U KHÉDIVE ET FIN DU CONFLIT
Une administration ainsi constituée semblait devoir largement suffire à l'ambition d'un prince honnête et intelligent. Avec une grande liberté pour le bien il n'avait les mains liées que devant le rêve d'une indépendance périlleuse. Et en effet pendant vingt-cinq ans, à dater des traités de 1841, pendant les dernières années du gouvernement de Méhémet-Ali, et ensuite sous Abbas- Pacha et Mohammed-Saïd, aucune difficulté sérieuse ne s'éleva entre la Porte et le gouverneur de la province d'Egypte.
Mais à l'avènement d'Ismaïl-Pacha les choses commencèrent à changer de face. Il varia un peu sur la stratégie à suivre pour parvenir à ses fins ; mais tous ses efforts, toutes ses pensées, furent constamment tournés
vers le même but : les moyens d'assurer son indépendance.
Il s'occupa d'abord, dans les divers voyages qu'il fit à Constantinople, de capter particulièrement la confiance du Sultan et des principaux personnages du divan, afin d'obtenir successivement des faveurs qu'il pourrait faire servir plus tard à la réalisation de ses arrière-pensées.
Subissant, en outre, la funeste influence des flatteurs et des gens d'affaires, qui ne visaient qu'à exploiter sa vanité et sa soif des richesses, il en vint à se persuader que la satisfaction de sa secrète ambition serait chose facile.
Sans entrer ici dans un examen minutieux des principaux actes de son administration, il suffira d'en signaler les traits les plus caractéristiques. Ce fut ainsi qu'après s'être montré, dans les commencements, très-hostile à la Compagnie du canal maritime de Suez, et après avoir essayé de rompre les traités faits avec elle par Mohammed-Saïd, son prédécesseur, il s'arrêta devant les résistances de la France. Virant de bord aussitôt, il comprit l'avantage qu'il y aurait pour lui à tirer parti de cette entreprise en se faisant un appui de la puissance qui protégeait M. de Lesseps. 11 accepta donc l'arbitrage de l'Empereur dans son différend avec la Compagnie, consentit à une indemnité de 84 millions, et montra le plus grand zèle pour l'achèvement du canal maritime, lui qui, depuis plusieurs années, s'était appliqué à exciter les inquiétudes et les jalousies de l'Angleterre contre cette même entreprise!
— SS- II vint alors et revint en Europe, fit des emprunts, de grandes dépenses, et chercha à se créer des amis et des adhérents avec de l'or, et surtout avec des promesses, dans le monde des gens d'affaires. Il réussit.
A Constantinople, il avait plu également. L'âme droite et honnête d'Abdul-Aziz avait eu confiance dans ses protestations de dévouement. Lors de l'insurrection Cretoise, Ismaïl-Pacha envoya des troupes dans l'île pour concourir, avec les troupes ottomanes, à la répression de la révolte. Il espérait secrètement qu'on lui laisserait, au moins provisoirement, le gouvernement de la Crète soumise. Mais dès qu'il s'aperçut qu'on ne songeait à rien de semblable dans les conseils du divan, il rappela brusquement de l'île les régiments égyptiens qu'il y avait envoyés. — Un pareil acte n'était pas sans signification après de si vives démonstrations de zèle, et ne manqua pas de faire faire des réflexions à Constantinople.
Quelque temps avant l'expédition de Crète, le khédive avait accepté que le tribut annuel qu'il payait au sultan serait porté de 80,000 bourses, chiffre primitif, à la somme de 150,000 bourses, soit 750,000 livres turques. Il avait ses raisons pour se rendre ainsi agréable dans un moment où le Trésor ottoman se trouvait obéré.
En effet, des dissentiments existaient entre lui et plusieurs membres de sa famille, et particulièrement avec son frère Mustapha-Fazil-Pacha, qui croyaient avoir à se plaindre des rapports d'Ismaïl-Pacha avec eux. Vers 1865, ces dissentiments devinrent plus vifs. Ismaïl chercha alors à présenter le prince son frère et ses autres
parents comme tout à fait hostiles au Sultan; il demanda à la Porte de modifier l'ordre de succession établi par le firman de 1841, qui était le même que pour le trône du Padischah, et d'y substituer l'hérédité de père en fils^ par ordre de promogéniture, tel qu'il existe dans les États européens. L'iradé impérial du 27 mai 1866 lui concéda cette faveur, dont le résultat immédiat était de priver de ses droits éventuels à l'administration de l'Egypte son frère Mustapha-Fazil-Pacha. Il en résultait aussi qu'un mineur pourrait devenir gouverneur effectif de la province d'Egypte, ce qui flattait le désir d'Ismaïl- Pacha d'assimiler sa situation à celle d'un souverain héréditaire.
Le firman obtenu, le khédive s'arrangea de façon à obliger son frère de quitter l'Egypte et de lui vendre tous ses biens. Son oncle, Halim-Pacha, mécontent de son côté, suivit à Constantinople Mustapha-Fazil-Pacha, qui s'y était retiré après la cession forcée de ses biens et son expulsion de l'Egypte, L'impression que les deux princes expulsés apportaient avec eux à Constantinople ne pouvait être favorable au crédit du khédive près de la Porte. Mais Ismaïl-Pacha se croyait déjà assez puissant pour afficher aux yeux de tous la suprématie de sa volonté, en même temps qu'il donnait satisfaction à ses rancunes contre sa famille.
Son prédécesseur, Abbas-Pacha, avait obtenu de la Porte que le chiffre de son armée fût porté de dix-huit mille à trente mille hommes. L'envoi d'un contingent égyptien en Crète avait justifié les raisons de cette augmentation. Mais, encouragé par son succès dans la
question de l'hérédité et dans ses dissentiments avec sa famille, Ismaïl-Pacha, croyant l'heure venue d'oser davantage, ne se contenta pas d'une armée de trente mille hommes. 11 fit faire de divers côtés, en Egypte et ailleurs, des enrôlements considérables et clandestins, pendant qu'il ordonnait l'achat, en Europe et en Amérique, de deux cent mille fusils perfectionnés.
D'autre part, il augmentait sensiblement sa marine et, contrairement aux prescriptions textuelles du firman de 1841, il commandait en France et à Trieste la construction de plusieurs navires cuirassés. Avec l'ensemble de ces forces il se persuadait que bientôt il serait en état de proclamer, au moment voulu, son indépendance, et, si la Porte venait enfin à concevoir des soupçons et à ouvrir les yeux, de résister efficacement à une attaque des troupes de terre et de mer du Sultan. Que l'empire ottoman se trouvât obligé, à la même heure, de faire face à d'autres ennemis, et Ismaïl-Pacha eût aussitôt démasqué ses intentions, et n'eût pas hésité à recommencer la tentative de Méhémet-Ali.
Il n'était donc déjà plus possible de douter que ces armements si dispendieux fussent destinés, non à la défense de l'Egypte, qui n'était menacée par aucune puissance, mais à la satisfaction d'une ambition secrète- Tout en continuant ses armements avec certaines précautions, pour ne pas trop éveiller les soupçons de la Porte, occupée par l'insurrection Cretoise et par d'autres difficultés, Ismaïl-Pacha avait obtenu encore, le 5 juin 1867, sous divers prétextes, un firman qui lui conférait le titre de khédive et de nouveaux droits ou privilèges
relatifs à l'administration intérieure de l'Egypte, c'està-dire à tout ce qui concerne « les intérêts financiers (t d'autres intérêts locaux, » pour lesquels il recevait la faculté d'introduire des règlements nouveaux.
Par lui-même, le titre de khédive, qui veut dire simplement seigneur, ne comportait aucune extension de droits ni d'attributions; mais, peu connu en Europe, il était de nature à faire illusion en paraissant signifier davantage; et les défenseurs des prétentions d'Ismaïl- Pacha cherchaient à rapprocher la signification de ce titre de celle de prince souverain.
Quant aux passages du firman relatifs à l'administration, ils ne concernaient, comme nous l'avons déjà dit, que les conventions pour la douane, pour la police des sujets européens, le transit et la poste, avec la clause expresse « que ces conventions n'auraient pas la forme ni le caractère des traités internationaux ou de conventions politiques. » Mais Ismaïl-Pacha et ses conseillers espéraient bien, dans l'application, en faire sortir quelque chose d'analogue, ne fussent que des relations directes, plus ou moins actives et étendues, avec les puissances étrangères. Ce n'était certainement pas l'autonomie, mais c'était une extension réelle d'attributions. Un prince honnête et scrupuleux s'en serait servi pour améliorer la condition matérielle et morale de son peuple; une ambition cauteleuse et obstinée allait l'employer pour tenter subrepticement un essor plus vaste.
Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis l'époque où Ismaïl-Pacha avait obtenu du Sultan un bien-
fait personnel de la plus haute importance pour lui, ù savoir le changement de l'ordre de succession en faveur de sa descendance directe, que, profitant des embarras suscités au gouvernement ottoman par l'insurrection Cretoise, le khédive envoyait à Constanlinople son représentant Nubar-Pacha, pour mettre en avant une demande se composant des cinq points suivants :
V La faculté de battre monnaie en son nom (la monnaie égyptienne est frappée au nom du Sultan);
2° Celle de créer une décoration;
3° Le droit de conclure des traités politiques et commerciaux avec les puissances étrangères;
4° Le pouvoir d'accréditer des représentants diplomatiques auprès des cours européennes;
5" Le titre d'Azizi-missir, qui est, dit-on, l'équivalent de celui des anciens Pharaons.
Cette demande, se produisant au milieu des faits que nous venons de relever, ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature et la portée des sentiments d'ambilion que nourrissait Ismaïl-Pacha. Ses tentatives répétées pour nouer des rapports diplomatiques directs avec les puissances, et les sacrifices qu'il se montrait prêt à accomplir pour arriver à ce résultat, n'étaient pas faits, on en conviendra, pour attester la sincérité de son respect pour les droits souverains du Sultan. Si, à ce moment, il ne s'ouvrit pas sur les motifs de son dernier voyage en Europe, et s'il se borna à des assurance officielles de sa loyauté, cette réserve tenait à ce qu'il avait trouvé chez les grandes puissances, à l'égard de ses
vues politiques, des dispositions fort différentes de celles qu'il s'était flatté d'y rencontrer.
Malgré ces symptômes, plus que transparents, le gouvernement ottoman espérait ramener le khédive dans la limite de ses devoirs par des témoignages constants de sa bienveillance. Mais le désir de la Porte d'éviter les difficultés n'aboutit qu'à encourager de plus en plus Ismaïl-Pacha dans ses idées d'indépendance, auxquelles il sacrifiait toutes les richesses de cette malheureuse province d'Egypte , qui est non-seulement une partie intégrante, mais une partie vitale de l'empire ottoman.
Ce n'est pas qu'on ne fût suffisamment édifié à Constantinople sur les idées du khédive. Mais le divan trouvait dangereux d'ouvrir une nouvelle question égyptienne que viendraient probablement compliquer des soulèvements dans d'autres parties de l'empire où il y a sans cesse des agents empressés à souffler le feu de la discorde et des insurrections. On croyait, non sans raison, qu'il était plus sage de temporiser et de ne pas exposer la paix générale aux dangers que pourrait lui faire courir une agression contre le khédive. Le succès même que la Porte avait obtenu dans la question grecque lui donnait le droit de se montrer plus confiante dans sa propre force, et plus facile vis-à-vis des tentatives du khédive. En même temps, il était évident que les puissances, tout en désirant ne pas s'immiscer dans les rapports du Sultan avec le gouverneur de l'Egypte, attachaient de l'importance à ce que la paix ne fût pas troublée; et, par conséquent, la longanimité
dont le Sultan faisait preuve ne pouvait que lui concilier la sympathie des autres souverains.
