‹ L'Égypte et la Nubie (volume 2)Chapitre 11 sur 40 · ÉGYPTE ET WTJL’IE · texte numérisé non relu

ÉGYPTE ET WTJL’IE

droite qu’ils portent ensuite à leur cœur, à leur bouche et à leur front, ils se demandent mutuellement des nouvelles de tout ce qui peut les intéresser, en commençant par les enfans, la maison, le bétail, et ainsi de suite jusqu’aux plus petits objets; il est presque inutile de dire que, suivant l’usage oriental, leur femme ne figure jamais dans cette longue énumération qui dure souvent plus d’un quart d’heure. Les Arabes Chaykyé , leurs voisins , sont beaucoup plus laconiques dans leurs civilités et s’adressent d’un seul mot vingt fois , cent fois le même compliment : « Soyez vingt fois le bien venu, v — Cent fois bonjour. »

C’est à Dongolah que nous eûmes , pour la première fois , l’occasion d’observer la pratique barbare usitée sur les femmes de ces contrées. On ne peut expliquer cet usage bizarre auquel a donné naissance la jalousie la plus effrénée , qu’en remarquant que , par une exception bien rare aux mœurs musulmanes, les femmes, comme les filles de Dongolah, jouissent de la plus grande liberté, se laissent voir et sortent quand bon leur semble. C’est à l’âge de huit ou neuf ans que les jeunes filles sont soumises à l’infibulation. Cette opération est toujours précédée par la circoncision , c’est-àdire par l’excision de la partie exubérante des

nymphes. L’opération consiste dans le retranchement d’une portion des parties externes. On place ensuite la jeune fille sur le dos, les jambes pressées l’une contre l’autre, et on la tient dans un état d’immobilité complète jusqu’à ce que les deux plaies aient été réunies par la cicatrisation, ce qui a lieu au bout de deux semaines. Un tube très étroit sert à ménager l’ouverture indispensable aux écoulemens naturels. S’il survient, à la suite de l’infibulation, quelque symptôme fâcheux, on le fait disparaître par la cautérisation , à l’aide d’un fer rouge. Des matrones, préposées à cet usage , sont chargées de pratiquer la contre-opération, à l’époque du mariage. Ces matrones mettent ordinairement, à leurs soins, un prix élevé; aussi advient-il plus d’une fois que le nouveau marié ne peut, faute d’argent, faire subir a sa fiancée cette préparation essentielle ; mais si, par hasard, il parvient, malgré cet obstacle, à la rendre féconde, les matrones sont obligées d’exercer gratis leur ministère , et de faire disparaître les entraves qui s’opposeraient au travail de l’enfantement.

Quelque douloureuse que cette opération puisse paraître, beaucoup de femmes sont exposées à la subir plusieurs fois. U arrive rarement qu’un Nubien parte pour un long voyage sans

ÉGYPTE ET NIÏEIE.

j Go

s’assurer , par ce moyen , de la vertu de sa moitié, pendant son absence, ce qui du reste n’empêche pas qu’à Dongolah , comme ailleurs, un mari absent ne puisse être trompé; la femme, lorsqu’elle apprend, par quelque caravane , la nouvelle du prochain retour de son époux , est alors obligée de se soumettre de nouveau à l’infibulation , et il en est sur lesquelles elle a été répétée jusqu’à six et huit fois.

Depuis Ouady Halfah jusqu’à Méraouy , l’usage de cette opération est général parmi les Nubiennes, aussi bien que parmi les femmes des Arabes Chaykyé, qui ont adopté la vie agricole, à l’opposé des Arabes Bédouines qui en sont exemptes et que l’on dit très chastes.

Le climat de Dongolah semble privilégié; il n’y pleut que rarement, et seulement de septembre en novembre. Les mois de mars, juin et juillet, y sont les plus chauds de l’année (i) ; la crue du Nil , qui commence à cette époque , amène, avec elle de l’Abyssinie, une fraîcheur bienfaisante, et le pays est parfaitement sain. Les fièvres qui, à la suite de la saison des

(i) Dans les mois de février et mars le thermomètre de Piéauir.ur s’élève d’ordinaire, de midi à trois heures, à aS°. Mais en mai et juin il monte souvent, à la même heure, jusqu’à 38°.

