‹ L'Egypte et l'EuropeChapitre 26 sur 85 · XI. SO · texte numérisé non relu

XI. SO

â06 CHAP. VItt.

par la france et Tangleterre. Ces conditions étaient ^l'exil de tous les ministres et de tous les officiers de Tarmée, la dissolution de Tarmée et de la chambre , et l'occupation de régypte par des troupes étrangères". »Afin d'empêcher que ces conditions ne fussent considérées comme authentiques", les deux consuls adressèrent et remirent en personne au ministre-président une note contenant des conditions de leur façon et plus modérées^). La note disait que les deux consuls "^considérant que Sultan pacha avait proposé au président du conseil 1. l'abdication du ministère, 2. la retraite provisoire d'Arabi hors d'égypte et celle de Ali Fahmi et d'Abdelâl dans l'intérieur du pays, tous les trois gardant leur rang et leur traitement*), considérant que ces conditions sont dictées par un esprit de modération , et agissant au nom et avec V autorisation ^) de leurs gouvernements, recommandent ces conditions ^ l'attention la plus sérieuse des ministres et insisteront qu'elles soient remplies". Les consuls ajoutaient qu'ils sauraient obtenir^ du khédive une amnistie générale , et en surveiller la stricte observation. Après avoir prié Mahmoud Sami de leur faire parvenir une réponse dans le plus bref délai, ils allèrent communiquer leur note au khédive et à Sultan, »qui promirent d'en envoyer une copie aux principales villes du pays". En effet, dit M. Malet, le khédive télégraphia le texte de la note, dans la soirée du 26 mai , à toutes les stations télégraphiques de Tégypte ^).

>) VIII. 76, 77. — Cette démarche extraordinaire fut approuvée le lendemain par Lord GranviJle. VIII. 79.

*) Cette espèce à'expuUion et d'internement n'étaient pas comprise dans les instructions données par Lord Granville et M. de Freycinet.

3) L'autorisation se bornait à des instructions identiques (dont i'initiatiire appartenait à M. de Freycinet) autorisant les consuls à obtenir l'éloignement temporaire d'Arabi et d'autres personnes dont Féloignement semblerait utile, et la nomination de Chérit comme ministre-président. P. p. VIII. 62, 68.

«) P. p. Vm. 77, 78. — Probablement Sultan, qui ne télégraphia pas, n'avait fait aucune promesse précise.

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C'était un coup d'état diplomatique ! Le soir même du déminion da 25, le ministre-président alla consulter le khédive au sujet "^"^^^" de la note. Tewfik répondit qu'il considérerait la question i). Le lendemain, 26 mai, dans l'après-midi, le président et le ministre des affaires étrangères se rendirent de nouveau chez le khédive, qui leur déclara qu'il acceptait les conditions de la note*). Après cette réJ)onse catégorique les ministres ne revinrent pas à l'idée de gouverner provisoirement sans le khédive, ni à celle de faire décider les députés entre le khédive et eux. Il n'y avait plus d'ailleurs entre le vice-roi et son ministère qu'un conflit personnel; la question des circassiens avait été écartée par leur départ.

11 est difficile de conjecturer les motifs et les calculs des ministres 8). Nous savons seulement que le même jour, à 10 heures du soir, le président du conseil remit au khédive une note en réponse aux consuls et une lettre au khédive. Ils disaient dans la note que Sultan leur avait déclaré »s'être borné à répéter au président du conseil une conversoMon qu'il avait eue avec M. Sienkiewics, et n'avoir jamais pris Vinitiative d'une proposition qu'il ne lui appartenait de présenter, ni en son nom personnel, ni en sa qualité de président de la chambre actuellement en vacances"*). De plus, la note faisait observer que les recommandations faites par les consuls , touchaient

») P. p. Vin. 78.

2) P. vni 83.

*) Peut-être quelques uns d'entre eux pensèrent quSl était inutile et dangereux pour le pays de continuer la lutte.

*) Cette déclaration était évidemment véridique. Sultan n'était certainement pas rhomme qu'il fallait pour aller demander aux ministres de s'exécuter. Le prétendu négociateur n'était qu'un messager. En lui attribuant rinitiative de ce qu'ils lui avaient prêché, les consuls se donnaient Tair de parler au nom des égyptrens. Sultan devait figurer comme Torgane de ses collègues, en ^demandant seulement l'exécution dé la volonté de la chambre des députés". (Paroles naïves de M. Malet dans p p. Vni. 78.)

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au domaine des affaires intérieures, à l'égard desquelles l'autonomie de l'égypte avait été établie par les firmaus impériaux et avait toujours été reconnue par les grandes puissances ; et que si les gouvernements français et anglais étaient d'avis que la question soulevée dans la note touchait à la politique générale , ils devraient s'adresser au pouvoir suzerain, au sultan^). Dans la lettre au khédive les ministres lui rappelaient «que lors de l'arrivée de l'escadre anglo-française S. A. les avait informés qu'elle avait écrit à Constantinople pour demander des instructions , et qu'ils attendaient la réponse de la cour souveraine lorsqu'ils reçurent la note des consuls". »Ils avaient déjà rédigé la note qui devait servir de réponse à la note consulaire, lorsque le khédive leur déclara qu'il en avait accepté les conditions". »Mais, disent-ils, cette acceptation est contraire à l'avis unanime du conseil. Attendu qu'admettre l'intervention des puissances étrangères dans cette affaire, constitue une atteinte aux droits de S. M. le sultan, nous avons en conséquence l'honneur de remettre à V. A. notre démission collective." — Il faut convenir que cette démission collective était bien motivée, correcte dans la forme et pleine de dignité, réinstaiiation Ce ne fut pas eucorc la fin d'Arabi; car outre l'armée d'Arabi ^^ nation était avec lui. — Le lendemain, 27 mai, le khédive chargea les sous-chefs des départements de la gestion provisoire des affaires et appela Chérif , qui refusa de composer un ministère «). En même temps un télégramme des officiers de l'armée et de la police d'Alexandrie annonça qu'ils n'acceptaient pas la retraite d'Arabi ^). Le khédive, troublé, convoqua et réunit au palais dans

>) Pour les gouvernements de franco et d'angleterre ce raisonnement n*était pas fiicile à réfuter.

«) P. p. Vin. 88, 89.

«) P. p. Vffl. 93.

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Taprès-midi les personnes les plus considérables du gouvernement, de la chambre et des commerçants, et 45 officiers supérieurs du Caire ^), pour leur exposer la situation. M. Malet rapporte que le khédive, ayant pris la parole , fut interrompu par Toulba , qui déclara que l'armée ' ' rejetait la note consulaire et attendait la décision du Sultan*). Ce même après-midi il y eut une grande réunion des ulémas, des députés, des chefs du mouvement et d'autres patriotes chez Sultan pacha, et on résolut de demander la réinstallation d'Arabi. M. Malet semble avoir été, lui aussi, un peu troublé. Il conseilla donc au khédive, dans la soirée, de répondre que toute l'affaire était entre les mains de la Porte. Le lendemain, 28 mai, il trouva chez le vice-roi Sultan et quelques députés »qui lui avaient conseillé de réinstaller Arabi dans l'intérêt de sa propre sûreté"^). Le même jour, dans l'après-midi, une foule d'ulémas, de députés et d'autres personnes se rendirent chez le khédive et firent la même demande. Sur ce, le khédive, au lieu de répondre que l'affaire était entre les mains du sultan , céda complètement malgré les consuls et les escadres , et réinstalla Arabi comme ministre de la guerre.

Les détails de ces événements tumultueux sont inconnus. M. Malet en donne une version destinée à confirmer son assertion que tout le monde, hors l'armée, était pour le khédive et contre Arabi. Il rapporte , sans nommer ses sources impures*), qu'Arabi, s'étant présenté chez Sultan avec 100 officierè, avait demandé la déposition du khédive f)

0 Selon M. Malet P. p. Vm. 94.

^ Probablement il n*y a pas eu d'interruption. Ou peut croire que, le khédive hésitant et disant fort peu de chose, Toulba a pris la parole sans avoir été personnellement interrogé, et que sa déclaration n'a été qu'une réponse correcte dans la forme.

») P. p. Vm. 103.

*) Ghérif pacha, les interprètes de son consulat etc.

*) P. p. vm. 101.

310 CHIP. ▼ni.

et menacé de mort les récalcitrants. j>NéanmoinSj presque tous ceux qui étaient présents, persistèrent à soutenir le khédive". Mais ))Arabi et les officiers déclarèrent qu'ils exigeaient que le khédive rendît un décret rétablissant Arabi". »Le lendemain, les chefs de la religion, y compris le patriarche (copte) et le grand rabbin, ainsi que tous les députés , les ulémas et d'autres personnes se rendirent chez le khédive et lui demandèrent de rappeler Arabi." »I1 refusa, mais ils le supplièrent disant que s'il voulait sacrifier sa vie , il ne devait pas sacrifier leur vie à tous , et qu' Arabi les avait tous menacés de mort s'ils n'obtenaient pas le consentement du khédive."

Est-il possible d'ajouter foi à de pareilles histoires? Tous ces partisans du khédive auraient continué à le soutenir le 27 mai malgré les menaces de mort dont Arabi , entouré de ses cent gardes , les accablait , et le 28 mai ils auraient eu tellement peur qu'ils auraient dit au khédive: cédez à Arabi , non à cause de vous , mais à cause de nous , pour qu'il ne nous tue pas. Cette mission donnée, sous menace de mort, à une cohue de personnes, est charmante. Qu'on se figure 1^ Arabi qui envoie ses adversaires au khédive pour obtenir sa réinstallation, au lieu d'y aller lui-même à la tête de ses officiers ou d'y envoyer une députation de l'armée, 2® le khédive qui cède, non dans son propre intérêt , mais parce qu'on vient lui dire ^) ]»Arabi nous a menacés et nous craignons qu'il ne nous tue". Evidemment les égyptiens assemblés chez Sultan étaient des plus dévoués à la cause nationale; Arabi et les officiers ne pouvaient songer à les menacer. C'étaient

^) Il n*est pas impossible que les organes de la démonstration du 28 mai aient dit' au khédive pour mieux le persuader à céder d rappelez Arabi dans votre intérêt". Mais la supplique «rappelez le pour noua sauver; car il va nous tuer tous , si nous ne retournons lui dire : vous êtes de nouveau ministre", est parfaitement ridicule. Gredat judaeus Apella!

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des amis qui ne demandaient qu'à être encouragés par la force armée.

Après le rétablissement d'Arabi (28 mai) la situation politique resta dans le statu quo jusqu'à l'arrivée du commissaire turc et représentant du sultan, Derwich pacha (8 juin). En attendant Arabi préparait la défense nationale, par l'armée et par les fortifications d'Alexandrie. Il la croyait possible y et on ne peut lui en vouloir de l'avoir entreprise.

Lorsque M. Malet et son collègue eurent lancé leur note du 25 mai, les ministres se rejetèrent avec beaucoup d'habileté sur le sultan, et dès ce moment le sultan se rapprocha d'Arabi. La Porte avait été furieuse contre le chef national des égyptiens à cause du procès contre les officiers circassiens, de leur condamnation, de la lutte contre le khédive qui désirait annuler le jugement. Mais après l'intervention anglo-française qui était une atteinte flagrante à la souveraineté du sultan, et après la démission du ministère avec appel au sultan, le gouvernement ottoman se retourna vers Arabi et tâcha de se faire de^lui un auxiliaire contre les puissances. Derwich ne fut pas envoyé pour appuyer le khédive contre Arabi , ni pour rétablir l'autorité khédiviale, ni pour faire une enquête sévère sur le mouvement national, mais pour réconcilier le khédive et son peuple sous l'autorité du sultan contre l'europe chrétienne. A peine arrivé en égypte, il se promena en voiturer avec Yacoub pacha , le sous-chef du ministère de la guerre, qu'Arabi avait envoyé à sa rencontre au lieu d'empêcher son débarquement. Aussi les relations apparentes entre Arabi et Derwich furent d'abord excellentes.

Les désordres sanglants qui eurent lieu à Alexandrie le ii juin le 44 juin produisirent une panique parmi les étrangers chrétiens d'Alexandrie et de toute Tégypte; ils furent suivis d'un exode progressif pendant tout un mois jusqu'au

11 juillet, jour du bombardement. Leur mauvaise conscience leur faisait croire qu'on voulait se venger contre eux de tout le mal qu'ils avaient fait au pays, qu'il y avait une conspiration générale pour les massacrer tous, que les événements du 11 juin, prémédités et concertés, n'étaient qu'un prélude, et qu'on n'attendait qu'une occasion et un signal pour se remettre à la besogne. Depuis le 11 juin on craignait d'autant plus les indigènes qu'on les, avait plus méprisés auparavant, — Cependant, on s'efforça d'exploiter ce jour néfaste contre Ârabi et les chefs nationaux. On les accusa d'avoir ordonné les }!>massacres" ^).

La vérité est qu'il n'a pu y avoir une attaque préméditée, parce que les désordres qui éclatèrent le 11 juin à Alexandrie n'ont été qu'un accident. Ils furent comme une explosion causée par une bombe tombée par hasard dans un magasin rempli de substances inflammables. Alexandrie est une grande ville maritime de plus de 200.000 habitants, et c'est la ville la moins égyptienne du pays. On y trouve la lie des populations chrétiennes et musulmanes qui habitent autour de la méditerranée , et plus qu'ailleurs des moslems malékites du nord de l'afrique , de la tripolitaine , de la tunisie , de l'algérie et du maroc, moins patients et moins doux, et plus fanatiques que les égyptiens. La menace de l'invasion européenne en égypte redoublait l'indignation produite par l'invasion française en tunisie. Le khédive avait prouvé récemment

1) Cette accusation toutefois resta extrêmement vague. Ainsi nous lisons dans une correspondance du Times du 18 juin (weekiy 23) ; yqu* Arabi, dont les intentions furent honnêtes au commencement, mais qui fut entraîné par Tambition et les mauvais conseils et par l'avarice, n'a jamais voulu la perpétration des atrocités qui furent commises; que cependant il peut en être responsable, mais qu'une plus grande responsabilité repose sur d'autres qui ont été les instigateurs directs de ces atrocités, comme Nadlm (l'orateur populaire) et probablement Mahmoud Sami"!

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qu'il était l'ami et le serviteur obéissant de l'europe infidèle. C'est notamment aux anglais qu'il avait livré, qu'il avait »vendu" le pays. L'inactivité prolongée ^) des flottes qui n'amenaient pas de troupes d'occupation , avait diminué la frayeur au profit de l'irritation. Enfin , on s'était aperçu que les étrangers étaient inquiets et craintifs malgré la présence des cuirassés. La hardiesse des égyptiens et autres musulmans croissait donc à mesure que la prépotence des fils ou des protégés de l'europe se rapetissait. Dans ces circonstances il ne faut pas s'étonner de ce qui arriva le 11 juin. Il y eut par hasard une rixe entre un maltais et un moslem. Un autre moslem intervint. Le maltais frappa l'intervenant d'un coup de poignard ou de couteau. Celui-ci, après avoir appelé les musulmans au secours, tomba par terre sans connaissance, et son sang coula abondamment. Le bruit se répandit qu'un égyptien avait été tué par un européen ou un chrétien. Comme le maltais s'était réfugié dans une maison voisine, la foule se rua sur cette maison, mais fut tenue à distance par des volées de pierres. Sur ce, deux officiers de la police, des italiens, arrivés tardivement sur les lieux, irritèrent la foule en se servant de leurs bâtons pour se frayer un chemin. L'un deux tira son épée, qui lui fut arrachée et portée en triomphe. L'effervescence de la foule s'accrut lorsque l'homme blessé fut porté au bureau de police. Des étrangers chrétiens qui passaient furent attaqués et maltraités. Cependant rien n'indique que le désordre eût pris des proportions extraordinaires si les chrétiens — grecs et maltais notamment — qui se trouvaient dans les maisons, ne s'étaient mis à faire feu sur la foule qui était massée dans la rue. Il y eut non seulement une lutte inégale entre ceux qui étaient dans les maisons et ceux qui étaient dans les rues; mais le bruit que les

^) Du 20 mai au 11 juin, il y a^ait 3 semaines.

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étrangers chrétiens tiraient sur les moslems, s'étant répandu dans la ville, les plus furieux sortirent armés de leurs gros bâtons ou massues et attaquèrent les chrétiens qu'ils rencontrèrent. Plusieurs furent assommés sans résistance, d'autres se défendirent et secoururent ceux qui étaient assaillis. Le résultat fut qu'il y eut ce jour là 57 chrétiens de tués et un nombre beaucoup plus grand de musulmans , au moins 140 ; ce qui s'explique par le fait que les étrangers chrétiens se servirent d'armes à feu, et que les musulmans n'étaient pourvus que de massues. Encore , la plus grande partie des 57 chrétiens , 42 à ce qu'on dit, furent assommés à la préfecture de police par des soldats de la police détachés de l'armée et formant un corps appelé moustaphaîn. Ces soldats, au lieu de rétablir Tordre, s'étaient laissés entraîner par la fureur populaire et avaient pris le parti de leurs coreligionnaires et compatriotes contre les chrétiens étrangers. Ce ne fut qu'à la préfecture qu'il y eut un véritable massacre; on n'y donna quartier, ni à ceux qui s'y étaient réfugiés, ni à •ceux qui passaient. La fureur des moustaphaîn avait été surexcitée par la vue d'un camarade blessé par une balle de fusil, qu'on portait à la préfecture. En eifet, la différence des armes des chrétiens et des musulmans doit avoir beaucoup contribué à allumer la rage de ces derniers. L'excitation populaire était trop forte pour ne pas se communiquer à l'armée. Officiers et soldats hésitèrent à faire leur devoir, à marcher contre leurs frères, à prendre contre eux le parti de l'étranger infidèle. Ainsi Saïd Kandîl, qui remplissait les fonctions de préfet de police, et qui était indisposé, aima mieux rester au lit que d'en sortir pour arrêter les soldats de police. Les troupes, qui enfin rétablirent l'ordre, ne parurent que fort tard, et en attendant des musulmans appartenant à la pire populace d'Alexandrie, avaient trouvé l'occasion de

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piller bon nombre de magasins tenus par des chrétiens ^). La supposition qu'Ârabi , ou un de ses amis, ait été l'instigateur des désordres ou ait ordonné i>des massacres" ; est purement gratuite. Il est impossible d'imaginer un but raisonnable qu'Ârabi se serait proposé d'atteindre par une attaque contre les chrétiens*). Cette attaque ne pouvait conduire au départ des flottes. Elle ne pouvait que motiver ou hâter une intervention active de l'europe, une occupation de la ville d'Alexandrie et du pays. Ôr, Arabi s'était toujours efforcé à être correct avec le khédive , le sultan et l'europe , à ne jamais mettre les torts de son c6té ou de celui des siens ^). La supposition de l'existence d'une

^) V. Texcellent article de H. P. Benson Maxwell, daté d*Alexandi*ie, 14 juillet 1882, »the massacre ai Alexandria*' dans le Times (weekiy, 27 July p. 6), où il est démontré que le massacre n*a été ni concerté d*aTance, ni prémédité.