Mais la passion emportait Ismaïl-Pacha. Il ne voulut ou ne sut rien comprendre à l'attitude toujours bienveillante et digne de la Porte, et il poursuivit son dessein avec plus de résolution que jamais.
Se voyant ou se croyant suffisamment rapproché du but qu'il avait en vue depuis le jour où il avait été investi des fonctions de gouverneur de l'Egypte, et en possession de moyens efficaces pour réaliser ses vues ; fort de ses richesses, par lesquelles il s'était acquis en Europe des appuis nombreux et puissants, Ismaïl-Pacha voulut, avant de proclamer sa souveraineté, la pratiquer. En conséquence, il entreprit, dans le cours de l'année dernière, ce voyage princier dont il attendait la confirma- ^ tion de ses secrètes ambitions, et qui a été, au contraire, par la manière étrange dont le khédive a essayé de l'accomplir et par les prétentions plus ou moins significatives qu'il révéla, le motif et l'occasion des plaintes de la Porte, d'où est sorti le récent conflit.
Ismaïl-Pacha donna pour prétexte de la visite qu'il fit successivement aux différents souverains de l'Europe, le désir de les inviter personnellement aux solennités de l'inauguration du canal maritime de Suez. Il évita avec intention de faire une visite préliminaire à son propre souverain, au Sultan, dont il avait reçu tant de gracieuses faveurs. Ne lui eût-il été pourtant redevable que du firman de 1867, que son premier devoir semblait être d'aller à Gonstantinople, informer son souverain de l'époque où aurait lieu cette inauguration, et le remercier
des firmans en vertu desquels le grand travail du percement de l'isthme avait été autorisé.
Mais Ismaïl-Pacha, qui avait hâte d'agir en prince indépendant et de le faire voir, se garda de cette visite de déférence; il espérait faire oublier ainsi sa situation dépendante vis-à-vis de la Porte; et il partit d'Egypte comme un souverain qui va visiter les autres souverains ses frères.
Pour bien marquer, dès le premier jour, le caractère de cette royale tournée, le khédive débuta par une visite au roi de Grèce. C'était presque au lendemain du jour où le gouvernement d'Athènes , après de vaines et bruyantes tentatives pour soutenir et faire durer l'insurrection Cretoise, s'était vu contraint à l'abandon de ses projets et à une abstention absolue devant les déclarations de la conférence de Paris. L'empressement du khédive, dans ces circonstances, était fait pour déplaire à Constantinople et servir d'avertissement à la Porte sur le degré de reconnaissance qu'elle pouvait désormais attendre du gouverneur de l'Egypte, devenu plus entreprenant à mesure que le Sultan lui témoignait plus de bonté.
Le but annoncé de ce voyage, outre l'invitation aux fêtes de l'inauguralion, était, disaient les confidents, de demander directement aux puissances l'abolition des capitulations, comme si pareille démarche (dont nous n'examinons pas ici la justesse ou l'opportunité) ne devait pas être du ressort exclusif de la diplomatie. Or le khédive, aux termes du firman de 1841, n'a pas qualité pour conclure des traités politiques avec les puissances,
— alla Porte s'étant réservé exclusivement le droit de négocier et de conclure des traités.
Prétendre, comme le faisaient quelques amis d'Ismaïl- Pacha, qu'il ne s'agissait dans l'espèce que d'une réforme judiciaire, n'intéressant que l'administration iulérieure de l'Egypte, c'était se contredire. Car, s'il ne s'agissait que d'une réforme de procédure et de tribunaux, pourquoi s'adresser aux cours étrangères? Et si le consentement de celles-ci était nécessaire, le gouverneur de l'Egypte n'avait pas qualité pour le demander; l'intervention officielle de la Porte était absolument obligatoire. En vain les feuilles dévouées au khédive firent étalage de la mission de Nubar en Europe; on eut beau vanter la faveur qu'il y obtenait et les avantages que le commerce retirerait de l'abolition des capitulations, la question ne pouvait être du ressort de l'envoyé égyptien que comme soumise à un examen préliminaire. Après des essais de négociations directes, on s'est borné à la renvoyer à une commission internationale réunie en Egypte. De plus, le Livre jaune (i^. 133) contient une dépèche du prince de la Tour d'Auvergne à l'ambassadeur de France à Londres, datée du 17 août 1869, dans laquelle le droit souverain de la Porte est explicitement réservé, et où il est dit textuellement que « la commission « est uniquement chargée d'étudier sur place la valeur «' des propositions faites par le vice-roi pour la réforme '( des institutions judiciaires; qu'il s'agit simplement <( d'une enquête n" engageant en rien la liberté d'action «( des cabinets; que, par conséquent, les délégués n'ont (( pas mission d'élaborer un argument définitif en de-
« hors de la Turquie; et qu'enfin l'intention des puis- « sances ne saurait être de porter la moindre atteinte « aux intérêts et aux droits du Sultan dans cette ques- « tion. » Au lieu d'un succès pour ses prétentions, on voit que le khédive ne récoltait ici qu'une déclaration des puissances en faveur des droits souverains du Sultan.
En outre de l'abolition des capitulations, le khédive voulait demander aux puissances étrangères la neutralisation du canal maritime de Suez. Cette proposition, d'apparence si pacifique, n'avait qu'un but ; créer, du côté de la frontière de terre, la plus difficile à défendre, un obstacle moral infranchissable aux armées du Sultan qui déboucheraient du côté de la Syrie. La neutralisation du canal aurait obligé la Porte, en cas de rébellion du khédive, de porter tous les moyens d'attaque du côté de la mer, sur un ou deux points faciles à fortifier, et nécessité un armement maritime considérable et fort coûteux.
Est-il besoin de dire que cette proposition, directetement blessante pour les droits souverains du Sultan, fut, par ce motif, écartée sans examen ultérieur?
Cependant la Porte, mise en éveil par la visite du khédive au roi de Grèce à Corfou, envoyait des instructions à ses ambassadeurs auprès de chaque puissance. Ceux-ci recevaient l'ordre de représenter le Sultan, souverain de l'Egypte, lors de la visite officielle de présentation que le vice-roi ferait à chaque souverain. Et ce fut ainsi qu'à Florence, à Vienne, à Berlin, à Paris, à Londres et partout, Ismaïl-Pacha, volens aut noîensy eut
à ses côtés l'ambassadeur ottoman pendant les audiences d'apparat qui lui furent accordées à son arrivée dans chaque capitale de l'Europe.
Mais cette démonstration anodine, platoniquement préservatrice des droits du Sultan, devait et allait être suivie d'un acte plus positif. L'irritation était d'autant plus grande à Gonstantinople que le khédive avait fait la sourde oreille aux demandes d'explications qui lui avaient été adressées officieusement. La Porte comprenait qu'il était indispensable de mettre fin aux bravades du trop présomptueux gouverneur de la province d'Egypte. En conséquence le grand vézir, A'Ali-Pacha, adressa au khédive, par ordre du Sultan, une lettre pour lui demander une explication de son fastueux voyage k travers toutes les cours européennes, et lui rappeler les obligations résultant des firmans et sa position vis-à-vis du Sultan.
Quoique cette lettre ait été publiée par les journaux et les correspondances, comme elle est le point de départ du conflit et qu'elle pose bien la question, nous la reproduisons ici à titre de document essentiel à connaître.
Lettre du grand vézir au khédive d'Egypte.
« Votre Altesse connaît déjà toutes les rumeurs et les appréciations diverses auxquelles le but principal et l'objet essentiel de son voyage en Europe n'avaient pas manqué de donner lieu, soit dans la presse, soit au sein des cabinets.
« Au moment même où ces bruits venaient à circuler pai-
tout, une explication franche et loyale nous a paru le seul moyen propre à écarter tous les doutes et toutes les difficultés que ces rumeurs pouvaient faire naître ; je viens donc, par ordre de notre auguste maître, et profitant du récent retour de Votre Altesse en Egypte, Tentretenir de ce qui suit :
(c La haute confiance et la bienveillance de S. M. I. le Sultan à l'égard de Votre Altesse ont été constatées par trop de preuves ostensibles et matérielles pour que nous ayons besoin d'y revenir et de nous y étendre.
« A une époque où il se trouvait au milieu de complications politiques de la plus haute gravité, le gouvernement impérial ne s'était point refusé, tout en les modifiant, à donner suite aux diverses demandes que Votre Altesse avait formulées, et qui ne paraissaient point, aux yeux du monde, conformes aux sentiments de loyauté que notre auguste maître était en droit d'attendre d'elle.
« Cette circonstance et la conduite étrange des troupes égyptiennes à leur arrivée et au commencement de leur séjour en Crète, à l'époque de la dernière insurrection de cette île, la précipitation avec laquelle on a procédé à leur départ, et d'autres incidents semblables, avaient été presque oubliés par S. M. I. le Sultan, et cela dans le seul but de donner à Votre Altesse une nouvelle preuve de la haute bienveillance dont elle ne cessait d'être animée envers elle.
« Ainsi la conscience de Votre Altesse ne saurait ne pas convenir que non-seulement Sa Majesté Impériale ne voulait modifier en rien la position de Votre Altesse dans les limites désignées, mais aussi qu'elle n'a épargné aucune aide et aucune facilité à cet égard.
« La grande contrée de l'Egypte, qui était placée sous l'administration de Votre Altesse, étant une des parties les plus importantes des possessions territoriales de S. M. L le Sultan, le bien-être et la prospérité de ses habitants sont naturellement l'objet de sa plus vive sollicitude.
« En conséquence, et en vertu de son droit de souverain du
pays, notre auguste maître aurait dû exercer une surveillance sur des dépenses qui pèsent si lourdement sur le présent comme sur l'avenir de l'Egypte. Si cette surveillance n'a pas été exercée ; si les autres droits et devoirs déterminés par les firmans impériaux qui ont confié à la famille de Votre Altesse l'administration héréditaire de l'Egypte n'ont pas été invoqués, c'est non pas parce que Sa Majesté a entendu renoncer à aucun de ses droits et devoirs, mais c'est uniquement parce que Sa Majesté était convaincue que Votre Altesse, dans sa haute sagesse, n'abuserait pas de ce laisser-aller, et qu'appréciant les bienfaits dont elle était l'objet, elle ne s'écarterait jamais du chemin de la fidélité et du dévouement.
« C'est au moment où cette conviction existait dans toute sa force, et où la bienveillance de S. M. I. le Sultan à l'égard de Votre Altesse continuait et augmentait de jour en jour, que le projet de voyage de Votre Altesse me fut annoncé.
« Oiioique Votre Altesse ait bien voulu nous donner avis de son départ, elle n'a pas cru pourtant devoir nous édifier sur le plus ou moins de valeur des motifs que la voix publique assignait à ce voyage, ni nous donner une réponse quelconque aux demandes d'explications qui lui furent adressées officieusement.
« Tout étonnés que nous fassions de ce silence, nous crûmes devoir attendre le moment de nous éclairer par les faits.
« C'est dans cet intervalle que nous avons été informés de la visite que Votre Altesse est venue faire directement d'Alexandrie à Gorfou à S. M. le roi des Hellènes, et de l'invitatioii qu'elle a adressée à ce souverain d'assister à l'ouverture du canal de Suez. La nouvelle de la même invitation faite aux autres souverains que vous visitiez a suivi de près cette première information.
« Il est inutile de dire que notre auguste maître ressentirait un grand plaisir de voir les souverains de l'Europe, si cela leur plaisait, assister à l'inauguration d'une grande œuvre qui s'accomplit dans une des parties de son territoire, et honorer de
leur bienveillance un des principaux membres de son gouvernement, placé à la tête de l'administration égyptienne.
