M. RENAN SUR L'ISLAMISME
M. E. Benan est yenn s'ajouter récemment ^) aux détracteurs de rislam, sur lequel il avait émis autrefois une opinion plus fayorable. ^L'islamisme , dit-il, est essentiellement hostile à la philosophie et à la science, et c'est malgré lui qu'il y a eu dans son sein, au moyen âge, un élan philosophique et scientifique." D est difficile de passer sous silence ce nouvel acte d'accusation; car un article de M. Benan fait toujours une forte impression , par Téclat de son nom , par la magie de son style , par la puissance intuitive de son esprit. Cependant il faudra se borner ici à quelques courtes observations sur les principales assertions de l'illustre orientaliste. En effet, M. Renan, qui a les défauts de ses qualités, est généralement un peu papillon dans son argumentation; ce qui fait qu'il est malaisé de le saisir et de le résumer, et que pour le réfuter complètement on devrait écrire des notes en regard de son texte réimprimé.
Il est vrai que la civilisation, la philosophie et la science musulmanes n'ont pas été autodidactes, et que les bédouins arabes, sortant de leurs déserts et se répandant en orient et en occident, n'étaient les porteurs d'aucune science, d'aucune philosophie, et sauf la culture de leur langue et de la poésie, d'aucune civilisation. Mais il y a eu une civilisation musiUmane, et le rôle des arabes n'y a pas été nid^ ni réduit à Vusage de leur langue.
Remarquons d'abord quant à la langue arabe, que si elle n'a pas conservé sa pureté dans les parties reculées du monde musulman, et si les indigènes s'en sont servis comme d'une
0 L'islamisme et la science, conférence faite à la sorbonne le 29 mars 1883.
756 OHAP. X.
langae étrangère i), il est certain d*aatre part que Tarabe a acquis dans les pays masnlmans une domination beaucoup plus forte que le latin en enrope au moyen âge, et que dans plusieurs pays Yoisins de l'arabie il est devenu la langue universelle. Cela démontre au moins la puissance de l'élément national des conquérants arabes. Les conquérants germaniques de Titalie, de Tespagne, de la franco, loin d'imposer leur langue aux babi-. tants de ces pays ont perdu leur propre idiome et se sont mis à parler le roman des vaincus. H est vrai qu'ils étaient des barbares par rapport à ces vaincus, mais les arabes l'étaient ^^ement par rapport aux syriens ,' aux grecs , aux persans.
La nation arabe a imprimé le sceau de son génie et de son esprit sur la religion, la famille, la société, le droit'),
^) Renan, rislamisme, p. 15.
*) M. Renan n'a pas prétendu, cotûme le font aujourd'hui quelques savants, et comme H. Gatteschi (Manuate di diritto musulmane , p. LXXU — LXXXIL, p. 382--493) Ta déjà fait en 1865, que le droit romain a exercé la plus grande influence sur le déveluppement du droit musulman, qui lui a beaucoup emprunté quant au fond et à la forme. Cette influence — qui aurait dû être exercée pendant la période des ommiades en syrie, et ce notamment par Técole do droit de Berytos (Beyrouth), où le droit romain arrivé à sa dernière décadence était enseigné en grec — n'a rien de vraisemblable. Il est problable a priori que les conquérants arabes ont maintenu leur propre droit et Tout développé dans leur sens, comme Pont fait en europe les conquérants teutoniques. L'élément latin a réagi plus tard dans le monde teutonique , et le droit romain s'est imposé aux teutons; mais rien de semblable n'a eu lieu dans l'empire arabe. La aréoeption" du droit romain dans l'europe moderne a été une opération lente et séculaire; et ce droit n'a pénétré que difficilement et imparfaitement les institutions essentiellement teutoniques. Peut-on croire que les conquérants arabes aient reçu rapidement et sans peine le droit byzantin? C'est en comparant le droit romain et le droit musulman qu'on se convaincra le mieux que le dernier ne peut devoir beaucoup au premier. Lee deux droits diffèrent profondément quant aux notions, aux principes, aux règles de droit, et quant à la méthode et aux développements juridiques. On trouve des ressemblances; mais elles sont dues à l'identité des matières à régler, à celle 4e la nature et des besoins des hommes, à des conditions sociales et des institutions semblables; et on ne trouve pas moins de ressemblances entre d'autres droits qui sont restés étrangers Ton à Fautre. L'essai fait par M. Gatteschi dans ses notes sur le idroit musulman disposé selon Tordre du code civil français", confirme bien que le droit musulman ne s'est pas inspiré des compilations de Justinien. Obser-
M. RBNAK SUR L*ISLAMISMS. 757
la littératare, Tarchitectare , la philosophie, la science des masnlmans. Ni le grecisme, m le parsisme n*a revécu sons les califes. L'un et l'autre ont exerce sans doute nne inflaence considérable, le grecisme seul à Damas sons les ommiades, le parsisme en oatre à Bagdad sons les abbassides. Mais cette influence n*a été qae secondaire. Il n'est pas vrai d'aillears que la dyilisation arabe ne date qae de la période plus internationale de Bagdad. £lle s'était formée et consolidée dans le siècle esseiV' tùdiement arabe des ommiades; elle ne fit que se déyelopper et flenrir à Bagdad. Après la révolntion qai transporta le siège du eall&t de Damas à Bagdad, le contingent qae la nation arabe apporta à la représentation de la civilisation masnlmane s'affidblit, et devait s'affaiblir, partout et de plus en pins; mais le fond primitif de cette civilisation était son onvrage.