') On a dit en désespoir de cause qu*Arabi a eu Fidée dHntimider l*europe, ou celle de démontrer la nécessité de Tarmée pour contenir le fanatisme musulman et pour protéger les européens, ou encore celle de s^attribuer le mérite d'avoir rétabli Tordre et d'être le protecteur des européens.

C'est dans le procès de Saîd Kandîl — qui devait faire ressortir la complicité d' Arabi ou dissiper les soupçons qu'on nourissait encore contre lui — que M. Benson Maxwell trouve la preuve que les événements du 11 se sont produits par un encbaînement naturel et imprévu de circonstances extérieures et d'émotions humaines. £n effet, rien n'a été moins préconçu ! Les nabouts ou massues n'avaient pas été distribuées d'avance par des conspirateurs ; la population indigène les possédait. Le massacre du 11 n'avait pas été prédit; mais avant le 11 la crainte d'un massacre était dans l'air, ou plutôt dans les consciences des chrétiens européens et orientaux.

Au reste, la complicité d' Arabi est tout aussi improbable à priori que celle du débonnaire Tewfik pacha.

*) L'accusation qu'Arabi a ordonné les ^atrocités" du il juin vaut celle qu'il a eu l'intention de fi|ire déposer le khédive par la chambre. La déposition de Tewfik pacha, le vassal du sultan et la créature de l'europe, eût été une révolte ouverte contre le sultan et une rupturo complète avec l'europe , bref la plus grande faute que les chefs du mouvement national pouvaient commettre. Et le khédive déposé, qu'est-ce qu'on pouvait mettre à sa place, sinon un gouvernement provisoire présidé par Arabi, et manquant de toute base historique et internationale? La politique d' Arabi était de gagner le khédive pour la cause nationale, ou bien de le dominer et d'en faire un souverain nominal couvrant le pavillon national. Il était beaucoup trop prudent pour songer à écarter le khédive tant que la situation ne serait pas déeeepérée.

conspiration nationale contre les étrangers chrétiens est également réfutée par la circonstance que Texplosion de fureur populaire à Alexandrie a été un fait isolé. Ce n'est qu'après le bombardement que des chrétiens ont été massacrés en divers endroits, notamment à Tantah, Damanhour, Mehallet-El-Kebir. Mais ces «atrocités", beaucoup exagérées d'ailleurs et dirigées principalement contre les usuriers, ont été le contre-coup immédiat de l'émotion produite par le bombardement d'Alexandrie. Au Caire, c'est-à-dire au centre national et religieux, il n'y a pas eu »d'atrocités" ; et dans cette ville les habitations des européens ont été retrouvées intactes quand ils sont revenus après la conquête anglaise.

Malgré les accusations lancées contre Arabi, tout le monde s'adressa à lui pour obtenir sa protection et des garanties contre de nouvelles explosions pareilles à celle du 11 juin. ^) Arabi promit ce qu'on demandait, et il tint promesse. L'armée, qui lui obéissait directement, maintint scrupuleusement l'ordre public à Alexandrie. dAïiin de Après le 11 juin, l'étoile de M. Malet pâlit sensiblement, et le khédive commença à lui échapper. Le 14 juin M. Malet se transféra à Alexandrie où le khédive l'avait précédé la veille avec Derwich , M. Sienkiewics restant au Caire. En même temps ses collègues d'autriche et d'allemagne se mirent à traverser sa politique. Ils lui dirent avant son départ qu'ils considéraient la question politique comme secondaire par rapport à celle du danger qui menaçait la vie de leurs nationaux, et que le seul moyen de prévenir des calamités sérieuses était le départ d'Alexandrie tant de la flotte que de M. Malet lui-même^). En d'autres termes, ils considéraient M. Malet avec ses intrigues comme un grand danger.

1) Dès le 12 juin dans un meeting général au palais. P. p. XI 114/5. ^ P. p. XI. 158.

l'boypte kt l'bueope bn 1881/2. 817

Arrivé à Alexandrie, M. Malet s'installa dans Thôtel d'europe, place des consuls, quoiqu'il eût préféré accepter l'invitation de Tamiral Seymour et aller résider à bord de ^l'Hélicon"; mais il céda aux instances de ses collègues, qui craignaient que cette résidence ne fût considérée comme l'annonce d'un bombardement prochain i). Le 15, les consuls d*allemagne et d'autriche recommandèrent aux chefs nationaux de préciser leurs demandes afin de les soumettre à la conférence de Constantinople. M. Malet s'abstint de prendre part à ces ouvertures; mais il était tellement au bout de son latin qu'il ne souleva aucune objection*). Il lui sembla cependant qu'il fallait faire quelque chose, et le même jour il conseilla au khédive »de convoquer la chambre des notables et de lui demander d'exprimer les désirs du pays afin de les soumettre à la conférence". »La chambre, ajouta-t-il, soumettrait au khédive un projet de constitution, qui serait examiné par la conférence; et si le khédive accordait une constitution, les chefs militaires pourraient être induits à se retirer" ^). Les espérances que M. Malet rattachait à sa constitution sont fort obscures, mais il oubliait en tout cas: que Tégypte possédait une constitution proposée par la chambre, acceptée par le khédive et ses ministres, régulièrement promulguée et publiée, tout aussi légitime que la meilleure constitution de Teurope; et que la chambre ne pouvait songer à présenter le projet d'une 'nouvelle constitution. Le lendemain, 16 juin, M. Malet, abandonnant ses idées de la veille , conseilla au khédive d'avoir confiance en Derwich pacha, et quant à soi se déclara prêt à appuyer tout arrangement proposé par Derwich*).

0 P. p. XI. 158.

2) P. p. XI. 178.

») p. p. XI. 183.

*) P. p. XI. '2ÙÙ.

Mais le khédive ne semblait plus écouter M. Malet. »Agissant selon Tavis, sous la pression et presque sous la contrainte des consuls d'autriche et d'allemagne, le khédive appela Ragheb du Caire le 16 juin, et le lendemain le nomma président du conseil et lui confia la formation d'un ministère dont Arabi serait membre. Le consul d'italie reçut l'instruction de soutenir ses collègues d'allemagne et d'autriche" ^). Sous le coup de cette mauvaise fortune M. Malet tomba malade le 19 juin, et fut obligé de dicter ses dépêches au consul M. Cartwright. Le 20 il eut le déplaisir de faire savoir à Lord Granville que les consuls d'autriche et d'allemagne exerçaient une forte pression sur le khédive pour qu'il s'entendît avec Ragheb et Arabi et acceptât les conditions et les collègues qu'ils proposaient*). Ce même jour, 20 mai, le nouveau ministère était formé, le programme ministériel embrassant une amnistie générale, sauf quant aux coupables du 11 juin. A cette occasion le khédive reçut les consuls généraux d'allemagne, d'italie et de russie, le consul d'autriche étant indisposé; et le consul d'allemagne «avertit le khédive, d'une façon assez prérempUdre ^ qu'on attendait de lui une coopération loyale et sans arrière-pensée avec son ministère. Ce consul demanda aussi si les ministres n'avaient pas fait de remontrances par rapport aux conseillers personnels du vice-roi, c'est-à-dire à Kaîiri pacha, garde du sceau du khédive, et à Talaat pacha, secrétaire privé turc, connus tous deux pour être détestés par Arabi, mais étant l'un et l'autre »des personnes hautement respeotables'* 8). Le khédive répondit «non" *). Ces deux hommes que M. Malet estimait tant*, étaient tout simplement des courtisans turcs, des chefs de la camarilla turque^ qui

1) Selon les dépèches de M. Malet P. p. XL 221 , 227 , 237.

-) P. p. XI. 298.

') »Both men of the highest character.*'

«) Paroles de M. Malet dictées à M. Gortwright, P. p. XI. 314.

L*iOTPTS BT L^BUROPE EN 1881/2. 319

excitaient constamment le faible monarque à résister au peuple égyptien au profit de ses oppresseurs , et à chercher querelle aux ministres nationaux. C'est à bon droit que les consuls d'autriche et d'allemagne exigeaient que le vice-roi éloignât ces intrigants, si le nouveau ministère en avait manifesté le désir. Enfin, et ce fut sa dernière dépêche, il apprit le 21 juin à Lord Gran ville que le khédive avait dit à M. Colvin, que la veille Derwich avait reçu une dépèche du sultan, désirant qu'Arabi se rendît à Constantinople , mais déclarant en même temps que ^personnellement le sultan approuvait Arabi et était satisfait de lui"i). Ainsi le succès de la politiqjue de M. Malet semblait s'évanouir dans toutes les directions. Le lendemain , M. Malet quitta Alexandrie , et profitant de l'invitation antérieure de l'amiral Seymour, se transporta sur }!)rHélicon" pour »changer d'air" '). Le 23 M. Cartwright fut nommé gérant à sa place ^; le 25 il apprit que le sultan avait décoré Arabi du grand cordon du Medjidié*); le 27 il partit pour Venise*). Il n'eut donc pas le plaisir d'assister au bombardement à bord de THélicon.

Avant son départ, M. Malet eut soin d'envoyer une personne de confiance à Lord Granville pour lui exposer la situation. Le 29 juin, M. Sinadino, banquier grec habitant Alexandrie, fraîchement arrivé d'égypte, se présenta chez Lord Granville, muni de lettres d'introduction de la part de M. Malet et du khédive ^) ; et ce qui est très étonnant, le ministre anglais jugea l'exposé de M. Sinadino assez important?) pour le communiquer à M. Cartwright dans

>) P. p. XI. 318/Ô.

') P. p. XI. 330.

>) p. p. XL 334.

<) P. p. xvn. 15.

•) p. p. xVn. 42.

*) La lettre du khédive ayant été donnée sur la prière de M. Malet. ') Cet exposé, du reste, ne contient que de vagues généralités comme on pouvait les attendre d*un banquier grec habitant Fégypte. Une de ces

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deux lettres datées du 4 juillet ^). Nous voyons par cette ambassade extraordinaire quels étaient les amis, les alliés et les autorités de M. Malet dans sa triste carrière diplomatique, dans la. campagne qu'il avait entreprise contre le peuple égyptien.

On peut se faire une idée à présent de ce que vaut la vertueuse indignation que M. Malet manifesta dans la dépêche posthume qull adressa le 16 juillet à Lord Granville, et où il osa dire qu'il s'était aperçu Dque M. Blunt n'avait pu ou n'avait pas voulu mitiger ou arrêter le moins du monde la descente fatale (sur la pente qu'il suivait) du maJheureiix peuple dont il professait de prendre à coeur les irUérêts"*). M. Malet parlait du peuple égyptien, dont il avait ignoré les souffrances, les aspirations, les droits et presque l'existence, et qu'il avait combattu de tout son coeur, de toute son âme et de toute sa pensée, d'accord avec tous les ennemis de ce peuple, avec les grecs comme avec les turcs, second minifl- Le ministère Ragheb , composé d'un personnel nouveau ') tère national ^^\^ national , fut le deuxième et dernier ministère national. Nous avons vu que ce ministère fut régulièrement et légitimement constitué. Il débuta par un programme adressé par son président au khédive, et auquel celui-ci répondit avec les belles paroles d'usage: »qu'il approuvait le programme, qu'il partageait les vues y exprimées, qu'il était plein de confiance et d'espoir". Le programme et la réponse khédiviale furent communiqués aux consuls

généralités est qu'il avait Dtoute raison de croire que les événements d'Alexandrie (the récent riot) avaient été concertés d'avance".

») P. p. XVII. 108. 109.

S) P. p. XllI. 8. La lettre est datée de Whitby.

*) Dans rintervalle Ârabi avait été seul ministre au département de la guerre et de la marine, les autres départements étant gérés par leurs BOUs-chefs. Arabi continua d'être ministre de la guerre. — Il reste à savoir pourquoi il ne fut plus question des anciens ministres?

l'Egypte bt l'bubopk bw 1881/2. 321

généraux, lesquels en assurèrent réception^). Tout se passa donc dans les formes.

Remarquons encore que le ministère Ragheb n'eut pas de conflits avec les consulats pendant les 20 jours de son existence , depuis sa constitution jusqu'au bombardement. Il n'y avait d'irrégulier que la présence menaçante des flottes étrangères et la panique des étrangers qui continuaient à quitter le pays malgré la présence des flottes. Il faut ajouter que la commission d'enquête relative aux désordres du 14 juin ne réussissait pas à se composer et à fonctionner avec la promptitude et l'accord désirables. Mais on ne doit pas oublier que les points de vue étaient fort difl'érents dans les deux camps; que la présence menaçante et apparemment impuissante des cuirassés européens excitait outre mesure les esprits des égyptiens et des moslems; et que les consuls et autres européens étaient impatients de punir des coupables, de faire des exemples, d'intimider ceux dont ils avaient peur, et qu'ils ne désiraient pas faire une enquête impartiale pour savoir au juste ce qui avait eu lieu, et qui étaient les vrais coupables des deux côtés.

En revanche, les rapports du ministère avec le sultan et son représentant en égypte devinrent bientôt assez tendus. Voici ce que nous apprend M. Cartwright dans ses dépêches à Lord Gran ville *) : ))Le 4 juillet Derwich proposa aux ministres que des troupes turques vinssent assister les troupes égyptiennes à repousser l'invasion européenne. Mais le 4 juillet Arabi fit un discours violent contre le sultan dans le conseil des ministres, et Ragheb dit au consul italien que le ministère défendrait l'autonomie égyptienne garantie par les firmans en empêchant un débarquement de troupes turques. Après des tentatives

0 M. Malet le 23 juin. — P. p. XVH. 86. 2) P. p. XVII. 76, 100, 121, 179.

822 CHAp. vin.

antérieures de persuader Arabi de se rendre à Constantinople ^auprès du Sultan , Derwich informa Arabi le 4 juillet que sa présence et celle des trois autres chefs militaires était requise à Constantinople. De son côté, Arabi ordonna à ses officiers de n'avoir plus aucune relation avec Derwich , et exprima même l'intention de lui faire comprendre que sa mission était terminée, et au besoin de l'inviter officiellement à quitter le pays. Le 8 juillet , les deux principaux personnages de la suite de Derwich, le cheik Essad et Lebib effendi, partirent pour Constantinople, après que le cheik eut invité Arabi, au nom du sultan,

de se rendre à Constantinople et qu' Arabi eut refusé d'y

aller." On peut douter de l'exactitude de plusieurs de ces détails. Mais il résulte au moins des rapports de M. Cartwright qu'Arabi — avec son second ministère comme avec le premier — n'a jamais servi la cause du sultan aux dépens ou au péril de la cause nationale; qu'il a pu se servir du sultan et du calife dans sa lutte contre l'europe, mais qu'il a résolument résisté à la turquie dès qu'elle menaçait l'indépendance de l'égypte; et qu'il était décidé à repousser l'invasion turque non moins que l'invasion , anglaise ou française,

le bambwde- Le bombardement n'eut aucun motif spécial. Arabi con- ™®^* tinuait, après comme avant le 20 juin, à organiser la

défense nationale; et on travaillait toujours plus ou moins aux fortifications d'Alexandrie, malgré des dénégations et des cessations temporaires. On en avait bien le droit. Cependant, le 3 juillet, l'amiral reçut l'instruction 1** d'empêcher toute tentative de barrer l'entrée du canal ; 2° d'informer le commandant, dès que les travaux seraient repris ou de nouveaux canons montés, que lui Seymour avait des ordres pour l'empêcher, et de détruire immédiatement les travaux en cas de désobéissance; 3^ de réduire au

L'éoTPTS KT L'iUaOPB EN 188t/2. 323

silence les batteries qui ouvriraient le feu ^). Cette instruction ne contenait donc pas encore un ordre conditionnel de bomba/rdement général des fortifications. Le 6 juillet Tamiral anglais avertit le commandant qu'on lui avait officiellement rapporté que la veille deux ou plus de deux canons avaient été montés, que d'autres préparatifs de guerre étaient faits du côté nord d'Alexandrie contre son escadre, et que i>de pareils procédés n'étant pas discon-* tinués ou étant renouvelés, il serait obligé d'ouvrir le feu sur les travaux en constnuUion''. Il ne s'agissait donc encore que d'un empêchement, d'une répression spéciale, non d'un bombardement général. Le commandant, Toulba pacha, répondit »que les vagues assertions de l'amiral n'étaient pas fondées, et qu'il en était de la nouvelle information qu'il venait de recevoir comme de celle qu'on voulait barrer l'entrée du canal, de la fausseté de laquelle l'amiral était convaincu" '). Le lendemain les consuls généraux des cinq grandes puissances adressèrent à l'amiral une note collective où ils disaient que ]osi la réponse du commandant lui sentblait incomplète ,. ils étaient en mesure d'obtenir des assurances parfaitement satisfaisantes" *). Sur la demande du gouvernement anglais si le fait d'armement dénié était vrai, l'amiral répondit le 9 juillet m\ n'y a aucun doute" ; il ajouta joqu'on montait -à présent des canons au fort Silsili et qu'il allait commencer l'action 24 heures après l'avertissement qu'il donnerait le lendemain, à moins que les forts de l'isthme de Ras-El-Tin et ceux qui dominaient l'entrée du port, ne lui fussent rendus" *).

1) P. p. XVn. 92. »If work is resumed on earthworks or fresb guns mounted, inform the commandant that you hâve orders to prevent it; and if not immediately discontinued , destroy earthworks; and silence batteries if they open fire".

0 P. p. XVU. 176 (inclosure).

«) P. p. XVn. 166.

^) P. p. XVn. 182.

Alors j)avec Tapprobation de son gouvernement" i) il écrivit le 10 au commandant d'Alexandrie que »comme des préparatifs hostiles, évidemment dirigés contre son escadre, avaient été faits la veille aux forts Isali, Pharos et Sîlsili", il donnerait suite le lendemain matin à l'intention exprimée le 6 »à moins que les batteries de Tisthme et des forts qui dominent l'entrée du port, ne lui eussent été antérieurement rendues à TefTet de les démonter" *). Ce même jour le président du conseil des ministres, Ragheb pacha, se rendit chez Tamiral et lui demanda quel était le motif de son attitude hostile. C'est alors qfue l'ultimatum qui venait d'être lancé; fut porté à sa connaissance. Il négocia en vain pour que l'amiral revint sur sa résolution. Sir Seymour s'engagea seulement à suspendre les opérations »si les canons de tous les forts en question étaient démontés par les égyptiens mêmes en présence d'officiers anglais". Cette . condition était aussi inacceptable que l'autre. L'amiral ne reçut aucune réponse et commença le bombardement de toutes les fortifications le 11 juillet^ à sept heures du matin ^).

Remarquons que l'amiral se contenta d'affirmer dans son ultimatum que des canons avaient été montés dans trois forts. Quant au fort Silsili, il avait le témoignage d'un lieutenant anglais qui s'était approché en espion de ce fort*). Nous n'apprenons rien quant aux deux autres forts. Il est difficile d'étouffer un doute sur l'exactitude des faits qu'on désirait vivement observer pour les faire servir de prétexte à un bombardement qui était une affaire résolue. Il est improbable a priori que Toulba ou Arabi aient voulu amener l'exécution de la menace très

i) P. p. XVII. 184.

8) P. p. XVII. 333. (inclosure).

>) P.- p. XVn. 333.