« Seulement Votre Altesse est trop éclairée pour qu'on ait besoin de lui rappeler que l'invitation d'un souverain indépendant à un pays étranger doit se faire par le souverain indépendant de ce pays. Le contraire touche aussi bien à la dignité de l'invité qu'aux droits du souverain territorial.
<c Donc, la forme adoptée dans cette affaire par Votre Altesse se trouve, sous tous les points, contraire et au respect dû aux droits sacrés de notre souverain, et aux égards nécessaires dus aux augustes princes qu'elle s'est proposé d'inviter.
« D'un autre côté, il était du devoir des représentants de la Sublime Porte à l'étranger de se mettre à la disposition de Votre Altesse comme à celle de l'un des plus grands dignitaires de notre empire. C'était par leur entremise que les relations officielles de Votre Altesse devaient avoir lieu. Il semblerait cependant que leur empressement à remplir ce devoir, loin d'avoir été agréable à Votre Altesse, n'a eu d'autre effet que celui de lui déplaire, et c'est avec peine que nous avons eu à constater toute la réserve qu'elle a cru devoir mettre dans ses rapports avec eux.
« Votre Altesse sait mieux que personne, et il est d'ailleurs expressément stipulé dans les firmans impériaux que, sauf quelques privilèges établis en sa faveur, l'Egypte ne diffère en rien des autres provinces, et que son administration ne peut entretenir des relations officielles directes avec les puissances étrangères.
« Les traités qui existent entre la Sublime Porte et les autres États, aussi bien que les lois fondamentales de l'empire, doivent y avoir la môme force et la même vigueur.
« Malgré ces principes foudamentaux, les voyages continuels en Europe du personnage qui prend le nom et le litre de ministre des affaires étrangères de l'Egypte, dans le but de faire des efforts pour obtenir, en faveur de celle-ci, le changement desdits traités et de nouer avec les puissances des négocia-
lions directes à cet effet ; le grand soin qu'il met à cacher à nos représentants, plus qu'à qui que ce soit, l'objet de sa mission, son abstention de tout contact avec eux, constituent autant de faits aussi attentatoires aux droits de la Sublime-Porte que contraires à vos obligations, et qu'on ne saurait point tolérer plus longtemps, car il est devenu évident, aux yeux de notre auguste maître, que si les puissances chez lesquelles le respect des droits et des traités est un principe immuable ; si, dis-je, les puissances avaient montré la moindre disposition favorable, l'abolition de nos traités, leur remplacement par d'autres, la suppression, en un mot, des contenus des firmans qui y servent de base à l'existence et à la durée de l'administration actuelle de l'Egypte, étaient le but auquel on voulait atteindre.
« A l'intérieur aussi, les dépenses incalculables et écrasantes occasionnées par les commandes de vaisseaux cuirassés, armes à feu et autres, soumettent les habitants de cette partie de l'empire à des charges bien au-dessus de leurs moyens , et les mécontentent contre l'aministration.
« Ainsi qu'il a été dit plus haut, et nous ne saurions trop le répéter, S. M. le Sultan, notre auguste souverain, animé de la plus vive sollicitude pour le bien-être et la prospérité de l'Égyple, et désireux de voir cette province jouir de ses privilèges dans leurs limites légitimes, ne saurait jamais consentir à voir s'affaiblir les liens qui l'attachent à son empire.
« Placée comme elle l'est sous le principe de la sauvegarde de l'intégrité de l'empire , il est impossible de se rendre compte des raisons qui peuvent mettre l'administration de ce pays dans l'obligation de dilapider le trésor public pour l'achat de navires cuirassés et d'armes de toute espèce.
« Comme le peuple ne peut, sous aucun rapport, supporter longtemps la charge de pareilles dépenses, aussi grandes qu'infructueuses, S. M. I. le Sultan, qui est le souverain légitime du pays et le protecteur naturel de ses sujets, ne saurait le permettre.
« C est une vérité reconnue partout que, le luxe n'étant point la cause, mais l'effet de la civilisation, le véritable progrès consiste dans l'accomplissement des réformes qui produisent cette civilisation. L'esprit juste et éclairé de Votre Altesse rend donc superflu pour nous le soin de lui démontrer les conséquences désastreuses auxquelles on s'expose lorsque, négligeant les bases fondamentales, on commence par des objets qui n'en doivent être que les effets.
« Le but de ces explications franches et loyales est d'appeler la sérieuse attention de Votre Altesse sur des faits dont la continuation ainsi que la persistance dans la voie suivie ne peuvent se concilier ni avec les intérêts bien entendus de la province impériale dont la bonne administration lui est confiée, ni avec le maintien des droits reconnus de Sa Majesté Impériale, qu'il importe, avant tout, de préserver de toute atteinte.
ce Nous ne doutons point que Votre Altesse, dans sa haute sagesse, prenant en considération les observations qui précèdent, ne veuille bien se désister de tout ce qui dépasse les limites de ses privilèges et de ses obligations, et que, par reconnaissance pour les grands bienfaits dont elle a été l'objet de la part de notre auguste maître, elle ne consacre désormais tous ses efforts à l'accroissement de la prospérité de l'Egypte et à la garantie de la vie et de la prospérité de ses habitants.
(c A mesure que Votre Altesse se renfermera dans les limites des conditions mises à ses privilèges, la bienveillance dont notre auguste maître ne cesse d'être animé envers elle ne cessera pas de s'accroître et de redoubler. Ces conditions étant longuement énumérées dans les firmans susmentionnés, il est superflu do les récapituler ici.
« Comme il serait impossible au gouvernement impérial de se désister d'une seule des dispositions contenues dans ces firmans, il se verra, quoique à regret, obligé de recourir à leurs dispositions toutes les fois qu'il s'agira de prendre des mesures pour les rétablir dans leurs limites , pour réprimer les actes
contraires qui pourront se produire, et pour sauvegarder les droits et les traditions.
« En conséquence et d'ordre de S. M. I. le Sultan, notre auguste maître , je viens communiquer à Votre Altesse , sans le moindre détour et avec toute franchise, l'état réel des choses, et j'attends une réponse nette et catégorique, oifrant pour l'avenir toutes les garanties nécessaires , et qui ne puissent pas rester à l'état de lettre morte.
« Signé : A' Ali. »
A une demande d'explications, aussi nette dans le fond qu'elle était courtoise dans la forme, il était impossible de ne pas répondre. Le khédive s'y résolut après quelques hésitations. Voici sa réponse :
Réponse du khédive d'Egypte au grand vézir. (Du 16 août 1869).
« J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre que Votre Altesse, sur l'ordre de Sa Majesté Impériale , a bien voulu m'adresser, et par laquelle elle demande des explications sur les interprétations données à mon dernier voyage en Europe, et sur les bruits répandus à cette occasion.
« Je m'empresse de faire connaître le véritable état des choses.
« Depuis le jour où l'administration de cette grande contrée m'a été confiée par Sa Majesté Impériale , Dieu me garde d'avoir pris une décision qui fût en dehors des limites des droits et des devoirs prescrites par les firmans impériaux. La pensée même ne m'en est pas venue. Tout au contraire, appréciant les bienfaits successifs de Sa Majesté et la haute bienveillance
qu'elle m'a sans cesse témoignée, j'ai conformé tous mes actes à sa volonté et à ses ordres.
« Lorsque Sa Majesté saura que tous mes efforts tendent à mériter sa haute satisfaction, elle me conservera, j'en ai le ferme espoir, sa confiance et sa bienveillance.
« En ce qui concerne les troupes expédiées jadis en Candie, c'est sur ma demande , et pour avoir l'honneur de servir Sa Majesté et de lui prouver ma fidélité et mon dévouement, que leur organisation et leur envoi ont eu lieu, conformément aux ordres qu'elle a donnés.
<f Les dépenses de l'expédition de Candie et de l'expédition de Hedjaz, qui eut lieu à la même époque, n'ont point été payées par le trésor impérial , comme il avait été fait pour l'expédition de Crimée; mais elles ont été réglées par l'Egypte, qui a tenu à honneur de les supporter exclusivement.
« Cependant ces dépenses ayant atteint, par suite du séjour prolongé du corps expéditionnaire, le chiffre d'environ deux cent mille bourses, dans le seul but de se rendre compte des sommes qu'exigerait dans l'avenir l'entretien de ces troupes, et contraint d'établir l'équilibre de ce budget, on s'est trouvé dans la nécessité de fixer un terme à la durée de leur séjour.
« J'ai soumis la question au conseil lors de mon voyage à Constantinople, et une décision ministérielle fixa la date de leur retour, qui n'eut lieu cependant que quinze jours après l'expiration du délai indiqué.
(c Depuis leur arrivée dans l'île jusqu'à leur départ, ces troupes se sont, avec leurs compagnons d'armes, portées partout où elles ont été envoyées, déployant un vrai courage et montrant une vraie soumission; elles ont contribué à sauvegarder l'honneur des armes impériales, et bien des officiers, bien des soldats ont été blessés ou tués, heureux de se dévouer au souverain.
<« Cela étant ainsi, je ne crois pas avoir commis un acte ou tenu une conduite contraire à la volonté impériale , soit dans l'envoi , soit dans le retrait des troupes. Je ne crois pas non
plus qu'on ait vu ou entendu une attitude singulière de la part de ces troupes, .soit officiers, eoit soldats, durant l'expédition.
« Quant aux privilèges accordés il y a deux ans, je ne les ai sollicités qu'en vue des intérêts généraux du pays impérial , et comptant sur la confiance de Sa Majesté à mon égard.
« Dans mon voyage en Europe, j'ai accepté, avec reconnaissance, la gracieuse invitation que quelques souverains m'ont fait l'honneur de m'adrsser d'aller leur rendre visite, et m'étant rencontré avec eux, si j'ai invité ces souverains ou quelques membres de leurs augustes familles à assister à l'inauguration du canal, c'est uniquement en vertu de la haute situation que j'occupe sous les auspices de Sa Majesté. Si ces souverains, par l'accueil qu'ils m'ont fait, m'ont donné des preuves d'estime et de considération , je le dois à l'honneur que j'ai de dépendre de Sa Majesté, et c'est un des effets glorieux de la bienveillance dont elle daigne me combler. J'ajoute qu'il est de notoriété publique qu'en cette circonstance aucune conduite n'a été tenue qui fût de nature à porter atteinte aux droits sacrés du souverain, droits que je mets au-dessus de tout et dont je sais apprécier la valeur et l'importance.
« Votre Altesse mentionne le déplaisir que j'aurais éprouvé à voir les ambassadeurs de la Sublime Porte accomplir leur devoir, et elle avance que je les ai évités, voulant leur rester étranger; cependant je n'ai, dans tous les rapports que j'ai eus avec eux, manqué en aucune façon aux égards dus à leur rang et à leur position.
« Au vu et au su de tous , j 'ai rendu visite à chacun d'eux ; j'ai même invité LL. EExc. Djémil-Pacha et Daoud-Pacha à un dîner de famille que mon fils m'a donné chez lui , lors de mon séjour à Paris ; ce qui prouve que , loin de les tenir à distance , j'ai été bien aise de me trouver avec eux.
« Je ne doute donc pas que Votre Altesse ne convienne que les accusations portées à cet égard sont également de la pure calomnie.
« Quant à la mission de Nubar-Pacha en Europe , Votre 11-
tesse n'ignore pas qu'il n'y a pas là de démarche nouvelle, mais que cette mission est déjà reconnue et date de deux ou trois ans; de plus, pendant chacun de mes séjours à Constantinople j'ai parlé à mainte reprise de cette question, et même j'ai obtenu du ministère des affaires étrangères des lettres de recommandation pour les ambassadeurs de la Sublime Porte à Paris et à Londres : j'en ai môme adressé de vive voix mes sincères remercîments. Ainsi la mission de Nubar-Pacha n'a été cachée ni au gouvernement impérial ni à ses représentants près les cours étrangères.