n est vrai' que les conquérants arabes sont allés à l'école des syriens, des grecs, des persans, pour les arts de la tie matérielle^ pour l'architecture, la philosophie et la science, et qu'ils se sont servis d'eux pour faire ce qu'ails ne savaient pas fiûre encore. Mais ils ont été d'excellents disciples. Après avoir appris, ils ont produit. Ils ont tout refondu et remoulé, et avec d'anciens matériaux ils ont fait des choses nouvelles. Ils n'ont pas adopté l'esprit des vaincus. Au contraire, ces derniefs, d'abord plus savants et plus habiles, se sont inspirés de leur esprit, et se sont mis à marcher dans leurs ornières, à parler et à penser comme eux. En somme, il est arrivé aux arabes musulmans et aux syrO"gréco-persans subjugués par eux, ce qui arrive toujours lorsqu'un peuple barbare mais énergique et bien doué se soumet
vous encore que l'influencé du droit romain n*a pu se foire sentir dans l'école — de foi et de loi, et de droit musulman — de Médine, la plus ancienne, et celle dont l'importance pour le fond primitif ou le noyau du droit musulman a été la plus grande. Le droit romain aurait dû exercer la plus forte influence sur l'école de syrie, mais celte école n'a pas résisté à la concurrence des écoles entre elles; elle a disparu. Le droit romain ayant exercé nécessairement une influence inégale dans les diverses parties et les écoles différentes du monde musulman, il aurait dû y avoir un courant arabe et un courant romain et une lutte entre ces deux courants; mais on n'en a trouvé aucune trace dans les systèmes de droit hanafite, malékite et cbafiite, lesquels ne se distinguent pas entre eux par des caractères essentiellement différents.
758 OHAP. X.
complètement des populations d'une civilisation aranoée mais tombées en décadence et en impnissance.
La théologie philosophique, dont tonte la philosophie mnjsalmane procède, et qoi lai a donné un caractère distinctif, est antérieure à Bagdad, et i| ses racines, non dans la philosophie grecque, mais dans les idées du koran. — La motazdla n'est pas grecque ou perse , mais parfaitement musulmane à l'origine.^) Quant à la science, que les musulmans ne commencèrent à cultiver qu'à Bagdad en s'appuyant sur leurs devanciers grecs, elle ne fut pas simplement une reproduction ou une continuation de la science grecque. Elle eut un caractère spécial qui la distinguait de la science grecque qui l'avait précédée et de la science européenne qui lui a succédé. — U n'est pas vrai que le peuple arabe soit impropre à la philosophie et à la science.^ Seulement les bédouins et les citadins de Tarabie n'avaient pas atteint à Tépoqae de Mohammed, et n'ont pas encore atteint aujourd'hui, l'âge de la philosophie et de la science. Mais les arabes ont certainement une aptitude spéciale pour la philosophie abstraite et subtile et pour la science exacte.
La civilisation arabo-mnsulmane a donc été originale, quoiqu'elle ait été entée sur la civilisation orientale de l'antiquité. N'oublions pas que notre propre civilisation européenne n'est pas primordiale, mais qu'elle est entée, quant à la religion et à la philosophie, à l'art et à la science, sur la civilisation grécolatine de Tantiquité.
Il n'est pas vrai que l'islam soit tombé de la domination de l'incrédulité dans celle du fanatisme et de l'obscurantisme. — Les bédouins arabes et les mecquois n'étaient pas sans doute des hommes religieux; mais ces arabes n'étaient pas incapables de foi religiease et de dévotion, et leur conversion à l'islam, souvent superficielle ou nominale d'abord, a pu devenir très sincère et très profonde. — Il est impossible d'admettre qae ^^les premiers arabes qui s'engagèrent dans le mouvement ont cru à peine à la mission du prophète, et qu'ensuite pendant deux ou trois siècles l'incrédulité a été à peine dissimulée". Les compagnons du prophète ont dû être des croyants fervents,
0 V. ci-dessus, p. 574/5.
^ Renan, p. 5.
