mars que l'auteur reçut d'un de ses amis égyptiens, dont le patriotisme ardent n'avait pas été étouffé par les études et le séjour qu'il avait faits en france. En voici un extrait: »Je viens de finir la lecture de l'excellent ouvrage que vous avez publié sur l'égypte. Je vous remercie sincèrement de TenVoi que vous m'avez fait d'un exemplaire et plus encore des idées très favorables que vous y avez émises sur mes compatriotes et sur mon pays, que vous avez, du reste, consciencieusement étudié sous tous les rapports, et qui peut vous compter parmi ses défenseurs impartiaux et ses meilleurs amis. J'espère que dans la seconde partie de l'ouvrage vous tiendrez compte de la révolution pacifique qui s'est accomplie au Caire , et qui a eu pour point de départ le 1 février 1881 et pour but la constitution du 7 février 1882, préparée par la chambre des représentants d'accord avec le ministère national du 4 février 1882." prétendues Des ennemis du mouvement national ont soutenu que les notables ont demandé malgré eux ce que l'europe, le khédive et Chérif leur refusaient, et qu'ils n'ont agi que sous le coup des menaces d'Arabi. Cette assertion est vraiment ridicule. La politique nationale qu'on leur inspirait, ne pouvait que leur être sympathique; ils ne pouvaient désirer de faire ce qui plaisait à l'europe, au khédive et à Chérif. Arabi et l'armée ont été leur appui et leur ont donné le courage qui leur manquait. Arabi aurait pu les forcer tout au plus à faire ce qu'ils désiraient, mais ce qu'ils n'osaient pas encore. Mais cette supposition est réfutée par tous les rapports contemporains sur l'état général des esprits. On osait ^ parce qu'on voyait l'armée nationale maîtresse du pays, parce qu'on croyait à rétoile d'Aïubi, et parce quoii observait que la france
menaiom d'AnU
L'kiTFTS HT L*BUBOPa BN 1881/2. 288
et rangleterre se bornaient à des paroles non suivies d'actions. Ces deux puissances, se disait-on, se neutralisent mutuellement , et d'ailleurs l'une est trop occupée en tunisie, l'autre en Irlande, pour pouvoir songer à envahir l'égypte. Ces vues étaient répandues dans tout le pays par les journaux arabes.
M. Blunt nous apprend que parmi les anglais du Caire on se racontait spécialement que les notables avaient été induits par les menaces des soldats à demander la démission de Chérif , et que leur président Sultan pacha avait été personnellement insulté par Arabi, qui avait tiré son épée en ajoutant la menace vulgaire »de rendre ses enfants orphelins". M. Malet, interpellé par M. Blunt, lui dit qu'il croyait que les notables avaient été menacés^) et (m'il tenait de Sultan pacha même l'histoire de l'insulte dont il avait été l'objet. Cependant il avoua ensuite que l'histoire ne lui avait pas été racontée par Sultan, mais par une autre personne, en qui il avait confiance, et qui disait la tenir de Sultan *). 11 est possible qu'Arabi ait eu une conversation un peu animée avec le faible Sultan pacha sur ses devoirs envers la cause nationale, et que celui-ci ait causé avec Chérif, sur Arabi, d'ans un sens défavorable^). Mais à cette époque il ne s'était pas encore séparé des autres nationaux ; il est donc improbable que l'insulte ait eu lieu , ou que Sultan l'ait inventée. Quoi qu'il en soit, Sultan lui-même pria M. Blunt de se rendre
>) La crédulité de M. Malet s'explique par sa par&ite ignorance de ce qui se passait en effet dans le pays, au delà du cercle étroit de son consulat, de ses drogmans grecs ou levantins, et de la petite société non égyptienne mais européenne et turque quMl fréquentait exclusivement.
') Le 16 juillet 1882, dans le Times, M. Malet affirme, que SuUan lui a assuré que les députés ont agi sous le coup des menaces des soldats, en demandant le changement du ministère. Evidemment M. Malet avait oublié ce qu'il avait déjà avoué à M. Blunt.
') Sultan pacha avait été nommé président par TewÛk et devait une grande partie de sa fortune, qui était considérable, à Ismaîl padia.