« En effet , les progrès, tous les jours plus sensibles, du commerce et de l'agriculture , et les efforts incessants qui sont faits pour les développer, sous les auspices de Sa Majesté, attirent en Egypte de nombreux étrangers, qui sont appelés ainsi à augmenter leurs rapports avec les indigènes, et à nouer partout de nouvelles relations.
« Cet état de choses occasionne naturellement un grand nombre de contestations et de litiges ; aussi a-t-il été jugé nécessaire d'établir une règle fixe qui pût servir à sauvegarder les droits des parties et à faire naître la confiance entre elles.
« La mission de Nubar-Pacha a pour but de modifier le système de juridiction en ce qui touche les différends commerciaux ou autres entre indigènes et étrangers.
« L'adhésion des puissances à la réunion d'une commission chargée d'examiner cette question, et au sein de laquelle elles consentent à envoyer des délégués spéciaux, prouve que, vu le développement du commerce et de l'agriculture , cette réforme est comprise dans les limites des privilèges accordés à l'Egypte par la gracieuseté souveraine. Cette démarche est donc faite, sans contredit, pour arriver au moyen d'accroître la prospérité et le bien-être du pays, sous les auspices de Sa Majesté et conformément à ses intentions généreuses.
« Votre Altesse m'a fait l'honneur de me dire, en outre, que les énormes dépenses qui ont été faites pour l'achat d'armes et de vaisseaux de guerre, et que d'autres dépenses écrasantes
faisaient peser sur les habitants du pays de lourdes charges qui les indisposaient contre l'administration; que le luxe apparent n'étant pas la cause mais seulement l'effet de la civilisation , négliger la cause, qui consiste dans les améloratioiis réelles, et commencer par l'effet pourrait avoir les conséquences les plus dangereuses. En signalant ce qui précède, Votre Altesse m'invite à m"en tenir aux firmans impériaux et à faire mes efforts pour arriver à produire le Lieu-êlre du pays, à procurer la sécurité aux individus et à garantir la propriété.
« Une comparaison équitable de l'état actuel de prospérité auquel le pays est arrivé sous les auspices de Sa Majesté, avec l'état déplorable dans lequel il se trouvait à l'époque où les rênes de l'administration m'ont été confiées, démontrera que, ne méconnaissant pas les droits augustes de Sa Majesté et appréciant sa haute bienveillance, je me suis consacré tout entier à l'accomplissement du bonheur et du bien être du pays et à la consolidation du principe sacré de sécurité des personnes et des propriétés.
<i La bonne organisation et la régularité de l'administration égyptienne, qui a établi et fortifié dans ce pays les règles fondamentales de tous ces principes , sa persévérance à suivre la voie du progrès, étaient, à la vérité, suffisantes pour assurer et sauvegarder les droits légitimes de tous; néanmoins, depuis trois ans a été instituée unp assemblée de délégués élus par les habitants et appelés à sj réunir annuellement pendant deux mois.
« Leur mission est de rechercher les intérêts du pays , de déhbérer sur les besoins généraux, de contrôler les revenus et les dépenses du gouvernement , et enfin de surveiller la gestion de l'administration.
« Celte assemblée a le droit d'apprécier et de fixer le budget de chaque année, et, selon les circonstances , l'augmentation ou la diminution de l'impôt sont soumises à ses observations. Il est évident que, sous les auspices de Sa Majesté, et à la
grande satisfaction des habitants , cette institution leur assure toutes les garanties désirables.
« Comme le progrès des sciences et la propagation des lumières sont la base de la civilisation, les écoles, qui avaient été, pour ainsi dire, supprimées autrefois, ont été de nouveau rétablies, sous les auspices de Sa Majesté ; de nouvelles institutions ont été fondées, de telle sorte qu'aujourd'hui ces étabhssements, aussi nombrenx que divers, sont complètement organisés.
« En outre, des élèves en grand nombre sont envoyés dans toutes les parties de l'Europe pour se perfectionner dans les sciences et les lettres, les arts et l'industrie, dont les premiers fruits ont été éveillés dans le pays. Ces faits dénotent l'importance qu'on attache à l'instruction, base principale de tout progrès.
« En ce qui concerne l'agriculture , lorsqu'on s'est aperçu , en premier lieu, de l'aspect effrayant sous lequel se présentait l'épizootie et ensuite l'inondation extraordinaire du Nil , qui menaçait d'une destruction complète les récoltes et la fortune des cultivateurs, on a prodigué des secours de toute nature, et leï> mesures les plus énergiques ont été prises. Grâce aux sacrifices immenses et de tout genre qu'on s'est imposés et aux sommes considérables dépensées , la prospérité générale et la fortune publique ont été reconstituées sous les auspices de Sa Majesté. Malgré ces désastres successifs , l'agriculture s'est tellement développée à la suite des travaux effectués et des mesures prises, à l'époque des malheurs, pour l'irrigation des terrains et pour la facilité des transports , que trois cent vingt mille feddans de terre en friches ont été améliorés et rendus à la production.
« La fondation d'un grand nombre d'importants établissements financiers, l'augmentation considérable du chiffre des étrangers qui viennent se fixer dans toutes les parties du pavi?, et même jusque dans le Soudan, en vue de s'y livrer, en toute sûreté, à des transactions, le mouvement constamment pro-
gressif des ports d'Alexandrie, de Suez et de Port-Saïd, le développement des relations d'affaires en Egypte avec toutes les parties du monde, sont la meilleure preuve des progrès incessants de l'agriculture et du commerce.
« Quant aux dépenses, elles ne se font qu'avec l'approbation de l'assemblée des délégués, ainsi qu'il a été dit plus haut. Et si l'on considère que, malgré les dettes laissées par feu Saïd- Pacha, les différentes questions et les difticultés qui ont motivé le payement parle trésor de fortes indemnités, la construction de nouveaux chemins de fer sur un parcours de sept cents milles, entreprise en vue de l'accroissement de la prospérité générale ; la prolongation des lignes télégraphiques j usqu'au Souakin et a Massouva et jusqu'au Soudan, ainsi que leur établissement sur d'autres points du pays ; les travaux du bassin et du port de Suez, et d'autres du même genre qui ont été accomplis dans l'intérêt général; et enfin les sommes considérables avancées pour venir en aide à la population, et celles dépensées pour le canal de Suez ;
« Si l'on considère, dis-je, que tout le monde reçoit régulièrement ce qui lui est dû, que les retraites et les appointements des employés sont payés exactement chaque mois; si l'on envisage la somme à laquelle se trouve réduite la dette, on comprend aisément que les finances sont dirigées avec cœur, sans dissipation, sans grever la population de lourdes charges, et par conséquent sans l'indisposer contre l'administration.
a En ce qui concerne l'achat d'armes et de vaisseaux de guerre, j'ai l'honneur de signaler à Votre Altesse qu'il s'agit simplement de remplacer de vieilles armes par des armes de nouveau modèle, et d'anciens vaisseaux devenus inutiles. A cet effet des commissions composées d'officiers de mérite ont été formées soit ici, soit en Europe, depuis deux ou trois ans, pour le choix et l'essai de nouvelles armes.
« A la suite des expériences qui ont eu lieu, une arme d'invention récente a été adoptée ; sur un rapport et une proposi-
tion tendant à faire une commande égale à la moitié des armes anciennes qui se trouvent en Égyte, autorisation a été donnée de faire cette commande. Les vaisseaux, d'autre part, qui ont été commandés depuis deux ans, ne sont pas encore achevés.
« Les dépenses nécessitées par ce genre de commandes ont été approuvées au budget qu'on a l'habitude de présenter dans le courant de l'année à l'assemblée des délégués, et chaque somme a été portée sur un chapitre spécial.
« Ces dépenses, loin d'être superflues, sont justifiées par l'intention sincère d'être utile à la protection du pays impérial et à l'empire même, ainsi que le témoigne, lors de la rupture des relations avec le gouvernement grec, la concentration à Alexandrie d'un corps de vingt mille hommes attendant le premier ordre ou le. premier signal de Sa Majesté.
« Les détails qui précèdent démontrent qu'on ne néglige pas les causes principales de la civilisation.
« J'ai la conviction que Votre Altesse elle-même voudra bien le reconnaître.
« Les mesures prises depuis deux ans pour l'ouverture des nouvelles rues et les embellissements des villes m'ont été suggérées par les travaux si utiles exécutés à Constantinople, dans l'intérêt de la santé et du bien-être publics, travaux émanant de l'initiative de l'administration municipale, que j'ai été à même de constater dans mes derniers voyages, et que j'ai chere'-hé à imiter dans la limite des us et coutumes du pays impérial. Le ministère des finances ne supporte d'ailleurs aucune des dépenses occasionnées par ces sortes de travaux, auxquels on pourvoit par les revenus de la ville, €t quelquefois, lorsque besoin est, par mes revenus personnels.
« Ces explications franches et sincères sur l'étal véritable des choses effaceront, je n'en doute point, de l'esprit de Votre Altesse la mauvaise impression causée par des accusations injustes. L'esprit de dignité et de justice qui distingue à un si
haut degré Votre Altesse m'est un sûr garant qu'elle reconnaîtra que la fidélité et le dévouement dont je suis animé pour Sa Majesté Impériale sont inaltérables.
« De même, si Sa Majesté a ressenti quelque indisposition contre moi, elle daignera, j'en ai la ferme conviction, lorsqu'elle connaîtra la vérité tout entière, mue par les sentiments de clémence et de générosité qui animent sa grande âme, me rendre et même augmenter à mon égard la bienveillance dont elle a bien voulu jusqu'à présent me combler.
« Du reste, après avoir terminé quelques affaires importantes qui intéressent des sujets du pays impérial, je compte me rendre à Constantinople pour déposer mes hommages les plus respectueux au pied du trône de Sa Majesté et remplir envers elle mes devoirs de fidélité.
(f Ainsi je prie -Votre Altesse de vouloir bien saisir une occasion favorable de soumettre mon intention à Sa Majesté.
« Je la prie également de me conserver sa précieuse amitié. »
Cette longue réponse du khédive, dont le lecteur a pu constater le caractère perpétuellement et ridiculement évasif, et qui ne donne pas une haute idée du personnage ni de la politique qui l'a dictée ou inspirée, fut jugée dérisoire à Constantinople. L'impression fut la même dans toute l'Europe; et l'on peut dire qu'à dater de la publication de cette pièce, les sympathies plus ou moins sincères , que les amis et l'or d'Ismaïl-Pacha s'étaient efforcés de lui acquérir, devinrent de moins en moins marquées. Les natures qui aiment la fierté jusqu'à la révolte, et qui avaient cru rencontrer un caractère trempé pour une rébellion audacieuse , déçus dans leur attente par ce langage cauteleux, se détournèrent aus-
sitôt d'une cause qui se défendait par de mauvais arguments de procureur. Les esprits droits , qui préfèrent à tout la vérité et la justice, se sentirent indignés de ce système affecté de réticences. Désormais l'opinion européenne, un instant indifférente, inclinait avec une préférence décisive du côté du Sultan offensé.
Ce fut sur ces entrefaites qu'A'Ali-Pacha, après une délibération du conseil des ministres de la Porte, tenu le 25 août, fut autorisé par le Sultan à adresser au khédive la réplique suivante :
Lettre de S. A. le grand vézir, en date du 31 gemelawel 1286, adressée à S. A. le khédive.
« J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre en date du 18 courant que Votre Altesse m'a fait remettre par S. Exe. Talaat-Pacha en réponse à la dépêche que, par ordre de Sa Majesté, j'avais adressée à Votre Altesse, et qui contenait, avec certaines observations, une demande d'explications. La lettre de Votre Altesse a été mise sous les yeux du Sultan.
