‹ L'Egypte et l'EuropeChapitre 43 sur 85 · XII · texte numérisé non relu

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ourdirent leur trame. Mais la plupart des hommes, maigre ton désir d'être cra, n'y croiront pas.

Evidemment, (fans ce qui précède, Mohammed ne dit pas que Thistoire de Joseph était, de son temps, inconnue à tous les hommes, même aux juifs, et que Dieu la tira de l'oubli en la lui racontant. Il n'a pu dire une chose aussi ouvertement fausse; il aurait dû être fou pour ne pas craindre qu'un pareil mensonge ne fût dévoilé. Il exprime seulement 1** que lui Mohammed ne s'était pas occupé ou n'avait pas eu connaissance de l'histoire dé Joseph, ce qui implique qu'elle n'était pas inconnue de son temps ; 2^ que les faits n'en ont pas été vus par lui , parce qu'il n'avait pu en être témoin; 3^ que par cette même raison la plupart de ses compatriotes incrédules n'ajouteront pas foi au récit qu'il leur en fera; mais que 4^ la vérité en est attestée par le témoignage de Dieu qui a voulu les raconter à Son prophète. ^) Ce passage fait

*) Comparez XXXVm. 69. 70. «Dis: c'est une histoire sublime, et cependant vous vous en détournez j je n'avais aucune connaissance de la contestation entre les chefs célestes; elle m'a été révélée, à moi qui suis un avertisseur." Ces paroles précèdent le récit de la révolte d'Uslis (Satan) après la création d'Adam. Le prophète dit qu'il n'a pas été présent lorsque ces faits eurent lieu, mais que ce n'est pas une raison pour ses auditeurs arabes de les rejeter, parce que. Dieu les lui a certifiés pour qu'il en fit part dans sa prédication. — XI. bl. >Ge sont ici des histoires des choses non vues. Nous te les révélons. Ni toi, ni ton peuple, vous ne les connaissiez auparavant." Ces paroles terminent l'histoire de Noé. D y est dit i' que les hommes actuels n'ont pas vu les faits, 2^ que les faits étaient inconnus au peuple arabe et par conséquent à Mohammed, ^° que Dieu en a certifié la vérité à Son prophète. — lU. 39 »(Quand les anges dirent: o Marie etc.). Ceci est un récit des choses non vues. Nous te le révélons, car tu n'étais pas là lorsqu'ils tirèrent au sort pour savoir qui d'entre eux prendrait soin de Marie, ni quand ils se disputèrent entre eux." Dieu certifie encore au prophète la vérité des choses qu'il n'a pas vues et qu'aucune personne vivante n'a vues. — Voyez encore XXXYIIL 1. yNous te raconterons de l'histoire de Moïse et de Pharaon seion la vérité pour les fidèles", 44—46 »Tu n'étais pas là (avec Moïse sur Sînaî), et tu n'étais pas un des témoins... tu n'étais pas parmilepeopledeMidian.. • el tu n'étais pas sur le versant de la montagne, quand nous appelâmes (Moise),

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très bien ressortir dans quel sens Mohammed produisait comme révélés les fragments d'histoire sacrée qu'il expose. Il en garantit la vérité aux arabep qui ne connaissaient guère ces histoires de provenance juive, et qui n'étaient pas disposés à y croire, c'est-à-dire à les admettre comme véridiques et sacrées. En effet, elles étaient étrangères à leurs traditions nationales, et des témoins, affirmant les choses qui étaient arrivées jadis et ailleurs, faisaient défaut. Il prétend de plus qu'il en donne la version véritable et exacte. Après avoir écouté divers rapports et médité sur leur vérité probable et sur les versions acceptables, il croyait recevoir dans ses extases la confirmation de la vérité des faits tels qu'ils s'étaient fixés dans son esprit. En même temps il recevait la mission de communiquer aux arabes ces tableaux qui l'avaient vivement frappé, et dont l'importance était aussi grande à ses yeux que celle de l'histoire primitive du genre humain et celle du. peuple élu l'avaient été et le demeurèrent pour les chrétiens. On se convainc, en parcourant le koran, que Mohammed n'a jamais reproduit mot pour mot des récits empruntés à l'ancien testament, ni des rapports qu'on lui faisait par écrit, mais qu'il donna toujours, avec ses idées et à sa manière, sa version des faits, Rodwell ^) dit très bien qu'il est ^certain que Vinformaiion reçue par Mohammed était embellie et remodelée dans son esprit et eooprimée par ses propres paroles''. C'est ainsi seulement qu'il en garantissait la vérité. Remarquons enfin que Mohammed avait besoin de Vautorité d'une révélation pour Vhistoire sacrée qu'il expose, tant à son égard qu'à

mais c*e8t une grâce de ton Seigneur que tu puisses avertir un peuple auquel un airertisseur n'a pas été envoyé avant toi". Toujours la même idée: Mohammed n'a pas été témoin de ced faits du passé étrangers à Ja tradition des arabes. Mais Dieu les lui apprend selon la vériié pour les enseigner aux fidèles arabes, i) Koran, préf. p. 20.

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celui de ses auditeurs arabes, parce que les sources qui se trouvaient entre les mains des juifs et des chrétiens lui étaient inaccessibles.

Enfin, on accuse^) Mohammed d'avoir d'abord flatté rapports areo les juifs et les chrétiens, de les avoir trompés par de j^ ^^^'.^^ vaines protestations en faveur de leurs écritures, de leur avoir promis, pour les gagner, le paradis à l'égal des moslems, et finalement de les avoir rudement repoussés et menacés de Tenfer, lorsque devenu puissant il n'avait plus besoin d'eux. Ces accusations sont erronées.

Il n'y a aucune flatterie dans la vénération professée par Mohammed pour les livres des chrétiens et des juifs , pour la loi et l'évangile. Cette vénération a toujours été sincère'), car il croyait que ces livres, qu'il ne connaissait point, contenaient les révélations de Dieu au peuple d'Israël. Il n'a pas même prétendu que les juifs et les chrétiens de l'arabie possédassent des versions altérées de leurs saintes écritures.^) 11 était convaincu que ces écritures le prédisaient; cependant il n'accuse pas les juifs et les chrétiens d'avoir rayé mais seulement de ne pas avouer les passages qui le concernaient. De plus il accuse les juifs de Médine de rapporter faussement ou de cacher une partie du contenu de la loi ou d'en dénaturer le sens. Il ne leur impute donc qu'une falsification verbale; il ne

1) V. Muir, vie de Mohammed, IV, 211/2; Niemann, Islam, p. 127.

