CHAPITRE XÏV
Arrivée à Maraka. — Maraka. — Mahmoud-Bey Son jar-
din.— Nazir du Kordofal.— Chasseurs.— Chevaux. — Coin merce — Mœurs de Dongolah. — Infibulation. — Maladies. Productions. — Impôts. — Rareté du numéraire. — Départ de Dongolah.— Barques nubiennes. — Ilannak. — Convoi d’esclaves. — Riverains. — Mandat. — Basleyn.
La plaine que nous traversions était couverte de grandes herbes et de buissons. Çà et là paissaient de nombreux troupeaux de chèvres, de buffles , et des chameaux, sur le dos desquels des hérons d’une blancheur éclatante venaient familièrement se percher. De place en place quelques grands acacias couvraient de leur ombre des huttes de paille semées au hasard. Bientôt le son du tambour et les baïonnettes des soldats égyptiens étincelant aux premiers rayons du soleil, vinrent, au milieu des solitudes de l’Afrique, réveiller en nous les souvenirs de la patrie !... nous étions arrivés à Maraka, la nouvelle capitale du Dongolah.
ÉGYPTE ET NE1ÎIE. 1 '^9
Notre petite caravane s’arrêta à peu de distance de la ville, à l’ombre d’un grand acacia. Nousavions à peine planté notre tente, que nous vîmes accourir un grand nombre de naturels. Sensibles à cet empressement dont nous nous croyions l’objet, nous ne savions comment les remercier, lorsque nous en apprîmes la véritable cause. L’arbre sous lequel nous nous étions arrêtés, servait ordinairement de potence pour les condamnés , et le désir de voir une exécution avait seul attiré tant de gens autour de nous. Avertis de notre méprise, nous allâmes camper un peu plus loin, et la foule se dissipa.
Maraka , auquel les naturels donnent aussi le nom d’Ourdy, est situé à six cents pas environ du lit du fleuve ;à l’époque de l’inondation, l’eau approche de ses portes, mais pas assez, toutefois, pour remplir les fossés qui l’entourent. Cette ville était, lors de l’invasion des Mamlouks, une bourgade de peu d’importance (i). Devenue à cette époque le chef-lieu de la province, elle commença à prendre le nom de Dongolah et à s’agrandir chaque jour de constructions nouvelles.
(1) Maraka parait avoir eu quelque célébrité dans le moyenâge, car, parmi les trois provinces qui formaient la division de la Nubie, Vansleb cite celle de Maraka, dont la position paraît répondre à la partie nord du Dongolah.
La ville se compose aujourd’hui de deux parties. L’une, exclusivement réservée aux troupes et aux employés du Gouvernement , est une espèce de forteresse dont les murs de terre sont entourés de fossés d’environ neuf mètres de largeur sur quatre ou cinq de profondeur. Six bastions, ou plutôt six grosses tours, également construites en terre , flanquent cette enceinte fermée de mauvaises portes de bois, et défendue par une douzaine de pièces de canon. Ces fortifications misérables, mais suffisantes pour résister aux attaques des naturels, sont l’ouvrage de l’ancien gouverneur de la province, Cassim- Aga, qui les fit élever en 1819, dans l’espace de six semaines. La forteresse pourrait contenir environ quatre mille habitans, mais n’en a pas aujourd’hui la moitié. Toutes les maisons appartiennent au Gouvernement, et sont, pour la plupart , occupées par le bataillon de troupes régulières.
La maison du Bey, à laquelle est jointe un jardin assez vaste , occupe une partie de l’enceinte; une autre partie devait former place d’armes et servir aux manœuvres des troupes; mais elle a été rendue presque impraticable par une quantité d’excavations qui augmentent chaque jour ; car c’est là qu’avec une inconcevable incurie on vient prendre la terre
ÉGYPTE ET NUBIE. I f\l
nécessaire aux constructions voisines. Laméme insouciance préside aux travaux qu’on exécute sans cesse sans observer aucun ordre. On ruine une maison pour en élever une autre, qu’on abandonne presque aussitôt, sans que jamais aucun plan régulier préside à l’ensemble; de sorte qu’il est impossible de prévoir l’époque où cette série de constructions et de destructions successives devra s’arrêter.