chez lui, et en présence du grand mufti, de cinq députés et de plusieurs ennemis personnels, il déclara qu'aucune pression n'avait été exercée, soit sur lui, soit sur aucun autre notable; et il pria M. Blunt de faire en sorte que M. Gladstone sût la vérité à cet égard. M. Blunt s'empressa d'informer M. Malet de cette déclaration solennelle. Mais le consul refusa d'ajouter foi à la dénégation de Sultan ; et quand M. Blunt lui demanda s'il ne tenait pas l'histoii'e en question de Chérif, le ministre-président démissionnaire, M. Malet refusa de répondre et se fâcha. Remarquons encore que les dépêches contemporaines de M. Malet ne disent mot des menaces d'Arabi contre Sultan pacha, bien que ce fait soit assez important, et que M. Malet n'épargne pas à Lord Granville les loon dit" qui parviennent à sa connaissance, surtout quand ils sont défavorables au ))parti national". Ce silence est d'autant plus remarquable que , d'après M. Malet , Sultan défendit contre lui, le 15 et le 20 janvier, le contre-projet et le point de vue de la chambre. De plus, le 15 janvier, Sultan dénia »que la chambre agît à présent sous quelque pression de l'armée", et affirma ))qu'elle exprimait seulement le désir unanime du pays"; et le 20 janvier, il répondit })que le projet de Chérif était semblable à un tambour, puisqu'il faisait beaucoup de bruit, mais était creux à l'intérieur". — On voit donc à quoi se réduisent les histoires des menaces qui auraient triomphé de la loyauté antipatriotique des notables ou de la défaillance de leur patriotisme, valeur du Le fonctionnement régulier et paisible de la chambre parlement ^^g j^Qt^bles cst uu dcs traits de la période tranquille de
égyptien ^ ^
deux mois qui précède la conspiration circassienne. Cette chambre ne se rendit nullement ridicule après avoir obtenu sa constitution. Ses membres n'avaient aucune éducation parlementaire; mais ils s'occupèrent sérieusement des intérêts du pays. Ils tâchèrent de connaître, de con-
l'sGTPTB Vr L*EUROFB EN 1881/2. 285
stater et de combattre les maux, les abus et les injustices dont souffrait la nation. — La chambre se sépara sans bruit le 26 mars, 3 mois après sa première réunion. Vers la moitié de mars elle avait approuvé une loi électorale de 70 articles, très détaillée et rédigée avec soin, qui valait bien les lois électorales de Teurope. Cette loi établit des élections à deux degrés. Les électeurs au premier degré sont tous les sujets égyptiens nés ou domiciliés depuis dix ans en égypte et âgés de 21 ans, s'ils paient une somme suffisante, savoir 500 p. t. ou 130 francs, en impôts fonciers ou autres impôts directs , ou s'ils appartiennent aux capacités. Or ces capacités sont 1° les ulémas reconnus comme tels, les prêtres ou ministres chrétiens et les rabbins Israélites, 2^ tout le corps enseignant, 3P les fonctionnaires et officiers en activité ou en retraite, 4° les avocats, médecins, pharmaciens, ingénieurs et architectes. Les égyptiens placés sous une protection étrangère, ne sont pas électeurs. Les élections au premier degré se font par petites circonscriptions, les élections au second degré par moudiriehs ou gouvemorats. Le nombre des électeurs au second degré est de un pour cent électeurs au premier degré. Le nombre des délégués, membres de la chambre , est de 125. Pour être élu au premier degré, il faut avoir 25 ans. Pour être éligible comme délégué, il faut avoir les qualités requises pour être électeur au premier degré, et en outre (si on n'appartient pas aux capacités) il faut savoir suffisamment lire et écrire. Le premier parlement de Tégypte et de l'orient ^), le parlement national d'une nation opprimée et maltraitée à l'excès par l'étranger, ce parlement a été un essai extrêmement remarquable dans l'histoire parlementaire. Il faut
1) Les parlements égyptiens antérieurs et le parlement turc de Gonstantinople n'étaient que des parlements de parade organisés par le khédive ou le sultan.
286 OHAP. Tm.
sans doute une grande superstition libérale pour croire que le régime parlementaire aurait longtemps continué à porter les meilleurs fruits au sein d'un peuple privé depuis deux mille ans de son indépendance nationale et gouverné despotiquement pendant tout le cours connu de son histoire. Mais il y a une ironie profonde dans le fait que ce parlement a été combattu par la diplomatie anglaise , puis étouffé par l'invasion britannique sous le gouvernement de M. Gladstone, Télu du parti libéral et le puissant ministre de la nation la plus parlementaire du monde. Du reste, la chambre des notables n'était nullement comparable à une convention^ issue du principe démocratique et portant le germe de sa dissolution dans l'absence de tout contrôle et de tout contrepoids. En effet, sa loi électorale et son règlement organique n'admettaient ni le suffrage universel, ni le suffrage direct, ni le scrutin de liste, ni l'initia- \ tive proprement dite , ni l'amendement illimité. Le principe que le monarque n'a que l'apparence du pouvoir, et que son gouvernement, au lieu d'être un pouvoir indépendant , n'est qu'une commission executive du parlement, ce principe n'y était ni inscrit , ni supposé ; rien enfin n'empêchait la chambre des notables ou des délégués d'être un véritable parlement, une assemblée nationale servant de contrôle ou de contrepoids au gouvernement , et ne gouvernant pas. conspiration La »conspiration circassienne", découverte le 11 avril, fut exploitée par les ennemis de l'égypte pour amener la ruine du régime national. — Le premier bruit fut que la conspiration avait pour objet de tuer Arabi. Bientôt on arrêta jusqu'à une cinquantaine de personnes, au nombre desquelles était le circassien Osman Rif ki, le ministre de la guerre sous Riaz. En même temps le gouvernement nomma un conseil de guerre, composé de 15 officiers, présidé par le circassien Rachid pacha , et où siégeaient les chefs nationaux Ali Fahmi, Abdelâl et Toulba pacha. Ce conseil