') Muir même défend cette opinion dans un ouvrage postérieur à sa biographie, »the coran, 187b", un des volumes de la collection snoncbristian religions Systems".

') En comparant les nombreux passages du koran qui se rapportent aux révélations prophétiques antérieures, et surtout à celles de Jésus et de Moïse, on se convaincra que Mohammed ne se figurait pas que Dieu eût donné à ses devanciers des livres ou des rouleaux dont les juifs ou les cbrétiens s'étaient fait des copies. Il pensait que les révélations communiquées par les prophètes avaient été fidèlement notées. Par qui et quand? "Voilà une question qu'il n'aborda pas. £n effet il était un homme illettré, dépourvu de critique littéraire, et n'ayant qu'une conception nuageuse de ce que nous appelons un livre.

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V8L pas jusqu'à dire qu'ils ont eu Taudace de falsifier leurs rouleaux.

Mohammed n'a jamais promis le paradis à tous les juifs et chrétiens justes à l'égal des moslems justes; mais, en revanche, il n'a jamais menacé de l'enfer, à la différence des moslems, tous les juifs et tous les chrétiens sans distinction. Il lui semblait en effet — et cette opinion se fortifia en lui à mesure qu'il fit mieux la connaissance des uns et des autres, et surtout celle des juifs médinois — que la vraie religion annoncée par bien des prophètes et en dernier lieu par Jésus, n'avait pas été pleinement acceptée, si même elle n'avait été rejetée, par beaucoup de juifs et de chrétiens. Il croyait en outre que beaucoup de chrétiens, après avoir accepté Jésus et sa prédication, s'étaient mis à adorer leur prophète et sa mère à côté de Dieu, ou à scinder le Dieu unique en trois dieux ; et que beaucoup de juifs accordaient même à Ezra la qualité de fils de Dieu, non moins que les chrétiens à Jésus. ^) Il considérait donc ces chrétiens et ces juifs comme infidèles, mais jamais il ne les assimila indistinctement aux païens idolâtres. Jamais, non plus, il n'a refusé le paradis à ceux des chrétiens et des juifs qui croient en Dieu sans lui associer d'autres dieux ainsi qu'au jugement dernier, et qui font le bien*).

>) Un seul passage du koran (IX. 30.) afiSrme cette idolâtrie des juifs. n n'y a aucune raison de songer ici à une ^invention'' ou à une vfausse accusation'* faite par Mohammed. La vénération extraordinaire de ses contemporains juifs pour leur second Moïse peut Tavoir beaucoup étonné et choqué; et il a pu la considérer comme analogue à la déification du fils de Marie par les chrétiens.

*) La soura U, médinoise, dit au vs. 59: «Ceux qui parmi les croyants (moslems) et parmi les juifs ^ les chrétiens et les sabéens (= chrétiens de S. Jean) croient en Dieu et au jugement dernier et font le hien^ auront leur récompense auprès de Dieu, et ils ne seront pas saisis de crainte ni afRigés." La soura V, médinoise, et la dernière de toutes, suivant Nôldeke, dit la même chose au vs. 73; et pourtant cette même soura affirme aux Yss. 76 et 77 que »ceux qui disent : le fils de Marie est Dieu , ou qui en-

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L'accusation que Mohammed a tâché d'abord de gagner les juifs et les chrétiens, et que pouvant se passer d'eux, il les a rudement repoussés, ne trouve aucun appui dans

soignent le trithéisme, sont des infidèles auxquels l'enfer est réservé". Mohammed n'en veut donc pas au christianisme, ni aux chrétiens, mais à ce qu'il considère comme une corruption de renseignement de Jésus, et à ceux des chrétiens qui sont tombés dans l'idolâtrie. V. encore la soura in (médinoise) 106 — 110: »Parmi le peuple du livre il y a des croyants, des hommes sincères qui récitent la révélation de Dieu et L'adorent dans la nuit; il croient en Dieu et au jour dernier^ ils prescrivent le bien et défendent le mal, et rivalisent dans les bonnes oeuvres; et ils sont du nombre des justes."

Ces passages confirment pleinement ce qui a été dit dans le texte. On a allégué en sens contraire, mais fort mal à propos, la soura lU, médinoise, vs. 79: »Gelui qui désire (embrasser) une autre religion que l'islam (la résignation à Dieu), elle ne sera pas acceptée de lui, et dans lautre monde il sera des perdus." L'islam, en effet, n'est pas la religion spéciale de l'apôtre arabe, mais la vraie religion qui a été enseignée par tous les prophètes depuis Adam jusqu'à Mohammed. Tous ses prédécesseurs et ceux qui ont accepté leur prédication, sont à ses yeux d'aussi bons musulmans que lui-même. Il ne fallait pas négliger de lire le verset précédent (78): >Dis, nous croyons en Dieu et à ce qu'il nous a révélé, et à ce qu'il a révélé à Abraham et Ismaïl et Isaâc et Jacob et aux tribus dlsraël, et à ce qui fut donné à Moïse et à Jésus et aux prophètes de la part de leur Seigneur; nous ne faisons aucune différence entre eux; nous sommes résignés à Lui (moslems)". U résulte donc des versets 78 et 79 que, selon Mohammed, il n'est pas nécessaire, pour éviter l'enfer, d'être isectateur du prophète arabe", mais qu'il suffit d'être juif ou chrétien selon l'enseignement des anciens prophètes et notamment de Moïse et de Jésus. La soura LVII, médinoise, que Muir place après la soura lll, non moins que Nôldeke et Rodwell, dit aux versets 26 et 27 »que quelques juifs marchent dans le bon chemin , et que Dieu a donné leur récompense aux croyants d'entre les chrétiens, mais que beaucoup, tant des chrétiens que des juifs, commettent des abominations". U est donc évident. que le plus grand nombre des juifs et des chrétiens de son temps sont accusés d'infidélité par le prophète, mais non tous. C'est bien là la pensée qui domine dans le koran à ce sujet. — Cependant Muir invoque surtout, mais à tort, la soura IX, qu'il considère comme la dernière (Nôldeke comme Tavant-dernière) . Cette soura dit au vs. 29: vComhatiez ceux qui — paripi ceux qui ont reçu le Livre — ne croient pas en Dieu et au jour. du jugement, et ne défendent pas ce que Dieu et Son apôtre ont défendu (= le culte des idoles ou l'association d'autres divinités ou d'hommes à Dieu), et ne professent pas la religion de vérité (l'islam), jusqu'à ce qu'ils paient un tribut par leurs mains et soient humiliés." U &ut observer que cette même soura, dans ses premieis versets, est beaucoup plus sévère pour