A quelques pas au sud de la forteresse est un autre groupe de maisons non fermé de murs. C’est là que se trouvent, avec le bazar, la plupart des habitations des naturels, dont on peut évaluer le nombre à quinze cents; un nombre au moins égal est réparti dans les maisons de paille éparses dans la campagne, à peu de distance de la ville. Ces maisons , qui consistent en un treillage de bois recouvert de paille ou de tiges de doura , peuvent se transporter facilement d’un lieu dans un autre.
Après quelques heures de repos nous allâmes porter à MM. Germain et Fissuro, attachés, le premier comme médecin et l’autre comme instructeur, au bataillon de troupes régulières, les lettres dont on nous avait chargés pour eux au Caire. Ces messieurs nous accueillirent avec le plus affectueux empressement, et ne voulurent pas permettre que nous nous établissions
ÉGYPTE ET IVUltlE.
ailleurs que chez eux. Chacun d’eux avait fait construire une maison de terre assez commode, où ils vivaient dans la retraite la plus absolue , consacrant à la culture d’un petit jardin tout le temps que ne réclamait pas leur service, et ils étaient parvenus à se créer à Dongolah une existence qui n’éîait pas sans quelque douceur.
M. Germain nous présenta à Mahmoud-Bey, Moudir de la province, que nous trouvâmes majestueusement assis sur un large divan , et fumant un riche narguilé. C’était un gros Turc d’une quarantaine d’années et d’une figure calme et apathique, et qui ne pouvait faire un mouvement sur son sofa, sans soupirer comme s’il éprouvait une douleur. Il était coiffé d’un mouchoir de la Mecque ( keffieh ), distinction accordée par Méhémed-Ali à tous les militaires qui ont fait la guerre du Hedjaz.
Mahmoud-Bey, aujourd’hui chef de bataillon, avait fait les campagnes d’Arabie comme colonel; mais accusé d’avoir, par sa négligence, sacrifié quelques Compagnies massacrées presque sous ses yeux par les Wéhabites, il fut destitué. Ce n’était que depuis peu de temps qu’il avait réussi à obtenir, par faveur , le grade de chef de bataillon, et avec ce grade le gouvernement du Dongolah, c’est-à-dire de tout le pays qui s’étend sur les deux rives du fleuve, depuis Ouady
Halfah jusqucs au-delà de Méraouy, vers le sud.
L’administration douce et bienveillante de Mahmoud-Bey lui avait conquis l’affection des habitans. Depuis son arrivée dans le pays le nombre des terres cultivées s’était considérablement accru , grâce au grand nombre de salues élevées sur les puits qu’il avait fait creuser dans les terrains privés de l’inondation du Nil. Ces puits, dont la profondeur n’excède pas d’ordinaire quatre ou cinq mètres, donnent en abondance une eau souvent un peu saumâtre, mais excellente pour les irrigations, et ils permettront, à mesure de l’accroissement de la population, de rendre à la culture des milliers de feddans (i) qui semblaient condamnés à une éternelle stérilité.
Par une exception bien rare chez les autorités turques, le Moudir de Dongolah savait lire et écrire, et pouvait vérifier par luimême les comptes de ses mâiem, tandis que la plupart des autres gouverneurs sont réduits à appliquer de confiance leur muhar (cachet ) au bas de pièces dont ils ne connaissent pas le contenu. Cette ignorance n’est pas une des moindres causes du désordre épouvantable qui
(i) Le feddari vaut deux arpens.
règne dans toutes les branches de l’administration. Chargés à la fois de recevoir les impôts et d’en contrôler la perception, les gouverneurs , dans leur intérêt particulier, trompent le Gouvernement sur les revenus de la douane , sur le nombre d’esclaves et de chameaux qui passent dans leur province, sur le nombre des habitans, sur celui des sakies et des dattiers, sur tout enfin ; mais ces dilapidations ne sont rien en comparaison de celles que commettent les Mâlem, qui, forts de l’ignorance de leurs maîtres, volent impunément sous leur égide et leur font approuver des comptes que ceux-ci sont hors d’état de vérifier. Aussi, dans ces comptes, se trouve-t-il souvent d’énormes déficits, que les gouverneurs en défaut remboursent du produit de leurs déprédations , s’ils ne l’ont pas déjàdévoré, ou qu’ils paient de leur destitution, et quelquefois de leur tête, quand ils n’ont pas assez d’or pour la racheter.