*) P. p. XVIÏ. 332. (inclosure I).

l'botptb et l'burope en 1881/2. 325

sérieuse et catégorique du 6 juillet. Il y avait d'autres moyens de défense à préparer sans danger. — Remarquons encore que cette menace ne parlait que de la destruction c^es travaux en construction, et que l'ultimatum, tout en parlant de l'exécution de la menace, annonça le bombardement général, à moins que l'occupation temporaire des^forts, pour en démonter les batteries, ne fût concédée à l'amiral. Cela montre bien que le but qu'on cherchait à atteindre au plus vite sous un prétexte plausible , n'était pas d'empêcher le progrès des armements mais de détruire les fortifications par un bombardement en règle.

Le livre bleu contient une réponse curieuse de Derwich Berwich du 40 juillet à M. Cartwright, qui en lui annonçant son ^^^'^ départ, l'avait exhorté, au nom du gouvernement anglais, anglais à protéger le khédive ^). Dans cette lettre , aussi spirituelle qu'énergique, l'envoyé du Sultan dit entre autres: ... »I1 m'a été difficile de comprendre pourquoi la flotte anglaise, qui était restée depuis longtemps déjà mouillée dans le port d'Alexandrie, et qui n'avait montré que des intentions pacifiques^ a été subitement amenée à montrer depuis

hier des intentions hostiles M. l'amiral aurait pu d'abord

exposer d'une façon amicale les griefs qui ont motivé les mesures qu'il a prises; il eût été possible de les vérifier et d'aviser ensuite au moyen d'y remédier*). Alors on aurait pu prendre des mesures de répression à l'égard des auteurs des actes dont on avait à se ^plaindre. Ragheb pacha a eu l'occasion de vous donner, comme à M. l'amiral, l'assurance qu'il n'est jamais entré dans la pensée du gouvernement égyptien de troubler les bons rapports

•) P. p. XVn. 332. (inclosure 3).

') On dira que Derwich cherche des lenteurs à la turque. Mais il est vrai que Famiral n'avait aucunement exposé, ce qu'il avançait en termes vagues et généraux.

326 CHAP. vui.

avec Tangleterre Quant à rinvitation que vous m'adressez, d'assurer la sûreté du khédive, je dois vous faire observer qu'il n'est pas logique d'établir une distinction entre le khédive et son gouvernement \ et qu'il est tout à fait naturel que le khédive se préoccupe encore plus de la sécurité et du bonheur du pays qu'il gouverne que de ce qui le concerne personnellement"^). — Ainsi Derwich, la veille du bombardement, soutenait la légitimité du ministère égyptien; il identifiait le khédive avec ses ministres et signalait le bombardement comme un acte hostile au khédive et au sultan. Il disait encore au gouvernement anglais : » Vous vous donnez l'air de vous intéresser beaucoup au khédive et vous ne vous intéressez nullement au pays; mais le khédive, qui est un bon prince, songe plus au pays qu'à soi , et repousse votre sollicitude." Le sarcasme est excellent! Derwich eût pu ajouter, s'il avait su le latin, benefidum nemini obtruditur^ »vous voulez bombarder dans l'intérêt du khédive, puisque vous prétendez intervenir pour rétablir son autorité; mais le khédive n'a pas demandé le bombardement et n'en veut pas". En effet, le khédive n'avait pas demandé le bombardement; il s'y résigna tristement, et il fit comprendre à M. Golvin que j>Végypte étant aUaquée par une puissance étrangère^ il ne pouvait quitter le pays, comme on le lui proposait, pour assurer sa sûreté personnelle"*), effets du L'exposé que l'auteur s'est proposé de donner de l'hisbombardo- ^^j.^ récente de l'égypte s'arrête au bombardement d'Alexan- • drie. Ce »fait brutal" mit fin à l'existence régulière de l'état égyptien , formellement indépendant de Teurope sous un vassal nominal du sultan, «et gouverné depuis cinq mois par un gouvernement national. Il mit fin également au fonctionnement régulier de l'ancien régime consulaire

') P. p. XVn. 334. (inciosure).

0 P. p. XVn. Ibl , 332,

L'éoYFTB ET l|buropb bn 1881/2. 327

et au protectorat anglo-français avec le contrôle qui en dépend. Et bientôt après , le mouvement national fut écrasé , les turcs et les circassiens réoccupèrent leurs anciennes positions, l'angleterre seule régla les destinées deTégypte, dont elle fut seule responsable, et sa domination fut substituée tant au double protectorat qu'à l'influence collective des puissances consulaires.

Il faut juger l'esprit du mouvement national et la conduite des chefs de ce mouvement et en général du peuple égyptien sur ce qu'ils ont fait avant le il juillet. En effet , le bombardement devait leur sembler un acte d'agression et de violence injustifiables dirigé contre la nation et contre la religion musulmane. Cet acte était de nature à éveiller en eux et à déchaîner les passions élémentaires qui dorment au fond du* coeur de tout homme. En revanche, l'invasion qui suivit de près le bombardement, et qui annihila d'un seul coup l'armée, le gouvernement national et le grand chef de la nation, le héros musulman qui avait osé résister aux étrangers infidèles , cette invasion formidable était bien faite pour les terrasser et les démoraliser complètement.

On aurait donc tort de passer condamnation sur le mouvement national par ces motifs : qu'à partir du bombardement les égyptiens et leurs chefs auraient été saisis d'une fureur patriotique et d'un fanatisme religieux; qu'ils auraient proclamé la guerre sainte et la guerre à outrance et n'auraient dédaigné aucun moyen de défense contre l'ennemi; qu'ils auraient commis beaucoup d'»atrocités"quelasoif de vengeance leur inspirait ; qu'en revanche après Tel-El-Kébir ils auraient été complètement abattus et démoralisés , de manière à renier leurs sympathies et leurs haines, leurs aspirations et leur foi nationale , et à manifester plus de servilité qu'avant le commencement du mouvement national , avant la destitution d'ismaïl, avant laffaiblissement du prestige

328 CHAP. vin.

de ce vice-roi depuis 4876. De même, on aurait tort de trop s'indigner s'il était démontré: qu'après le bombardement Arabi a donné Tordre de tuer le khédive pour l'empêcher de tomber entre les mains des anglais, qui allaient se servir de lui pour faire la guerre en son nom: et qu'il a ordonné de détruire, par voie de représailles, les églises, la bourse, les consulats, le tribunal mixte et toute la partie européenne d'Alexandrie , ou même , comme un autre Rostopchin, de brûler toute la ville, afin de la rendre inhabitable pour les anglais et de les empêcher d'en faire la base de leurs opérations.

érénemeuts Quclqucs observatious seulement sur les événements

^*^i!^"t"" postérieurs au bombardement.

au bombar^ ^

dément On aurait pu s'attendre à de plus fortes manifestations

de fanatisme religieux et de fureur patriotique; et il faut s'étonner qu'il y ait eu si peu d'»atrocités". Ce qu'on a dit sur des ordres ou des velléités «atroces" des chefs et notamment d' Arabi , doit être faux , puisque le départ des européens après le bombardement fut protégé par les autorités, au Caire et ailleurs^). — L'ordre de tuer le khédive donné par Arabi aux soldats qui devaient le garder, semble être de pure invention. — Si la destruction d'Alexandrie par le feu avait été ordonnée par Arabi comme un moyen de défense contre les anglais, on ne

^) Dans sa déclaration écrite et assermentée en justice (afSdavit), laite à Londres le 16 nov. 1882, le suisse M. Ninet mentionne en détail plusieurs mesures énergiques prises par Arabi pour la protection des étrangers (Times, weekly, 24 nov. p. 2.). On a tâché de représenter la déclaration de M. Ninet comme mensongère ou suspecte. Cependant elle n'a pas été réfutée, et elle a l'apparence d'être yéridique. Rien n'obligeait d'ailleurs M. Ninet à déclarer des choses fausses sous serment. — Sir G. Wilson dit dans sa lettre du 30 déc. 1882 à Lord Dufferin (p. p. 1883' V. 41) que les massacres à Tantah et ailleurs cessèrent dès que des troupes y avaient été dépêchées; que l'ordre fîit maintenu dès que la première excitation produite par le bombardement fut passée, et qu'on connaît des ordres envoyés par Ârabi aux gouverneurs à l'effet de maintenir l'ordre et de protéger les européens. «

l'ÉGTPTE KT L*EUBOPJfi BN 1881/2. 329

pourrait l'en blâmer; et il faut observer que rincendie de Moscou en hiver a dû causer une somme de misère infiniment plus grande pour les moscovites que l'incendie d'Alexandrie n'en pouvait . causer pour les orientaux qui habitaient cette ville africaine^). — Si Arabi et les autres chefs ont fait mettre le feu à la partie étrangère d'Alexandrie, non pour des motifs stratégiques, mais par vengeance ou à titre de représailles, leur conduite est exr cusable; et la vertueuse indignation manifestée à ce sujet dans le parlement anglais par M. Gladstone, l'auteur principal du bombardement, est vraiment inqualifiable ■). —

1) M. Wilson (P. p. 1883 IX. 21) nous apprend qu'un récit de la défense des russes contre Tinvasion française fut traduit en arabe pour être répandu, et que les chefs de la rébellion avaient recommandé de ravager le pays à mesure que les anglais s'avanceraient. «Cependant, dit-il, si la deetiniction de la ville avait été ordonnée comme mesure militaire, il y aurait eu plus de système; l'arsenal, les casernes, le palais du khédive et d^autres édifices qui eussent été utiles aux troupes britanniques, ne furent pas touchés; Téglise protestante sur la place des consuls ne fut pas endommagée; et le consulat britannique ne fut pas brûlé avant la nuit du 13 juillet. L'incendie ne commença qu'après 4 heures de l'après-midi et tous les soldats, des tratnards exceptés, avaient quitté la ville avant 10 heures du soir; une grande partie de la garnison quitta même la ville en marchant en bon ordre pendant la première partie de l'après-midi (early in the aftemoon)." Il ajoute que vsi l'incendie avait été ordonné par Arabi comme mesure militaire, l'ouvrage eût été fait d'une manière régulière, mais que d'après les témoins Suleyman Sami se conduisit au contraire comme un enragé sur la place des consuls*'.

^) M. Gladstone a même eu le courage de permettre l'exécution de la sentence de mort prononcée contre Suleyman Sami pour avoir fait incendier Alexandrie. S. S. fut pendu sur la place des consuls. le 8 juin 1883 près de onze mois après l'événement. — Il semble résulter du livre bleu que Lord Granville et M. Gladstone ont hésité quant à l'exécution de l'arrêt de mort rendu contre S. Saroi (p. p. 1883, IX, n» 8 — ^14.) — M. Wilson nous apprend (16 juin, ibid. n^ 21) que S. Sami est le seul des principaux rebelles qui ait faibli devant la commission d'enquête, les autres s'étant conduits d'une feçon fort virile et digne; qu'il le considère comme un homme en qui la férocité s'allie à la couardise; et que sa rage semble avoir été dirigée spécialement contre la famille d'un musulman, cheik Ibrahim pacha. Tout cela cependant n'était pas une raison suffisante pour le faire mettre à mort comme coupable ou complice de Tincendie d'Alexandrie après le bombardement.

380 OHAP. VUI.

n est ridicule de comparer la vengeance des communards français contre les plus belles parties de leur propre capitale à celle des égyptiens contre la belle partie étrangère d'Alexandrie. — Remarquons encore que le bombardement des forts avait nécessairement opéré quelque destruction et des commencements d'incendie dans la ville, et qu'il avait donc excité les indigènes à détruire et à incendier la ville européenne.^)

Arabi a toujours dénié toute complicité dans l'incendie comme dans le pillage d'Alexandrie. Où sont les preuves •) qu'il a fait mettre le feu à la ville, soit par les régiments qui sortaient d'Alexandrie, soit par d'autres personnes? Quatre témoins appelés dans l'instruction contre Suleyman

1) M. Ninet dit dans son affida^it : »Le matin du bombardement j*ai vu un grand nombre de bombes passant au dessus de ma maison. Quelques unes des plus grandes, portant le nom é'Alexandra, ftirent jetées dans la maison contigue à la mienne. Une des bombes, la troisième qui passa au dessus de ma maison, tua onze personnes et trois cbevaux prés de la porte de Mobarrem bey. Des maisons et des constructions furent brûlées et détruites dans toutes les directions par les bombes lancées par les vaisseaux ce jour là." — Sir G. Wilson dit dans sa lettre précitée qu'il est problable que quelques-uns des incendies ont été allumés par les bédouins qui étaient entrés dans la ville contrairement au désir d' Arabi , et possiblement aussi par des bombes britanniques! Au lieu de ^possibîy" ou pourrait dire certainement !

') On allègue par exemple le témoignage d'un grec pour prouver que de grandes quantités de pétrole ont été introduites dans Alexandrie vers la fin de juin, une quinzaine de jours avant le bombardement (!), et que par conséquent Tincendie a été prémédité par Arabi et les siens. On all^ gue le témoignage d'un banquier et d^autres européens terrifiés, pour prouver que le pillage suivi d'incendie a été régulièrement opéré par les régiments en marche pour sortir de la ville (!). On invoque la croyance des indigènes qu'Arabi avait ordonné de mettre feu à la ville , ou la conviction subjective des européens d'Alexandrie — sans compter l'opinion des grecs et des levantins - que c'est par ordre d' Arabi que la ville avait été incendiée. l\ tant avoir babité l'égypte pour savoir ce que vaut la conviction de la population européenne d'Alexandrie sur ce qui est arrivé ou non dans son sein et autour d'elle. Cette population est singulièrement légère, crédule, inepte, dépourvue d'esprit critique; et dans l'espèce, elle acceptait toute charge portée contre son adversaire le plus dangereux, sa bête nuire, Arabi.

l'égtfte bt l'europb £N 1881/2. 381

Sami pour déclarer qu'Arabi avait ordonné l'incendie, ne firent pas la déclaration désirée^). Il est improbable, d'ail-

1) V. corrasp. Timee, 20 juin 1882 (weekiy 22 juin p. 13).

M. Ninet atteste dans son affîdavit qu'il a été à deux heures de Taprèsmidi sur la place des consuls, et vers et après trois heures près de la porte de Rosette, par où sortaient les troupes qui évacuaient la ville; qu'il sortit lui-même vers six heures; que ce ne fut qu'après qu'il s'aperçut que la ville était en feu en plusieurs endroits, et qu'Arabi s'en montra surpris et contrarié. M. Comish, directeur de la compagnie des eaux d'Alexandrie, déclare avoir vu quelques incendies depuis 4 heures du soir et des soldats portant des objets qui sortaient de la porte de Ro» sette depuis 2 heures. On peut en inférer, non que les soldats ont régulièrement incendié après avoir pillé, mais plutôt que des soldats se joignant à la populace se sont livrés au pillage autant qu'ils le pouyaient avant d'évacuer la ville, et que les incendiaires ne se sont mis â l'oeuvre que plus tard. — Le consul M. Gartwright télégraphie le 13 à Lord Gran ville que «les troupes se retirèrent (le 12) de la ville, laquelle fut abandonnée (delivered) à la populace qui se mit à la piller et à Tincendier." H ajoute que l'incendie a commencé à 4 heures du soir et qu'on s'efTorça de disperser la populace; il ne dit rien sur une participation de l'armée (p. p. 1882. XVIL ^&S). — Dans sa revue des événements depuis le bombardement, adressé à Lord Dufferin (p. p. 1882. XIX. 1 , du 5 oct.), Lord Granville nous apprend que le 12 un drapeau blanc fut arboré sous la protection duquel les troupes égyptiennes se retirèrent d'Alexandrie, élargissant les prisonniers (convicts) et abandonnant la ville au pillage et à l'incendie (leaving the lown to be pillaged and set on fire)". n n'accuse donc pas les troupes d'avoir incendié la ville; elles n'ont fait que la laisser à la merci de la populace et des malfaiteurs sortis de prison. — Enfin le lieutenant-colonel G. W. Wilson, qui surveillait pour le gouvernement anglais le procès fait aux •nationaux" par les turcs rentrés au pouvoir, écrit le 20 octobre 1882 (p. p. 1883. I, 45 incl.): »Je crois que sur la preuve actuellement fournie, aucun conseil de guerre anglais ne déclarerait les prisonniers (Arabi, Toulba, Mahmoud Sami, Mahmoud Fahmi, Omar Rahmi et Saïd Randîl) coupables d'un crime au delà de celui d'avoir pris part, contre le khé- \live, à une révolte militaire qui fut couronnée de succès (excepté peutêtre Toulba et Kandil).*' M. Wilson est plus explicite dans sa lettre à Lord DufTerin du 30 déc. 82 (P. p. 1883 T. 41 incl.)- >Le seul témoignage direct contre Arabi fut celui de Suleyman Sami, qui fît incendier les maisons de la place des consuls, et prétendit avoir agi par ordre d'Arabi. n n'y a aucune preuve qu'Arabi ait su que S. Sami a eu l'intention * d'exécuter la menace qu'il semble avoir souvent prononcée de brûler Alexandrie. Arabi semble avoir fait des efforts insufïlsants pour arrêter l'incendie, mais c'est ici que les dépositions deviennent fort contradictoires et insatisfaisantes. Les témoins contre Arabi ne fiirent pas entendus sous serment ni cross-examinés , et on n'entendit aucun témoin â décharge. On aurait pu tirer une belle défense des déclarations faites à charge. On

leurs, qu'Arabi se soit laissé emporter par la colère à commettre un acte aussi impolitique que celui de brûler les maisons et les biens des européens. Les mesures stratégiques à prendre, l'évacuation d'Alexandrie, la concentration des troupes et la retraite sur Kafr-El-Dav^rar , l'augmentation du chiffre de l'armée par les nouvelles levées, occupaient toute son attention. Mais probablement , les plus passionnés et les moins prudents parmi ses compagnons et ses lieutenants n'ont pu résister, au moment de quitter la ville, à la tentation de détruire la magnificence des européens, et ont ordonné l'incendie ou au moins encouragé les incendiaires en divers endroits. Ils ont pu croire que l'oeuvre de destruction serait approuvée par Arabi; et le bruit qu'Arabi l'avait ordonnée, peut s'être répandu et avoir été accepté généralement par une population irritée et disposée à la vengeance. Le fait qu'Arabi n'a pas désavoué Suleyman Sami et ne s'est pas brouillé avec lui à cause de son zèle incendiaire, ne prouve nullement qu'il ait approuvé sa conduite. Arabi pouvait condamner l'incendie comme une faute, ou même comme un acte de colère sauvage; mais à ses yeux, ce n'était pas un crime, profltmtion Quant à l'esprit de soumission et à la lâcheté univerdéfaite sellcs qui suivirent la défaite, il ne faut pas juger les égyptiens comme s'ils étaient des européens, des français, des anglais. En effet , les égyptiens habitués au despotisme , ne connaissent pas le patriotisme héroïque^ ni la fierté

qui préfère le trépas à la soumission à l'adversaire triom-

reçut beaucoup de déclarations écrites sans entendre les écrivains. Une partie de ces déclarations écrites semblaient être rédigées d'après le même modèle. L'accusation semblait fondée sur la théorie que Tincendie d'Alexandrie — comme le massacre du 11 juin — ne pouvait avoir eu lieu si Arabi ne l'avait ordonné". — L'accusation était conduite par Borelli bey, un avocat européen de beaucoup de talent, qui se faisait déjà remarquer en 1879/80 par sa grande facilité à défendre (devant les tribunaux mixtes) les thèses les plus insensées par les arguments les plus efih)ntés. — Y. encore la lettre de M. Wilson du 15 juin 83 (P. p. IX. 21) citée ci-dessus p. 329 n. 1.