ciTcaMienne
l'bgtftb et L'iuBon EN 1881/2. 287
entendit beaucoup de témoins dont les dépositions formé* rent un long doôsier, et ne prononça que le 30 avril son jugement portant la condamnation de 40 officiers, y compris Osman Rifki, de deux employés civils et du général absent Ratib pacha, gendre de Chérif pacha et émissaire de Tex-khédive Ismaïl, à la privation de leurs droits militaires ou civils et à Texil perpétuel (déportation) à l'extrémité du Soudan. Ce jugement, qui s*éloigne beaucoup, par la forme, de ceux auxquels nous sommes habitués, considère que »le complot n'avait d'autre but que la ruine du pays et du gouvernement^) ainsi que l'assassinat des âmes nobles"*); que jol'origine de cette révolte n'était qu'Ismaïl pacha, au moyen de ses correspondances, dans l'espoir de retourner en égypte ou de la rendre à un état plus pire que celui de son règne, d'autant plus qu'il est assisté dans ses projets par l'abondance de sa liste civile" ; enfin qu'il y a poutre les personnes condamnées, 300 autres personnes rendues plus ou moins suspectes par le procès". Conséquemment, le jugement confie au khédive et aux ministres le soin ))d'examiner la question si la liste civile ne doit pas être supprimée", et au préfet de police le soin Dde faire des recherches quant aux personnes suspectes", lesquelles, ayant été arrêtées, devront être envoyées au ministère de la guerre pour jugement". Il n'y a aucune i-aison de supposer avec M. Malet que la conspimtion a été imaginée par Arabi et les chefs égyptiens pour perdre leurs adversaires , ou qu'elle se réduisait à une entente pour obtenir un redressement de griefs par des pétitions et autres moyens légaux. Il est probable, au contraire, que les officiers turcs et circassiens ont conspiré , autant qu'ils le pouvaient , pour renverser le régime
) G'est-àrdire de U cause natÎMiAle.
^ G-à-d. d' Arabi et des chefe du mouvemeot national (militaires, dvili, ulémas). ;
288 CHAP. YIU.
national et rétablir le régime turc et leurs propres privilèges. Ils ont pu se résigner aux conséquences du pronunciamento de février 1881 pendant la période où tous les musulmans sympathisaient contre les ennemis de l'islam, et où le sultan s'alliait au mouvement égyptien. Mais le temps avait changé ; l'enthousiasme religieux s'était refroidi; Arabi et les siens se raidissaient contre le sultan^); les égyptiens étaient au pouvoir à la place des turcs, et les égyptiens seuls profitaient des promotions récentes dans l'armée. Ils étaient donc disposés à conspirer en faveur d'une contre-révolution ; et il serait naïf de supposer qu'ils aient eu des scrupules quant au sacrifice de la vie de quelques individus détestés, appartenant à une race qu'ils méprisaient. Or il est impossible qu'Ismaïl n'ait pas tâché d'ourdir une trame pour redevenir khédive, ou au moins pour se rapprocher de ce but par la chute et au besoin par l'extermination des chefs égyptiens hostiles à sa race et beaucoup plus à sa personne. Et à cet effet, il devait se servir en premier lieu des éléments turcs et circassiens de l'armée. De plus Ratib pacha, son agent reconnu, venait de passer quelque temps en égypte ; son séjour aurait été inutile s'il n'avait conspiré pour le retour d'Ismaïl. Les ennemis du régime national tâch^ent de représenter la conspiration circassienne comme une insurrection , au sein de l'armée même , contre la tyrannie d'Arabi , et de l'exploiter comme la preuve qu' Arabi n'était pas l'élu
1) Le cheik Moh. Abdou écrit le 25 a^ril (Blunt, Letters, p. 32/3) »Lai8t$ez-inoi détruire une fois pour toutes la fausse idée qu* Arabi, ou le parti militaire ou le parti national, sont des instruments des turcs. Tout égyptien hait les turcs, qu'il soit uléma ou fellah, artisan ou commerçant, soldat ou non , homme politique ou non. . . Les turcs doivent se contenter en égypte de leurs firmans. S'ils osaient y débarquer, le désir de les expulser serait général parmi les égyptiens, et nous profiterions de l'occa- Bien pour recouvrer notre pleine indépendance. . . Je ne nie pas qu'il n'y ait en égypte des turcs et des circassiens, mais ils sont en petit nombre; ils ne sont rien contre ceux qui aiment leur pays."
l'^tfte bt l'burops en 1881/2. 289
de la nation, qu'il ne dominait que par la force et la terreur, et que sa situation commençait à être critique. En revanche, Arabi et les chefs égyptiens s'attachèrent à démontrer que la conspiration n'avait aucune importance réelle, parce qu'elle n'émanait pas de la nation et ne révélait aucune opposition nationale contre le nouveau régime.