M. RENAN SUR l'iSLAMISME. 759
non moins que des gaemers acides de bntin et de conquêtes. Sans la foi TaTènement et le saccèâ de Tislam sont inexplicables. L'indifiérenoe religiease des premiers ommiades, qui étaient des koreychites hostiles à Mohammed, à son gendre Ali, à ses compagnons et anx médinois en général, ne naisait pas à la foi sincère da grand nombre. Le scepticisme et l'incrédalité qoi se manifestèrent à Bagdad et furent tolérés on même protégé par plasiears califes, ne descendaient pas de Tirréligiosité pri' mitive de la majorité des musulmans; ils étaient survente sons Tinflaence nouvelle de la libre pensée et de la ^^libre yie". — La motazila était d'abord tout anssi croyante qne ses adversaires, et elle n'encourut la disgrâce populaire et celle de quelques califes, que lorsqu'elle se perdit dans le panthéisme et dans l'incrédulité. La réaction contre les motazilites ne fut nullement une première manifestation de la puissance, nulle au début, mais croissante de l'islam. — La philosophie en général et la science ne s'éteignirent pas avec la défaite de la motazila, mais seulement arec la décadence de l'empire de Bagdad et des autres domaines de l'islam, décadence qui ne fut pas amenée par une orthodoxie obscurantiste, mais par des causes sociales et par des causes externes, les guerres et les inyasions.
Selon M. Renan l'empire musulman aurait été fondé par des incrédules, et les arabes qui le fondèrent sans y exercer d'autre influence, n'auraient fait accepter que leur domination et leur langue! Est-ce croyable?
II n'est pas vrai ques l'islamisme ait toujours persécuté la science et la philosophie quand il le pouvait. Il est vrai seulement que l'ardeur religieuse du peuple et le zèle des ulémas 8*est tourné contre ceux qui affichaient le mépris de Dieu, du koran , du prophète , ou des devoirs de la prière et du jeûne. En a-t-il été autrement chez les chrétiens catholiques ou protestants, pendant et après le moyen âge, dans les siècles de foi, an milieu de populations croyantes? Si la philosophie et la science sont tombées en disgrâce chez les pieux musulmans, même avant la période de décadence générale qui commença au douzième siècle, c'est précisément parce que les philosophes et les honmies scientifiques avaient étalé au grand jour leur incrédulité. Ne voit-on pas de nos jours que la foule des croyants est émue
et s'iirite contre la seienoe, parce qae Tincrédalité et le mépris da x^hrifitianisme sont sottement affichés par bon nombre de savants? Tonte religion est nécessairement hostile anx manifestations de la pensée hamaine qai menacent de lai enlerer son empire snr le eoeor des hommes. Aucune n'hésite à entreprendre contre cette pensée audacieuse la lutte pour rexistenoe. A cet égara rislain n'est pas allé plus loin que le christianisme mais est resté bien en deçà. L'islam a ,^toléré la philosophie dans la première moitié du moyen âge", non ^^parce qu'il était faible et l'incrédulité paissante", mais parce que la philosophie ne lui était pas antipathique et ne lui semblait pas un danger pour la religion.
L'islam n'est pas ^l'union indiscernable du spirituel et du temporel"; ce n'est pas „le r^^e d'un dogme, la chaîne la plus lourde qae l'humanité ait jamais portée". Il n'y a dans l'islamisme que le temporel; le spirituel y est introuvable. Les califes, les ulémas, les imams sont des laïqaes. La religion est sécularisée; elle est une affiiire individœlle ou privée, et chacun peut pratiquer ou non pratiquer pourvu qu'il se garde de blesser la conscience publique en affichant de négliger les devoirs religieux des musulmans. ^) Le dogme musulman ne régne pas plus que le dc^me chrétien ne régnait dans les siècles de foi. Ce dogme est d'ailleurs si simple — non ,^en apparence", — mais en réalité qu'il ne peut être considéré comme une lourde chaîne. Le droit musulman, annexe du dogme, est un droit traditionnel qui n'a pas plus pesé sur les peuples musulmans que le droit romain et canonique n'a pesé sur l'europe latino-teutonique ou le code civil sur les français.
M. Benan aurait pu accuser le christianisme de ce qu'il im* pute à l'islamisme, et il le fait à peu près'). Il aurait pu soutenir également qu'il n'y a pas eu de civilisation, de philosophie ni de science européennes ou chrétiennes!
De plus, M. Renan impute à l'islamisme ce qu'il aurait dû imputer à l'état stationnaire et à la décadence de l'orient musulman: ,^le cercle de fer qui entoure la tête da vrai croyant et
^) P. ex: en rompant publiquement le jeûne du ramadan ou en négligeant manifestement les prières obligatoires. «) P. 18/9.