l'botpte et l'europb en 1881/2. 338

phant, ni l'honneur ou le respect de soi qui oblige le vaincu à mépriser la grâce du vainqueur. De plus, les égyptiens sont des orientaux musulmans habitués à se résigner aux dispensations de Dieu et à considérer les événements de force majeure comme l'expression de la volonté divine. L'illusion qu'on s'était faite sur l'avènement d'une ère d'indépendance nationale et sur la résistance que l'égypte musulmane pourrait offrir à l'europe chrétienne, ou du moins à l'angleterre isolée, avait été si rudement dissipée qu'pn devait bien croire que c'était la volonté d'Allah de rétablir la domination turco-européenne , et qu'il fallait donc se soumettre à l'europe et aux turcs et circassiens, aux anglais et au khédive réimposé par eux. — Il ne faut pas oublier non plus qu'un oriental ne s'exprime et ne se conduit pas comme un européen. Les paroles et les allures, les démonstrations de politesse et de subordination, ne sont pas les mêmes chez les orientaux et chez les européens dans les mêmes circonstances. Ce qui semble indigne et lâche à ceux-ci peut être parfaitement convenable aux yeux des premiers. Ainsi, au lieu de dire }!>j'ai été autrefois loyal envers le khédive, et je m'engage à l'être de nouveau", un »rebelle" égyptien pouvait dire sans se déshonorer et sans rougir iDJ'ai été toujours l'esclave de Son Altesse, je le serai toujours à l'avenh* , et je déplore de m'être tourné contre lui un instant parce que j'avais cru à tort qu'il avait passé aux infidèles et aux ennemis du sultan". — Il faut remarquer en outre que les assurances de soumission au khédive n'étaient pas si pénibles pour les «rebelles". Ils n'avaient , jamais été des adversaiires de Tewfik pacha ou de sa dynastie. Tout ce qu'ils lui avaient demandé, c'était d'être avec la nation et non avec les turcs et circassiens et avec l'europe. Sans M. Malet et son collègue français, le khédive eût été avec eux du temps du premier ministère

334 CHAP. YUI.

national ; et après la réinstallation d'Arabi ils avaient été satisfaits de lui, parce qu'il semblait avoir cessé d'écouter M. Malet et de faire une sourde opposition à ses ministres. w La veille encore du bombardement, le khédive semblait parfaitement d'accord avec Arabi sur la résistance qu'il fallait faire aux anglais. Un conseil des ministres, présidé par le khédive, avait décidé, en présence de Derwich pacha et de plusieurs notables, et avec l'assentiment de tous, de ne pas obéir à l'ultimatum de Lord Seymour et d'organiser la défense nationale ^). La .première exécution de ce décret — l'évacuation d'Alexandrie, la concentration des troupes et les retranchements construits à Kafr-El- Dawar — n'était pas encore contraire à la volonté formelle du khédive. C'est seulement après que le khédive eut passé aux anglais et eut invité Arabi à cesser les préparatifs de guerre et à se rendre à Alexandrie, que sa désobéissance le rendait rebelle; non cependant en réalité, mais quant à la forme. Car comme le khédive était entre les mains des anglais, on n'était plus tenu de lui obéir, et ses ordres devaient être réputés émaner , non de lui , mais du commandant ou du gouvernement anglais. On aurait pu demeurer parfaitement correct et éviter toute apparence de rébellion en proclamant que le khédive ayant été capturé par les anglais, qui se servaient de lui comme d'un instru-

0 V. le témoignage de M. Ninet dans son affîdavit, et la réponse d'Àrabi à l'invitation que lui fit le khédive de cesser les préparatifs de guerre et de se rendre à Alexandrie.

V. encore dans le Times une communication d'un correspondant (weekly, 29 sept. 82) et une insertion dans le journal ofiBciel Wakaï Masrie (weekly, 27 oct. 82) reproduisant la réponse d'Arabi. — Cette réponse est excellente, et rinvitation même du khédive montre qu'il ne pouvait représenter Arabi comme désobéissant à ses ordres à cette époque. Les déclarations ou proclamations subséquentes du khédive, rédigées sous la pression anglaise, montrent qu'on se trouvait dans une grande difficulté pour motiver convenablement la rébellion d* Arabi et sa destitution à cause de sa rébellion. (V. p. p. 1882, XVH. 524 , 537 , 679). V. encore la lettre d'Amfai au Times du 1 nov. 82 (weekly 17 jan. p. 2.)

l'bgtptb bt l'burope en 1881/2. 336

ment, on leur faisait la guerre pour défendre le pays et pour libérer le vice-roi. Mais malheureusement, on alla jusqu'à déclarer que le khédive, ayant passé aux anglais, était coupable de trahison. C'est ce que firent Arabi dans ses proclamations^ et les notables et ulémas dans une grande assemblée tenue au Caire. — Il est certain, en effet,

que le khédive en se livrant aux anglais après le bombardement a commis une trahison contre Tégypte et le sultan, contre la cause nationale et musulmanes Ce n'est qu'après cette trahison qu' Arabi et les autres i>nationaux" devinrent rebelles quant à la forme envers un prince qui avait perdu sa couronne par son forfait; et ce fut un mensonge horrible et impudent de faire remonter la rébellion jusqu'aux premières manifestations du mouvement national. L'auteur d'un excellent article inséré dans le Tim es ^) osa dire peu après Tel-El-Kébir que »la guerre égyptienne avait été une guerre internationale entre l'angleterre et les égyptiens plutôt qu'une guerre civile entre les partisans du khédive et les partisans d' Arabi". — En se soumettant, conformément à la volonté d'Allah, à la puissance * irrésistible du vainqueur 'anglais , les }»rebelles" ne trouvaient donc aucune difficulté à se soumettre au prince que ce vainqueur leur imposait.

La politique égyptienne du cabinet Gladstone n'a eu politique and'autre souci en 1880 et en 1881 -que le maintien du statu *^*"® quo. Pendant la première moitié de 1882 cette politique jtuqu'à juiia été hostile au mouvement national et méchante envers l'égy pte , faible par rapport à la franco , et de plus inintelligente pour n'avoir pas aperçu le moyen manifeste de servir à la fois l'intérêt de l'angleterre et l'intérêt de l'égypte. A partir du commencement de juillet 1882 elle est devenue hardie et sans scrupules. Après la conquête elle n'a pas su remplir son devoir, et elle a été injuste à bien des égards.

') Article sifné V. B. K. daté du 7 oct 1882 (weekly, 13 oct. p. 5).

336 CHAP. viii.

La note collective du 8 janvier a été, nous l'avons vu, une concession à Gambetta et une première faiblesse envers la france, une faute qui a fait du tort aux sympathies anglaises des égyptiens. Ce fut une autre faiblesse de suivre la politique d'intervention de M. Freycinet quant au premier envoi de plusieurs vaisseaux de guerre par chacune des puissances, et quant aux instructions identiques aux deux consuls généraux à TefTet de faire tomber le ministère national. On voit, en parcourant le livre bleu, que Lord Granville cédait facilement au »non" de son collègue français et acceptait facilement ses propositions. Celle de tenir une conférence à Constantinople émana aussi du gouvernement français.

En général, la politique de Lord Granville dans la première moitié de 1882 a été indécise et irrésolue. Il a plutôt approuvé et suivi que guidé celle de M. Malet. Cependant , il avait tort de croire , ou d'agir comme s'il . croyait, tout ce que M. Malet lui écrivait. Les dépêches de ce consul n'étaient pas faites pour lui donner la conviction que le représentant de la Reine au Caire était bien informé, qu'il observait et se renseignait bien, qu'il connaissait le pays, les indigènes, le »parti national", Arabi. Elles n'étaient pas de nature à inspirer confiance au lecteur attentif. D'ailleurs, Granville et Gladstone ont été avertis, avec tout le public anglais, par les lettres de M. Gregory et de M. Blunt publiées par les journaux, et séparément par les lettres privées de M. Blunt ^).

^) V. Letters to Mr. Gladstone and others. — 1. Une lettre de M. Blunt à M. Gladstone . du 20 déc. 81 , à laquelle était joint le programme national (p. 3—10). 2. Une lettre du 20 février de M. Blunt à M. Gladstone, où il est dit que M. Gladstone avait accusé réception de la lettre précédente (p. 11 — 16). 3. Une lettre du 20 mars de M. Blunt à Lord Granville, et une lettre du 28 mars de M. Blunt à M. Nathanael Rothschild, dont copie fut envoyée à Lord Granville (p. 16—25). 4. Deux lettres d* Arabi pacha à M. Blunt du 1 et du 6 avril, et deux extraits de lettres du cheik Moh. Abdou à M. Blunt du 5 et du 25 avril, toutes communiquées à M. Gladstone (p. 26— S5). 5. Quatre lettres de M. Blunt

l'bgypte bt l*suropb bn 1881/2. 337

Comment n'ont-ils pu faire aucun cas des communications détaillées de M. Blunt , qui devait en tout cas leur paraître infiniment mieux renseigné sur le »parti national" et ses chefs que M. Malet avec messieurs Cookson et Colvin? Pourquoi ne se sont-ils pas décidés à envoyer au Caire des personnes impartiales et sachant l'arabe pour faire une enquête^) sur les lieux et se mettre eh rapport avec les chefs du mouvement? Pourquoi combattre à outrance un mouvement dont la prétention d'être un mouvement national était affirmée par des témoins respectables , et pourquoi l'étouffer par la guerre et sans enquête préalable ? Comment M. Gladstone , le patron officiel des nationalités opprimées qui luttent pour leur indépendance, pouvait-il suivre, cette politique et faire cette guerre »d'un coeur léger" ? On dira peut-être que M. Gladstone , accablé de besogne et n'ayant pas eu le loisir de faire une étude spéciale de l'égypte, ignorait en effet qu'il y eût un peuple égyptien , opprimé et maltraité par la classe dominante des turcs comme par les européens et leur suite. Cette excuse est inacceptable. Il est vrai qu'on ne peut exiger de M. Gladstone d'avoir fait de l'égypte moderne une étude aussi approfondie que de la grèce homérique; mais il aurait dû au moins se procurer des informations par une enquête sérieuse qui l'aurait convaincu de la vérité ou de la fausseté de ce que M. Blunt lui apprenait.

à M. Gladstone, du 9, du 13, du 17 et du 18 mai (p. 35—48). 6. Quatre lettres de M. filunt à M.- Hamîlton destinées à être montrées à M. Gladstone, du 29 mai, du 2 et du 16 juin (p. 48 — 52). 7. Une lettre de M. Blunt à M. Gladstone du 21 juin (p. 52—58, publiée dans le Times du 23 juin et insérée par Lord Granville dans le livre bleu avec la lettre de M. Mallet du 16 juillet. Cette dernière lettre de M. Blunt à M. Gladstone était donc connue de Lord Granville deux semaines avant le bombardement.

*) C'est en vain que M. Blunt supplia M. Gladstone, le 17 mai encore, d'envoyer une commission d'enquête au Caire avant de recourir à la violence.

eir erreur

388 CHAP. vin.-

Les lettres de M. Blunt sont un acte d'accusation historique, contre M. Gladstone et Lord Granvilte. le peuple an- Loin de douter des rapports défavorables de M. Malet sur fÎT^FT^r'"* ^^ »parti national'* et sur Arabi, Lord Granville et M. Gladstone ont exploité et même exagéré les paroles de M, Malet. Us. ont renchéri sur ces paroles ou en ont tiré ce qui ne s'y trouvait pas , dans un sens hostile à la cause nationale. — Ainsi Lord Granville affirma le 15 mai dans la chambre des lords que les notables et le pays étaient contre l'armée; et M. Malet avait télégraphié seulement, le 13, j>q\xe les notables prenaient ostensiblement le parti du khédive , mais qu'ils lui avaient conseillé de se réconcilier avec ses ministres", et le 14, »qu'à présent le khédive semble avoir tout le monde pour lui hors le parti militaire". Ces télégrammes ne justifiaient pas l'assertion positive et générale de Lord Granville. — Le 1 juin, M. Malet télégraphia à Lord Granville que le khédive lui avait dit avoir appris «que l'armée avait l'intention de le déposer et de proclamer Halim Pacha khédive d'égypte, et que s'il se présentait à la démonstration, il serait insulté et écarté avec n'importe quel consul général se trouvant avec lui". Le khédive ajouta » qu'il avait de la peine ^) à croire à la vérité de cette information". M. Gladstone exploita ce télégramme, et en exagéra la portée, en disant ce même 1 juin dans la chambre des communes qu'il avait reçu un télégramme mentionnant l'attente }!>qu' Arabi, qui par rait avoir jeté le masque , allait déposer Tewfik et proclamer Halim pacha à sa place". Pas un mot sur l'incrédulité

^) »thai he hardly believed the truth of this information" p. p. XI. 6. •— Le même jour M. Malet télégraphia que la démonstration pour déposer le khédive n'avait pas eu lieu, et qu'il penchait à croire que ce n'était qu'une menace, — M. Blunt eut bien raison de supposer dans sa lettre du 2 juin à M. Hamilton (Letters, p. 50) que l'assertion qu'Arabi avait épousé la cause de Halim, était fondée supon gossip repeated to Malet by Shérif or ihe khediye"\ Le livre bleu, pi^blié plus tard, a confirmé aa supposition.

L^BGTFTE iT l'sueopb sn 188t/2. 389

du khédive même. — Le 12 juillet, M. Gladstone dit dans la chambre des communes )>que ïe bombardement était dirigé contre les oppresseurs du peuple égyptien, qui avaient établi un régime de violence militaire en dépit des désirs et contre les intérêts de ce peuple". Et le 10 août, M. Gladstone ajouta en répondant à Lord Elcho, i^qu'Ârabi était un oppresseur militaire, dont le succès ferait revivre tous les pires abus de l'ancien régime *) , et que les troupes anglaises faisaient la guerre pour délivrer les égyptiens de Voppression qu'ils subissaient". Ainsi, selon M. Gladstone, Aràbi était un tyran qui opprimait et dépouillait le peuple égyptien à la façon d'Ismaïl pacha. Ceci dépasse considérablement les rapports de M. Malet, aux yeux duquel la dictature militaire d*Arabi n'est in^ supportable que pour le khédive et surtout pour les consuls, les contrôleurs, le protectorat anglo-français. Il prétend tout au plus que cette dictature, qui prive 4e khédive de son autorité , déplaît aux notables et au peuple ; mais il ne songe pas à dire qu'Arabi opprime et dépouille le peuple à l'instar d'Ismaïl ou menace de faire revivre tous les pires abus de l'ancien régime. Comment M. Gladstone a-t-il pu se permettre cette infâme calomnie sans pouvoir seulement s'appuyer sur les pitoyables rap-^ ports de M. Malet?

Lord Granville et M. Gladstone ont conçu le projet très poUtique désérieux de faire envoyer des troupes turques en égypte ^^^^e^jf^ pour abattre Arabi et l'armée. Au point de vue financier cabmetGiadet au point de vue des principes de paix et de non- ' intervention que leur ministère était censé défendre, ils ne voulaient et ils n'osaient pas expédier des troupes anglaises , soit avec, soit sans la participation des français. La réapparition d'une armée française sur le sol de l'égypte leur semblait d'ailleurs une expérience fort dange-

*) »of old egyptian misrule".

340 CHAP. vm.

reuse. Cependant, le projet d'envoyer une armée turque était imprudent; car les soldats turcs auraient pu sympathiser avec les soldats égyptiens; et réunis, les soldats turcs et égyptiens aui^aient pu expulser les européens et faire de Tégypte un centre musulman de résistance contre Teurope chrétienne; ce qui aurait nécessité l'envoi de troupes anglaises ou anglo-françaises considérables et aurait amené probablement de graves complications. Mais le projet de Lord Gran ville et de M. Gladstone, projet qui eût été réalisé sans l'opposition décidée et réitérée de la france, était surtout méchant par rapport à l'égypte. Ces deux hommes d'état sont restés complètement indifférents à la douleur et au mal qu'on allait faire au peuple égyptien en introduisant une armée turque dans leur pays. Comment M. Gladstone, le turcophage, le libérateur des chrétiens et des grecs de la turquie d'europe, a-t-il pu se décider à introduire des troupes turques dans une province déjà émancipée du joug ottoman? Il est vrai que les égyptiens n'étaient ni chrétiens, ni grecs; aux yeux du premier ministre ils n'étaient que des africains musulmans I

Lord Granville manifesta quelques scrupules quant à la lutte du consulat anglais contre la constitution et le parlement, parce qu'une ^constitution" et un »parlement" sont des choses revêtues d'un caractère spécial de sainteté aux yeux des libéraux anglais. Mais le noble lord et M. Gladstone n'eurent aucun scrupule quant au combat acharné et prolongé qui fut, livré au ministère national et qui paralysa le gouvernement , quant à la protection malintentionnée accordée aux conspirateurs circassiens, quant aux intrigues auprès du faible khédive. L'envoi des navires de guerre, au nombre de trois, le 20 mai, et de trois autres, le 29, envoi qui à cette époque ne pouvait être motivé par la nécessité de protéger les européens et les chré-

• l'egtvtb bt l'burope en 1881/2. 341

tiens , n'avait d'autre mobile que cette politique de combat. Au lieu de combattre le mouvement national, le gouvernement anglais aurait dû rappeler M. Malet et inaugurer une politique tout opposée, en soutenant les aspirations nationales, en les guidant, en se mettant à la tête du mouvement. De cette façon on aurait pu gagner la confiance des égyptiens et procurer à Tangleterre une influence prépondérante, aux dépens des deux puissances les plus détestées à cette époque, la franco et là turquie. Par ce moyen on aurait pu conduire dans la bonne voie les nouvelles institutions nationales et conserver au contrôle son action bienfaisante. On aurait pu ensuite, pour se débarrasser du protectorat anglo-français, établir graduellement un protectorat quintuple^ en ouvrant la porte à Titalie, impatiente d'entrer, à l'autriche, toute disposée, à l'allemagne , suivant l'autriche et n'ayant aucune objection. Le gouvernement anglais n'avait pas besoin d'emprunter cette idée au premier volume de ^l'égypte et Teurope". Depuis la loi de liquidation, l'idée était là, devant les yeux, à portée de la main. On n'avait qu'à la saisir. Il est vrai que la france eût été mécontente; mais qu'importe , puisqu'on ne créait aucun cclsiis belli , et qu'on se rapprochait de ses trois alliés naturels. Mais la presque servilité de la politique gladstonienne à l'égard de la france comme à l'égard de la russie la portait à sacrifier régypte et l'intérêt anglais par rapport à l'égypte , à la bonne intelligence avec la france. — La politique du gouvernement anglais fut donc le contraire de ce qu'elle devait être. On aurait dû, dans l'intérêt de l'égypte et de l'angleterre , écarter l'influence française; mais on la soutint en soutenant le protectorat anglofrançais. On aurait dû assister la turquie , faible et maltraitée, contre la russie envahissante, conformément aux bonnes traditions de la politique anglaise, et assister

l'égypte , faible et opprimée , contre la turquie et contre la classe dominante des turcs et des clrcassiens; mais on fit tout le contraire, motif du La politique égyptienne du ministère Gladstone devint J^J^*^ guerrière à partir du 1 juillet 1882. Ce jour là l'amiral télégraphia qu'il avait appris qu'on se proposait de fermer l'entrée du port en y coulant des barques remplies de pierres. Ce n'était qu'un bruit, et probablement un faux bruit. ^) En tout cas on pouvait empêcher ce barrage sans tirer sur les forts. Le télégramme du 1 juillet n'était pas de nature à faire une impression profonde sur les minis^ très et à leur faire prendre soudain des résolutions nouvelles et graves. Cependant de telles résolutions ont été prises dans le conseil de cabinet qui fut tenu le 1 ou le 2 juillet, et conduisirent au télégramme du 3 juillet, où on dit à l'amiral loempèchez la continuation des travaux de fortification en détruisant les moyens de défense auxquels on aurait travaillé". Probablement, il fut déjà résolu dans la réunion du conseil qui précéda ce télégramme, de procéder éventuellement à un bombardement régulier. En tout cas le bombardement était arrêté le 9, lorsqu'on approuva l'ultimatum proposé, ainsi conçu: ^à pi'ésent que vous avez fait des actes d'armement malgré ma défense, rendez-moi tous les forts d'Alexandrie pour les désarmer, ou je vais vous bombarder". Evidemment la continuation des travaux de fortification n'a pas été le motif du bombardement; ces travaux étaient insignifiants; on aurait pu les empêcher par quelque mesure de surveillance à laquelle les égyptiens se seraient soumis plutôt que d'être bombardés; en tout cas on aurait pu prévenir des travaux ultérieurs en exécutant la menace primitive de tirer seulement sur les parties auxquelles les égyptiens auraient

0 »Vou8 même, vous ne croyez pas à la vérité de ce bruit", disait Toulba à l*amiral, quelques jours après. V. ci-dessus p. 323.