les faits connus. — Il n'a jamais manifesté de mauvaises dispositions envers les chrétiens; en effet, il n'avait jamais rencontré chez eux d'hostilité profonde et passionnée, ils n'avaient pas conspiré contre l'islam et contre Médine , et il ne les avait pas combattus avec les armes. Jamais il ne leur fit des reproches amers comme aux juifs ^). En revanche, il condamna constamment et vigoureusement le.culte qu'ils rendaient au fils de Marie et à sa mère. Il ne les flatta donc pas ni ne les rudoya. — Quant aux juifs il commença

les idolâtres arabes , et qu'elle prescrit au verset 5 de les tuer sans merci : »Tu6z les idolâtres partout où vous les trouverez; saisissez-les, assiégez-les, et mettez- vous en embuscade où vous pourrez (pour les surprendre); mais s'ils se repentent et font la prière et donnent des aumônes, alors laissez-les aller leur chemin; vraiment, Dieu est enclin au pardon^ U est miséricordieux." Ainsi les juife et les chrétiens qui seraient trouvés infidèles à Vùlam - comprenant la foi en Dieu seul et au jugement dernier et la défense d'adjoindre à Dieu d'autres dieux ou des hommes divinisés (v. les vei'sets 30 et 31) — sont traités moins durement que les arabes idolâtres. l\ faut tuer les païens, humilier et soumettre au tribut les juifs et les chrétiens infidèles. Or qu'est-ce que le tribut? Le paiement d*un impôt. Du temps du prophète on n'était pas encore habitué à l'impôt, comme nous le sommes aujourd'hui. — On peut objecter que le verset 29 pouvait conduire dans la pratique à combattre tous les juifs et chrétiens de l'arabie pour les soumettre au tribut s'ils ne consentaient à le payer à la première sommation, ou s'ils ne devenaient musulmans, n n'en est pas moins vrai que la distinction entre les juifs et chrétiens fidèles et les idolâtres est faite théoriquement par le prophète , et que celui-ci pouvait toujours accepter des déclarations rassurantes, des juifs quant à Ezra et à leurs rabbins, des chrétiens quant à Jésus et à leurs moines (vrs. 30 — 31), et par suite ne leur imposer aucun tribut.

^) La soura Y contient un passage remarquable à cet égard (85) : »Yous trouverez certainement que les juifs et les idolâtres (arabes) sont ceux qui haïssent le plus les croyants (= les moslems qui suivent le prophète), et que ceux qui ont les meilleurs sentiments pour eux, sont ceux qui disent: nous sommes chrétiens; c'est parce qu'il y a parmi eux des prêtres et des moines, et parce qu'ils ne sont pas orgueilleux (comme les juifs)." Les versets suivants (86. 87) montrent que Mohammed doit avoir eu à cette époque d'excellents rapports avec des prêtres et moines chrétiens qui en reconnaissant sa mission se distinguèrent favorablement des rabbins juifs dont l'orgueil restait toujours inflexible vis-à-vis du prophète arabe, et qui en outre lui donnèrent des déclarations rassurantes sur leur monothéisme. Au verset 88 il affirme que ces chrétiens entreront au paradis.

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par fonder sur eux de grandes espérances. Prophète arabe envoyé aux arabes, successeur de tous les prophètes envoyés aux enfants d'Iraël, il crut trouver en eux des alliés; il s'imagina que Tislam juif devait accueillir et appuyer l'islam arabe. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il fût disposé d'abord à adopter pour les fidèles arabes le cérémoniel judaïque , et qu'il introduisît chez eux la celébration du jour de l'expiation mosaïque comme jour de jeûne et de sacrifices. Il est plus natui^l encore qu'il choisit le temple de Jérusalem comme kibla, c'est-à-dire comme l'endroit vers lequel les fidèles devaient tourner la face en priant, comme le faisaient les juifs. Ce temple lui semblait plus saint, plus musulman que celui de la Mecque , où régnait encore l'idolâtrie. A mesure cependant que l'hostilité incurable des juifs lui devint manifeste, il se détourna du judaïsme et redevint plus arabe. Alors il substitua le jeûne de Ramadan à celui du jour de l'expiation,' et la kibla du temple de la Mecque à celle du temple de Salomon. Il faut bien remarquer qu'il introduisit ces changements et qu'il commença la lutte contre les juifs, avant d'avoir triomphé de ses ennemis arabes et avant de n'avoir plus besoin , ni plus rien à craindre des juifs.

Finalement, l'attitude prise par Mohammed envers les juifs et les chrétiens a toujours été correcte à son point de vue. Il n'exigea jamais d'eux de te reconnaître comme leur prophète ou comme leur chef. Il n'avait rien à leur reprocher , et il voulait les laisser tranquilles , s'ils professaient l'slam annoncé par leurs prophètes et confirmé par lui ^), et s'ils ne niaient pas sa mission et ne combattaient pas son oeuvre.