)f. RBNâN sur L^ISLAMlSMlfi. 761
le rend absolament incapable de rien apprendre ni de s'oayrir à aucnne idée nouvelle", le mépris pour Tinstraction et ponr la science, y compris la statistiqi^eQ)^) Toat cela changera avec le réveil et la mobilisation des nations musulmanes. Aujourd'hui déjà ,^ceux qui ont été en orient" et y ont fait la connaissance des orientaux musulmans, sont frappés de leur aptitude et quelquefois de leur ardeur à s'instruire, à sortir de leur cercle de fer, à s'ouvrir aux idées nouvelles qui leur viennent de l'europe. Seulement, il ne faut pas s'attendre de sitôt, soit à un mouvement général, soit à un progrès rapide; et ce d'autant moins que les musulmans ont toute raison de se défier des européens et de leurs dons. Gomment pourraient-ils apprécier ' soudainement soit la statistique européenne qui est née d'hier, soit les sciences naturelles dont ils n'aperçoivent que des applications matérielles, avantageuses surtout ou uniquement aux européens qui viennent lès exploiter?
Si le musulman ^^croit posséder dans sa religion la vérité absolue et méprise les autres religions", il ne fait que ce que font les chrétiens et les sectateurs des autres religions révélées, quand ils sont des croyants sincères et libres de scepticisme. Si ce mépris lui est inspiré par la simplicité de son culte et de son dogme, il lui arrive ce qui arrive toujours à celui qui croit et pratique moins, par rapport à celui qui croit et pratique plus; notamment au protestant par rapport au catholique, et au protestant libéral ou moderne par rapport au protestant orthodoxe.
Si enfin le cheik égyptien Rifaa ') a émis l'idée que ,4^ science européenne est hérétique par son principe de la permanence des lois de la nature", ce cheik a dit quelque chose de fort sensé. En effet, les représentants incrédules de la science ne lui ont pas parlé en franco de la nécessité immanente selon l'essence créée des choses créées — ce qui n'exclut pas l'action créatrice incidente de Dieu et est parfaitement compatible avec le monothéisme 3) — mais des lois naturèUes qui régnent indépendamment de Dieu et n'ont pas même été établies par Lui, mais remplacent Son pouvoir souverain.
•) V. ci-dessus p. 716.
EESUMÊ.
Chap. 1 , l'europb.
n n'y a pas d'enrope géographique; mais il y a une earope historique, dont il faut chercher les origines dans Tempire romain , «qui naquit en Tan 500 , et qui fut baptisée en Tan 800 de notre ère. Cette europe est latino-teutonique. Elle s'est formée de populations latines , c-k-d. romaines ou romanisées, et de populations teutoniques, ne parlant que deux langues primitives, le latin et le teuton, et confessant ou ayant adopté ime religion unique, la religion chrétienne et catholiqueromaine ou latine.
Au moyen ftge l'élément latin s'est manifesté par la domination et l'influence de la religion latine, du latin et de l'antiquité renaissante ;' et l'élément teutonique a dominé et a fait sentir son influence dans la vie so-
ciale et dans la sphère du sentiment, de l'imagination et de l'art.
Dans l'europe moderne l'unité religieuse a été détruite par la réforme. Mais le protestantisme est une religion latine; et la réformation s'est produite et s'est maintenue ou a succombé sans distinction de teutonisme ou de latinisme. De même, une vie commune — ni latine, ni teutonique, mais européenne — s'est
764 késumé.
manifestée dans Tincrédulité et la science , dans Part, la littérature et la philosophie, et dans la société de Teurope moderne. Des rapports internationaux multiples y ont conduit k un droit des gens européen. La conquête, armée ou pacifique, d^ne immense europe ta^nsocéaniqtie , a été Tceuvre collective des nations latines et teutoniques.
L'europe latino-teutonique s'est acquis des annexes limitrophes par rimmigration , la langue, la religion, l'incorporation politique. Elle a aujourd'hui des annexes en irlande et dans la prusse et l'autriche. — La russie et l'ancienne turquie avec la roumame ne font point partie de l'europe.
Chap. II , l'obibnt.
L'orient est une notion historique comme Teurope. — La grëce a toujours fait partie de l'orient; les grecs sont des orientaux. L'empire d'Alexandre embrassa l'ancien orient. L'orient fut partagé plus tard entre l'empire romain d'orient et la perse, ensuite entre le bas-empire et l'empire arabe. Aujourd'hui deux religions dominent en orient : le christianiisme oriental , et notamment l'église grecque, et l'islamisme; et trois langues y sont le plus répandues : le grec , et l'arabe avec le turc. L'islamisme est en orient au christianisme grec, ce que le protestantisme est en occident au catholicisme. — L'orient a obtenu des annexes dans le nord occidental de l'afrique et dans la roumanie, qui n'ont pas fait partie de l'ancien orient, de l'empire d'Alexandre, de l'empire romain d'orient.
Chap. III, la russie.
La russie est distincte de l'europe et de Torient.