L*ÉGTFTS KT L*XUROPB KN 1881/2. 848

recommencé de travailler. Mais on était si loin de vouloir éviter des moyens extrêmes qu'on s'empressa de saisir au plus vite le plus léger prétexte pour bombarder, et qu'à cet effet on imposa une condition inacceptable, celle de se. laisser désarmer.

Mais pourquoi le gouvernement anglais a-t-il été si impatient de faire bombarder? Il n'était pas mu sans doute par un instinct destructeur, aussi étranger à M. Gladstone qu'à Lord Granville. Le bombardement ne pouvait servir à sauver ou à protéger les européens restés dans le pays; car ils étaient presque tous partis ou en train de partir, et ceux qui s'obstineraient à rester seraient mis en danger par l'exaspération que le bombardement devait produire. Il est vrai que le gouvernement a pu désirer profiter de l'occasion d'essayer les cuirassés contre les fortifications d'Alexandrie, cl'autant plus qu'on était sûr du succès et qu'il n'y avait pas de torpilleurs à craindre. Mais cette raison n'a pu être suffisante pour M. Gladstone , qui n'avait gullement les passions militaires de feu son collègue M. Thiers. Une Seule raison se présente. Les ministres avaient décidé de profiter du moment favorable où la france ne voulait pas s'engager en égypte , pour occuper ce pays par une armée anglaise ^). Cependant, au point de vue financier et au point de vue politique, on n'osait en pleine paix faire au parlement et à la nation la proposition d'envoyer en égypte une armée considérable , d'y faire une campagne contre Arabi et d'occuper le pays. Il fallait donc exciter d'abord le public , et pour ainsi dire le griser, par le bombardement, pour lui faire accepter la conquête de l'égypte comme une chose rendue

>) La formation du projet de conquérir Tégypte et de débuter par un bombardement remonte peut-être au moment où le gouvernement résolut d'envoyer trois nouveaux vaisseaux de guerre, résolution annoncée par Lord Granville le 29 mai. — Des préparatifs de guerre ont été faits au moins vers la un de juin.

844 CHAP. Tin.

nécessaire par le fait accompli. Tout le monde comprenait que le bombardement était pour Tangleterre le passage du Rubicon; et les libéraux surtout ne pouvaient abandonner le ministère dans cette conjoncture. Après le bombardement il ne restait qu'à mobiliser des troupes, en angleterre ou aux indes , à les débarquer en égypte , à détruire l'armée égyptienne , à occuper le pays , à ramener les européens fugitifs.

hxa motif M. Gladstouo et Lord Granville n'ont allégué qu'un seul motif et une seule justification du bombardement: »la flotte anglaise a bombardé les fortifications d'Alexandrie pour se défendre et en vertu du droit légitime de défense". Nous trouvons ce sophisme dans- une circulaire du 10 juillet ^) adressée par Lord Granville aux ambassadeurs anglais auprès des grandes puissances: »le bombardement ne sera qu'un acte de simple et légitime défense de soi (self-defence)." Le lendemain Lord Granville répéta dans sa longue lettre à Lord DufTerin*) que le gouvernement de S. M. ne considérait le bombardement que comme une affaire de simple et légitime défense de soi. La vei]le du bombardement, le 10 juillet, Lord Granville dit déjà dans la chambre des lords que c'était ^une simple mesure de »self-defence", et M. Gladstone dans la chambre des communes que j>\e gouvernement regardait l'action annoncée par l'amiral comme purement défensive et nécessaire pour la sûreté de la flotte". Le 12, M. Gladstone dit encore au parlement que le bombardement de la ville avait été strictement »une mesure de self-defence". Le 24 juillet, à l'occasion de la demande d'un crédit de guerre, il tâcha d'expliquer la prétendue }!>self-defence". )!)Nous avons envoyé

1) P. p. XVn. Id8. Dans sa circulaire de la Teille Lord Granville avait annoncé Tultimatum que Tamiral enverrait le 10; la circulaire du 10 était un postscriptum qui expliquait le caractère du bombardement.

2) P. p. X. (Il July) p. 12.

l'bqypib et l'europb bn 1881/2. 345

des vaisseaux de guerre à Alexandrie pour offrir un refuge à nos nationaux i). Nous y étions ; et des considérations pratiques (que M. Gladstone ne mentionna pas, et dont »il ne parierait pas à moins d'être interpellé à cet égard") nous empêchaient de nous en aller après que la masse de nos nationaux ou protégés avaient quitté le pays. Y étant donc, nous avons cru que c'était notre devoir de prendre toute mesure qui pourrait être prise convenablement, ou qui pourrait être réclamée impérativement, dans l'intérêt de )>la défense de soi". Si on avait permis que le procédé de fortifier les fortifications d'Alexandrie fût continué beaucoup plus longtemps, je dis, non que cela eût été fatal pour la flotte anglaise *) , mais que les conséquences eussent été beaucoup plus sérieuses. Eh bien ! nous justifions notre acte simplement, directement et exclusivement comme un acte de self-defence." 11 est difficile de raisonner plus sophistiquement. »Les anglais, dit M. Gladstone, étaient décidés à rester dans le port d'Alexandrie, même après le départ de leurs nationaux. Leurs raisons pour être ainsi décidés, étaient d'un ordre pratique; le ministère n'est pas tenu de signaler ces raisons, ni d'en démontrer la justice; c'est seulement quand on aurait

>) Les vaisseaux avaient été envoyés pour soutenir le khédive (en d'autres termes, les puissances dominant en son nom ou par lui) contre le ministère national , et non pour protéger les nationaux . qui n'avaient été menacés, ni après la convocation de la chambre des notables par le ministère (il mai) , ni après la réinstallation d'Arabi (29 mai). D ne fut pas question de la protection des nationaux à ces deux époques. Lorsque Lord Granville, à la seconde occasion, annonça au gouvernement français que trois autres vaisseaux seraient expédiés à Alexandrie, il ne fut pas question de protéger des nationaux, mais au contraire d'inviter le sultan à envoyer lui aussi un navire de guerre.

-) Cette assertion , en effet , eM été ridicule. Les travaux qu'on faisait aux forts d'Alexandrie pouvaient en augmenter la force défensive, mais ne pouvaient en accroître sérieusement la force agressive. Quant aux canons, on n'en pouvait importer de nouveaux, et on n'en avait pas qui pussent rivaliser avec ceux de la tlotte, ni faire beaucoup de mal aux cuirassés.

346 OHAP. nu.

l'indiscrétion de lui en demander compte, qu'il défendrait sa conduite à cet égard. Une fois décidés à rester, les anglais avaient donc le droit de faire tout ce qui était possible et convenable pour assurer la sûreté de leur flotte dans le port d'Alexandrie. Il est vrai que l'amélioration des fortifications d'Alexandrie ne pouvait être vraiment dangereuse pour la flotte, mais elle pouvait lui devenir préjudiciable si les égyptiens osaient tirer sur la flotte pour la forcer à décamper, ou bien si, les égyptiens restant tranquilles, les anglais se décidaient à bombarder les fortifications. Par conséquent, dès que les égyptiens se remettraient à fortifier, les anglais avaient le droit, non seulement de les en empêcher matériellement en détruisant les travaux en construction, mais — vu la nature absolue de leur droit, et pour prévenir radicalement toute tentative future de ce genre — de bombarder immédiatement toute la ligne des fortifications; et ce, sans aucun souci des conséquences ^)." — Celui qui petU raisonner de la sorte, par self-defence , ne peut être un «penseur honnête".

Abstraction faite de ce raisonnement, la qualification de self-defence, appliquée au bombardement, est d'une audace singulière. En effet, à l'époque de cet acte de violence les anglais n'étaient en guerre, ni avec Tégypte, ni avec le )!>gouvernement de fait" représenté par Ragheb et Arabi. Leur consul général et agent diplomatique était en relations régulières et officielles avec le président du conseil et ministre des affaires étrangères, Ragheb pacha; et avant de s'embarquer le 10 juillet, il

1) Comme l^ la destruction des parties de la ville exposées en cas de bombardement des forts, 2^. la destruction des quartiers européens par vengeance, ou le pillage, auxquels les musulmans fanatiques, la populace d'Alexandrie, les soldats exaspérés, les bédouins, pourraient se livrer après le bombardement, 3®. la dévastation de la ville si les soldats d' Arabi en disputaient la possession aux soldats anglais débarqués.

L'iGTPTB BT l'buropi EN 1881/2. 347

ne rompit pas ces relations, mais du »Tanjore", où il s'était mis en sûreté, il écrivit officiellement à Ragheb qu'il était obligé de les suspendre ^). Ni le khédive , ni le sultan, ni l'europe ne leur avaient donné le mandat de procéder au bombardement ou de dompter une révolte. Ils n'étaient pas chez eux dans le port d'Alexandrie. Ni le khédive, ni le sultan ne les avaient invités à s'y rendre et à V rester. Ils n'avaient aucune raison de redouter une attaque des égyptiens contre la flotte, d'abord parce que les égyptiens devaient penser qu'ils ne gagnaient rien et risquaient beaucoup à tirer sur les vaisseaux anglais^ ensuite parce que l'attaque n'était pas redoutable. La flotte n'était pas en danger, parce qu'elle pouvait toujours se retirer, même au moment où l'on oserait ouvrir le feu contre elle. Elle n'était pas plus en danger que les vaisseaux des autres nations qui s'en allèrent tranquillement lorsque la flotte anglaise se mit en devoir de bombarder. Or, celui qui peut s'éloigner librement d'un endroit où il n'a que faire, et ce qui plus est, de la maison d'autrui où il se trouve sans y avoir été appelé ou admis, ne peut être en état de défense s'il s'obstine à y rester. C'est dénaturer le sens des mots que de parler de défense ou de self-defence en pareil cas. Enfin , les anglais eux-mêmes avaient provoqué et continuaient à provoquer les armements des égyptiens par la présence menaçante de leurs cuirassés. C'était le cas d'un homme fort qui entre dans une maison qui n'est pas à lui et où il n'a pas été appelé , et qui y trouvant un homme faible , lui met son pistolet à la gorge en lui disant: »si tu ne me livres immédiatement la canne que tu tiens, je ferai feu sur toi pour

') P. p. XVn. 332 (inclosure 4). «M. le ministre, In conséquence of the communication (faite par Tamiral à Toulba), I am compelied to withdraw H. M. agency and to siupend for the présent tbe relatUmB which ' bave hitherto subsisted between Your Excellency and myaelf as acting agent and G. 6. of U. M. in Egypt.*'

me défendre". Cet homme faible serait très étonné si l'homme fort ajoutait en guise d'explication, à l'exemple de M. Gladstone: »il pourrait t'arriver de lever ta canne contre moi et de me donner un coup, soit par crainte d'une attaque de ma part, soit pour me faire décamper

tandis que je suis décidé à rester ici; ou bien il pourrait m'arriver de vouloir tirer sur toi, par précaution, pour te casser le bras , et c'est ce qui pourrait t 'amener à te servir de ta canne contre moi; j'ai donc le droit de te désarmer pour me défendre".

Le bombardement par self-defence doit avoir été inventé, soit le 9 juillet^), au moment où le cabinet approuva l'ultimatum qui annonçait le bombardement, ou quelques jours auparavant, lorsque la résolution fut prise par le cabinet de procéder éventuellement au bombardement. Le mérite d'avoir inventé ce mot qui restera célèbre dans l'histoire , appartient sans ombre de doute au grand sophiste dont l'éloquence facile et verbeuse possède le secret de la transmutation des idées. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir transmué l'agression brutale en simple défense, motif de 1* Le bombardement devait servir à introduire la conquête , *^°^" à la rendre inévitable. Mais pourquoi fallait-il conquérir

l'égypte? — Non dans l'intérêt des créanciers anglais et des autres créanciers étrangers de l'égypte. Il est vrai que ce motif, récusé par M. Gladstone *), n'était pas avouable. Il est encore vrai que les banquiers et autres spéculateurs qui possédaient beaucoup d'obligations égyptiennes, le monde de la bourse, messieurs «Rothschild, Goschen et compagnie'*, ont pu peser de tout leur poids sur M. Gladstone et ses collègues; mais il est difficile

' *) Le mot fîit employé la première fois le 10 juillet, tant par Gladstone que par Granville. Il est probable- que M. Gladstone Ta introduit, et pour ainsi dire arrêté^ dans le conseil des ministres du 9 juillet. '") Dans la chambre des communes le 12 juillet.

l'bgyptk et l'buropjb en 1881/2. 349

d'admettre que cette influence ait été assez forte pour déterminer M. Gladstone à ordonner le bombardement afin d'avoir la guerre. Faire la guerre pour assurer le paiement d'un coupon, alors surtout que le défaut de paiement n'est pas encore un fait accompli, cela sortait tout à fait des traditions anglaises et au moins de l'usage contemporain. — A-t-on voulu s'emparer de Tégypte dans l'intérêt des anglais et des maltais, et en général des européens et de leurs protégés résidant en égypte? Cette raison, qui en soi était meilleure que la précédente, n'a pas été alléguée. En effet, les étrangers n'ont pas été expulsés, ils n'ont quitté le pays que par suite d'une panique; et pourvu que Tangleterre se réconciliât avec le gouvernement national et lui inspirât confiance en retirant ses vaisseaux de guerre, la panique aurait graduellement cessé et les colons auraient pu revenir. — Enfin , il est évident . que le motif de la conquête n'a pas été celui de procurer à l'angleterre la possession de l'égypte, de ce pays central et voisin du canal de Suez, et de l'arracher ainsi à l'étreinte de la france et aux convoitises du reste de l'europe. La politique étrangère et coloniale du cabinet Gladstone n'est pas assez ^impériale" pour avoir de semblables visées; elle ne s'occupe que de l'existence présente du ministère et non de l'avenir de l'empire. Mais le prestige du chef s'était obscurci dans le pays, son ascendant était affaibli, le ministère semblait ébranlé. Il fallait faire quelque chose pour compenser la honte de la campagne du transvaal et Tinsuccès de la politique irlandaise. Il fallait un exploit qui agît fortement sur l'imagination . populaire et la vanité nationale , et qui montrât que ce ministère libéral, si peu militaire, si peu aventurier et si peu impérial, si bourgeois et si pacifique, savait faire, si les circonstances l'exigeaient, et qu'il le voulût bien ainsi, des choses bien plus extraordinaires et

350 CHAP. TIII.

plus grandes que Lord Beaconsfield et les torys. Con* quérir la terre du Nil, s'installer victorieusement à Alexandrie et au Caire , dominer Tisthme de Suez , c'était autre chose que l'acquisition de l'ile inculte et dépeuplée de Chypre par Lord Beaconsfield. — Si M. Gladstone sait nous le dire en trois mots , non en trois pages , qu'il nous dise quel a été son mobile, si ce mobile n'était pas le vif désir de rétablir la fortune chancelante de son dernier ministère. Seulement, qu'il ne prétende plus avoir eu le don quichottisme de vouloir rétablir l'autorité du khédive et délivrer les égyptiens de l'oppression militaire d'Arabi; car on ne le croirait pas à l'heure qu'il est.

A en croire M. Gladstone, cette délivrance a été le seul but, le motif unique de l'expédition égyptienne. Il n'en signale pas d'autre dans son discours précité du 24 mai ^). le principe Cependant, dans ce même discours, il a cru devoir répon- ^rentioT^'^ dre à l'objection »que le but de l'expédition peut être excellent, mais qu'elle est un acte d'intervention de premier ordre, et qu'il faut la justifier à ce point de vue". ^D'abord «), dit-il, une tyrannie militaire J*) régne en égypte, et il a été généralement reconnu que le cas s'est présenté où, dans rintérêt de l'humanité et de l'avenir, la force ^) doit être employée pour terrasser la dictature militaire en égypte. Toute l'europe devrait coopérer à cette oeuvre, et nous désirons que cela soit ; toutefois , au besoin , elle sera

^) G^est son discours principal sur la question égyptienne. l\ y répète une foule de bêtises que M. Malet avait apprises à Lord Granville.

*) Les traits épars de la démonstration de M. Gladstone sont résumés dans ce qui suit.

') M. Gladstone exploita constamment le «caractère militaire" du mouvement égyptien, il Ût sonner via dictature militaire" et »le despotisme militaire" d'Arabi, spéculant ainsi sur Fantipathie profonde des bourgeois anglais radicaux contre le militarisme.

'*) La force est un remède et un remède licite toutes les fois que cela plaît à M. Gladstone.

L*SGTPTB KT L*BtJROPB BN 188 1/2. S5t

entreprise par le pouvoir de Tangleterre seule ^). Mais en second lieu, ce qui justifie tout à fait Texpédition, c'est que nous nous sommes engagés profondément dans les

affaires de l'égypte par la faute en tout cas du précédent

ministère conservateur, non par celle du ministère libéral actuel. Avec la france nous avons placé le présent khédive sur son trône, et nous avons exercé, par le contrôle, des fonctions gouvernementales très importantes. Nous ne pouvons nous retirer maintenant avec honneur en invoquant le principe de non-intervention dans les affaires intérieures d'un pays étranger. Nous sommes liés spécialement envers le khédive, dont la conduite, pendant les trois où quatre derniers mois difficiles, n'a jamais été surpassée^), et qui ne s'est jamais éloigné un seul pas de la ligne droite de l'honneur et du devoir s). Le siège du mal est dans l'état troublé et anarchique de l'égypte. Nous sentons que nous ne nous acquitterions pas pleinement de notre devoir si nous jie tentions de faire passer la condition intérieure de l'égypte de l'anarchie et du conflit à la paix et à l'ordre." Voilà tout ce que M. Gladstone a trouvé à dire pour justifier l'intervention armée qu'il proposait. Evidem*ment, un non-interventionniste sincère aurait dit: »Nous nous sommes engagés beaucoup trop dans les affaires inté-» rieures de l'égypte ; retirons nous au moins à présent qu'il ne s'agit plus de rendre à ce pays des bienfaits admi-^ stratifs mais d'y aller faire la guerre, et ce qui pis est^ une guerre civile, en combattant au nom du khédive l'armée égyptienne. Nous sentons que tel est notre devoir dicté par le principe de non-intervention, et qu'il faut repousser les conseils d'un faux sentiment d'honneur qui

1) tlioud cheers" au parlement

^) »Gheers". — S*agit-il de Vindécision et de la pcusivité de ce jeune prince infortuné, et notamment de sa faiblesse par rapport à M. Malet? ») iCaieers".