Nous trouvâmes, chez le Moudir, un Nazir duKordofal qui se trouvait dans cette position difficile. Il se rendait le plus lentement possible au Caire où il était mandé pour s’expliquer sur un déficit de 9,000 bourses (1,200,000 fr.) , qui avait été reconnu dans ses comptes. A l’entendre, son secrétaire était le seul coupable; aussi se
promettait-il bien de le faire pendre à son retour, s’il était assez heureux pour pouvoir luiinème se tirer d affaire.
Après avoir pris connaissance des firmans dont nous étions porteurs , Mahnioud-Bey nous offrit ses services et sa protection auprès des Kachefs de son gouvernement. Il s’entretint long-temps avec nous des ameliorations qu’il avait introduites dans le pays ; et les éloges que nous lui adressâmes à ce sujet parurent le flatter infiniment. Son jardin , qu’il avait fait, tant bien que mal, arrangera l’européenne, était en grande partie consacré à la culture des végétaux, soit de l’Egypte, soit de l’intérieur de l’Afrique, qu’il cherchait à acclimater dans le pays. Nous y remarquâmes un Abegali nouvellement importé duKordofal et auquel les Arabes donnent le nom de Marack/i (i). La croissance de cet arbre est rapide et son port semblable à celui du genêt; son fruit, de la grosseur d’une noisette, contient une amande d’un goût d'abord fort amer qui se change en une saveur sucrée lorsqu’on boit de l’eau en la mâchant. Cette propriété la fait rechercher par les habitans du Rordofal et du Dar-Four qui l’emploient en guise de sucre. On cultivait aussi avec
(i) Probablement 1 emoringa arabica.
IO
l/,6 EGYPTE FT NUBIE.
succès, dans le jardin du Bey, 1 e Foul-al>oufleïn (i), plante dont les bulbes contiennent une grande quantité d’huile. Elle avait été nouvellement importée du Dar-Four, et nous avons appris depuis qu’on avait proposé au Vice-roi d’en favoriser la culture en Égypte , pour employer l’huile à la fabrication du savon. Mais ce projet n’a, jusqu’ici, reçu aucune exécution.
Mahmoud-Bey avait eu l’heureuse idée de former une troupe de chasseurs (aggar) (2), entretenus à ses frais et destinés à se porter à l’instant sur les points où était signalé quelque animal dévastateur. Lors de notre arrivée, ils étaient occupés à poursuivre, au-dessous d’Argo, quelques hippopotames qui détruisaient les récoltes. Ces amphibies , assez rares depuis quelques années dans le Dongolah, y sont devenus beaucoup plus communs depuis la grande inondation de 1828. Le Bey conservait aussi quelques animaux vivans ; malheureusement cette ménagerie, qu’il serait si facile, dans ce pays, de peupler d’espèces rares, était peu nombreuse et mal choisie. Nous y remarquâmes deux lions du Sennâr, sans crinière, un moufflon à manchettes d’une force et d’une agilité incroyables,
(i) L'arachis hypogœa. La culture de cette plante a pleinement réussi, depuis quelques années, dans le midi de la France.
(a) Les Barabrahs leur donnent le nom d’ Haouaoui.
un oiicbar^ marmotte d’Afrique) et deux jeunes giraffes prises dans une même chasse. Ces deux gracieux animaux étaient inséparables et ne fesaient jamais un pas l’un sans l’autre.
On nous fit voir aussi trois crocodiles de quinze à dix-huit pieds de longueur. Iis avaient été tués, peu de jours auparavant, à coups de lance, par les chasseurs du Bey qui les avait fait empailler tant bien que mal. Il se propos sait de les envoyer au Caire , et ces amphibies contribueront probablement à l’ornement d’une des portes de la citadelle, où sont déjà appendus plusieurs trophées de ce genre.
Nous reçûmes , à notre retour chez nos hôtes, un présent de trois magnifiques moutons, de la part de Mahmoud-Bey. Ces animaux, d’une taille presque inconnue en Europe, mais dont la laine rude et grossière égalait presque la dureté du crin , étaient remarquables par leur tête busquée, type commun, du reste, aux bœufs, aux chèvres et aux chevaux de ce pays. Les bœufs sont de plus remarquables par la conformation de leur garrot , qui est d’une hauteur prodigieuse , et il est facile de reconnaître , dans cette espèce, le type constamment adopté par les artistes égyptiens, pour la représentation de cet animal sacré, qu’on rencontre si fréquemment dans les hiéroglyphes.
io.