« Il est superflu d'exposer à Votre Altesse qu'il y a deux attributions importantes qui appartiennent au haut apanage de souveraineté que possède Sa Majesté.
u En premier lieu , l'accroissement progressif de la prospérité et de la sécurité des sujets fidèles de Sa Majesté, ainsi que la consolidation des bases de leur bien-être et de leur tranquillité.
« En second lieu, le devoir de sauvegarder absolument les droits légitimes de l'autorité souveraine.
« L'Egypte étant une contrée importante et une des parties les plus grandes de l'Empire, la surveillance minutieuse du complet accomplissement des devoirs déterminés pour sa bonne administration est soumise sans contredit à cette règle
générale. Et il n'y a pas lieu d'expliquer que la plupart des difficultés, des différends, des actes d'oppression et de dilapidation proviennent de ce qu'on ne détermine pas comme il faut, d'un commun accord et d'une manière sincère, la mise en pratique des droits et des devoirs. Il n'en est pas moins vrai que les évéuements qui surgissent de temps en temps, et qui préoccupent les esprits au sujet de l'administration de l'Egypte, confirment ce que je viens d'avancer.
V Aux yeux du gouvernement de Sa Majesté, l'Egypte est, sous tous les rapports, la partie la plus importante de l'empire ; aussi n'est-il pas en son pouvoir de permettre la moindre atteinte à aucune des clauses et des conditions prescrites par
firman impérial à l'égard de cette contrée.
« En conséquence , la détermination incomplète de la mise en pratique des clauses et conditions, en ce qu'elles touchent à la haute position de khédive, peut faire naître telles circonstances qui causent différentes difficultés.
« Ainsi donc la chose la plus digne d'attention , et qui préservera à l'avenir de pareils dangers et de telles difficultés, c'est la fixation du mode de la mise en pratique des conditions fondamentales.
« Le contenu de la réponse de Votre Altesse a facilité la solution de cette importante question. Sa Majesté a apprécié et agréé non-seulement cette réponse, mais aussi les assurances qu'elle renferme sur la parfaite fidélité, sur le dévouement de Votre Altesse envers Sa Majesté Impériale , et sur la résolution sincère prise de ne pas transgresser la sphère des devoirs déterminés.
« Si, dans ma première lettre, au lieu d'exposer franchement certaines observations je les eusse dissimulées, la méfiance serait m'e dans les rapports réciproques et il aurait pu en résulter grand nombre d'inconvénients. En effet, le premier devoir de l'empire, quand il s'agit des questions fondamentales, c'est de faire abstraction des personnalités pour envisager sans détour les situations.
« Du reste, il n'est pas douteux que Votre Altesse , avec la sagacité qui la distingue, ne reconnût que les principes posés dans ma première lettre étaient, aux yeux du gouvernement impérial, les points les plus importants, et que leur préservation de toute atteinte, dans le présent et pour l'avenir, était un des devoirs sacrés de Sa Majesté. La réponse de Votre Altesse est venue confirmer cette opinion.
« Sa Majesté a su en détail que Votre Altesse était prête à effacer toute trace de l'état de choses regrettable qui, par des raisons connues, a surgi depuis quelque temps, et que, loin de vouloir sortir du cercle des devoirs et des privilèges déterminés , elle n'en avait même pas conçu la pensée, ce qui a a affirmé de nouveau les bonnes grâces de Sa Majesté envers elle. En conséquence on a jugé à propos de fournir à Votre Altesse un moyen convenable de mettre à exécution les bonnes intentions et les louables pensées que confirme sa lettre, pour efTacer ainsi les traces regrettables d'un état de choses qu'on désire vivement de part et d'autre voir cesser. Le moyen le plus sûr d'arriver à ce but consiste dans l'accomplissement des dispositions claires et précises des firmans, conformément à ce qu'il est dit plus haut. A cet effet, je m'empresse d'indiquer ci-après les mesures dont l'adoption est nécessaire.
« D'après les dispositions des firmans accordés à l'aïeul de Votre Altesse, et conformément aux conditions renouvelées par les ordres postérieurs, les soldats réguliers égyptiens sont considérés comme soldats impériaux; leur situation, leur tenue et le temps de leur service sont déterminés , et enfin l'effectif de l'armée, fixé primitivement à dix-huit mille hommes, a été plus tard , en vertu d'une autorisation spéciale, porté au chiffre de trente mille hommes.
a Votre Altesse ne voudra pas certainement dépasser ce nombre tant que la Sublime Porte, en cas de besoin, ne le jugerait pas à propos. Comme l'achat des fusils et des munitions en quantité plus considérable qu'il n'est réglemen-
tairement nécessaire à ce nombre de soldats est une dépense superflue et inutile, Votre Altesse reconnaîtra la non-nécessité de plus de deux cent mille fusils à aiguille qui ont été achetés précédemment, ou récemment commandés tant en Europe qu'en Amérique, et elle s'empressera d'y renoncer. De même que, pour ne pas sortir des limites des conditions précitées, elle se dispensera sans aucun doute des navires blindés qui sont en cours de construction à Trieste et en France. Et dans le cas où il serait difficile à Votre Altesse de renoncer à l'acquisition de ces fusils superflus et des navires blindés , c'est-à-dire si la vente ou la restitution ne lui en était pas possible, leur acquisition par Sa Majesté serait décidée afin de faciliter cette transaction.
« Les impôts, d'après le même firman, doivent être perçus en Egypte au nom du Sultan ; mais bien que la rentrée des impôts et la dépense des revenus soient réservés à l'administration égyptienne, les stipulations réglant la perception des impôts au nom du Sultan n'ont pas leur raison d'être tant que Sa Majesté ignore quelles sont les charges qui incombent aux habitants de l'Egypte ainsi que la nature, le chiffre et l'emploi des revenus.
« Votre Altesse ne manquera pas d'examiner attentivement les revenus et les dépenses, en soumettant avec raison aux conseils l'exposé financier, ainsi que le prouve la lettre de Votre Altesse, attendu qu'il importe à la sûreté du pays impérial et de ses habitants de perfectionner ces systèmes avantageux. Votre Altesse n'ignore pas que les emprunts engagent les finances du pays pour le présent et pour l'avenir, et rendent sans aucun doute nécessaire la création d'impôts supplémentaires afin de pourvoir au service des intérêts et à l'amortissement du capital ; c'est là une affaire considérable dont il n'est pas convenable de laisser la responsabilité à Votre Altesse seule. Aussi un des effets bienfaisants de la volonté impériale est le désir que le budget annuel des recettes et dépenses soit également soumis à Sa Majesté par Votre Altesse. Si l'on voit
la nécessité de contracter des emprunts ù l'étranger, les raisons devront en être données en faisant connaître les conditions, en indiquant les ressources destinées à faire face au service des intérêts et à l'amortissement du capital ; en demandant d'abord, comme par le passé, l'autorisation impériale, et enfin en obtenant un ordre par firman impérial.
« Les relations de l'Egypte avec les cabinets européens se trouvant comprises dans le cercle des traités de la Sublime Porte avec les puissances amies, il avait été formellement décidé, par les firmans précités, que l'administration égyptienne n'aurait pas de relations directes et officielles avec ces puissances. Ainsi, dans le cas où il se présenterait une affaire à l'étranger concernant l'Egyte, il importe, comme conséquence de ladite décision, que cette affaire soit traitée par la Sublime Porte et par l'intermédiaire officiel des ambassadeurs. Mais si, en vertu des autorisations impériales contenues dans le firman du 5 Seffer 1284, il devenait nécessaire d'envoyer un fonctionnaire afin de donner quelques explications aux cabinets au sujet des arrangements spéciaux qui pourront être conclus avec les étrangers sur les affaires déterminées, et de discuter ces arrangements particuliers et non officiels, il serait très-aisé et conforme aux droits que ce fonctionnaire eût recours aux représentants de la Sublime Porte résidant dans le pays où il se rendrait, et qu'il entreprît la discussion de l'affaire sous leur direction officielle.
« Les assurances données par Votre Altesse relativement à la stricte observation des lois fondamentales qui touchent à la sécurité des personnes et des propriétés et à l'honneur des habitants, lois que doivent respecter les fonctionnaires publics de tout rang, ont été agréées d'une manière toute particulière par Sa Majesté, qui fait de cette question l'objet de sa plus vive sollicitude. En conséquence Sa Majesté m'a ordonné d'ajouter que Votre Altesse devra porter de plus en plus son attention sur les mesures salutaires. Sa Majesté est persuadée, que Votre Altesse ne permettra pas l'état de gêne et de souffrance
éprouvé cette année-ci par les pèlerins à leur retour par voie d'Egypte, et voudra bien prendre les mesures nécessaires pour prévenir un tel état de choses, et qu'elle aura soin de rendre responsables les fonctionnaires qui ont commis des actes contraires au gré de Sa Majesté et à l'humanité.
« Nous reconnaissons Votre Altesse comme le plus haut dignitaire de ce grand empire, La pensée de Sa Majesté est que vous respecterez les droits sacrés de votre auguste bienfaiteur, et que, dissipant toute erreur et tout malentendu, vous mettrez à exécution les mesures que nous vous indiquons pour assurer à l'avenir la prospérité et la sécurité du pays impérial qui se trouve sous la haute administration de Votre Altesse. Xous nous dispensons donc d'insister à ce sujt^t.
a Sa Majesté ayant aggréé l'intention où vous êtes de nous honorer de votre visite, je viens, par son ordre, vous adresser la présente, pour vous faire part du plaisir que Sa Majesté éprouvera, après la complète acceptation des principes et des règles posés dans cette lettre, à vous témoigner sa constante bienveillance à l'occasion de votre visite.
« Signé : A'Ali. »
Cette fois le khédivo , tout habile et rusé qu'il se croyait être, se trouvait pris à son propre piège. Il prétendait, dans sa réponse, qu'en faisant ses armements il n'avait eu qu'un but, se servir de ce matériel pour concourir à la défense du Sultan en cas de guerre (et il lui était impossible d'alléguer un autre prétexte sans violer, littéralement et dans son esprit, le firraan de 1841 et sans s'avouer coupable de forfaiture). On le prenait au mot en lui demandant de céder à la Porte, au prix coûtant, ce matériel composé des navires cuirassés et des
deux cent mille fusils perfectionnés qu'il avait com • mandés.
Les autres points touchés dans la réplique d'A' Ali- Pacha, savoir : la réduction des forces de terre et de mer aux proportions prescrites par les firmans; l'interdiction de nouvelles taxes et la réduction des impôts qui écrasent les populations égyptiennes; l'obligation de transmettre annuellement un état de la situation financière de l'Egypte, et la défense de donner le titre de ministre aux chefs des différents services administratifs ; tout cela était parfaitement conforme aux firmans et aux traités constitutifs de l'administration égyptienne. Mais tout cela aussi tranchait dans le vif des prétentions du khédive. Accepter, c'était, pour Ismaïl- Pacha, se renfermer honorablement dans son rôle naturel et légal de simple vézir, mais c'était aussi renoncer à ses rêves ambitieux. Résister ouvertement, c'était renouveler la rébellion de Méhémet-Ali, sans avoir son génie et sans posséder les moyens de la soutenir sérieusement et heureusement. Or le khédive ne pouvait se faire illusion sur l'efficacité probable d'une résistance armée de sa part, au moment oîi l'empire ottoman jouissait d'une paix profonde et avait la libre disposition de toutes ses ressources.
Ismaïl-Pacha ne sut pas prendre franchement le meilleur parti, celui du devoir. 11 n'osa pas non plus s'en remettre aux décisions du dieu des batailles. Il attendit.
Il comptait sans doute sur l'intervention des puissances, sur le prestige que lui apporteraient les fêtes de l'inauguration du canal de Suez , et l'honneur qu'il au-
rait alors de donner l'hospitalité aux souverains et aux princes européens qui avaient accepté son invitation.