852 CHAP. YUI.

nous porterait à. soutenir par les armes un prince vertueux qui est notre ami, et à enlever au peuple'égyptien la tâche d'abattre un peu plus tôt ou un peu plus tard la dictature militaire qui pèse sur lui." H. Bright. M. Bright, le grand ami de la paix et le grand adversaire de l'intervention, a coopéré au bombardement; mais il a reculé devant l'expédition. Il est possible que M. Bright ait combattu le bombardement au sein du cabinet. Il peut l'avoir désapprouvé, mais il a coopéré à l'acte ministériel; il en a assumé la responsabilité politique et morale du moment qu'il n'a pas donné ou annoncé sa démission immédiatement après que le cabinet eut pris la résolution d'autoriser et par conséquent d'ordonner le bombardement. En effet , c'était une grosse résolution qui mettait en question les portefeuilles de tous les ministres qui avaient voté contre. Celui qui la condamnait catégoriquement, ne pouvait que quitter le cabinet. Pour ne pas coopérer au bombardement, M. Bright aurait donc dû donner sa démission le 9 juillet, et il aurait dû s'asseoir à son ancienne place et annoncer sa retraite dans la chambre des communes, le lendemain 10 juillet. Mais il se tint coi et laissa passer sans souffler mot le 10, le 11, le 42, le 13 et le 14 juillet. Il donna sa démission samedi le 15. Ce même jour, un membre des communes demanda ce qu'il fallait croire du bruit de la résignation de M. Bright, et le seul ministre présent, M. Chamberlain, répondit laconiquement qu'il croyait qu'il y avait quelque vérité dans ce bruit. Lundi le 17, il alla s'asseoir à son ancienne place et déclara »qu'il s'était retiré parce qu'il ne pouvait suivre ses collègues dans leur politique égyptienne, le désaccord qui les partageait, étant fondé en grande partie sur un principe 1), et qu'il n'avait remis sa démission que par

) »A disagreement to a large extent founded on principle".

l'bgyptb bt l'kuropb bn 1881/2. 353

suite de sa considération profonde pour le premier ministre et pour les collègues de M. Gladstone".^) M. Bright ajouta avec son arrogance habituelle: ))Pendant 40 ans j'ai tâché d'enseigner à mes compatriotes une mienne opinion et doctrine, celle que la loi morale est destinée, non seulement à la vie de l'individu, mais également à la vie des états dans leurs relations mutuelles. Je pense que dans le présent cas il y a eu une violation manifeste de la loi interns^tionale et de la loi morale; et c'est pourquoi je ne puis donner mon appui à la politique du cabinet. Je ne puis répudier ce que j'ai prêché et enseigné à des milliers d'autres hommes pendant une longue vie politique." M. Gladstone répondit en exprimant son regret, et en déclarant »que le gouvernement croyait avec M. Bright que la loi morale est applicable aux nations comme aux individus, et ne diflérait de lui que quant à l'application de ce principe au présent cas".

M. Bright a tâché de faire ressortir la puissance de ses convictions morales, lesquelles avaient pu triompher de . la profonde estime qu'il portait à M. Gladstone. Le fait est qu'il fut retenu par la douce habitude d'être chancelier du duché de Lancastre ; et c'est seulement après mûre réflexion sur l'inconséquence de sa conduite et sur l'abandon de ses principes, que lui avaient reprochés ses amis, et qu'allaient lui reprocher tant les membres de son parti que ses adversaires politiques , qu'il se décida à s'en aller, non sans avoir profité de l'occasion de faire sonner encore une fois ses principes^ à sa propre satisfaction et à celle de ses amis.

La réponse de M. Gladstone fut digne du grand sophiste : »Au fond nous sommes parfaitement d'accord, les principes de M. Bright sont les miens; nous ne différons que sur

*) Cette excuse empruntée à la considération des personnes est charmante quand il est question de la fidélité à un principe.

leur application dans un cas spécial; c'est une question de simple interprétation ou d'appréciation qui nous sépare." — Ce fut un spectacle pitoyable que ce conflit parlementaire entre deux vieillards qui avaient violé Tun et l'autre les principes qu'ils avaient hautement professés , et dont l'un, celui qui se retirait, affirmait, et Tautre, qui restait, niait qu'il y eût eu violation dans Tacte collectif du cabinet dont ils étaient membres. • nouTeaux On aurait tort de reprocher au gouvernement anglais

r ^Il^to ^'^^P^^^*^^^ ' l'invasion, l'occupation de Tégypte. Après le bombardement tout cela était devenu inévitable. Même au point de vue égyptien, il n'y avait rien de mieux à faire. En effet , les puissances européennes n'auraient pas consenti à laisser l'égypte entre les mains d'un gouvernement devenu profondément hostile aux européens et aux chrétiens par l'effet moral du bombardement. Elles n'auraient pas consenti à voir toutes leurs relations économiques avec régypte rompues, leurs nationaux exclus ou privés de protection s'ils rentraient, et le service du canal de Suez en danger permanent d'être troublé. Il fallait donc renverser le gouvernement national et subjuguer de nouveau le peuple égyptien , dont on avait , par sa propre faute, perdu la confiance; sauf à la regagner ensuite et à expier le crime du bombardement et la guerre qui en était la conséquence , par les bienfaits dont on comblerait l'égypte. On ne peut reprocher non plus à l'angleterre la manière dont la guerre a été faite. Elle a été conduite avec sagesse et avec humanité; et la lutte dans le désert à épargné beaucoup de souffrances aux habitants des campagnes et des villes. Mais , malheureusement , après l'occupation du Caire et de Damiette, et après le débandement de l'armée et le désarmement complet de l'égypte , le gouvernement anglais n'a pas fait son devoir. — On a fait bien , sans doute , de ne . pas fusiller ou laisser fusiller Arabi et d'autres chefs

l'egyptb. bt l*europe en 1881/2. 355

nationaux et de les interner à ceylan où la vengeance de leurs ennemis ne pouvait les atteindre. Mais cela ne suffisait pas. On aurait dû — car on le pouvait — faire décréter immédiatement une amnistie générale^), transporter Arabi et les autres chefs militaires comme prisonniers de guerre anglais et les interner dans une possession anglaise , ou leur y rendre la liberté à condition de ne pas rentrer en égypte avant d'avoir obtenu la permission du gouvernement britannique. — On a très mal fait de punir les incendiaires et tous ceux qui après le bombardement ont commis des actes de vengeance ou des actes servant à nuire aux envahisseurs. Ce ne sont pas des égyptiens exaspérés contre les ennemis perfides de leur patrie et de leur religion, c'est M. Gladstone qui est responsable et coupable en premier lieu des excès qui furent la conséquense du bombardement, et dont il devait entrevoir la probabilité plus ou moins grande. — On a agi méchamment en faisant payer par régypte des indemnités à tous ceux qui ont souffert du bombardement et de ses conséquences. Evidemment c'est l'angleterre qui devait payer ces indemnités si elle ne préférait considérer les dommages comme causés par une force majeure. L'injustice de la charge imposée au trésor égyptien est surtout criante quant aux étrangers (européens et orientaux) qui ont saisi cette occasion pour voler*) encore une fois le peuple qu'ils avaient l'habitude d'exploiter et de dépouiller. C'est le cas d'un homme qui casse toutes les vitres dans une maison dont une partie est louée, et qui force ensuite le propriétaire d'indemniser largement tous ses locataires. Il eût été plus juste de commencer par vendre la résidence de Hawarden et de

1) Non applicable seulement aux assassins et pillards notoires du 11 juin, s'il y en avait.

^) û est certain a priori que la commission a alloué des indemnités beaucoup trop fortes aux grecs, maltais et autres gens sans foi qui ont fait des déclarations exagérées et mensongères.

356 CHAP. viii.

distribuer le prix de la vente entre les victimes du bombardement. — On a agi méchamment aussi en faisant payer par Tégypte les frais de Tarmée d'occupation , armée qui était au service de Tangleterre et non au service du gouvernement égyptien, qui était composée de sujets anglais et non d'égyptiens,' et qui servait à contenir le peuple vaincu et ne pouvait donc être censée remplacer l'armée régulière du pays. On eût pu faire un pas de plus, et faire payer par le trésor égyptien tous les frais de Yexpédilion et ceux du bombardement I — On a très mal fait encore de rétablii' simplement l'ancien régime. Tous les turcs, tous les fonctionnaires étrangers, tous les usuriers et les circassiens expulsés sont revenus et ont réoccupé leurs anciennes places. Au contraire, on aurait dû éloigner du pouvoir tous les turcs ^), refuser la rentrée des circassiens condamnés, ne réinstaller dans leurs fonctions que les européens reconnus honnêtes, capables et utiles, et réduire leurs traitements*) au niveau de ceux des indigènes, enfin exclure ou expulser la foule des usuriers et des autres misérables et gens sans aveu qui avaient infesté le pays. Enfin, ou aurait dû soumettre au khédive l'alternative d'abdiquer ou de se réhabiliter aux yeux de son peuple en se faisant égyptien sans réserve et de bon coeur, et en gouvernant dorénavant avec les égyptiens seuls , à l'exclusion des turcs et des circassiens. — De cette manière, l'angleterre, tout en continuant d'occuper provisoirement l'égypte et d'y exercer un protectorat exclusif, aurait pu expier ses torts envers les égyptiens et gagner la confiance et la reconnaissance de ce bon peuple.

^) On a mal lait de rappeler Ghérif et même Riaz, devenu l'ennemi de la nation égyptienne.

^) Les gouvernements européens respectifs pouvant payer des suppléments.

l'boyptb bt l*buropb bn 1881/2. 257

Ce n'est qu'après avoir écrit ce qui précède , que l'au- M. Gabriel teur a eu connaissance de deux articles de M. Gabriel Charmes insérés dans la revue des deux mondes ^) , et qui ont eu un certain retentissement. Ces articles, cependant, n'ont aucune valeur supérieure à celle des autres articles sur l'orient et sur la politique extérieure de la finance que M. Charmes a publiés depuis quelques années dans la même revue. M. Charmes est un écrivain de beaucoup de talent et d'esprit, et peut-être un excellent journaliste; mais en même temps c'est un homme trop peu instruit et qui étudie et travaille trop peu pour écrire des articles dignes d'une revue sérieuse. Il ne sait que sa propre langue , à moins qu'il n'en ait appris d'autres depuis l'hiver de 1879/80. Il écrit toujours, ce sont ses propres paroles, »au courant de la plume". Il attrape ses informations au vol, à la table d'hôte du new-hôtel, dans les salons du Caire, dans les antichambres du palais et des ministères, sans faire une critique suffisante de ses sources. Il admet surtout ce que disent ses compatriotes d'égypte très mal renseignés, étroits et prévenus. Il a eu l'avantage d'être reçu au Caire dans la maison de M. de Blignières, mais il en a bien peu profité. Son témoignage quant aux faits qu'il raconte sans nommer ses sources, n'est donc pas digne de foi. — De plus, et c'est ce qui fausse considérablement ses appréciations et son point de vue, il est extrêmement chauviniste. Il est de ceux qui, s'il y en avait beaucoup, rendraient leur nation ridicule par leur chauvinisme. Pour obtenir son approbation, il faut que la france fasse le diable à quatre dans toutes les parties du monde. Il veut qu'elle fonde partout des colonies et des établissements, moins dans l'intérêt des français que pour la plus grande gloire de la france. Il

i) :»L'insurrection militaire en égypte". No» du 15 août et du 1 septembre 1883.

est de ceux qui, s'il faut choisir, préfèrent la france aux français. Il demande que la france se fasse craindre à l'étranger, et qu'elle arrive par là à se faire respecter, estimer, aimer. Il est indifférent à la cause du catholicisme persécuté par les républicains français , et il plaisante quelquefois au sujet du bon Dieu; mais il veut que la france se conduise en orient comme une nation très chrétienne et très catholique afin d'y établir sa domination, et qu'à cet effet elle accapare les saints lieux et soutienne puissamment les missionnaires catholiques. Il s'indigne outre mesure contre les égyptiens qui osent résister à la domination /ranco-européenne ; il ne permet pas à ces vils »arabes" d'être une nation et d'avoir une patrie à eux. A ses yeux ils n'ont aucun droit au patriotisme; ils n'en ont pas surtout quand cela serait contraire aux ^intérêts légitimes" de la france.

M. Charmes n'a rien compris aux événements qui se sont déroulés en égypte en 1881/2. — D'abord, comme il n'est pas du tout ethnologue, il ne distingue que vaguement les »arabes" des européens, coptes, syriens, juifs et turcs; il ignore l'existence de la nation égyptienne, et il n'a pas même aperçu le mouvement national. Il considère les arabes comme une espèce de populace qu'on a eu le tort de ne pas laisser à sa place, et il reproche au khédive Ismaïl d'avoir promu des arabes au grade de colonel, au lieu de suivre le louable usage de n'appeler aux rangs supérieurs que des turcs et des circassiens. Il croit naïvement qu'il y a eu dès le commencemeht parmi les officiers »arabes" une révolte, non contre l'élément circassien de l'armée, non contre la domination des turcs et de l'europe, mais contre ce pauvre khédive. Les origines de cette révolte lui semblent avoir si peu d'importance qu'il se borne à dire que les trois colonels ^étaient poussés par des influences malsaines venues du

l'bgtptb bt l'europe en 1881/2. 359

dehors" ^) ; ce qui ne l'empêche pas de dire plus tard que ]>la révolte avait été préparée dans des conciliabules dandestins tenus chez Ali Fahmi et chez Arabi".

Le récit que M. Charmes donne des événements est extrêmement défectueux et inexact. Il nous apprend par exemple que la chambre a fait un règlement dans lequel »elle s'arrogeait des droits financiers sans limites", au lieu de dire qu'elle se contenta d'un minimum de droits financiers quant à la partie libre du budget, et qu'elle renonça à toute influence sur la partie engagée. Il dit aussi que les ,»arabes" torturèrent les prisonniers circassiens, et »qu'il y eut là des scènes tellement révoltantes et tellement criminelles que la france et l'angleterre s'émurent enfin et préparèrent l'envoi d'une escadre" — tandis que la vérité est que la france et l'angleterre ne se sont nullement occupées des prétendues })tortures" des officiers circassiens, et que l'envoi des escadres fut motivé par la crise qui avait éclaté entre le khédive obéissant aux injonctions de M. Malet et de M. Sienkiewics, et le ministère national qui convoqua la chambre des notables pour décider entre lui-même et le khédive.

Non content de dénigrer de toutes les manières Arabi et les autres chefs nationaux, M. Charmes les accable d'accusations gratuites. »Arabi qui n'avait reçu du ciel qu'un seul don , celui djB la parole *), et qui n'a dû son succès et sa prépondérance sur les autres chefs qu'à ce talent, était non seulement un ambitieux criminel^ mais en mêm'e temps un illuminé et un profond hypocrite. Il a manifesté, comme Toulba et ses autres amis, la plus grande rapacité; il a même volé les terres des bédouins pendant son séjour à El Wady. C'est lui qui a ordonné le massacre du il juin." Quant à Mahmoud Sami »sa

0 M. Charmes entend-il parler du consul général français M. de Ring? ') Non aubsi (comme M. Gambetta) celui de Vtiction,

vie privée a été scandaleuse autrefois", comme Font témoigné ses ennemis acharnés Chérif et Riaz^).

M. Charmes reproche à Arabi et aux autres chefs de n'avoir été ni tués ni blessés et à Arabi spécialement d'avoir été le premier à prendre la fuite après Tel-El- Kébir. Il faut répondre au premier reproche que l'occasion d'être tués ou blessés leur a manqué en effet pendant la courte campagne anglo-égyptienne. Us auraient pu se donner la mort pour ne pas être pris par l'ennemi, mais cette sorte de suicide n'était pas dans les moeurs et les idées de leurs compatriotes et coreligionnaires. Quant au second reproche, Arabi n'a pas pris la fuite; mais les redoutes de Tel-El-Kébir ayant été enlevées et les soldats fuyant dans tous les sens, il s'est rendu au Caire au plus vite, pour y être avant les anglais et y décider ce qu'il fallait faire. D'après le témoignage de M. Ninet *), il y eut le 14 septembre, le lendemain du désastre, une réunion dans la maison d' Arabi, qui conseilla de rendre la citadelle du Caire aux anglais sans une défense devenue impossible. Cet avis fut adopté, après quoi Arabi et Toulba, sur le conseil de M. Ninet, se rendirent aux anglais qui étaient déjà arrivés au Caire à l'abassieh. Par cette démarche il se proposait d'échapper à ses ennemis, les turcs et les circassiens ^) , mais en même temps de mettre le sort de toute l'armée entre les mains des anglais. Il n'y avait donc aucune lâcheté dans sa conduite. Comment peut-on reprocher à Arabi, plutôt qu'à

1) On disait et on croyait— au sein de la colonie européenne, crédule et médisante — des choses bien pires sur la \ie passée de Riaz. L'auteur ne s'en est pas même souvenu toutes les fois qu'il a été en tête à tête avec ce ministre; tant ces rapports sur la vie privée des gens en place lui semblaient dépourvus de toute valeur.

^) Dans son affidavit; comp. sa lettre antérieure dans le Times (vireekly, 27 oct.).

') Les officiers circassiens expulsés étaient déjà revenus à Alexandrie le 29 juillet.

l'Egypte bt l'buropb bn 1881/2. 361

Napoléon I, de s'être rendu aux anglais? Et comment peut-on oublier que beaucoup de grands capitaines, qui cependant ne se sont pas ménagés , et qui n'ont pas craint de s'exposer dans la mêlée quand il le fallait, n'ont guère ou jamais été blessés? Napoléon I par exemple.

M. Charmes en parle à son aise dans son cabinet de journaliste, où il s'arme de sa plume complaisante, la seule arme qu'il se propose de porter. Il a l'espèce de courage qu'il faut avoir pour exciter ses compatriotes à verser leur sang et celui des »arabes", des annamites, des hovas et d'autres ^indigènes" dans des guerres injustes et improfitables. Il a aussi le courage chevaleresque dont on a besoin pour insulter une femme de haute naissance ^). Voilà ce qui le rend exigeant par rapport au courage des »arabes".