Quant aux chevaux, Ja belle race Dongoiah, autrefois si célèbre en Égypte, est presque entièrement épuisée depuis les dernières guerres. Il n’en existait , de notre temps , dans le pays, que deux individus , dont la taille était plus élevée que ne l est d’ordinaire celle des races arabes, et dont les formes rappelaient celles des chevaux normands. On nous a assuré qu’ils étaient plus communs dans le Berber.
Tous les habitans de Dongolah sont musulmans ; mais l’absence presque totale de mosquées permet de croire qu’ils suivent leur religion avec peu de ferveur. Rien de plus rare que de trouver un Dongolaouy qui ait fait le pèlerinage de ia Mecque. Habituellement ils négligent les ablutions et les prières prescrites par le Coran ; et en général ils ne célèbrent d’autres fêtes que celle du Ramazan. Dans chaque village on trouve un Faky, c’est-à-dire un homme sachant lire et écrire, et connaissant à fond les lois et cérémonies de l’islamisme. Libre de tout travail manuel, il est nourri par les habitans et chargé d’enseigner aux garçons la lecture*, l’écriture et la religion. La principale industrie de ce Faky consiste à écrire sur des
bandes de papier ou de peau quelques sentences ou des formules magiques, dont les naturels font le plus grand cas et qu’ils portent sur eux, ou
qu’ils attachent au cou cle leurs chevaux en guise de talismans, pour écarter le mauvais-œil .
Les Dongolaouy font, avec assez d’intelligence , un petit commerce qui consiste en quelques marchandises d'Europe ou du Caire, qu’ils échangent, avec un bénéfice de plus de cent pour cent, contre celles qu’apportent les caravanes du Dar-Four, du Sennâr et du Rordofal. Ceux à qui leurs moyens le permettent sont djellabs et vont eux-mêmes chercher les esclaves fort loin dans l’intérieur du pays. La durée de ces voyages est quelquefois de deux années; ils en rapportent de la poudre d’or et quelques autres articles. Cependant, bien que plusieurs de ces marchands possèdent un assez grand nombre d’esclaves , il en est peu qui jouissent d’une certaine aisance, surtout de» puis que le commerce de la gomme arabique du Rordofal, érigé en monopole par le Pacha, a fait disparaître l’activité à laquelle donnait lieu, à Dongolah, le transit de cette marchandise.
La fidélité dans les transactions commerciales est une vertu à peu près inconnue aux habitans de Dongolah , et il est bien rare qu’ils exécutent sans difficultés un marché conclu. Presque toujours, au moment de livrer la marchandise , ils en demandent un prix supérieur à celui qui avait été convenu : souvent même
pour des objets de peu d’importance , la femme vend et reçoit l’argent , puis survient le mari qui refuse de reconnaître le marché sans pourtant vouloir restituer la somme reçue. Heureusement., sous le gouvernement actuel, le courbach est là pour mettre tout le monde d’accord, et il n’y a pas d’exemple que cet argument ait manqué son effet.
Deux races bien distinctes forment la population de Dongolah : les Dongolaouy proprement dits , descendant des anciens Éthiopiens, et les Arabes issus des tribus sorties du Hedjaz. Quoique les premiers se soient mélangés avec les Barabrahs et avec toutes les tribus qui, à différentes époques, les ont subjugués, un examen attentif fait cependant retrouver chez eux des traits que nous retracent constamment les monumens de l’antique Égypte. Une forme de visage ovale, un nez bien fait, légèrement rond à l’extrémité, des lèvres un peu épaisses, une barbe peu touffue, des yeux vifs, des cheveux crépus mais non laineux, une taille moyenne mais bien prise, et un teint couleur de bronze, voilà les traits du véritable Dongolaouy.
Les Arabes ont conservé purs les traits caractéristiques de leurs ancêtres ; ils se distinguent par un front saillant, un nez bien fait, une bouche proportionnée , des lèvres plus minces.
ÉGYPTE ET NUBIE. I S I
des yeux vifs mais un peu enfoncés, une barbe plus touffue , des cheveux plus lisses et un teint plus clair; ils vivent séparés des Dongolaouy comme des Barabrahs qu’ils méprisent et dont ils affectent de ne pas parler la langue, tandis que ceux-ci parlent l’arabe. On prétend que les uns et les autres exhalent , comme les nègres, quoique à un moindre degré, une odeur particulière. Nous n’avons jamais eu occasion de nous en apercevoir, mais il est permis de le croire si, comme ils le prétendent eux-mêmes, les crocodiles les attaquent de préférence , lorsqu’ils nagent dans le fleuve avec des blancs.