La discussion des textes et les observations qui précè- «mciuaion

1) Gomp: V. 48. 50—52, où il est dit gae la révélation faite par Mohammed confirme celle de l'évangile, comme celle de Tévangile confirme celle de la Loi.

dent , suffisent à démontrer que la moralité de Mohammed , n'a pas été inférieure à son intelligence^); qu'il n'a pas dépassé, dans ses idées touchant la religion, la nature, l'histoire et la vie sociale, le niveau de son peuple et de son temps; qu'il a été de bonne foi à Médine comme à la Mecque*); qu'il n'a pas été perfide envers les juifs et les chrétiens; et que son caractère n'était pas souillé par des vices hideux, tels qu'unq sensualité et une cruauté excessives , la. rancune , la fourberie et le manque de scrupules dès qu'il s'agissait de ses intérêts et de ses passions. La lecture du koran d'un bout à l'autre nous apprend — indépendamment de toute tradition — que c'était un homme d'une nature essentiellement religieuse, et que sa mission réformatrice l'a occupé et pénétré pendant les vingt dernières années de sa vie. Nous pouvons ajouter avec Carlyle') que ce héros religieux, ce prophète lutteur, n'a pu être qu'un homme sérieux et sincère.

Quant aux musulmans éclairés^ qui ne sont pas prévenus contre le prophète, et qui d'autre part ne le détachent pas de son milieu et de son siècle, et ne le regardent pas comme exempt de fautes et de faiblesses , ils ne risquent pas d'être ébranlés par la critique européenne moderne, et ils ne cesseront de le considérer comme une grande et noble personnalité humaine, effets du re- De plus , avcc le retour au koran , on embrassera l'opi-

touraukonn . . i i x • i i

mon et on enseignera la doctrme que la bonne source où il faut puiser pour connaître la personne du prophète, n'est pas la tradition mais le koran. Quand on se

>) Son intelligence a été mal servie par son extrême ignorance que le koran met en pleine lumière; et Thistoire de ses guerres et de ses relations avec les tribus arabes ne décèlent aucunement un génie militaire ou politique remarquable. Les circonstances lui ont été favorables à Médine; à la Mecque il semblait un rêveur.

^) Si on nie sa bonne foi à Médine, il faut la nier également à la Mecque.

') Herovirorship, Mohammed.

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remettra à lire et qu'on examinera soigneusement les biographies du prophète et les autres collections qui contiennent des traditions relatives à ses actes et à ses paroles, on s'apercevra de l'énorme discordance des traditions, de tout ce qu'elles renferment de contradictoire et d'invraisemblable, du manque complet d'authenticité externe, de l'exploitation du prophète. par les vanités et les intérêts, les tendances et les opinions, les partis et les sectes. On remarquera surtout que les traditions, non seulement ajoutent beaucoup au koran, mais lui sont souvent contraires, qu'elles contiennent, beaucoup de superstitions et d'absurdités étrangères au livre sacré, et qu'elles défigurent souvent le prophète en lui attribuant des actes et des paroles indignes de lui. C'est ce qui disposera les réformateurs à rejeter en bloc toute l'autorité dont les traditions, y compris celles des biographies, ont joui autrefois, sauf à examiner ensuite ce qu'elles peuvent contenir de vrai ou de probable. Cependant, en appliquant le principe qu'il faut connaître Mohammed surtout par le koran, et que toute autre source est incertaine et dangereuse, les musulmans perdront le portrait exact et détaillé qu'ils croyaient posséder de leur prophète , et qui leur fournissait tous les traits — matériels et spirituels — de sa personne et de sa vie privée et publique. • Ils obtieïidront en échange une figure un peu vague et nuageuse, comparable à cet égard à celle de Jésus-Christ que fournissent les évangiles. En même temps, par l'effet du retour au koran, la figure du prophète sera réduite à des proportions strictement humaines. Enfin, elle sera idéalisée. On écartera les traits indignes qui se trouvent dans la tradition, et on recueillera les actes et les paroles qui témoignent de sa sagesse, de sa clémence, de sa charité et de la noblesse de ses sentiments, comme étant conformes à l'esprit de l'apôtre

de Dieu, lors même que la vérité historique n'en serait pas démontrable, et comme étant des fruits de sa prédication et de son oeuvre, quand même la piété des fidèles les auraient imaginés. Cette figure humaine, vague et idéale de l'apôtre de Dieu offrira certainement un progrès religieux sur le prophète actuel, surchargé de faits et débordant de paroles, dont l'image trop précise et trop réaliste est en même t.emps ornée d'un surnaturel qu'il repoussait dans 1^ koran. .

Le koran.

compilation Le koran est une compilation faite ou du moins terpo8 urne j^jjj^gi^ d'abord d'une manière privée et sans prétention d'authenticité sous le califat d'Omar (634 — 644), à l'intention de ce calife *) , par un homme qui connaissait bien les révélations koraniques et qui s'appelait Zaïd«). La tradition dit que Zaïd en recueillit les fragments conservés sur des feuilles de palmier, des peaux, des pierres, des omoplates et dans le coeur des hommes. Cette dernière source a été probablement la principale et celle qui eut le plus d'autorité. Il est permis de croire que le coeur de Zaïd et les notes faites par lui sur des omoplates, des feuilles de palmier etc. primèrent le coeur et les notes des autres fidèles qu'il consulta. ï^a première compilation fut revue et fixée officiellement par une commission composée, du même Zaïd et de quelques' koreychites, sous

0 V. Nôldeke p. 203.

3) En rapportant qu'Omar proposa à Abou Bekr de compiler les révélations, la tradition indique que l'idée et son exécution ne sont pas d'Âbou Bekr, mais d'Omar.

') La tradition représente Zaïd comme une espèce de secrétaire du prophète. U est absurde de croire que le prophète illettré ait eu des secré- ' taires. Le vs. 93 de la soura VI ne se rapporte évidemment pas, comme le veut la tradition , à un autre secrétaire de Mohammed appelé Abdallah Ibn Saad. Zaïd doit avoir été un auditeur zélé qui retenait bien et notait bien les récitations du prophète.