Ni le khédive ni ses conseillers ne prenaient garde que les intérêts politiques et commerciaux de l'Europe, et spécialement ceux de la France et de l'Angleterre, sont tout à la paix ; que le réveil de la question d'Orient alarmerait instantanément tous ces intérêts; et enfin que l'attitude récente de toutes les puissances à la conférence de Paris, y compris la Russie elle-même, lors de l'apaisement du conflit gréco-turc, était un indice manifeste de la ferme volonté de l'Europe d'empêcher qu'un seul coup de canon fût tiré en Orient.
La Porte ayant eu , de son côté , la sagesse et la fermeté de maintenir au conflit le caractère d'une difficulté d'administration purement intérieure, et n'ayant, aux termes des traités de 1841, d'autre obligation que de conserver le gouvernement de l'Egypte à la famille de Méhémet-Ali, à quel titre les puissances auraient-elles pu intervenir en faveur du khédive? Et, pour épuiser l'hypothèse de la dépossession d'Ismaïl-Pacha, n'était-il pas indifférent à la France et à l'Angleterre que ce fût tel ou tel membre de cette famille qui remplit les fonctions de gouverneur de l'Egypte, et qui protégeât la sécurité de leurs voyageurs et de leur commerce?
Toutes ces raisons , présentes à l'esprit de quiconque porte un instant son attention sur les affaires générales de l'Europe , auraient pu frapper l'esprit du khédive. Mais la passion a des obstinations qui résistent aux clartés de l'évidence. Ismaïl-Pacha ne sut pas se rendre à propos.
La réplique vizirielle était partie de Gonstantinople pour Alexandrie le 31 août, portée par un aide de camp d'A'Ali-Pacha.
Après deux mois et demi de réflexions, et pendant que les souverains et les princes invités étaient encore ses hôtes, le khédive se décida enfin à répondre aux demandes formulées par la Porte avec une précision qui semblait défier toute équivoque; et l'on va voir ce qu'était celte réponse où se peint, d'une façon puérilement cauteleuse, l'esprit d'un personnage mis nettement en demeure par son interlocuteur, et qui s'imagine qu'il lui suffira d'avoir l'air de ne pas comprendre.
Comme si la lettre d'A'Ali-Pacha ne lui avait pas été directement et personnellement adressée, et qu'il lui fût loisible de n'en pas tenir compte, la réponse d'Ismaïl- Pacha affecte la teneur d'une simple dépêche, écrite à l'occasion d'une communication de l'ambassadeur britannique, M. EUiot, au consul général d'Angleterre à Alexandrie :
Dernière réponse du khédive.
« Par la communication de S. Exe. M. l'ambassadeur britannique adressée au consul d'Angleterre, et dont celui-ci m'a donné connaissance, j'ai connu la véritable pensée de Votre Altesse au sujet des agents que je pourrais envoyer en Europe à l'effet de négocier les arrangements spéciaux que j'aurais à conclure, dans les limites du fîrman de privilèges, avec les puissances européennes. Désirant que Votre Altesse prenne connaissance de cette pièce, je la transmets à mon Kapou
If
Keayea, avec invitation de la placer sons vos yeux. Il résulte de cette communication, en ce qui touche la question des agents égyptiens envoyés avec mission de conclure des arrangements spéciaux, que la pensée de la Sublime Porte se résume à se contenter seulement que ces agents soient présentés une première fois aux ministres des affaires étrangères, par les représentants de la Sublime Porte, sans ingérence de ceux ci dans la mission de ceux-là. Bien que depuis le firraan de 1824 les agents égyptiens se présentent eux-mêmes et sans intermédiaires aux ministres des affaires étraugères, je m'empresse, pour témoigner de mon attachement à l'auguste personne de Sa Majesté, et de mon désir de me conformer aux intentions de son gouvernement, d'accepter la teneur de la susdite concession et de m'y conformer. Dieu sait si je suis reconnaissant à Votre Altesse de ce qu'elle a bien voulu élucider aussi ce point. En outre, ayant reçu de personnes dignes de confiance la nouvelle que je ne serais pas obligé de présenter mon budget à la Porte, j'aime à espérer que cette nouvelle est exacte. D'ailleurs Votre Altesse ayant daigné me donner l'heureuse assurance que Sa Majesté était dans la volonté de maintenir et de conserver les privilèges successivement accordés par les firmans impériaux depuis 1841, mon espoir se consolide et se convertit en certitude.
« Il reste maintenant un seul point ; celui de l'autorisation des emprunts.
« J'ai la ferme confiance que celui-ci sera également résolu par le recours aux term 's formels des firmans impériaux, avec la haute équité de Votre Altesse, reconnue du monde entier.
« En effet, si l'on considère attentivement ce point, comme la subordination nuirait en toutes affaires, petites ou grandes, de la province d'Egypte, dont l'administration m'a été confiée par la bienveillance seule de Sa Majesté le Sultan, il est évident que le firman de privilèges accordé en dernier lieu à l'Egypte serait alors sans valeur.
a Si la chose n'eût pas été ainsi, je n'eusse pas eu d'autre devoir, je le sais, que de me soumettre à une simple indication de Votre Altesse.
« Ayant la confiance que toutes les communications de Votre Altesse ont été inspirées par la plus parfaite sincérité et la plus entière pureté d'intention, je viens, de mon côté, vous parler en toute confiance et sincérité, m'appuyant sur l'heureuse assurance que Sa Majesté ne voudra même pas amoindrir les privilèges accordés par sa munificence impériale, comme aussi sur la parfaite équité et la haute sagesse qui distinguent si éminemment Votre Altesse.
« J'espère qu'en acceptant aussi ce point de la façon exposée ci-dessus, elle daignera employer ses bous offices pour faire accroître en ma faveur la haute et féconde bienveillance de Sa Majesté, plus précieuse pour moi que le monde entier et tout ce qu'il renferme. )>
Si l'on écarte la phraséologie et les formules de soumission officielle, qui ne servent qu'à faire ressortir avec plus de force la mauvaise grâce avec laquelle le gouverneur de l'Egypte se résigne à la subordination de ses agents à l'égard des ambassadeurs du Sultan dans les relations avec les puissances étrangères, il résulte de cette réponse que le khédive se refuse à admettre l'obligation de soumettre annuellement son budget à la Porte, et de demander une autorisation pour les emprunts qu'il désirera contracter. Ce refus était aggravé par la forme cavalière, et presque impertinente, dans laquelle il était maladroitement libellé. C'était, en outre, le khédive lui-même, et non son souverain, qui déclarait, de sa propre autorité, le différend aplani et qui y mettait un terme!
Qui avait pu inspirer à Ismaïl-Pacha l'idée et le ton d'une pareille épître? Était-ce l'orgueil, cette maladie fatale des satrapes d'Orient? Était-ce l'infatuation de la puissance qu'il a cru enfin posséder lorsqu'il s'est vu entouré des souverains et des princes qui recevaient alors de Son Altesse une si magnifique hospitalité? Ou bien, comptant sans mesure sur les bons offices des puissances pour arrêter une explosion de la colère du Sultan poussé à bout, espérait-il que la Porte, n'osant prendre l'initiative d'une rupture ouverte, ni la responsabilité des risques à courir, se résignerait humblement, et accepterait dans un indigne silence cette fin de nonrecevoir?
Dans l'une ou l'autre hypothèse, il eût été difficile d'afficher plus de hauteur avec plus de maladresse; car c'était bien lui, cette fois, lui le gouverneur de la province d'Egypte, qui, de propos délibéré, plaçait son souverain dans l'alternative impérieuse, ou de subir, à la face du monde et en présence des secrètes machinations des ennemis de l'empire, l'insolence d'un subordonné, ou bien de faire un acte éclatant d'autorité et d'agir dans toute la rigueur de son droit, afin de sauvegarder la dignité de sa couronne.
On le comprit ainsi à Constantinople, comme à Paris, à Londres et à Vienne, et l'émotion fut vive en Europe. On savait, d'ailleurs, que Abdul-Aziz avait eu la pensée de se rendre en personne aux fêtes de l'inauguration du canal de Suez, et l'on croyait voir, dans la teneur de la réponse du khédive, l'intention calculée de froisser le Sultan pour l'empêcher de mettre ce projet à exécution,
afin qu'Ismaïl-Pacha eût la gloire de figurer seul à ces fêtes, comme le souverain du pays, pour en faire les honneurs à ses hôtes princiers. Ce qui est certain, c'est qu'après la réponse du khédive, Abdul-Aziz ne pouvait plus songer à paraître en Egypte autrement qu'en maître, et en maître irrité.
Aussi n'y eut-il dans le divan, comme dans tout Gonstantinople, qu'un même sentiment à la réception de la lettre d'Ismaïl-Pacha : c'est qu'il fallait en finir. Et comme le départ des souverains et des princes qui avaient reçu l'hospitalité du khédive faisait disparaître toute crainte de blesser la susceptibilité de ces personnages en mêlant un acte de rigueur aux fêtes de l'inauguration, la Porte prit résolument son parti. Après plusieurs délibérations, il fut décidé qu'une dernière sommation, plus directe et plus explicite encore que les précédentes, serait expédiée au Caire. Et, afin de donner à cet acte une forme impérative qui ne permît au khédive ni résistance ni discussion, sous peine de se déclarer en révolte ouverte, ce fut un firman que le Sultan adressa du haut de sa souveraineté à Ismaïl-Pacha.
Voici cette pièce, telle que le Times l'a publiée en français :
Firman du sultan au khédive d'Egypte.
« Il est superflu de dire combien ma sollicitude est grande pour la prospérité de l'importante province d'Egypte, et pour l'accroissement du bien-être et de la sécurité de ses habitants.
« Tout en consacrant une attention sérieuse au maintien intact des privilèges intérieurs accordés à l'administration égyptienne, il est de mon devoir de surveiller en même temps le strict accomplissement des obligations de cette administration soit envers ma couronne, soit envers les habitants de la province.
a En conséquence, j'ai accepté les éclaircissements que tu as donnés et les engagements que tu as pris relativement aux armes et aux bâtiments de guerre, ainsi qu'à l'égard des relations extérieures de la province, par la lettre que tu as écrite sous la date du 10 djemazi-ulewel 1"286, en réponse à celle que mon grand vézir t'avait adressée par mon ordre souverain le 18 rebuil-alihir 12S6.
'( Seulement, la question financière étant un point vital pour tout le pays, si la quotité des impôts est supérieure aux moyens des contribuables, ou si les produits de ces impôts, au lieu d'être affectés aux besoins réels du pays, sont absorbés par des dépenses infructueuses, on s'expose incontestablement à des pertes et à des dangers incalculables.
« Il en résulte pour le souverain du pays le droit sacré et imprescriptible de surveiller avec sollicitude cet important objet ; et, pour qu'il ne subsiste plus aucun doute ni malentendu à cet égard, j'ai décidé de te donner les éclaircissements suivants, qui seront également portés à la connaissance de tous.
« Ainsi, suivant les conditions fondamentales qui servent de base à l'administration actuelle de l'Egypte, tous les impôts et redevances doivent être répartis et perçus en mon nom. Je ne saurais donc consentir en aucune manière à ce que les sommes provenant de ces impôts soient employées autrement qu'aux besoins réels du pays, ni à ce que les habitants soient chargés de nouveaux impôts sans une nécessité légitime et reconnue.
ce Ma volonté absolue est donc que tes soins et ton zèle les plus incessants soient dirigés vers ces deux importants objets,
aussi bien que sur la nécessité que mes sujets d'Egypte soient toujours traités avec justice et équité.
(c De même, les emprunts étrangers engageant pour de longues années les revenus du pays, je ne saurais admettre que, sans que tous les détails des raisons qui peuvent y faire recourir aient été soumis à mon gouvernement impérial, et sans que mon autorisation ait été préalablement obtenue, des sommes prélevées sur les revenus de l'Egypte soient affectées au service d'un emprunt.