En effet, il accuse non seulement les chefs mais tous les égyptiens d'avoir manqué de courage sur le champ de bataille. Cependant les troupes égyptiennes se sont assez bien battues, selon les anglais, dans la guerre récente; et elles ont fait sous le fils de Mohammed Ali des campagnes victorieuses en arabie contre les bédouins et en Syrie contre les turcs. Leur déroute a été rapide et complète à Tel-El-Kébir; mais elles y furent victimes d'une • véritable surprise. Du reste, Tarmée était composée en grande partie de nouvelles recrues qui n'avaient pas eu le temps de s'aguerrir et d'apprendre à se battre et à ne pas reculer devant le feu ennemi. Que pouvait-on attendre de pareilles troupes contre celles de Tangleterre? On se rappelle qu'en tunisie les jeunes soldats français, non encore habitués au feu, ont fait la première fois une triste figure

') C'est ce que M. Gh. a osé faire dans la revue des deux inondes. V. la revue du 15 août 1881 p. 833 et du i sept. 1881 p. 478-480. Au lieu de faire à Madame la princesse de la Tour d'Auvergne les excuses qu'il lui devait, il l'a insultée en se moquant bien à tort de son >manque de modestie" et de sa «susceptibilité".

devant l'ennemi, qui pourtant n'était pas bien à craindre pour une armée française.

M. Charmes s'indigne outre mesure contre les ^rebelles" qui après leur défaite n'ont pas même eu le courage de leur opinion, puisqu'ils prétendirent qu'ils n'avaient agi que par crainte les uns des autres ^). Il aurait dû se souvenir des français qui pendant et après la grande révolution ont été tour à tour républicains, bonapartistes et royalistes zélés.

M. Charmes cite en toute confiance, à la charge des »rebelles", des versions françaises des dépositions de témoins faites dans le procès de la «rébellion", telles qu'il les a trouvées dans des journaux européens hostiles à la cause nationale. Il ne se demande pas 1® si ces versions sont fidèles ou rendent bien l'original; si par exemple, «agir par crainte" peut signifier «agir par respect pour" ou par obéissance à la volonté de" ; ni 2^ si les témoins , des turcs par exemple, ennemis politiques ou personnels des chefs égyptiens, renégats ou traîtres, n'ont pu rendre un faux témoignage ou au moins présenter une version altérée des faits, soit pour nuire aux accusés, soit pour se rendre agréables à ceux qui étaient rentrés au pouvoir; 3^ si les juges-enquêteurs mêmes, adversaires des rebelles, ou leurs scribes complaisants, ont verbalisé d'une manière impartiale*). Avant de pouvoir se servir des pièces du procès,

^) l\ impute encore comme une g^nde lâcheté à Mahmoud Sami, à Mahmoud Fahmi et à Toulba , ,que leurs maisons furent illuminées le jour du retour du khédive au Caire. Probablement cette illumination est due non aux prisonniers mêmes, mais à leurs familles. Mais quoiqu'il en soit, rillumination n'était pas pour eux un hommage surabondant; ne pas illuminer était faire une démonstration contre le khédive. Ils étaient |

censés exprimer leur soumission au fait accompli et au khédive en illu- I

minant comme tout le monde.

^ V. le témoignage précité de Sir Wilson (ci-dessus p. 331/2 note) sur le caractère presque dérisoire de Tenquéte. Tous ceux qui connaissent la procédure pénale et l'orient, comprennent que le procès entier a eu |

nécessairement une tendance hostile aux rebelles, et que pour les peidre,

l'Egypte bt l'bubopb en 1881/2. 363

il faut les faire retraduire de l'original arabe et les soumettre à un examen sérieux en les comparant entre elles et avec les autres sources contemporaines qu'on pourra se procurer.

La grande colère de M. Charmes contre Arabi a été causée non seulement par sa rébellion contre le khédive, c'est-à-dire contre le protectorat 2ing\o-français et la domination /ranco-européenne en égypte, mais autant et peutêtre plus encore par le fait qu'il a fini par être le protégé des anglais, devenus maîtres de Tégypte à l'exclusion des français. Il n'a donc rien compris au sentiment chevaleresque de la nation anglaise^), laquelle s'étant aperçue qù'Arabi était son prisonnier de guerre , qui l'avait combattue et s'était rendu à elle , n'a pas permis qu'il fut livré à la vengeance de ses ennemis turcs et circassiens. Parmi les anglais, M. Blunt surtout, l'ami d'Arabi, est rpsté incompréhensible pour M. Charmes. A son point de vue chauviniste , ce iDmonsieur anglais" ne pouvait être un homme désintéressé qui avait épousé la cause d'une nation opprimée; c'était nécessairement un intrigant au service de la perfide Albion. Espérons que M. Blunt voudi^a se donner la peine de rectifier les histoires que M. Charmes a débitées sur son compte*); et qu'en nous donnant l'histoire du mouvement national, y compris le procès des ^rebelles", il nous fournisse en même temps la pleine réfutation de la version des événements et du procès présentée par M. Charmes. — En attendant, l'auteur croit devoir reproduire ici un article qu'il a publié vers la fin de 1880^),

la vérité n'a pas été ménagée. — M. Wilson nous apprend que le président du conseil de guerre et un des membres de la commission d'enquête rendirent témoignage contre Jes accusés, et que les accusés furent insultés et rudoyés.

^) n accuse les anglais de la plus vile hypocrisie dans son second article p. 113 et 103.

') Dans son premier article p. 780.

') Dans uni journal de droit hebdomadaire publié en hollande, (en nov. 1880). Cet article a été cité au premier volume de ce livre p. 2v)3.

364 CHAP. vin.

avant qu'il fût question d'Arabi et du mouvement national, et où il a rencontré M. Charmes sur un terrain qu'il connaissait mieux que le journaliste français, celui des tribunaux mixtes égyptiens. Ou pourra se convaincre par cet article qu'il ne faut pas se fier aux assertions de M. Charmes sur l'orient et spécialement sur l'égypte.

La Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1880 contient an article de M. Gabriel Charmes: „La situation de TEgypte. JjB réforme judiciaire, ses résultats, son avenir." Le nom de Fauteur ne pourra manquer de contribuer au succès de cet article, dont le sujet est éminemment actuel. Quoi qu'il écrive, qu'il collabore au journal le plus exquis de la france (les Débats) ou à la grande revue française, M. Charmes est toujours charmant. Ceux qui ont l'avantage de le connaître personnellement, reconnaissent dans ses écrits la franchise et l'indépendance, l'ardeur pour les bonnes causes et le patriotisme ardent qui le distinguent, et dont il ne fait nulle parade. Il écrit toujours bien, il pense bien en général, et très souvent il saisit les choses et les exprime avec une justesse remarquable. Malheureusement, il lui arrive parfois de lancer à toute vitesse les chevaux de sa critique, sans avoir fait une provision suffisante de renseignements.

Alors sa critique porte à faux.

B a eu ce malheur dans son dernier article égyptien susmentionné, qui est au fond une plaidoirie contre la cour d'appel mixte et contre son président dès l'origine , M. le baron Lapenna , contre ^^l'omnipotence judiciaire et politique" de la cour où l'influence française ne se fait point sentir, et contre le ^^despotisme" du président qui est un autrichien, enfin contre l'autricheallemagne et en faveur de la france. On y trouve, dans les faits rapportes comme dans les appréciations et les observations proposées, un manque de justesse tellement grand que ce nouveau travail de M. Charmes, quoiqu'il renferme plusieurs détails vrais et plusieurs excellents points de vue^ ne peut être qualifié que d'erroné dans son ensemble.

Un article ainsi fait, publié par le recueil le plus répandu et

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e pins 1q dans les cinq parties du monde, au moment même où les délégnés des puissances délibèrent eu égypte sur la contiunation de la Réforme et la modification de sa constitution et de ses lois, est en efiet un article dangereux qu'il n'est point permis de laisser passer sans protestation. Néanmoins, les juges mixtes actuellement en fonction pourront s'excuser, parce qu'il s'agit de leur propre cause; mais il n'y a pas d'excuse pour un ancien juge mixte. U est trop tard, cependant, pour réfuter la plaidoirie de M. Charmes d'une manière approfondie, en exposant les faits dans leur ensemble avec les pièces à l'appui, et en rétablissant ainsi la vérité sans faire de la polémique. Il faudra donc se borner à quelque rectifications rapides, qui puissent conyaincre le lecteur que l'auteur de l'article en question, malgré ses excellentes intentions, ne doit pas être cru sur parole.

Selon M. Charmes ,^M. Lapenna avait compris tout de suite que pour atteindre le but qu'il se proposait, l'onmipotence politique, il fallait non seulement gouverner d'une manière absolue la cour d'appel, mais encore exercer le même pouvoir sur les trois tribunaux de première instance". U ajoute ^^qu'à peine organisés, ces tribunaux ont été saisis^ enrégimentés j menés à la baguette avec une énergie telle que toutes les velléités de résistance ont disparu comme par enchantement".

M. Ch. reconnaît que ,^M. Lapenna a des qualités de gouvernement de premier ordre". U aurait pu ajouter que le président de la cour aime à gouverner, à ne pas porter le sceptre en vain, à être un gouvernement fort. C'est un homme énergique et persévérant, sans peur et se plaisant à la lutte, un uomo tremendo^ comme le quahfiait an jour un de ses amiâ. Le règlement général judiciaire (= règlement d'ordre intérieur et de discipline), dont il a été le principal auteur ou inspirateur, porte un caractère autoritaire et centralisateur, au profit du pouvoir administratif et disciplinaire des présidents de première instance, de la cour d'appel et du président de la cour. Enfin il a présidé la Réforme avec une vigueur sans pareille. Mais rien ne justifie l'accusation qu'il ne s'est proposé qu'un seul buti ^^sa propre omnipotence politique en E^pte", et non la perfection juridique et judiciaire des tribunaux mixtes sous sa direction énergique.

3G6 CHAP. vin.

Admettons qne Tascendant personnel de M. L. s*est fait sentir fortement an sein de la cour, tant par rapport à la jnrispmdence qne par rapport à l'administration. Cette inflaence présidentielle n'a rien qui doive nous étonner. Nous la retrouvons dans les tribunaux d'europe toutes les fois que le président est un homme capable et énergique auquel aucun de ses collègues ne . tache de faire concurrence. C'est un phénomène normal et très éloigné du ^^gouvernement absolu" dont parle M. Charmes. En tout cas, il n'est pas vrai que les collègues de M. L., même deux hommes très distingués et d'un âge très mur, M. Giaccone et M. Letourneux, aient été gouvernés par lui d'une manière absolue. Rien ne justifie l'accusation que même ces deux hommes ont été les instruments dociles de M. L. dans la jurisprudence de la cour. D'aileurs, le président de la cour ne trouvait pas sous ^^sa main de fer" les moyens indispensables pour gouverner ses collègues d'une manière absolue. Son arsenal du règlement général judiciaire ne les lui fournissait nullement.

Il est vrai que cet arsenal était mieux fourni par rapport aux tribunaux de première instance, dont plusieurs membres signalèrent IC' règlement comme un danger pour leur indépendance personnelle et comme restreignant trop l'autonomie administrative de leurs tribunaux. Le règlement a même donné lieu, au commencement, à des malentendus, à des tiraillements, à des défiances réciproques. Mais l'application en a été moins rigoureuse que le texte. Sauf un seul cas tout à fait extraordinaire, aucun juge n'a été poursuivi disciplinairement ; la distribution du service et le partage des vacances, annuellement proposés par les présidents de l^^ inst., ont été généralement approuvés, et la cour n'a jamais usé de son droit de ^^modifier en tout temps la répartition du service".

Il est vrai encore que dans les premiers temps de la Réforme d'autres différences d'opinion se sont manifestées. La cour s'attribuait le droit de décider les questions relatives aux rapports avec les autorités indigènes et consulaires, ainsi que le monopole de la représentation auprès de ces autorités et de la correspondance avec elles. Elle exigeait que les formes hiérarchiques fussent toujours observées. L'avis de la cour a prévalu dans la pratique; non cependant parce que les tribunaux se sont courbés

l'egypte et l'buropb en 1881/2. 367

sons le despotisme du président de la conr, mais parce que Tantorité de la coar était appuyée par l'opportimité de son système centralisateur.

U faut ayouer enfin qu'au début du fonctionnement de la Réforme plusieurs juges de première instance et le président de la cour se sont suspectés réciproquement; les juges suspectant le président de vouloir les traiter en subalternes et les dominer par la terreur , le président suspectant les juges de vouloir se soustraire au système hiérarchique établi entre la cour d'appel et les tribunaux de première instance. Mais plus tard les bons procédés ont détruit la méfiance, et la bonne intelligence a été rétablie d'une manière remarquable.

Rien absolument . ue justifie l'allégation que les tribunaux de V^ inst. ont été saisis, enrégimentés et menés .à la baguette, qn'ils ont vécu pendant plusieurs années consécutives sous la dépendance de la cour et sous la férule présidentielle qui leur ôtait toute velléité de résistance. Il est surtout important de constater que la justice de I^ inst. a été rendue avec une entière liberté, et que par rapport aux arrêts de la cour la jurisprudence des trois tribunaux a été aussi libre que celle des tribunaux français non terrifiés par la terreur républicaine. Il serait facile de démontrer que les trois tribunaux ont souvent lutté plus ou moins longtemps contre une jurisprudence contraire de la cour, qu'ils ont même réfuté dans leurs jugements les arguments allégués par la cour, et que, non convaincus, il n'ont cédé que lorsque la continuation de la lutte leur semblait inutile et contraire à rintérét des justiciables.

Cependant M. Gh. cite deux cas qui montrent comment M. L. a su asservir tous ces collègues.

,,Un homme indépendant, le conseiller russe, M. Coamani, irrité de la précipitation avec laquelle on brusquait l'organisation de la nouvelle justice voulait qu'on attendît, pour mettre en oeuvre la machine judiciaire, que les magistrats fussent au complet et que les représentants de la France fussent arrivés. On trouva le moyen de lai rendre la vie tellement dure qu'il fut obligé de donner sa démission." — Tout ceci est entièrement inexact. En 1875 rien n'a été précipité ni brusqué. On était las d'attendre le consentement de la franco, pour commencer.

368 cHAP. VIII.

M. Coumani n'a pas exigé avec irritation qu'on attendît l'arrivée des jages français, et personne ne lui a rendu la vie dure parce qu'il voulait attendre. Il a donné sa démission parce que, suivant son propre témoignage, il sentait une répugnance invincible à porter le tarbouche^ distinctif du fonctionnaire turc, et après que tons les membres européens de la cour eurent résolu d'accepter le tarbouche, par politesse pour le khédive et pour lui faire une innocente concession. Cependant, M. Coumani n'a demandé sa démission que sous une condition^ celle d'obtenir sa retraite normale de 40.000 francs à titre d'indemnité, le gouvernement lui ayant imposé une obligation qu'il n'avait pu prévoir et qu'il n'aurait jamais acceptée , celle de porter le tarbouche à l'audience. Enfin, il s'est fait dire par le Khédive, dans un décret publié par le journal officiel, que sa santé ne lui avait pas permis de rester en égjpte. Ajoutons que {es représentants de là france ne sont arrivés que bien longtemps après son départ.

^^Plus tard un juge de première instance, d'humeur peu souple, essaya également de secouer le joug de la cour. D fut impitoyablement brisé." — Il serait plus juste de dire que ce juge semble avoir tenu à se faire briser. Du reste, ce n'est pas une tentative de secouer le joug de la cour qui a conduit à sa destitution. L'acte arbitraire et irréconciliable avec la nature de ses fonctions de juge, qui lui valut une poursuite disciplinaire, n'était pas dirigé contre l'autorité de la cour, mais contre le gouvernement égyptien, dont il ignorait l'imptiissance.

M. Ch. attaque surtout' le règl. gén. jud. Cependant toute l'histoire qu'il raconte (p. 285) sur la formation du premier règlement, est inexacte. La cour n'a nullement forcé le ministre de la justice d'approuver le règlement sans le lire, par la simple raison qae cette approbation n'était pas requise. En efiét, l'art. 37 du règl. d'organisation judiciaire (la constitution de la réforme) dit: „La conr préparera le règl. gén. jud. en ce qui concerne etc. Le projet de règlement ainsi préparé sera transmis aux tribunaux de 1^^ inst. pour leurs observations, et après une nouvelle délibération de la cour qui sera définitive, rendu exé' cutoire par décret du ministre de la justice.^' Le ministre n'avait donc d'autre fonction à remplir par rapport au fameux règlement que celle de le promulguer.

l'jigtptb ET l'europe EN 1881/2. 869

„La cour d'appel s'est réservé le droit de distribuer sonverainement les vacances aax juges de 1^ inst., et son président seul a conservé la faculté de donner on de refuser, en cas de nécessité, des congés extraordinaires. Il a fallu pour cela violer manifestement le code de procédure". — Ceci est énigmatique. Le code de proc. ne parle ni de vacations, ni de vacances régulières, ni de congés extraordinaires. Aux termes des artt. 125 et 126 du règl. , le président de la cour les accorde à tous les îùges, et la cour les accorde à son président. Rien de plus naturel. Quant à la distribution des vacances régulières — matière très difficile en égypte — elle est proposée à la cour par les prudents de 1^ inst., les juges entendus, et la cour l'approuve ou la modifie. Donc la cour décide en dernier ressort; mais elle ne peut décider sans tenir compte de l'accord des juges entre enx et des combinaisons des présidents de 1^ inst.

„En effet, ajoute M. Ch., la cour d'appel s'est adjugé à elle même des vacances fixes et régulières du l juillet au 1 octobre, pendant lesquelles les affaires sont nécessairement suspendues devant elle, tandis qu'elle a décidé que les vacances des juges de 1^ inst. seraient réparties dans l'ordre et suivant les délais compatibles avec les exigences du service (des affaires urgentes). Que deviennent les délais d'appel légaux — dont le plus long est de 60 jours — pendant les trois mois et demi de vacances de la cour d'appel, qui ne correspondent pas à des vacances des autres tribunaux?" — Il est difficile de suivre cette argumentation. D y a des vacations d'été l^ales pour la cour et les tribunaux, qui durent trois mois et demi. Pendant cette période la cour d'appel ne siège pas et les tribunaux ne traitent que les affaires réputées -urgrentes; les membres de la cour d'appel peuvent done quitter Tégypte à un seul près, chargé d'expédier la besogne administrative, et la majorité des juges de V^ inst. peut obtenir ses vacances r^ulièr^ pendant les vcuxUions légales. Rien de plus juste; il ne pouvait en être autrement. La période des trois mois. et demi de vacations est nécessairement suspensive du délai d'appel, et le code de procédure n'est pas violé. La correspondance requise par M. Cb. entre les vacances de la coui: et celles des tribunaux, est une

notion abusive.

M. Ch. continne: ^^G'est la cour oaplatôt son président qni nomme tons les fonctionnaires de Tordre jndiciaire (greffiers, commis-greffiers et interprètes), tons les officiers attachai à l'ordre jndiciaire (huissiers), et jusqu'aux derniers garçons de bureau". — Le règlement ne confirme pas ces accusations, et M. Ch. s'empressera de les réfuter lui-même dans Icb deux passages qui seront cités c>-après. En efiet, I^ les greffiers, commis-greffiers , interprètes et huissiers sont nommés par la cour et les tribunaux respectifs, (a. Il); 2^ les expéditionnaires (a. 29) et les surnuméraires ou élèves non rétribués (a. 27) sont nommés par le? présidents respectifs.