Ainsi le cheik Mohammed Abdou i) écrit dans sa lettre du 25 avril ))que la conspiration circassienne contre la vie d' Arabi n'est pas un danger sérieux". »Cet événement, dit-il, a peu ému le peuple^). Chacun sait que la vie d' Arabi est tous les jours en danger. Et il est impossible pour un homme , quelque grand qu'il soit , de ne pas avoir d'ennemis. . . . Les circassiens ne sont qu'au nombre de 81 dans l'armée, il faut être privé de sa raison pour craindre qu'un nombre d'hommes si faible puisse avoir quelque succès contre le gouvernement".
0 Blmft, Lettera p. 33/4.
') Le cheik donne p. 33/4 les détails suivants : »L*ex-khédive Ismaîl, le pins grand ennemi que Tégypte ait jamais eu , a conspiré pour faire sauter notre gouvernement actuel, croyant s'aplanir ainsi la voie de son retour. Hais le Tout-Puissant a détruit son espoir; car chaque égyptien sait que le retour dlsmaïi signifie la ruine de Fégypte. Le tyran, cependant, envoya en égypte Ratib pacha, le gendre de Ghérif, qui avait été banni mais revint sous le ministère de Ghérif. Mahmoud Sami, alors ministre de la guerre, demanda l'expulsion de Ratib en présence de Ghérif; mais celui-ci refusa. Ratib s'associa son frère et quelques circassiens, parmi lesquels étaient le précédent ministre de la guerjre, Osman pacha Rifki. Ges hommes gagnèrent une quarantaine d'officiers inférieurs au projet qu*lls avaient formé de se défaire des ministres actuels et de tuer les officiers supérieurs de Tarmée, à commencer par Arabi. On trouva un prétexte à l'exécution du projet dans le mécontentement de neuf 'officiers circassiens qui avaient reçu l'ordre d'aller servir au soudan. On leur suggéra de refuser de partir avant d'avoir obtenu une promoti(m. Ge fut alors qu'un officier circassien, Rachid efiendi Anwar, courut à Arabi et lui dévoila le complot." — Les mêmes détails sont donnés dans un article du journal officiel Wakaî Masrte, dont M. Malet envoya une traduction à Lord Granville le 2 mai (P. p. Vil; n® 158). Cet article est antérieur à la sentence, puisqu'il dit que »bient6t la sentence sera rendue."
290 CHAP. Vlll.
intrigues «m- Dès que la Sentence du 30 avril fut connue, M. Malet tre le mrniB- ^^ g^ l'avocat le plus chaleurcux des circassiens condamnés
tare national ^
par un conseil de guerre régulier qui avait régulièrement fonctionné. Consulté par le khédive, le 2 mai, il lui conseilla »de maintenir sa réputation de prince civilisé, en refusant de confirmer un jugement contraire aux principes de justice et d'humanité" , et de motiver son refus par ces trois raisons }!>que Tinstruction avait été secrète, que les accusés n'avaient pas été pourvus de défenseurs, et que le conseil de guerre avait donné dans le jugement même un avis qui excédait sa compétence" i). En d'autres termes, le khédive devait refuser sa signature parce que le procès, dont toutes les pièces lui avaient été remises, avait été conduit, non d'après la loi anglaise, mais suivant l'usage oriental et égyptien, et parce que la sentence contenait un avis au khédive*) dont l'effet était nul, et qui ne pouvait être considéré, selon les idées occidentales , que comme une informalité. Ces . raisons n'étaient évidemment que des prétextes. — Le même jour M. Malet déclara au ministre-président que, selon l'opinion publique^), lui et ses collègues, s^ils n'empêchaient l'exécution de la sentence, étaient en train de commettre »\in acte qui serait compté parmi les crimes du siède'' *). M. Malet se trompait. Ce n'était pas la déportation au Nil blanc — comparable à la déportation en Sibérie ou en calédonie — de quelques officiers appartenant à la race des oppresseurs de l'égypte, de quelques conspirateurs contre la cause nationale au profit d'Ismaïl pacha ; c'était le bombardement d'Alexandrie ordonné par M. Gladstone , qui serait compté un jour parmi les crimes du siècle!
>) P. p. VU 426. lei.
*) Ou plut6t la recommandation d*examiner une question. ') Celle des européens et des turcs du Caire, celle du cercle étroit de M. Malet?
<) P. p. Vn 134.