« Ma volonté est donc qu'en aucun temps il ne soit fait d'emprunt qu'après que la nécessité absolue d'y avoir recours sera établie et mon autorisation préalable obtenue.
« Tu conformeras désormais tes actes et ta conduite aux termes formels de mon présent flrman impérial, qui est en tout point conforme aux droits et aux devoirs respectifs, ainsi qu'aux précédents.
Le 22 Chaban 1286.
L'habileté et la force de cet acte étaient de rappeler les privilèges déjà concédés au khédive, d'en déterminer le sens et les limites tout en les maintenant, et de marquer ainsi le point au delà duquel toute tentative d'empiétement ne serait pas tolérée. Les questions du budget et des emprunts qu'Ismaïl-Pacha avait essayé, dans sa dernière réponse, de soustraire au contrôle de l'autorité du Sultan, se trouvaient réglées dans le firman d'une manière péremptoire.
A ce langage impératif, nulle réplique n'était possible. Il ne restait au khédive d'autre alternative que la soumission pure et simple, ou la rébellion ouverte. Mais l'heure n'était pas propice pour ce dernier parti. L'Angleterre, par la voix de ses journaux les plus considérables.
déclarait très-haut sa volonté d'empêcher à tout prix le conflit d'aboutir à des actes de guerre. En France et en Autriche personne ne croyait à une résistance armée de la part du khédive, dont les réticences et les réponses puérilement évasives avaient été universellement blâmées. A Paris comme à Londres et à Vienne, les hommes sérieux s'indignaient à la pensée que le repos du monde et la sécurité des transactions commerciales pussent dépendre de la vanité surexcitée d'un pacha ambitieux. Partout l'esprit public se montrait irrité contre Ismaïl- Pacha. On savait le Sultan résolu à agir, s'il y était contraint; et comment ne pas lui donner raison? L'Egypte, soustraite à la souveraineté de Gonstantinople, c'était le commencement de la dissolution de l'empire ; la Porte cessait d'être une puissance, et la maison d'Osman perdait tout prestige aux yeux des musulmans. On s'expliquait donc très-bien, par les motifs politiques et religieux de l'ordre le plus élevé, la nécessité pour le Sultan de prendre une résolution suprême.
C'est ce que l'ambassadeur d'Angleterre, M. EUiot, qui s'était rendu au Caire par l'ordre de lord Clarendon, se chargea de faire comprendre au khédive en lui tenant le langage le plus net et le plus énergique.
La Porte avait confié la mission de porter le firman à Server-Effendi, préfet de Constantinople, qui avait rempli déjà une mission en Egypte, lors du différend survenu entre le khédive et M. de Lesseps, au sujet de l'arrangement définitif de l'affaire du canal de Suez. Un délai de trois jours, à dater de la réception du firman, était accordé à Ismaïl-Pacha pour donner son adhésion
par écrit, et le firman devait être publié en Egypte.
Server-Effendi eut deux séances avec le khédive avant d'obtenir sa soumission entière. Enfin M. EUiot, qui avait essayé dans plusieurs entretiens de convaincre Ismaïl-Pacha de la nécessité de céder, finit par lui déclarer sans détour que l'Angleterre ne lui permettrait pas de recommencer la révolte à main armée de 1840, et qu'au premier pas fait dans cette voie, il la rencontrerait sur son chemin avec toutes ses forces.
Convaincu alors, ou plutôt vaincu par cette déclaration d'une netteté toute britannique, et assuré désormais de son isolement, Ismaïl-Pacha se résigna à l'adhésion qui lui était imposée, et fit donner lecture publique du firman impérial, qui fut publié dans toute l'Egypte. A ce moment le télégraphe annonça partout que le Sultan était obéi dans sa province d'Egypte; et quelques jours après M. Ottway, le sous-secrétaire d'État du foreign-office, dans un discours prononcé à Chatham, put faire savoir à ses électeurs, avec la modestie qui sied aux victorieux, que les bons effets de la diplomatie anglaise n'avaient point été sans influence sur la solution pacifique du conflit.
La nouvelle de la soumission du khédive causa en Europe une satisfaction générale. Il faut en excepter pourtant la Russie. Les journaux du pays et les feuilles qui, ailleurs, reçoivent le mot d'ordre du cabinet de Saint-Pétersbourg, exprimèrent, dans des termes remplis d'amertume, les plus vifs regrets de la soumission d'Ismaïl-l'acha, et laissèrent entrevoir qu'une autre fois la Russie pourrait bien venir en aide à ses prétentions.
<^)uelque accoutumé que l'on soit aux sentiments d'hostilité de la Russie à l'égard de la Turquie, on a été généralement surpris que le cabinet moscovite n'ait pas su mieux dissimuler son dépit du succès que la Porte venait d'obtenir.
Mais, à tout bien considérer, il n'est pas sans utilité que les journaux dévoués au gouvernement russe aient montré, en cette circontancc , leur véritable pensée. C'est un avertissement pour les politiques et les publicistes qui seraient tentés de croire aux protestations de désintéressement et d'amour de la paix dont la Russie aime à se parer de temps en temps, et qui auraient pu hésiter sur la ligne à suivre dans la question des rapports du sultan avec le gouverneur héréditaire de sa province d'Egypte. Aider à l'indépendance de l'Egypte, c'est rapprocher le tzar de l'objet suprême des ambitions moscovites; c'est lui ouvrir le chemin de Conslantinople. Voilà ce que l'attitude de la presse moscovite enseigne implicitement à ceux qui voudraient douter encore.
droit de la porte a contrôler le budget de la province d'Egypte, et a autoriser les empp.unts a l'étranger. — ln mot sur le système financier du khédive. — nécessité pour la tur- QUIE D'aP.RÊTER les CONSÉQUENCES DÉSASTREUSES DE CE SYSTÈME.
Dans l'aperçu que nous venons de présenter des diverses phases du conflit turco-égyptien, on a pu voir que la question financière a failli être la pierre d'achoppement qui allait rendre définitive la rupture entre le Sultan et le khédive, au moment même oi!i elle paraissait en voie d'apaisement.
Pour se rendre compte des motifs qui déterminaient le refus d'Ismaïl-Pacha et des raisons décisives qui, d'autre part, obligeaient la Porte à ne rien céder sur ce point, une explication succincte est nécessaire.
En concentrant toute sa résistance sur la question financière, et principalement sur la faculté qu'il entendait posséder et garder de contracter, à son gré, des emprunts à l'étranger, Ismaïl-Pacha mettait à nu le fond de sa pensée, et obéissait au mobile qui a inspiré tous les actes de son administration. Les politiques, qui
s'étaient imaginé qu'ils retrouveraient dans le petit-fils quelque chose de la haute ambition de son grand-père Méhémet-Ali, furent surpris et comme déçus en le voyant céder facilement sur les questions de l'armée, de la marine et des relations avec les puissances, pendant qu'il se refusait à toute concession sur la question d'argent. Il se résignait, sans regrets apparents, aux restrictions qu'on lui imposait dans le domaine des choses militaires et diplomatiques, c'est-à-dire sur les points qui semblaient devoir tenir le plus au cœur d'un homme dévoré du désir de compter parmi les souverains, et il ne se montrait intraitable que sur la question financière! Et il ne cédait qu'à la dernière extrémité!
Mais, en y regardant de plus près, on reconnaît que l'ambitieux khédive n'agissait pas à la légère. L'argent est le nerf de tout, de la paix et de la guerre. Qu'on laisse à Ismaïl-Pacha la faculté de pressurer indéfiniment les fellahs, pour s'enrichir au moyen des impôts et des corvées, ainsi qu'il l'a fait jusqu'à ce jour, et rien ne l'empêchera de recommencer ses tentatives autonomistes de 1869, sitôt qu'il verra poindre à l'horizon quelque conflit entre la Porte et une autre puissance. Si, au contraire, il lui est interdit d'établir de nouveaux impôts et de contracter des emprunts sans l'autorisation du Sultan, et s'il est obligé de soumettre annuellement son budget au contrôle du Divan, dès lors il n'a plus la possibilité de recommencer ses armements et de reprendre une attitude menaçante vis-à-vis de son souverain.
En maintenant sur la question financière l'exercice intégral de son droit de contrôle et d'autorisation, la
Porte a donc montré qu'elle avait la clairvoyance du danger.
Elle empêche en même temps le khédive d'achever la ruine des malheureux fellahs au profit de son trésor particulier d'abord, et, en second lieu, au profit des courtisans et des hommes d'affaires qui savent exploiter la vanité du satrape égyptien : et, sous ce rapport, le Sultan remplit son devoir de souverain, qui doit sa protection bienveillante à ses sujets d'Egypte, comme à ceux des autres provinces de l'empire.
i\Iais la Porte avait, en outre, pour exiger que la situation financière de la province d'Egypte lui fût soumise, une autre raison non moins décisive : cette raison, c'est que, dans le cas où le khédive suspendrait ses payements, les créanciers de l'Egypte seraient en droit de demander à prendre hypothèque sur le sol égyptien. Dans cette éventualité (moins improbable qu'on ne pense), la Porte encourrait donc une responsabilité effective, puisque le Sultan est souverain de l'Egypte et que le sol égyptien fait partie intégrante de l'empire ottoman. — Les actionnaires du canal de Suez n'ignorent certainement pas ce caractère de la situation, et sont, en définitive, les premiers intéressés à ce que le Divan contrôle la gestion financière du khédive.
11 y a plus. Dans cette hypothèse du non-payement des dettes du Trésor égyptien, les puissances n'auraientelles pas à intervenir auprès du Sultan, souverain territorial de l'Egypte, pour défendre les intérêts de leurs nationaux soumissionnaires des emprunts d'Ismaïl- Pacha?
Nous avons vu récemment, à Tunis , une commission, formée de délégués anglais, français , allemands et italiens, être chargée de contrôler les revenus de la régence pour réaliser le remboursement des dettes contractées, au nom de ce petit État, envers les sujets de ces diverses nations. Que dirait-on si , à un moment donné, l'installation d'une commission analogue à Alexandrie devenait nécessaire, et s'il fallait la laisser percevoir directement les revenus de l'Egypte pour le compte des créanciers de Son Altesse le khédive? La dignité de la Porte pourraitelle permettre une semblable ingérence dans l'administration d'une de ses provinces? et ne serait-elle pas obligée, par la force des choses, de substituer sa propre responsabilité de puissance souveraine à l'insuffisante responsabilité du gouverneur de la province d'Egypte?
Or les personnes très au courant de la situation de ce pays, et qui savent jusqu'à quel point le gouverneur de l'Egypte a exploité la matière imposable, ne se dissimulent pas la possibilité d'une catastrophe. Il est donc permis de présumer qu'à Constantinople on a dû réfléchir aux obligations qu'une pareille éventualité ferait peser sur la Porte. Ce qui s'est passé à Tunis est un enseignement pour tout le monde.
Les amis du khédive ont fait de l'Egypte actuelle et de sa prospérité un tableau que des voyageurs plus impartiaux jugent singulièrement flatté. L'or égyptien a été répandu avec habileté; et combien peu de personnes, admirant le faste et les richesses d'un prince d'Orient, se soucient d'en rechercher la source et de savoir si elle ne risque pas d'être bientôt tarie , et bien moins en-
core si ces profits magnifiques sont légitimement acquis!
Ce n'est pourtant pas là une question oiseuse. L'ère des gouvernements mystérieux est passée, môme en Orient, et l'on ne trouve plus que dans les Mille et une nuits des trésors inépuisables.