,^L'art. 8 de la convention internationale déclarait, que les greffiers, huissiers et interprètes seraient nommés par le gouvernement. Qu'importe. L'art. 11 du r^l. jud., sans tenir aucun compte du texte d'un traité, proclame que les fonctionnaires de l'ordre jndiciaire et les huissiers seront nommés par la cour ou par le tribunal auquel ils seront attachés, et Tart. 12 ajoute qu'Us pourront être révoqués à tout moment par l'autorité judiciaire qui les aura nommés". — L'art. 8 du règl. jud. ne dit pas ce que M. Ch. lui fait dire. Il est ainsi conçu: ,^Les greffiers, huissiers et interprètes seront d'abord nommés par le gouvernement, et, quant aux greffiers, ils seront choisis pour la première fois à l'étranger parmi les officiers ministériels qui exercent etc". L'art. 8 ne parle donc que de la première organisation de la réforme, et en vertu de l'argument a contrario ^ on doit conclure qu'après la première fois ce ne serait plus le gouvernement qui nommerait les greffiers, huissiers et interprètes, cette nomination étant confiée à la réforme autonome.

^^Les personnes de bas service 'elles-mêmes, concierges, garçons de bureau, échappent à la nomination du ministre pour être soumises à celle du président de la cour et des présidents des tribunaux; toutefois, ces derniers ne pourront nommer des personnes de bas service ou en augmenter le nombre qu'après y avoir été autorisés par le président de la cour qui fixera le montant de leur rétribution". — Pourquoi M. Ch. veut-il que les tribunaux mixtes reçoivent du ministre leurs concierges et lenrs garçons de bureau? Est-ce .un minimum de pouvoir qu'il voudrait laisser au ministre? L'autorisation dont il parle, en

l'igtfte bt l'bueope bn 1881/2. 371

citant Tart. 29 § 2, se rapporte, non aax personnes de* bas seryiee, mais aux expéditionnaires. Du reste, c'est exclncdyement au point de yne pécuniaire qne les prudents de l^ inst. sont tenus de' s'adresser an président de la conr ayant de ponroir nommer de noaveanx expéditionnaires (on aagmenter leurs salaires), ce dernier président devant s'entendre avec le gouverna ment au sujet de chaque augmentation des frais de la réforme.

M. Gh. reproche surtout à M. Lapenna d'avoir presque sup» primé le parquet, dont „YeiiBteiïce l'inquiétait".

„L'art. 6 du r^l. gén. jud. parle des juges, greffiers, interprètes et huissiers, mais ne mentionne pas les membres du parquet. La cour les supprime d'un trait de plume. On est frappé dans la suite du règlement, de. voir combien le ^procureur* 'général et le ministre de la justice y apparaissent peu. Le dernier même n'y apparaît pas du tout." — Bien de plus naturel que cet obscurcissement complet du ministre et partiel du procureur-général. Le r^lement n'était pas appelé à réglementer l'exercice de leurs fonctions. Du reste, si le règlement n'a pas mentionné le parquet dans l'art. 6, c'est après lui avoir fait cet honneur, dans l'art. 2: ,^Le8 fonctions du ministère public,dans ses rapports avec les autorités judiciaires, sont déterminées par les codes, par le règl. d'org. jud. et par le présent règlement".

f^ L. s'est empressé de se débarrasser du parquet. Il est parvenu sans trop de peine à obtenir la démission du procureurgénéral, dont la conduite imprudente lui a fourni des armes pour le battre." — On peut dire du procureur-général (belge) qu^il semble' avoip tenu à se faire écarter. Quoi qu^il en soit, l'importance du parquet n'a rien perdu mais beaucoup gagné à la démission du procureur-général, parce que le substitut français,- homme capable et de beaucoup de talent, lui a succédé comme chef du ministère public égyptien.

^^Mais le procureur-général ayant disparu, il restait encore des substituts européens. Se souvenant que plus fait douceur que violence, M. L. n'a pas poursuivi leur révocation ou leur démission; il s'est borné à les transformer en juges, ce que la plupart d'entre eux ent accepté avec reconnaissance". — Malheureusement, la chronologie de la réforme échappe à M. Ch.

Le l^rocureur-général a survécu près de deux ans à la peifo des quatre substituts européens, dont la métamorphose en juges a eu lieu au commencement de 1877. Cette transformation a été une excellente mesure. L'augmentation du nombre des juges était d'une nécessité impérieuse, et on ne pouvait faire un meilleur choix que celui de trois des substituts, de l'allemand, de Tautrichien (hongrois) et de l'italien. Ils ont rendu de grands services comme juges; ils n'en rendaient pas par leurs conclusions civiles dans les procès de 1^^ inst. Les substituts indigènes, au contraire, pouvaient rendre de grands services, non par leurs conclusions juridiques, mais par les renseignements qu'ils devaient fournir et qu'on devait leur demander en l^^ inst. Un seul européen — et le substitut, puis avocat-général, français a rempli ce rôle — sufiSsait pour les conclusions civiles importantes auprès de la cour d'appel et pour la direction générale du parquet composé d'indigènes. La transformation des substituts européens en juges n'a aucunement fourni à M. L. des juges apprivoisés. M. Ch. connaît personnellement le juge hongrois. A-t-il pu croire un seul moment que ce juge éminent ait vécu le moins du monde sous la dépendance dei son compatriote autrichien, le président de la cour?

^^Mais la France, bien inspirée cette fois, a refusé absolument de permettre qu'on assît son substitut, en sorte que le substitut français est resté à son poste, seuf débris survivant du parquet européen." — Seul débris survivant et suffisant^ d'après ce qui vient d'être dit! — M. Gh. a omis de remarquer que la franoe, en conservant son fonctionnaire du ministère public, a eu un avantage sur les autres grandes puissances, lesquelles sont représentées par trois juges, un à la cour et deux aux tribunaux, tandis que la franco a un avocat-général en sus.

M. Gh. fait de graves reproches ,^à la cour ou plutôt à son pr^ident" au sujet des finances, ^^G'est lui qui surveille l'administration, qui a la police des finances communes. G'est elle, qui empiétant cette fois sur les attributions du ministère des finances, s'est emparée de l'administration des frais de justice, qui ont dû être versés à sa caisse et dont elle a conservé la libre disposition. Au moment où T^ypte traversait une crise financière terrible, où la cour condamnait ' le khédive à payer

l'boyptk kt l'kueofis jsn 1881/2. 873

tontes ses dettes avec des intérêts exorbitants , au moment où aucun fonctionnaire public ne recevait de traitement,* où la disette était universelle, la cour disposait, dans une maison de banque d'Alexandrie, des sommes importantes destinées à assurer le paiement intégral de l'indemnité des magistrats à l'expiration de la période quinquennale." — La surveillance des caisses locales et de la perception des droits de justice au greffe de chaque tribunal devait nécessairement être centrale; l'administration des finances communes devait émaner de la cour. La seule chose qu'on peut donc reprocher à la cour ou à son président, c'est de n'avoir pas versé périodiquement dans la caisse de l'état les excédants de la caisse judiciaire. Cependant , il ne faut pas oublier: que la retraite due à l'expiration des cinq ans de ser^ vice de chaque juge , formait une partie intégrante du traitement qu'on lui avait promis; que le non- versement des excédants semblait le seul moyen de lui procurer le paiement de ce dernier terme de ses appointements; que l'absence de tous soucis pécuniaires pour les juges étrangers semblait essentielle au fonctionnement salutaire des tribunaux mixtes; que leç autres brandbee du service public, qui avaient une administration pécujiiaire séparée — la poste et les chemins de fer -^ payaient également leurs employés avant de rien verser dans la caisse de l'état; et qu'enfin les excédants auraient profité aux créanciers de la rente plutôi qu'aux fonctionnaires publics, et ne pouvaient être d'un grand secours dans l'état désespéré des finances égyptienne, à l'aide desquelles on crut devoir appeler Rothschild. • M. Gh. prend le parti des avocats contre l'omnipotence de la oonr. ,^Les peines disciplinaires contre les avocats sont également prononcées par là cour ; les simples mandataires dépendent également d'elle; les tribunaux ne peuvent les exclure de leur barre sans son autorisation. L'égypte n'a pas comme les autres nations autant de barreaux que de tribunaux; elle n'a -qu'un barreau unique dont le conseil siège à Alexandrie à côté de la cour et sous sa tutelle." — Remarquons d'abord qu'un barreau unique et centralisé est beaucoup plus puissant que des barreaux locaux. On a eu le tort, au débat, de ne pas s'armer suffisamment contre les avocats et les mandataires, et ce, au préjudice de la justice , des justiciables et des bons avocats , au profit des mau-

vais avocats et des mandataires. Aassi, les mauvais avocats et les mandataires sont devenus puissants. C'est donc à tort que M. Gh. intervient en fitveur des avocats. Quant aux mandataires ou agents d'affidres, il n^est pas exact que les tribunaux ne puissent leur enlever le droit de représenter les parties; seulement, l'art. 212 du r^l. leur accorde le droit d'appeler à la cour de la sentence du tribunal.

^^Les avocats n'ont pas plus de liberté que les juges. L'un d'eux, ayant écrit il y a quelques mois, non comme avocat, mais comme simple pnbliciste, une brochure où il se permettait des observations fort modérées sur les inconvénients de l'organisation judiciaire, a été mtnacé immédiatement d'être rayé du tableau de l'ordre; il a fallu qu'il se rétractât comme s'il avait commis une faute dans l'exercice de ses fonctions." — L'avocat en question, un jeune homme de talent, avait publié la première partie d'un ouvrage sur la jurisprudence mixte ; et dans la prêtée il s'était permis, non des observations fort modérées sur * Vorganisation judiciaire , mais des insinuations très graves sur le personnel des juges. Cette préface lui attira une poursuite disciplinaire, suivie d'une simple censure après une amende honorable de sa part. Après y avoir dit „qu'il ne faut pas grandement s'étonner si le fonctionnement des tribunaux a laissé quelque chose à d&irer, que les magistrats sont des hommes, et que tous ' les hommes ne peuvent être des Bacons quant à l'intelligence", il continuait ainsi: ,,nè tutti gli uomini sono tanti Socrati e tanti Gatoni per forza, rigidezza ed integrità di carattere da uscire ognora trionfanti nella lotta ooUe molteplid e potenti passioni messe in gioco, e da resistere viitoriosamente aile tentazioni che eserdta la prospettiva di fastose onoranze e di rapidi e prodigiosi vantaggi materiali" — ce qui veut dire: ,,que tous les hommes ne sont pas aussi vertueux que Socrate et Gaton , qu'ils n'ont pas tous la force , la rigidité et Tintégrité de caractère nécessaires pour triompher toujours dans la lutte contre les passions diverses et puissantes éveillées chez eux et pour résister victorieusement aux tentations qu'exerce la perspeotive d'honneurs fastueux et d'avantages matériels rapides et prodigieux". D était difiScile d'insinuer plus clairement et plus énergiquement que parmi les juges mixtes il y en a qui dans

l'eotptb kt l'bubopb m 1881/2. 375

Texercice de leurs fonctions ont à latter eonire des passions ignobles — contre les tentations du bakchich, en honneurs et en argent, et notamment contre la grosse tentation de faire rapidement one fortune gigantesque — et qui succombent dans la lutte. On voit que M. Gh. était très mal renseigné sur la modération de la critique incriminée.

M. Gh. néglige de nous dire que M. Lapenna n'a pas seulement gouyeme la Réforme, mais qu'il a combattu pour son indépendance et qu'il l'a sauvée. M. L. avait dit la vérité 9ur les coUmiea européennes dans un rapport officiel, non adressé au public. On exploita contre lui ce rapport. Toutes lee^ haines intéressées qui s'étaient accumulées contre lui, se déchaindrent à la fois. Aucune calomnie, aucune machination ignoble, aucune intimidation ne fut épargnée. Une ligue fut organisée parmi les colonies, les français en tête, pour obtenir sa destitution. Si M. L. n'avait lutté vigoureusement, saevis immotus in undis, si l'on avait obtenu son rappel ou sa retraite volontaire, c'en était fait de l'indépendance et peu à peu de l'existence de la Etéforme.

Cependant, tout ce qui précède, ne se rapporte qu'à l'omnipotence judiciaire. Gomment la cour et M. L. ont-ils établi leur omnipotence politique? — M. Gh. répond: ^^Dds le premier jour, la cour a profité des circonstances favorables qui lui étaient offertes pour s'emparer d'une fonction de la puissance publique en refusant de reconnaître un caractère légal aux mesures prises pour la conversion de la dette". A la suite de cette grave accusation, M. Gh. expose le cas de l'afiaire Garpi, jugée par la cour d'appel le 3 mai 76. Il s'agissait dans ce procès du paiement de deux lettres de change tirées par la daira khédiviale dite Sanieh, sur le ministre des finances, à l'ordre de M. Garpi. Le tribunal de commerce s'était déclaré incompétent, non, comme le croit M. Gh. ,^pour avoir refusé d'apprécier la légalité du décret khédivial qui avait prorogé l'échéance des bons et assignations de la dette publique et de celle de la daira Sanieh, et pour laisser M. Garpi libre de se servir de la voie diplomatique", mais parce que l'affaire lui sembliût civile et non commerciale. La cour rejeta la demande de M. Garpi en invoquant 1^ l'art. 12 du G. Giv. qui enlève au khédive le droit de modifier les

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lois que les tribunaux mixtes doivent appliquer, et en se fondant; 2^ sur la nature des titres produits, qui étaient des lettres de change établissant des obligations envers une personne déterminée et par conséquent des droits acquis, et dont le gouveiv nement avait prorogé le paiement, non en sa qualité de personne publique, mais comme simple personne privée. On peut objecter à ces considérations: P que le khédive ne pouvait rien changer aux lois mixtes de droit civil et pénal composées à l'usage de la Réforme, mais qu'il n'avait rien perdu de son droit de décréter et de légiférer en matière de finances (de sa Finan^oheit) ; 2^ que malgré la forme de lettres de change payables à une personne déterminée, il s'agissait en effet de paiements à faire au public par l'état (la Daira Sanieh étant assimilée à l'état) et non de droits acquis par une personne déterminée, et que le décret en question devait être considéré comme ayant été rendu dans l'intérêt public, et par conséquent, non par la personne privée (le débiteur obéré), mais par la personne publique de l'état. On peut supposer encore que l'arrêt ait été rendu plus ou moins sous la pression de l'atmosphère financière et politique de l'époque. Mais il est tout à fait ridicule de croire que, dans cet arrêt fortenlent *motivé , la cour, au début de son fonctionnement , ait empiété de propos délibéré sur le droit souveirain du khédive, et ce, pour s'emparer du pouvoir politique en égypte. On pouvait avoir une autre opinion que la cour, mais on ne pouvait dire que ses arguments juridiques n'étaient que des prétextes. Remarquez qu'elle ne s'était pas encore servie de l'argument que les titres en question concorhaient la personne privée, non de l'état, mais du khédive.

M. Gh. cite encore, d'une manière confuse, l'arrêt de la cour qui a déclaré saisissables les domaines cédés à l'état par les princes et les princesses (et non , en outre , comme le croit abusivement M. Ch., par le khédive). Cet arrêt, qui revenait sur la jurisprudence antérieure de la cour, ne justice aucunement le soupçon d'avoir été rendu pour arriver à l'omnipotence politique. Il est irréprochable - si l'on admet qu'on peut exécuter contre l'état; et l'intention (non exprimée) des cédants de faire servir les biens cédés à l'extinction de la dette flottante au moyeu d'un emprunt, ne pouvait avoir aucun efiet juridique.

l'égyptk bt l'bubope bn 1881/2. 377

Mais M. Gh. en veut à l'arrêt dtavoir contrarié l'exécntion de Tempront Rothschild et par snite la liquidation de la dette flottante. Hinc illae lacrymae!

Ici da moins M. Ch. impute à la cour l'effet de ses actes. Mais il est curieux qu'il lui impute également l'ingérence des grands et des petits états de -l'éurope, même ^d'états minus* cnles", comme la grèee et la hollande, dans la politique intérieure et dans les finances de l'égypte. Il est vrai qu'il approuve l'ingérence de la france et de l'angleterre ^^car elles seules possèdent sur les bords du Nil des intérêts financiers, industriels et diplomatiques de premier ordre". Leur ingérence est donc indépendante des tribunaux mixtes; mais si dernièrement ^^ Vienne, s'est fait valoir dans les affaires de l'égypte, cela provient uniquement de la force qu'on a laissé prendre aux autrichiens et aux aUemands dans les tribunaïuc mixtes'\

Les tribunaux mixtes ont pu contribuer à fixer sur Tégypte ' l'attention de toutes les puissances, mais voilà tout ce que la . Réformera pu faire pour provoquer leur ingérence. Evidemment, la tutelle européenne de Tégyptç, que M. Gh. voudrait rendre exclusivement anglo-française , en attendant qu'elle puisse devenir purement française, a été amenée, non par la justice mixte, mais par les finances de l'égypte.

Depuis la guerre, les français qui habitent l'égypte ou y résident, sont devenus extrêmement susceptibles. Ils s'inquiètent outre mesure de toute rivalité — réelle on imaginaire — d'une autre puissance européenne; en premier lieu, malgré l'entente opportuniste des deux gouvernements au sujet de l'^ypte, de celle de ^y^messieurs les anglais", en deuxième lieu, de celle des italiens, en troisième lieu, de celle des austro-allemands; enfin — le croirait-on? — ils ont été vivement émus, à Port- Saïd, de celle de la nation minuscule des hollandais. M. Gh. a passé deux hivers au Caire où il a été atteint de la Susceptibilité générale. Il souffre du rôle secondaire, à ses yeux, que ses compatriotes parmi les juges mixtes remplissent dans les tribunaux de la Réforme. Arrivés trop tard, ils n'ont point participé à la première organisation de ces tribunaux. Aucun d'eux n'a été élu, même une seule fois, président de la cour ou président de première instance. Dans un article précédent de la Revue,

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M. Ch. a même été fort dur enyen ses compatriotes parmi les juges mixtes, parce qa^ils n'avaient pas représenté la France d'une manière pins éclatante. Il a été sartont sonyerainement injuste envers le membre français de la conr d'appel (substitut de M. L), jurisconsulte et savant distingué, versé dans l'histoire naturelle et la linguistique comparée, non moins que dans le droit musulman et celui des berbères (kabyles). Nul doute qu'aux yeux de M. Gh., si la cour avait eu un président français de la trempe de M. Lapenna, ayant organise et dirigeant toute l'institution d'une main ferme et inébranlable, tout eût été pour le mieux dans le meilleur des mondes mixtes. Heureusement, si la réforme continue à exister, rien n'est perdu ponr la franco, pas même une part abondante dans les honneurs de la présidence.

M. Charmes est ,,du centre gauche" et par conséquent „du parti républicain^\ Son intervention en faveur de l'indépendance des juges mixtes se présente donc fort mai à propos au moment où le gouvernement répuMicain de sa patrie, pour, avoir la faculté d'expulser à la suite des religieux catholiques, les jnges français réputés cléricaux ou monarchistes, tache de porter un coup irréparable au principe de l'inamovibilité, principe qui sous un régime démocratique est la seule garantie efficace de l'indépendance des JQges.

22 nov. 80. Boursos.

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