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le califat et par ordre du calife Othmann (644 — 656). La date de la première compilation et celle de la révision ont sans doute été reculées le plus possible par la tradition. Il est improbable que la volumineuse compilation du koran ait été faite peu de temps après la mort du prophète, et la révision peu de temps après la compilation. Il fallait un changement dans Tétat du monde musulman pour qu'on se déterminât à faire une collection écrite, un livre ^ de cette foule de révélations confiées à la mémoire des fidèles, et un changement plus considérable encore pour qu'on eût l'idée de promulguer une version officielle à l'exclusion de toute version ditîérente. On ne risque pas de méconnaître l'ancienneté du koran, en disant que la compilation n'a pas été terminée avant les dix ans et la révision avant les vingt ans après la mort de Mohammed. — L'authenticité littérale du texte que nous possédons, est donc inadmissible. Quelque forte qu'ait été d'ailleurs la mémoire de Zaïd et des compagnons du prophète gui écoutèrent ses récitations et survécurent aux premières guerres sanglantes qui suivirent sa mort, il y a eu nécessairement des mots et des passages perdus, ajoutés, modifiés. En outre, malgré toute la sincérité de Zaïd et des koreychites qui • lui furent adjoints, il est humainement impossible que leurs vues subjectives n'aient exercé aucune influence lors de la première compilation et plus encore lors de la révision qui devait mettre un terme à beaucoup de dissidences sur le texte et le sens des révélations koraniques. Le premier compilateur et les réviseurs ont dû se permettre des omissions, des interpolations et des altérations dans leur sens. 1) — Nous pouvons ajouter que nonobstant le zèle de Zaïd des parties de révélations, sinon des révélations entières — parmi le grand nombre de celles qui furent

^) Gomp. ci-dessus p. 473 sur une interpolation probable.

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récitées à la Mecque pendant les premières années de la carrière prophétique de Mohammed — ont dû échapper au compilateur. Ainsi, quoique rien d'essentiel ne soit perdu, le koran n'est pas une collection complète.^) déwrdro L'ordro dans lequel se succèdent les 414 souras du koran est parfaitement arbitraire. Ils est même inexact de dire qu'elles se suivent en sens inverse de leur longueur. Elles deviennent toujours plus courtes, mais fort irrégulièrement; la longueur décroissante n'a pu être un principe de classement. Il y a moins d'anciennes souras et plus de souras médinoises dans les premières parties du koran , et il y a moins de souras postérieures et plus de souras mecquoises dans les dernières parties ; mais on ne peut dire que l'ordre inverse de l'ordre chronologique ait été suivi, ou que les médinoises précèdent les mecquoises. Il est probable qu'on ne s'est imposé aucun classement, et qu'on a pris les souras dans l'ordre où elles tombaient sous la main; celles qui étaient le mieux connues et le plus estimées , d'abord ; celles dont on faisait moins de cas , ou qui étaient plus oubliées , ensuite. T3'est ainsi que la soura 1 , la courte prière introductive , et les souras 2 — 12, les^ quelles sont les plus longues, ont pu devoir leur priorité à la considération dont elles jouissaient, et surtout au cas qu'en faisait Zaïd. Par contre, les souras un peu vieillies et un peu oubliées ont pu être annexées tardivement à celles qu'on avait recueillies d'abord ; par exemple les souras 73 à 114 (à l'exception de 98 et de 110) dont Zaïd n'avait aucune connaissance personnelle.

L'ordre de succession des 114 souras est donc un parfait désordre. Cependant, l'incohérence des matières traitées dans chaque soura, au moins dans celles qui ne sont

') Les recherches de Nôldeke confirment abondamment que le koran ne contient pas ^ indépendamment de Tordre des matières — une reproduction exacte et complète des révélations récitées par le prophète.

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pas très courtes, est tout aussi grande. On n'y trouve guère d'un bout à l'autre un caractère distinctif , une physionomie particulière, une pensée suivie, un sujet déterminé.^) On dirait qu'elles sont composées de fragments qui, le plus souvent, sont réunis et se suivent à l'aventure. Comment peut-on expliquer ce phénomène ? — Il est vrai qu'une seule et même récitation koranique pouvait traiter successivement de plusieurs choses fort différentes. Les actualités pouvaient alterner avec les généralités qui se présentaient incessamment à l'esprit du prophète et qu'il exprimait chaque fois d'une manière plus ou moins originale,

sans répéter littéralement ce qu'il avait déjà dit précédem-

ment. Il pouvait passer d'une matière à l'autre d'une façon abrupte et sans se soucier des transitions auxquelles nous sommes habitués. Néanmoins, la multiplicité et l'incohérence des fragments de beaucoup de grandes souras sont si considérables *) qu'on ne peut admettre que ces souras aient été récitées intégralement telles que nous les possédons, et que les 414 souras puissent répondre à autant de révélations distinctes.

Remarquons d'abord à cet égard que la mémoire des fidèles, et notamment celle de Zaîd, n'a pu être assez vigoureuse pour ne pas porter la confusion dans le contenu des nombreuses souras et surtout de celles qui sont excessivement longues. Sans doute, les arabes illettrés pouvaient retenir fidèlement de longs morceaux de prose rimée, et même un nombre considérable de ces morceaux; mais pour ne pas confondre les parties ou les fragments des longues compositions koraniques et pour ne pas en

1) La soura XII qui ne contient que Thietoire de Joseph , fait exception.

*) Palmer a entrepris de donner une table des matières des 114 souras du koran, mais il n'a aucunement réussi à épuiser dans son sommaire toutes les matières qui s'y pressent et 8*y culbutent. On se convainc, en comparant le sommaire avec les textes, que Vargument du koran est vraiment insaisissable.

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perdre le fil, il leur fallait, comme à tous les autres hommes , un peu de physionomie (extérieure) et un peu de liaison (intérieure) dans chaque chapitre. ^) Leur mémoire a donc été faillible et fragmentaire. Ajoutons que les objets divers — omoplates, feuilles de palmier etc. — sur lesquels on avait écrit des parties de la prédication du prophète, ne contenaient pas chacune une révélation entière et isolée , mais plutôt , soit des récitations très courtes comme celles des anciennes souras, soit des fragments qui se continuaient sur plusieurs de ces objets, comme cela se ferait de nos jours sur des feuillets détachés ou des bouts de papier divers, soit enfin des souvenirs fragmentaires notés incidemment. — Nous trouvons, en effet, que des versets ou des- passages qui appartiennent par la forme et par le fond à une période avancée de la prédication du prophète ont été intercalés dans d'anciennes souras*), et nous trouvons également le phénomène inverse. Ces interpolations grossières indiquent qu'il y en a beaucoup d'autres moins apparentes^). Nous trouvons en outre dans la même soura des passages contradictoires*) et très souvent des . passages appartenant à des époques différentes. Tout cela nous autorise à croire que des révé-

1) Beaucoup de musulmans, pieux ont appris et apprennent par cœur le koran entier comme des perroquets. Mais ce sont des tours de force qui demandent beaucoup d'exercice, et qui sont* exécutés à Taide du volume que l'étudiant trouve constamment sous sa main. Les contemporains de Mohammed n'avaient pas cette facilité et ne faisaient pas de ces efforts systématiques et pénibles.