Dans sa correspondance avec A'Ali-Pacha, le khédive s'étend avec quelque complaisance sur les améliorations de toute sorte qu'il a introduites en Egypte, et se glorifie, entre autres choses, des progrès qu'il aurait fait faire à l'agriculture. Ces assertions ont rencontré des dénégations formelles. Les procédés et les résultats de l'administration d'Ismaïl-Pacha sont, au contraire, sévèrement appréciés, sous ce rapport, par des témoins oculaires.
Ceux-ci lui reprochent, par exemple, d'avoir fait défricher au profit exclusif de son trésor personnel les 300,000 feddans de terre qu'il se vante d'avoir rendus à l'agricullure. Ils l'accusent d'avoir imposé d'innombrables corvées aux fellahs pour cette œuvre de défri- •chement, qui n'a profité ni au trésor public ni aux malheureux travailleurs eux-mêmes. Ainsi s'expliquerait comment, à son arrivée au pouvoir, il ne possédait que 200,000 feddans, tandis qu'aujourd'hui il en possède 600,000, c'est-à-dire le cinquième du sol arable de la province d'Egypte; et comment cette augmentation de richesses territoriales se serait opérée en même temps qu'il se livrait à des dépenses considérables, ce qui, au premier aspect, paraît contradictoire.
Les critiques dont nous parlons rappellent, en outre.
qu'Ismaïl-Pacha, dès qu'il s'est vu le maître, s'est emparé des propriétés privées d'Abbas-Pacha, qui était mort sans enfants. Il s'est attribué de la môme façon tous les domaines de l'État, et a prétendu ensuite, pour légitimer ces actes, que le Sultan, lors de son voyage en Egypte, lui avait fait don verbalement de toutes ces propriétés!
Voilà déjà une source d'augmentation de richesses qui n'a rien de mystérieux, et qui est facilement intelligible.
Ce n'est pas tout. Le khédive, voulant expulser du territoire égyptien son frère Mustapha-Fazil-Pacha et son oncle Halim-Pacha, les invita à lui vendre leurs terres. Ceux-ci refusèrent longtemps; mais le moyen d'avoir raison de cette résistance fut bientôt découvert». La distribution de l'eau du Nil , qui est le grand et unique irrigateur des terres en Egypte, et qui donne toute leur valeur aux propriétés, est entre les mains de l'administration. Celle-ci n'a qu'à fermer les canaux d'irrigation pour empêcher une propriété d'être productive. On appliqua ce moyen aux propriétés de Mustapha-Fazil-Pacha et du prince Halim-Pacha, qui furent contraints de la sorte à les céder au khédive.
Trouvant d'ailleurs que ce procédé était aussi sûr que lucratif pour lui, Ismaïl-Pacha l'a employé ensuite à l'égard d'autres propriétaires dont les terres étaient à sa convenance, et ces propriétaires sont aujourd'hui dans la plus grande misère.
Le journal la Turquie a raconté, dans son numéro du il septembre 1869, un fait plus odieux encore. Par
desraiiOns d'économie, Said-Pacha avail mis en disponibilité un nombre assez considérable d'employés civils et militaires. Dans l'impuissance de leur fournir une pension régulière, il leur donna des terres en toute propriété. Par malheur, ces terres, bien cultivées, excitèrent la convoitise de son successeur. N'osant pas user ouvertement envers ces anciens fonctionnaires, qui auraient pu exciter des troubles ou faire entendre des protestations, des mêmes procédés qu'à l'égard de tant d'autres propriétaires, Ismaïl-Pacha prit un détour fort peu compliqué. Il les rappela au service en leur donnant des emplois plus importants, et se fit rendre les terres avec lesquelles Saïd-Pacba avail indemnisé ses anciens serviteurs. Une fois redevenu maître de leurs terres, il prélexta une nouvelle pénurie du Trésor et les congédia impitoyablement les uns après les autres, sans restituer les t3rres ni allouer aux anciens possesseurs aucune pension ou indemnité. Ces infortunés sont depuis cette époque dans le dénûment le plus absolu. Comment qualifier cette cynique spolation? El quoi d'étonnant qu'à l'aide de pareils procédés, appliqués en grand, la fortune privée d'Ismaïl-Pacha ait augmenté considérablement, pendant que ses prodigalités étonnaient les habitants de Paris et de Londres et lui attiraient de complaisants admirateurs?
En vain les malheureuses victimes de ces spolations s'adresseraient aux tribunaux égyptiens. Composés de juges révocables à la volonté du khédive, il est sans exemple que ces tribunaux se soient permis une seule fois de donner tort à leur maître dans aucun procès.
Pour toute réponse à ces révélations de la Turquie, le prince libéral qui règne au Caire et à Alexandrie a interdit à cet indiscret journal l'entrée en Egypte. Le tzar n'eût pas mieux fait.
Est-ce de la sorte que le généreux khédive se consacre, suivant les expressions de sa lettre au grand-vizir, à la consolidation du principe sacré de la sécurité' des personnes et des propriétés ?
Les actes particuliers d'arbitraire, de vexations et d'exactions de toute espèce à l'égard des pauvres fellahs, sont innombrables. Une enquête, faite par une commission nommée par la Porte, mettrait à nu tout ce qu'il y a de misérable dans le système administratif de l'Egypte actuelle. Cette commission ferait, s'il y avait lieu, la part de l'exagération dont peuvent être empreints quelques récits; il resterait encore assez de faits authentiques pour stigmatiser aux yeux des honnêtes gens les procédés de ce gouvernement.
A côté de ces actes de spoliation formelle, le génie spéculateur du khédive sait faire tourner à l'accroissement de sa fortune personnelle jusqu'aux malheurs qui frappent la population. Les travaux publics, les routes, les chemins de fer, sont toujours conçus et exécutés dans le but de servir avant tout ses intérêts privés et ses propriétés particulières; et les fellahs sont obligés d'y contribuer par des corvées sans rétribution qui achèvent de les ruiner.
En présence d'une pareille situation faite à la province d'Egypte, et en laissant de côté toutes considérations politiques, le devoir des hommes d'Etat de la
Turquie ne serait-il pas de songer à cette misère trop réelle à laquelle une administration dissipatrice condamne les malheureuses populations de cette province? Aggravation croissante des impôts; affectation des recettes à la construction de palais ou de théâtres dont la splendeur efface les constructions européennes du même genre, et à l'entretien fabuleusement coûteux du personnel qui habite ces palais ; armements indéfinis tant sur terre que sur mer et sur le littoral, etc. ; n'y a-t-il pas dans cette augmentation inouïe des charges publiques, et dans ces prodigalités beaucoup trop orientales, de quoi ruiner à jamais le pays le plus riche et la population la plus laborieuse? La Porte ne devrait-elle pas craindre que, poussés à bout par les exactions d'un régime impitoyable, les fellahs ne finissent par se révolter contre des spolations destinées à l'entretien du luxe effréné du khédive, en un mot contre des dépenses aussi scandaleuses qu'inutiles?
Aussi comprend-on fort bien que la Porte, qui ne saurait ignorer entièrement ce déplorable état de choses, ait exigé que les budgets annuels de l'Egypte lui soient soumis, et ait interdit tout impôt et tout emprunt nouveau sans une autorisation formelle du Sultan. On voit comment les particuliers et les fellahs payent les frais de l'ambition d'Ismaïl-Pacha et des amitiés coûteuses qu'il entretient en Europe. On voit aussi tout ce qui se cache d'affreuse misère, pour la population, sous les pompes et les magnificences de l'hospitalité fastueuse que le khédive vient d'accorder à tant de visiteurs de tout ordre et de tout rang. Ce ne sont pas seulement les
impôts et les emprunts nouveaux que la Porte devrait interdire au khédive : ce seraient aussi les corvées, dont il a fait un si scandaleux abus, et qui ne devraient jamais être imposées à la population que dans l'intérêt de l'Etat, et non dans celui de la fortune particulière du prince.
Dans ses réponses aux demandes de la Porte, Ismaïl- Pacha a essayé de montrer qu'en lui interdisant de contracter des emprunts et d'établir de nouveaux impôts, on lui enlevait un droit qui lui avait été jusqu'ici reconnu, et qui était inscrit notamment dans le firman du 5 juin 1867. Et comme les emprunts et les achats à l'étranger sont une source de commissions fort lucratives pour les intermédiaires et d'autres intéressés, les plaintes du khédive, sous ce rapport, ont trouvé quelques échos dans une partie de la presse européenne. Disons donc un mot de ce prétendu droit du gouverneur de l'Egypte.
Comme conséquence pratique du principe que les descendants de Méhémet-Ali n'auront que le droit à' administrer y en qualité de gouverneurs, une 'province faisant partie intégrante de l'empire ottoman, le firman de 1841 porte que tous les impôts seront perçus au nom du Sultan; et, afin que les Egyptiens, sujets de la Porte, ne soient pas vexés, il ajoute « que les impôts perçus le seront conformément au système équitable adopté par la Sublime Porte. » Le droit de contrôle du Divan est donc implicitement renfermé dans ce texte.
La faculté de contracter des emprunts est quelque chose de plus grave encore que celle d'établir des im-
pôls. Ici, ce n'est plus seulement du bien-être ou de la ruine des populations actuellement vivantes, qu'il s'agit; c'est l'avenir du pays qui est grevé et qui peut être compromis. Les emprunts à l'étranger ayant pour garantie le sol même de l'Egypte, dont le Sultan est souverain, c'est, comme nous venons de le dire, la réalité et l'exercice de cette souveraineté qui sont engagés dans la faculté de réaliser des emprunts.
Le khédive a prétendu fonder son refus d'obéissance, à cet égard, sur un «passage du firman de 1867 qui concède à l'administration égyptienne « tout ce qui a rap- « port aux intérêts financiers et à d'autres intérêts « locaux. » Mais ce passage dit seulement qu'il est permis au khédive « de faire des règlements spéciaux dans le but de sauvegarder ces intérêts ou de pourvoir à leur développement. » Le Sultan prend même soin, dans ce firman, de spécifier qu'il s'agit ici de conventions pour la douane, pour la police des sujets européens, pour le transit et la poste, etc. Et, ce qui est topique, le firman ajoute que, dans le cas où ces conventions ne seraient pas conformes aux prescriptions susindiquées et aux droits fondamentaux de la souveraineté y elles seront considérées comme nulles et non avenues.
Où découvre-L-on dans ces textes rien qui ressemble à la faculté de contracter des emprunts à volonté? La réserve si explicite des droits fondamentaux de la souveraineté n'exclul-eWe pas implicitement cette faculté? Et cela est si vrai qu'en fait, le premier emprunt contracté par le khédive l'a été en vertu d'une autorisation écrite du Sultan. Quant au second et au troisième emprunt, ils
ont été autosisés en conformité de la demande verbale qui en avait été faite au Sultan par Ismaïl-Pacha, qui se trouvait alors à Constantinople.
Loin de témoigner sur ce point des exigences injustes ou exagérées, la Porte n'a fait que son devoir strict en demandant qu'à l'avenir le budget de l'administration égyptienne lui soit soumis, et qu'il ne soit contracté aucun emprunt sans l'autorisation écrite du Sultan. La situation financière de l'Egypte n'est qu'un mirage. La .dette de la province administrée par le khédive dépasse déjà un milliard de francs. Il est donc temps d'arrêter le gouverneur de cette province dans la voie ruineuse où il s'est lancé depuis quelques années, et où son amour del'argentetses vues ambitieuses lui faisaient désirer de se maintenir. Ismaïl-Pacha s'est placé sous l'influence d'un certain nombre d'hommes d'affaires qui ne veulent qu'exploiter la situation. Si on l'eût laissé faire et inaugurer un système de prétendus travaux publics, avec émission d'obligations sur les places commerciales de l'Europe, comme il en a été question, la ruine totale et irrémédiable de l'Egypte devenait inévitable et prochaine.