l'bgtptb et l'burope bn 1881/2. 291
Cependant, le khédive se trouvait dans une grande perplexité. Son ministère lui avait envoyé la sentence pour la contresigner 1). Mais Teurope et le sultan protégeaient les circassiens; son entourage turc plaidait vivement leur cause; et lui-même ne pouvait se résoudre à se mettre du côté des égyptiens dans leur lutte contre sa propre race*). Après avoir entendu M. Malet, il consulta le consul général français, M. Sienkiewics, qui lui donna un avis plus modéré que son collègue anglais, celui d'accepter la sentence mais de faire grâce ou de commuer la peine, afm d'enlever à Arabi l'initiative et le mérite de la clémence»). M. Malet, au contraire, s'arrêta à l'idée d'un nouveau procès ou d'une révision par un autre tribunal (new trial), sans préciser l'expédient judiciaire dont il voulait se servir; et Lord Gran ville a|>prouva son idée*), laquelle toutefois ne fut pas recommandée au khédive. N'ayant reçu aucun avis collectif des consuls de france et d'angleterre , le vice-roi consulta le 4 mai, mais en vain, les consuls généraux d'àllemagne, d'autriche, d'italie et de njssie*). En revanche, il reçut deuK télégrammes de la Porte qui lui enjoignaient, le premier de remettre sa décision, le second de renvoyer l'affaire au sultan, surtout à cause d'Osman pacha, auquel son rang de »férik" ou général avait été conféré
1) P. p. Vn 161. Selon M. Malet, le khédive lui dit avoir communiqué à Arabi que ie conseil des ministres devait s^assembler pour délibérer sur la question, et avoir obtenu la réponse que cette réunion était inutile parce que tous ses collègues étaient d'accord avec lui. — Evidemment la sanetion du khédive n'était pas demandée par Arabi sans le consentement da président et des autres ministres. Il est inadmissible que les ministres aient négligé de délibérer sur Fexécution de la sentence, et qu'il y ait eu à ce siyet une divergence d'opinions au sein de ce ministère égyptien.
') Les turcs avec les circassiens, le khédive descendant d'hommes turcs et de femmes circassiennes.
») P. p. Vn 132/3.
*) P. p. vn 135.
») P. p. vn 137.
292 CHAF. viu.
par Sa Hautesse. Le khédive répondit respectueusement qu'il soumettrait l'affaire à la Porte, dès qu'il aurait fini l'examen des pièces, et que dans ce cas comme toujours il était prêt à écouter les instructions de son souverain. Dans la matinée du 6 mai il communiqua cette réponse à ses ministres, qui s'en montrèrent fort contrariés et lui demandèrent de la révoquer ou de la modifier, en lui reprochant qu'il livrait au sultan les privilèges acquis par le pays. Le vice-roi refusa ^). Sur ce , ses ministres le quit^ tèrent; mais le soir du même jour ils lui envoyèrent une lettre officielle où ils le priaient de changer la déportation au Soudan en simple bannissement hors du territoire égyptien, sans dégradation, mais avec la radiation des noms des circassiens du rôle de l'armée. Le khédive répondit que l'affaire était entre les mains de la Porte, et qu'il devait attendre sa réponse*).
Il faut observer qu'à cette occasion importante Tewfik pacha avait agi sans même consulter ses ministres, ce qui était contraire à l'usage 3) observé dès son avènement. De plus, il avait servi la cause des turcs et circassiens contre la cause nationale. Enfin, il venait de sacrifier gratuitement au sultan une partie de l'indépendance et de l'autonomie déjà acquises par l'égypte. A leurs yeux, il était donc coupable d'une véritable trahison ; et ils étaient furieux contre lui. Néanmoins ils lui firent une demande dont la modération était extrême, celle d'expulser du pays et par conséquent de renvoyer chez eux, en Caucasie ou en turquie , des soldats étrangers pour lesquels l'égypte n'était nullement devenue une seconde patrie. Tout ce
1) Ce qui précède fat communiqué à M. Malet par le khédive, selon p. p. Vn 137, 142.
=) P. p. VII, 144.
') Vusage constitutionnel européen, qui excluait le gouvernement personnel dans ce sens que le khédive régnait sans parlement mais par bu avec ses ministres.
l'bgyptb et l'burope bn 1881/2. 298
qu'ils désiraient en outre, c'était de les faire sortir complètement et définitivement de Tarrnée égyptienne. La démarche d'Arabi était de nature à satisfaire et au moins à désarmer les puissances et leurs consuls; et M. Malet même ne put s'empêcher de s'écrier dans une lettre du 7 mai à Lord Granville: »I1 est clair en tout cas que la sentence contre les circassiens ne sera pas exécutée, et qu'ainsi les droits de l'humanité seront sauvegardés"*). Sans sa malencontreuse réponse à là Porte, le khédive aurait certainement satisfait sans délai à la demande de son ministère. Et malgré cette réponse et le refus qu'il opposa dans la soirée du 6 mai à la proposition ministérielle, il demanda dans la matinée du 7 mai à M. Malet, s'il devait accéder au désir de ses ministres ou attendre la réponse du sultan^.
M. Malet répondit qu'il n'était pas préparé à donner une réponse immédiate. Il parla à M. Sienkiewics^ et les deux consuls résolurent de s'en référer à leurs gouvernements ^). Cependant , M. Malet vit le même matin le ministre des affaires étrangères, qui lui dit confidentiellement que le gouvernement s'opposerait par la force à l'arrivée de commissaires turcs et le pria de prévenir cette complication par son influence. M. Malet garda le silence et n'eut rien de plus pressé que d'écrire à Lord Granville pour lui faire observer qu'au contraire »une complication d'une nature aiguë devait survenir avant qu'on pût arriver à une solution satisfaisante de la question égyptienne, et qu'il serait plus sage de hâter que de retarder cette complication".*) Il donna à entendre à Lord Gran-
») P. p. Vn. 144.