-) Y. par exemple les insertions: vs. 8 — 11 dans la soura LXXXV, vs. 20 dans la soura LXXIII, vs. 23, 26—33 dans la soura UII, vs. 31—34 dans la soura LXXIV.

') V. l'interpolation indubitable des vs. IC — 19 dans la soura LXXV.

'') La soura II (de Médine) contient dans les versets 109 et 138 — 145 I un exemple frappant de versets contradictoires dans la même soura. Ces

deux passages — 1. pas de kibla, 2. kibla du temple de la Mecque, au lieu du temple de Jérusalem et d'aucune kibla* — n'ont pu trouver place dans une même récitation.

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lations ont été tantôt scindées en deux ou plusieurs souras, tantôt soudées à d'autres révélations. En outre, des passages plus ou moins longs ont été enlevés à la révélation dont ils faisaient partie et insérés dans d'autres révélations. De même des passages contenant des généralités ont été simplement omis et perdus, même lorsqu'ils formaient une transition. D'autres généralités qui erraient dans la tête de Zaïd et des fidèles, sans avoir trouvé une place certaine, furent intercalées cà et là et souvent fort mal à propos. Il est résulté de tout cela , soit des lacunes, soit des interruptions qui contribuent à rendre le koran inintelligible. — Remarquons encore qu'il est inadmissible que les souras excessivement longues, telles que les souras II à XI, aient été récitées comme des discours suivis , et produits par le prophète comme des révélations reçues tout d'une pièce. Le noyau primitif de ces souras peut avoir excédé la longueur moyenne des souras postérieures, mais du reste il faut croire que ce sont des agglomérations de plusieurs récitations à peu près contemporaines, où Ton a inséré de plus des fragments divers. Or, si Ton s'est permis d'agrandir ainsi des souras d'une longueur démesurée, on n'a pas eu certainement plus de scrupules ou de circonspection quant à l'intégrité et à l'isolement des récitations en général.^)

Zaïd a été sans doute un compilateur zélé. Il a 4^. recueilli , 2". noté ou copié , et 3®. placé tous les souvenirs et toutes les notes qu'il a pu trouver. Mais il n'a pas été un compilateur intelligent.*) Il n'a donné aucun soin à

^) L'examen méthodique du contenu des soui'as individuelles par Nôldeke donne des résultats frappants quant à Tintermixtion de matières disparates et de passages appartenant à des époques diverses. — Les commentateurs musulmans mêmes reconnaissent abondamment que le koran — souras et versets - est un pêle-mêle au point de vue chronologique.

*) Sous ce rapport on peut le comparer à Tribonien, qui fabriqua Tignoble cûD:ipilation des pandectes (Vol. 1. p. 307/8 ci-dessus).

la distributiou des matières, et il n*a pas séparé, réuni, transposé intelligemment. Ce n'est pas uniquement à l'état des sources , mais aussi à Zaïd , qu*il faut imputer la confusion et le pêle-mêle incroyable i) d'une grande partie des souras du koran. — Ainsi s'explique un phénomène que le décousu de la prédication même du prophète, quelque incohérente qu'on la suppose, ne suffit pas à expliquer, lekonmnon H est évident que j>\e koran" composé après la mort projeté pM jy prophète , n'avait pas été préparé par lui. Mohammed

Mohammed '^ * ^ -ii '

n'a jamais songe a recueiUu: toutes les révélations par lui récitées, à les isoler les unes des autres, à les mettre dans un ordre chronologique ou didactique, et beaucoup moins à en faire un »livre" divisé en chapitres*). Il ne

1) Rodwell (introd. au koran) dit très bien: sit wonld seem as if Zaîd had to a great exlent put bis materials togetber just as they came to hand, and often vfîih entire disregard to continuity of subject and uniformity of style. The text, therefore, as hitherto arranged, necessarily assumes the form of a most unreadable and incongruous patchwork."

^) Le koran ne mentionne jamais >le koran'*. Zaîd ne pouvait avoir ridée d'insérer un aussi gros mensonge dans sa compilation. On n'y trouve aucune trace de la notion d'une collection des révélations koraniquec;. Il est incroyable que Roûwell ait pu trouver dans un passage interpolé dans une très ancienne soura (LXXV. 16^19) la preuve que Mohammed avait formé dès le commencement le projet de promxdgner un livre écrit! sNe te presse pas à mettre ta langue en mouvement (ou >ne meus pas ta langue à la bâte). C'est à Nous (= à Dieu) de mettre ensemble et de réciter (les paroles révélées); donc, quand Nous récitons, c'est à toi de suivre cette récitation. Après, ce sera à Nous de (te) l'expliquer." Le sens évident de ce pa.ssage est que Mohammed ne devait pas se bâter de réciter une révélation, avant d'avoir bien entendu et d avoir bien compris. Dieu se réservant de répéter et d'expliquer ce qu'il a dit à son prophète. Gomp. XX. 113. i>Ne te presse pas à réciter le koran avant que la révélation ne soit complète pour toi (= avant que tu ne Taies pleinement saisie), et dis, 0 Seigneur, augmente ma science." Ce passage, qui est à sa place dans la soura XX (laquelle appartient à la période mecquoise transitoire ou moyenne, belon Nôldeke), a le même sens et ajoute l'exhortation de demander à Dieu »plus de lumière". Ces deux passages, qui peuvent avoir servi de réponse à quelque objection des mecquois, sont remarquables parce que Mohammed y reconnaît sa faillibilité comme organe prophétique. Il admet qu'une révélation peut lui paraître incomplète et obscure, et qu'a