Une courte chemise de toile à larges manches, un calecon ou seulement un morceau d’étoffe
de coton roulé autour des reins, forment leur vêtement; ils portent d’ordinaire au bras droit et attachées au-dessus du coude avec des cordons de peau tressée, des amulettes roulées dans de petits cylindres de cuir, des pinces à épiler, et même quelquefois une petite corne creuse qui contient du musc de crocodile ou d’autres drogues odoriférantes. A leur bras gauche est suspendu de la même manière un poignard à deux tranchans, de la longueur de nos couteaux, dont il remplace pour eux l’usage dans l’habitude de la vie; quelques-uns portent un second poignard fixé de même au-dessus
du genou, pour en frapperau besoin l’ennemi qui aurait réussi à se saisir inopinément du premier. Ils ne marchaient guère autrefois sans être armés de boucliers de peau d’hippopotame ou de crocodile et de lances dont le fer avait jusqu’à trois pieds de longueur; mais dans le Dongolah, de même qu’en Égypte, le Vice-roi a défendu de porter ces armes et cet ordre est assez généralement exécuté.
La beauté des femmes est remarquable: partout on rencontre de grandes jeunes filles à la taille svelte, aux yeux noirs et veloutés, aux poses simples et gracieuses, aux cheveux nattés comme à la cour des Pharaons. Dans cette physionomie si naïve, si souriante , dans ce corps si souple et si élégant, dans cette gorge dont la forme est si pure que l’âge lui-même ne l’altère que tardivementet commeà regret, il est impossible de méconnaître le modèle que cherchaient à imiter les artistes de l’antique Égypte et dont ils ont souvent si heureusement approché.
L’épaisse chevelure des femmes du Dongolah est tressée avec beaucoup d’art et ornée de morceaux d’ambre, de corail et de cornaline. Quelques-unes y suspendent un anneau d’argent qui vient leur tomber sur le front : les deux sexes portent dans leurs cheveux une longue aiguille de bois ou de métal qui leur
sert à en arranger les nattes qu’ils défont au plus une fois chaque année; car c’est un travail de plusieurs jours que l’arrangement d’une semblable coiffure composée d’une infinité de petites tresses d'égale longueur et artistement travaillées. Les femmes laissent ces tresses retomber autour de leur cou que parent plusieurs rangs de colliers de verroterie ; le plus souvent elles ajoutent à ces ornemens quelques grosses coquilles du genre des porcelaines, suspendues à des cordons de peau de gazelle , et des amulettes semblables à celles des hommes. La plupart d’entre elles ont les narines, le pourtour des oreilles et même les lèvres percées de trous dans lesquels sont passés de petits anneaux d’argent. Les plus riches portent des bracelets de meme métal et d’autres cercles semblables au-dessus des chevilles. Les autres les remplacent par des cercles d’ivoire, de corne on de verre coloré qu’on tire des verreries établies dès les temps antiques dans la vallée d’Hébron, au sud de Jérusalem. Comme moyen d’embellissement, elles se teignent en rouge , avec le henné, le creux de la main et les ongles, et se noircissent les paupières et les lèvres.
Les jeunes filles portent autour des reins une pagne ( Rahad ) en peau de gazelle découpée en lanières et toujours ornée de petits
coquillages univalves, symboles de leur virginité; c’est là leur unique vêtement. Mariées, elles l’échangent contre une pièce d’étoffe qu’elles roulent autour des hanches et qui ne descend pas au-dessous du genou. Quelques-unes ont en outre une autre pièce d’étoffe ( djouérieh ) qu’elles portent , le plus souvent pliée négligemment sur l’épaule et qui leur sert au besoin de voile pour se garantir des ardeurs du soleil ou pour cacher leur figure à l’approche d’un étranger. Ce serait au reste se tromper que de croire que cette nudité complète, si révoltante pour nous , entraîne de grands dérèglemens dans les mœurs; cet état qui nous choque ne les empêche pas d’avoir une pudeur qui, pour être différente de la nôtre, n’en est pas moins réelle et seulement relative. La Nubienne complètement nue se présente devant vous sans crainte, sans embarras, aussi bien défendue contre vos outrages que les autres femmes de l’Orient avec les voiles épais qui les dérobent à vos regards.