*) ibidem.
*) ibidem.
*) Dans une lettre à Lord GraoTille du 29 juin 1883 , publiée comme un vparliamentary paper" et insérée dans le Times (weekly, 3 Aug.)*, M. Malet s'efforce, mais en vain, de justifier ces paroles à propos d'une
294 CHAP. TUi.
ville que celui-ci ne devait pas perdre de vue cette considération par rapport à la question de savoir quel parti le khédive devrait prendre à Tégard de la sentence du conseil de guerre. En effet, dit-il, le présent ministère tend clairement jusqu'ici à diminuer la protection anglo-française, et, de fait, notre influence décroît de jour en jour. Nous ne pourrons regagner notre ascendant avant que la suprématie militaire qui pèse sur le pays, ne soit brisée."^) Le lendemain matin, 8 mai, le ministre-président vint dire à M. Malet que »si la Porte ordonnait la cassation du jugement, cet ordre ne serait pas obéi, et que si la Porte envoyait des commissaires, on les empêcherait de débarquer". i>Ceci étant un acte de révolte contre le sultan, le ministre espérait que le consul général anglais aiderait à en prévenir la nécessité." Il témoigna en même temps du vif désir du ministère d'être en bonnes relations avec les puissances. Pour toute réponse M. Malet lui fit des reproches.*) Il ne s'agissait plus pour lui de sauver les circassiens, mais d'exploiter leur condamnation contre le régime national qui réduisait à néant l'ascendant des consulats d'angleterre et de france.
Sur ces entrefaites Lord Granville, s'étant dSScidé à suivre l'avis du gouvernement français, télégraphia le 8 mai à M. Malet que le khédive, sans attendre la réponse de la Porte, eût à faire grâce aux circassiens en usant
de sa propre prérogative*). Le lendemain matin, 9 mai,
attaque de M. Gregory (Times, 18 June), qui les a^ait appelées »astoundlng" et avait reproché au consul général de regarder une explosion »d'un cwar léger". La couàplioaiion aiguë en question n'était pas une crise ministérielle ou une crise conduisant à un changement de ministère, comm» M. Malet veut le faire croire dans sa lettre justificative, mais vropposition par la force à l'arrivée des commissaires turcs et la réaction t«rque et anglo-française contre cette voie de fait".
*) P. p. VU. 145. Lettre du 7 mai, télégraphié en substance.
«) P. p. VU. 148.
•) P. p. Vn. 153.
L*BGTFTE KT L*BUROJ>E EN 1881/2. 295
le khédive, ayant convoqué les représentants des grandes puissances, leur apprit que la Porte avait demandé Tenvoi de toutes les pièces du procès à Constantinople , mais que dans l'intérêt des prisonniers il préférait terminer l'aflfaire sans délai. Après une p^use M. Malet prit la parole et dit que, selon l'opinion du gouvernement britannique, le vice-roi devait user de sa propre prérogative. Le consul français appuya cet avis, et le khédive répondit qu'il pensait de même. Il ajouta qu'une grâce plénière ne lui semblait pas dans l'intérêt d^s prisonniers, vu qu'il ne p0urr9.it les protéger s'ils étaiept libres. Sur ce, les autres coiisuls , qui avaient gardé le sUence , partirent , et M. Malet resta avec son collègue français.
Evidemment le khédive ayjait l'intention de suivre l'avjs de ses ministres et de commuer la condamnation en simple exil avec la radiation des noms des condamnés du Tfyle de l'armée. La dégradatioin militaire étant supprimée, cette commutation n'avait plus rien de déshonorant. Rien n'indique que Lord Granville et M. de Freycinet aient désiré quelque chose d^ plus. Cependant les deux consuls ^) surent décider le khédive à supprimer encore la radiation du rôle de l'armée *)• Un décret .dans ce sens fut rédige en arabe et scellé par le khédive en présence des deux consuls, après quoi il fut envoyé au président du conseil des ministres. En agissant ainsi^ le khédive avait sujivi le conseil de M. Malet, qvû avait suggéré que oDpour prévenir la supposUùm que Son Altesse agissait sous la pression de ses ministres, les consuls devaient rester
^) Ou M. Malet seul?
') »It was dedded that the khédive should reduce Uie sentence to nothing but sending the condemned officers out of Egypt, wilhout loss of rank and honoafs, and that the rest of the sentence should be canceUecT*. La forme du décret proposée pHr les consuls, était peut-être celle d'une annulation de la sentence accompagnée d'un ordre khédivial de quitter .le paya, plut6t que celle d'une commutation de la peine par voie de gr&ce.
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auprès de Son Altesse jusqu'après la signature du décret, de manière qu'aucun ministre ne s'approchât de Son Altesse avant que l'affaire fût absolument terminée"^). — Ainsi les consuls d'angleterre et de france avaient substitué leurs personnes et leur pression à celles des ministres du khédive. Ils s'étaient constitués ses conseillers, à la place de ses ministres qu'ils avaient éloignés par leur présence, pour lui faire accomplir un acte contraire à l'avis de son cabinet. Ils avaient obtenu de plus que le khédive ne pût- avoir l'air de céder à l'avis de ses ministres en agissant contre les injonctions de la Poii;e. En effet ^ le khédive ayant rendu un décret contraire à l'avis de ses ministres, sur l'avis conforme des deux consuls, il était bien évident qu'il n'avait pas suivi leurs conseils. — De cette façon M. Malet préparait la complication désirée. Elle ne se fit pas attendre.