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s'est pas même représenté que ces révélations successives formassent un ensemble ou un corps, soit qu'elles se complétassent mutuellement, soit qu'elles renfermassent un enseignement continué méthodiquement ou progressif^). Il les récitait à mesure qu'il les recevait sous l'influence de ce qui Toccupait. Chacune d'elles était pleine d'actualité. Elles contenaient, selon les circonstances, l'exposé de sa fort simple doctrine religieuse, des exhortations et des exemples, des menaces et de la polémique, de la morale et des lois, des tableaux poétiques et de l'histoire sacrée. Tout cela était en grande partie dit et redit, touché et retouché. — Faut-il croire, cependant, qu'il récitait souvent ou quelquefois les mêmes souras? On peut supposer qu*il ait prononcé plusieurs fois, au commencement de sa carrière prophétique, ses premières révélations, brèves, poétiques, composées avec soin et moins relatives aux événements contemporains. Mais il n'a pu répéter les souras qui appartenaient à une période antérieure de sa vie, ou qui avaient perdu leur actualité, ou qui étaient prosaïques et longues. D'ailleurs il n'éprouvait aucun besoin de réitérer la récitation d'anciennes souras. Il faut se représenter cette récitation comme

lors il doit ra demander, s*il a bien entendu et compris, et au cas négatif, attendre, solliciter une révélation complémentaire. Voilà qui bat en brèche la doctrine orthodoxe de la révélation extérieure et littérale.

>) Le koran ne contient aucune réflexion sur le rapport entre les révélations successives. On n'y trouve qu'une réponse aux mecquois qui reprochaient à Mohammed de ne pas produire une révélation unique au lieu de revenir toujours à la charge. Gomp. XXV. 34. dLos incrédules disent: A moins que le koran (= la révélation récitée par Mohammed) ne lui soit envoyé tout d'une pièce (ou en une seule fois). . . . (Nous ne le croirons pas). C'est afin de fortifier ton coeur que Nous te le manifestons par pièces." V. encore XVH. 108 »Nou8 avons fractionné le koran, pour que tu le récites peu à peu aux hommes." Ces passages disent que la révélation faite successivement est plus salutaire pour le prophète et pour les hommes, mais ne font aucune allusion à une diversité de matières successivement révélées.

528 chàp. X.

une communication solennelle de ce que Dieu venait de lui révéler. La répétition de cette communication n'était pas naturelle. C'était aux fidèles de retenir les souras récitées par le prophète et de les réciter souvent pour s'édifier et pour instruire les autres. Mais le prophète même n'était pas appelé à multiplier la déclamation de ses discours prophétiques. Il ne faut pas le comparer à un troubadour qui apprenait par coeur les vers qu'il avait composés et les chantait en tous lieux , ni à un prédicant qui prêche par coeur ses sermons écrits, et les reprend souvent pour les prononcer devant des auditeurs différents ou même devant le même auditoire. Dans la mosquée de Médine Mohammed pouvait prier à haute voix et exhorter les fidèles ou prononcer de petits sermons 1) sans prétendre leur communiquer une révélation , et sans observer les formes qu'il avait adoptées pour la rédaction de ses souras koraniques. Le fait est que le prophète , vivant constamment dans une actualité brûlante , ne répétait jamais , ni ses révélations , ni ses discours dans la mosquée, ni les paroles qu'il prononçait dans la vie ordinaire et active. Lui-même oubliait assez facilement les paroles que son cerveau toujours en travail avait communiquées à sa bouche. Ses disciples réceptifs et attentifs recueillaient fidèlement, et retenaient mieux que lui, tout ce qu'il avait dit et surtout ce qu'il avait récité solennellement comme la parole de Dieu. Ainsi le voulait la nature des choses, la révélation Mohammed était un homme de la parole et non de J^^^^^.® ®** l'écriture. Avant ou après la récitation de ses révélations il ne les a jamais écrites de sa propre main, ni dictées à ses amis ou à ses disciples, ni même à ses secrétaires, puisqu'il n'en avait pas. Il improvisait librement, bien que non sans avoir plus ou moins préparé ses phrases et

*) U)n Hisham donne le texte de deux sermons attribués au prophète (340/1).

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ses versets — le fruit de ses extases et de ses méditations extatiques. C'est lui attribuer nos habitudes ou celles des savants musulmans que de penser qu'il notait et rédigeait ses souras, après avoir étudié le choix de l'expression et le style. Il ne faut pas se figurer non plus qu'il ait cru devoir prendre des précautions contre l'oubli et la perte de sa prophétie. Dès que sa prédication eut du succès, il pouvait compter sur ses auditeurs pour perpétuer ses souras. Il ne craignait pas qu'elles s'amoindrissent ou s'altérassent dans leur souvenir, ni que si on les mettait par écrit, comme la loi et l'évangile l'avaient été par les juifs et les chrétiens , l'essentiel fût omis ou changé. ^) Du reste, il n'attachait, fort naturellement, aucune importance aux souras et aux passages, aux expressions et aux versets qu'il avait oubliés*) lui-même; et ce d'autant moins que la source prophétique n'avait pas tari en lui, et que Dieu pouvait lui ' faire redire ce qu'il avait déjà dit de Sa part. A plus forte raison Mohammed n'a jamais songé à revoir et à refaire ses souras, à en fondre deux ou plusieurs ensemble , à en corriger et à en embellir •)

1) n ne se faisait aucune idée claire sur le rapport entre la loi et ré^angile révélés oralement à Moïse et à Jésus, ni sur les livres matériels qu'en possédaient les juifs et les chrétiens. De même, il ne pensait pas à la nécessité et à la difficulté d*une conformité littérale de ses récitations avec le livre où on pourrait les consigner. Cette consignation ne Ta certainement guère occupé. Le koran n'en parle pas.

^ Il avoue cet oubli dans la soura II (médinoise) vs. 100: ^Chaque verset... que Nous... te faisons oublier etc" (p. 530 n. 2). DansLXXXVlI. 6—7. »Nous te ferons réciter, ce que Nous te révélons, et tu n'oublieras rien, sauf ce qui plaît à Dieu", il s'agit d'un oubli antérieur à la récitation.