On marie les jeunes filles à l’âge de dix à onze ans; peut-être serait-il plus exact de dire que les mères les vendent pour un prix qui se paie moitié en argent, moitié en bestiaux et en bijoux ou ustensiles : cette dernière portion du prix d’achat constitue la dot de la nouvelle
Egypte et nubie. i5f>
mariée; quant à l’argent, c’est la mère qui le garde , à la charge par elle de reprendre sa fille et de la nourrir, s’il plaît au mari de s’en séparer, ce qui arrive fréquemment. Dans ce cas, la femme divorcée est tenue de garder ses enfans jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’âge de sept ans; alors le père prend les garçons, les filles restent la propriété de la mère.
Les deux sexes sont dans l’habitude de se frotter la tête et le corps avec une pommade composée de beurre ou de graisse de mouton mêlée à l’huile du ricin et à certains aromates, ce qui donne du luisant à leur peau : le soleil ardent, auquel ils sont sans cesse exposés nus, rend nécessaire cet usage qui a d’ailleurs l’avantage d’éloigner d’eux les moustiques et toute espèce de vermine. C’est seulement dans le cas de mort d’un de leurs parens qu’ils cessent , en signe de deuil , la pratique de ces onctions, pendant un temps qui varie de sept à quarante jours, suivant le degré de parenté du défunt.
On pratique comme ornemens sur les joues, la poitrine et les épaules des enfans des deux sexes , des scarifications régulières dont la trace est ineffaçable. Cet usage est généralement adopté dans toute la Nubie et même chez les peuplades au delà du Sennâr. Nous avons eu occasion de voir quelques négresses esclaves
i 5 fi
qui avaien l les épaules ornées de plusieurs rangs de petits bourlets de chair dont les premiers étaient aussi gros que le bout du doigt, sans que nous ayons pu savoir comment elles parviennent à obtenir des cicatrices aussi saillantes.
Hommes et femmes ont d’ailleurs sur le dos et souvent sur les autres parties du corps un grand nombre de cicatrices irrégulières provenant , les unes de l’usage où sont les mères de faire quelques incisions sur le dos de leurs enfans dès que des cris inaccoutumés peuvent leur faire craindre une indisposition ; les autres, des saignées qu’ils ne manquent pas de pratiquer au moyen de petits coups de rasoir croisés dans tous les sens, sur l’endroit où ils ressentent quelque douleur ; souvent aussi ils appliquent sur la partie malade des pierres ou des ferremens rougis au feu.
Les Nubiennes, comme les Arabes et les Coptes, sont dans l’usage de se tatouer; il n’est, pour ainsi dire , aucune partie de leur visage ou de leur corps qui soit exempte de cette étrange parure. Les Musulmanes mêlent des étoiles et des croissans aux autres figures qu’elles affectionnent; les Coptes y substituent les images de la Croix.
Les Nubiens marchent eiï général sans chaussure, aussi leurs pieds sont-ils horriblement
crevassés par l’effet du sable brûlant. Cependant quelques-uns portent des sandales faites tantôt d’un seul morceau de cuir dont les bords adroitement découpés servent à former les attaches, tantôt des feuilles tressées du dattier ou du doum , et toutes semblables à celles qu’on retrouve encore dans les tombeaux égyptiens.
Pour garantir leur tète des ardeurs du soleil , ils portent souvent une coiffure formée d’un morceau de natte plié en deux qui fait pointe sur le sommet de la tète et dont les angles viennent retomber sur les deux oreilles ; ou bien ils protègent leur visage par l’ombre d’un immense chapeau rond tressé en feuilles de palmier. Ce chapeau , dont la forme pointue se termine au sommet par une sorte de poignée, est rattaché sous le menton et fixé au sommet d’une espèce de cylindre également tressé en feuilles de palmier, et qui l’élève de huit à dix pouces au-dessus de la tête.
Les Dongolaouy sont plus cérémonieux qu’aucun peuple de l’Orient, et c’est un spectacle curieux que de voir s’aborder deux amis qui ne se sont pas vus depuis long- temps. Après s’ètre donné le selam , on les voit se placer visà-vis l’un de l’autre et mettre chacun la main gauche sur l’épaule droite de son ami; puis s’inclinant et se touchant à chaque fois la main