La conduite du khédive a dû irriter profondément ses ministres. Il avait invoqué la promesse faite à la Porte, pour ne pas satisfaire à leur' demande fort modérée ; et voici qu'il violait cette promesse pour plaire aux consuls d'angleterre et de france par un acte hostile envers la cause nationale. A leurs yeux le khédive avait passé au camp des étrangers. Ils résolurent donc de ne pas céder. Le ministre-président se rendit le même jour chez le khédive et insista pour que le décret fut changé et la radiation du rôle de l'armée prononcée'). Le khédive
0 P. p. vn. 155.
5) M. Malet rapporte (P. p. Vil. 162) que, selon le khédive, sur son refus de changer le décret, le président Tavait menacé, avait parlé dédaigneusement (slightingly) de l'assistance qu'il pourrait recevoir des consulat, et avait remarqué que si le khédive persistait dans son refus, il y aurait un massacre général des étrangers. Interpellé le même soir par M. Malet, le ministre-président nia d'avoir tenu le tangage qu'on lui attribuait, et notamment d'avoir menacé le khédive. Observons qu'il est très improbable 1® que Mahmoud pacha Sami ait perdu de vue les formes de .politesse naturelles aux orientaux dans leurs rapports avec les
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refusa; il convoqua de nouveau, le soir du même jour, les représentants des six puissances et leur apprit ce qui était arrivé. Ils n'eurent aucun conseil à lui donner. M. Malet et son collègue français se rendirent alors chez le président du conseil des ministres et lui demandèrent ce qui arriverait si le khédive continuait à refuser de changer le décret^). »La question, dit le président, sera soumise au conseil". Le lendemain, 10 mai, M. Malet retourna chez le président avec les consuls de franco, d'autriche et d'allemagne , et lui demanda des nouvelles sur la situation. Le ministre-président répondit que le ministère, conyocation auquel il était impossible de céder ou de se retirer, venait **®^*®^""^" de convoquer la chambre des délégués pour se réunir immédiatement, afin de lui soumettre le conflit, et que jusqu'à la décision de la chambre les ministres s'abstiendraient de tout rapport avec le khédive. Il ajouta, sur la demande de M. Malet, que le ministère garantissait la sûreté du khédive et la sûreté publique*).
La démarche des ministres nationaux était évidemment illégale ; ils n'avaient pas le droit de convoquer les notables
personnes d*un rang supérieur, 29 qu'il ait dit que le ministère oiiganiserait, ou favoriserait, ou n*empêcherait pas un massacre général des étrangers si le khédive continuait à refuser. A cette époque les ministres et chefs nationaux tâchaient d'être bien avec Teurope, pour avoir son appui contre le sultan et pour ne pas risquer ce qu'on venait d'obtenir. De plus, le refus du khédive pouvait conduire à un soulèvement contre lui, à sa déchéance, non à un mouvement soudain contre les étrangers résidant en égypte. Le 9 massacre des étrangers", comme Fhistoire des mois suivants l'a bien démontré, n'était pas entré dans la pensée des égyptiens. Ge massacre hantait l'imagination des européens et des chrétiens orientaux, y compris celle de M. Malet et de ses collègues, parce qu'ils se sentaient coupables envers les égyptiens. — .Mahmoud a pu dire au khédive qu'il risqiiait beaucoup en persistant dans la voie où il était entré, qu'il avait tort de se fier aux consuls, et que sa politique amènerait un conAit entre les égyptiens et les étrangers; et à son point de vue le premier ministre avait raison de parler de la sorte.
0 P. p. Vn. 162.
«) P. p. vn. 163.
CHAP. Tm.
exiToi des flottes
sans la coopération du khédive, ni le droit de faire décider la chambre entre eux et le vice-roi. Mais poussés à bout, ils avaient fait bon marché des questions de droit constitutionnel. A leurs yeux le khédive livrait Tégypte tour à tour au sultan et aux consuls européens; de plus, il s'était^ mis à gouverner sans ses ministres et de concert avec les consuls^). Il leur avait donc donné le droit de sortir des voies légales, de faire un appel aux représentants de la nation et de gouverner provisoirement sans lui.
M. 'de Freycinet et lord Granville furent instruits le jour même de la ^complication aiguë" née le 10 maL Le lendemain, 41 mai, M. de Freycinet proposa au ministre anglais d'envoyer ensemble des cuirassés à Alexandrie, et celui-ci consentit à envoyer deux navires anglais. Ce fut le commencement de la i^crise égyptienne" qui fut terminée à Tel-El-Kebir. Deux jours après , le bruit de Tanivée prochaine des flottes était répandu au Caire; et le 15 les consuls d'angleterre et de france l'annoncèrent officiellement au khédive'). Le 20 mai suivant plusieurs cuirassés se montrèrent devant Alexandrie.