') On se tromperait fort en croyant que Mohammed affectionnait ses souras au point de vue littéraire, et qu'il les considérait comme sublimes et inimitables, soit par son propre talent, soit à cause de l'inspiration de Dieu. Il tenait peu à la forme des révélations qu'il récitait. Aussi ne pensait-il pas à la forme mais au fond de sa prédication, quand il défiait les mecquois ou en général les incrédules de produire dix souras (XI. 46.) ou une seule soura (X. 39, IL 21.) pareilles aux siennes. Ce défi ne signifiait même pas, comme le pense Nôldeke (p. 44.): «vous ne pourrez n. 34

530 cttAP. X.

le texte, à y rayer des passages, à les remplacer par d'autres *), à faire des additions*). Tout ce que la tradition sait raconter à cet égard, est de pure invention^).

bien m*iiniter, voqs, ne pourrez fournir .que de mauvaises copies"*, mais simplement: 9ce que je dis n'est pas de mon invention; vous ne pourroK parler comme moi, parce que Dieu ne vous inspire pas, ne vous révèle rien; et c'est en vain que vous invoqueriez vos faux dieux pour vous aider". GcMnparez XVU. UO, disant que »le8 hommes et les djinns rénnis ne pourraient produire rien de pareil au koran (;= révélé par Dieu)".

1) Nous ne lisons nulle part dans le koran qu'un précepte ou un passage qui s'y trouve, ait été abrogé, remplacé ou modifié. Mais nous trouvons dans le koran, et ce qui plus est, dans une même soura, des passages qui se contredisent ou qui ne sont pas conciliables. Y. p. ex: LXXIII. 2—4 et 20 sur les prières nocturnes, et IL 109 et 138—145 sur la kibla. Gela provient de ce que Zaïd a laissé coexister, et a même inséré, dans une même sou ra des passages contradictoires. Donc Mohammed n'a point retiré ou remplacé les passages abrogés. Le fait est surtout remarquable quant au changement très important de la kibla. — C'est en vain quon invoquerait IL iOO (précité) ^Chaque verset que Nous abrogeons ou te faisons oublier^ Nous le remplacerons par un meilleur ou un pareil. Ne sais-tu pas que Dieu est tout- puissant?" et XVL 103. »Lorsque Nous mettons un verset à la place d'un autre — et Dieu est le meilleur connaisseur de ce qull révèle — ils disent itu n'es qu'un forgeur*'. Il ne s'agit pas dans ces passages d'un remplacement matériel dans la même soura, mais de la production d'un précepte ou autre parole de Dieu dans une soura postérieure. Le sens de IL lUO est: i^Si Nous effaçons quelque chose dans les révélations précédentes, ou si tu en oublies quelque partie, Nous remplirons la lacune sans aucune perte ou môme avec avantage pour toi et les fidèles".

*) Le koran ne porte aucune trace d'additions faites par Mohammed. La tradition seule en parle et allègue par exemple une addition faite dans VI. 99: dLos fidèles qui restent chez eux sans être invalideSy et ceux qui avec leurs biens et leurs personnes se vouent à la cause de Dieu, ne seront pas (considérés ou traités) comme égaux." Les mots sans être invalides auraient été sigoutés par Mohammed même, sur la question qu'on lui fit set s'ils sont aveugles?", et Zaîd aurait dit plusieurs années après: il me semble que je vois encore à présent ces mots sur. l'omoplate (où Zaîd les avait gravés sur Tordre de Mohammed) près d'une fêlure". Cette tradition, qui se réfute toute seule, pourrait remonter tou au plus à une réminiscence du fait que Zaïd avait interpolé les mots en question dans sa compilation. Mais les allures de la tradition sont assez libres pour pouvoir se passer de semblables' appuis.

S) Sous ce rapport Nôldeke attache encore trop d'importance à la tradition.

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Le koran n'en porte aucune trace. Si le prophète luimême avait arrangé un peu les souras mecquoises postérieures et les médinoises, il aurait mieux fait que Zaïd, et nous n'aurions pas le koran que nous avons. Observons «nfin que le prophète ne s'est jamais soucié d'expliquer méthodiquement à ses compagnons les passages obscurs de ses révélations i) , comme le veut la tradition afin de pouvoir faire remonter au prophète l'interprétation traditionnelle du koran. Mohammed parlait en termes clairs et saisissants à ses contemporains et n'a jamais fait le docteur ou le professeur. Les commentateurs du koran sont arrivés bien après lui.

Rien n'est plus antikoranique que les traditions ab- image du surdes, dégoûtantes et tardivement inventées qui disent: ^"^ que Dieu fit descendre le koran préexistant jusqu'au premier ciel dans la nuit bénie (de el kadr) du 27 ramadan; que le livre céleste fut montré cette même nuit à Mohammed») par l'ange Gabriel, qui lui enjoignit de le lire aux hommes 3); et que depuis, cet ange lui porta successivement, et pour ainsi dire page par page, des copies du livre placé à la proximité de la terre. Mais il faut obçerver en outre que rien n'était plus contraire aux idées de Mohammed sur la révélation de Dieu envoyée soit à ses prédécesseurs, soit à lui-même, que les notions

') A rappni de cette assertion -les savante musulmans n'a11è|^nt que XVJ. 46: »A toi aussi (= comme auparavant à Israël) Nous avons envoyé la révélation (ou Taverlissement) )x>ur que tu expliques aux hommes ce qui leur a (déjà) été envoyé d'en haut (^ la loi et Tévangile), et qu'ils y réfléchissent." Le aens est (comp. 45 et 46.): »La révélation a déjà été «Qvoyée aux hommes dans la forme de la loi et de Tévangile, elle t'a été envoyée de nouveau pour leur expliquer ce qui leur a été révélé déjà." Il ne s'agit dono pas de Tintarprétation du koran par Mohammed aux siens, mais de lexplication de Tancienne révélation aux hommes en général; et cette explication devait se faire par la prédication koranique.

=) Seura XCVU, cp. XliV. 1—5,

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