La nouvelle inattendue de l'envoi des flottes doit avoir fait une impression considérable sur les esprits. Depuis longtemps on était habitué aux intrigues de M. Malet et à la passivité des gouvernements de france et d'angleterre , qui se bornaient aux paroles de leurs consuls et n'agissaient pas. L'irritation produite par l'envoi des vaisseaux peut avoir été grande et générale, et le courage d'Arabi et de plusieurs autres peut n'avoir pas faibli; mais beaucoup d'égyptiens ont été découragés, et la plupart des autres ont été rappelés à la prudence , à la circonspection
^) Ibidem. Ils accusaient le khédive d'avoir lacted in a way to diminish the aotonomy of Egypt and on many occasions wiihout consulting his ministers*'.
«) P. p VU. 197, 210.
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orientale dans leurs paroles et leurs actions. De plus, il peut y avoir eu des hésitations et des défaillances parmi les chefs qui avaient beaucoup risqué , parmi les riches qui avaient beaucoup à perdre, et parmi les députés effrayés du rôle tout nouveau qu'ils étaient appelés à remplir. Enfin il y a eu des défections apparentes^) parmi ceux qui se persuadaient que le temps était venu de céder aux puissances et par conséquent au khédive, et de ne plus suivre l'audacieuse politique d'Ârabi, politique qui conduirait à la ruine de l'égypte, impuissante à se défendre contre l'angleterre et la france. Mais il est inadmissible qu'à cette époque aucun égyptien ait sympathisé avec le khédive et soit devenu un adversaire d'Arabi, du ministère, de l'armée, du mouvement national. En effet, le khédive, M. Malet, les puissances s'étaient rendus plus odieux qu'auparavant; et s'il y avait eu des personnes impatientes du «despotisme exercé par Arabi et par l'armée", elles se seraient ralliées à Arabi et à l'armée après la conspiration du khédive avec l'europe et en faveur des circassiens, et après l'envoi des flottes étrangères.
Il est impossible de savoir , par les dépèches de M. Malet à Lord Granville et par les correspondances anonymes du Times, ce qui a eu lieu au sein du peuple égypti^i au mois de mai 1882 après la convocation des députés. On a tâché de croire et de faire croire, dans le camp européen et turc, que l'opinion publique des égyptiens se tournait fortement contre Arabi et l'armée, et en faveur du khédive , et que cette opinion n'a été contenue ou dominée que par le terrorisme d'Arabi et de ses soldate. Mais que nous apprend-on à l'appui de cette version improbable?
') Abstraction faite des traîtres éventuels. H pouvait y en avoir parmi les égyptiens eomme parmi toutes les nations: des individus gagnés par •des bakchich reçus ou promis, ou bien des hommes qui n'avaient embrassé la cause nationale que par calcul, et qui par calcul se remettaient au service de ceux dont la cause semblait la plus forte.
M. Malet rapporta le 13 mai que Sultan et les députés, qui avaient commencé à arriver dès le 11 , et qui ^allaient droit à la maison d'Arabi"^), ne cachaient pas qu'ils prenaient le parti du khédive*). Il ajoute immédiatement: j>mais ils ont prié le khédive de pardonner^) et de se réconcilier avec ses ministres; le*) khédive a refusé". Donc ils ont, en réalité, pris le parti des ministres. S'ils avaient pris le parti du khédive contre ses ministres, ils lui auraient dit en substance ^persistez dans votre refus et prenez un autre ministère", ou au moins »vous avez raison , mais nous ne savons que vous conseiller de faire".
«Le 14 mai, dit M. Malet, Sultan pacha pria le khédive d'accepter la retraite du premier ministre , proposition que nous avons appuyée, M. Sienkiewics et moi". »Sultan dit aussi au khédive, que si les flottes arrivaient, le khédive devrait convoquer la chambre, auquel cas elle passerait un vote de censure sur le ministère pour avoir nécessité V intervention étrangère (!), et demanderait que les chefs militaires quittassent le pays" ^). Tout ce programme appartient évidemment, non à Sultan pacha, mais à M. Malet. Il est probable qu'après l'entrevue du 13, M. Malet a causé tant avec Sultan qu'avec le khédive, et que les idées suggérées par M. Malet — remplacement du premier ministre et censure par la chambre — ont fait le sujet d'une conversation entre le khédive et Sultan, le quel n'a pas eu l'impolitesse de ne pas sembler les approu-
0 P. p. VII. 173.
*) »take ostensibly the part of the khédive**, p. p. VU. 181.
s) ^Pardonner" ne signifie pas qu'ils donnaient raison au khédive. C'est une forme de politesse envers le souverain. Arabi aussi demanda pardon au khédive de son pronunciamento de septembre.
*) On peut admettre la vérité de cet avis de Sultan et des députés, parce que c'est à regret que M. Malet J*a admise. Il eût aimé à rapporter à Lord Granville que les députés s'étaient prononcés pour la résistance à Arabi.