pluies , exercent, de si affreux ravages au Sennâr et au Kordofal, ne sont ni longues, ni dangereuses à Dongolah , et la petite vérole, qui décime, d’une manière si cruelle les habilans des contrées plus méridionales, y règne fort rarement. La peste n’y pénètre pas d’Égypte, non plus que dans le reste de la Nubie; la dyssenterie et l’ophtalmie y sont peu communes, et le carreau, dont il est si rare qu’un enfant égyptien soit exempt, y est entièrement inconnu. Au lieu de ces petits êtres hâves, chétifs , le ventre gonflé et les membres amaigris, dont la vue vous attriste en Égypte, vous ne rencontrez, dans le Dongolah , que des enfans qui respirent la force et la santé. La syphilis est le seul fléau qui exerce ses ravages dans le pays , encore y est-elle moins commune et moins dangereuse qu’en Égypte : on la guérit avec une terre qui vient du Kordofal; les malades font infuser cette terre dans de l’eau qu’ils boivent ensuite; et l’emploi de ce médicament est, dit-on, généralement suivi de succès (i).

(i) L’analyse de cette terre, soumise par l’Académie de médecine à l’examen de MM. Cullerier et Soubeiran, a montré que les matières qui sont dissoutes par l’eau, sont le sulfate , e carbonate et Pubnate de soude, et une trace de sel marin. La proportion de ces matières est environ des quatre cinquièmes du poids total. Celte terre est un sol d’alluvion provenant de terrains anciens (quartz et mica), qui n’ont pu fournir la soude

Les remèdes le plus communément employés par les naturels, sont, comme nous l’avons dit, l’application du feu et les scarifications sur toutes les parties du corps et principalement au creux de l’estomac. C’est presque là, avec la diète, l’eau et quelques pratiques superstitieuses, leurs seuls moyens de guérison. Du reste, nul n’exercant en titre la médecine ni la chirurgie, c’est dans l’expérience d’un parent ou d’un ami que les Nubiens placent leur confiance en cas de besoin.

On fait en général, dans le Dongolah, deux récoltes par an. Les premières semailles se font au mois de septembre , après que l’inondation a commencé à baisser, et la moisson a lieu dans le mois de janvier. Elle est suivie immédiatement de nouvelles semailles , et la seconde moisson arrive à maturité au mois de mai. Un grand nombre de productions nouvelles sont venues , depuis la conquête des Égyptiens , augmenter la richesse du pays. On y recueille du coton, du safranum, de l’opium et de l’indigo ; on a fait quelques essais malheureux en cannes à sucre, mais avec du soin cette culture devra réussir comme les autres. Le long du ri-

qui s’y trouve actuellement. Il est évident qu’elle a été arrosée, postérieurement à sa formation, par des eaux chargées des sels de soude que l’analyse a fait reconnaître.

ÉGYPTE ET Nil 15! K.

vage on plante des haricots qui n’ont pas besoin d’arrosement artificiel , et auprès de chaque salue, une portion de terrain est destinée à une plantation de coton, de bamiés, d’oignons et de tabac. Les produits les plus importans sont les grains et les dattes, dont une partie, est maintenant employée à fabriquer de l’eau-de-vie; plusieurs habitans font de cette liqueur un abus incroyable, sans en paraître incommodés. Nous avons vu quelques-uns d’entre eux en boire environ deux bouteilles , presque coup sur coup, sans tomber pour cela dans un état d’ivresse. Leur boisson de prédilection est le bilbil , espèce de bière épaisse et acide, préparée avec du doura qu’ils enfouissent, pendant quelques jours, dans le sable humide, sur les bords du fleuve; dès que les germes ont atteint cinq ou six pouces de longueur, ils le font, fermenter dans l’eau , après l’avoir broyé. Le goût aigrelet de cette boisson nous parut fort peu agréable, mais les naturels en sontextrêmement avides, aussi bien que de la mèryse (1), autre liqueur fermentée, qui diffère peu du bilbil, mais qui 11e peut se conserver long-temps.

(1) Ceite boisson est celle qu’on appelle en Égypte bonza. Abbu-Selah l’appelle maris!, et dit qu’elle est ainsi nommée des Maris, peuples de la Nubie-Inférieure, qui en faisaient usage.

EGYPTE ET IVUBlE.

Pendant les premières années de l’occupation égyptienne, la province de Dongolah conserva quelque prospérité , ce qu’il n’est guère permis d’attribuer qu’à la crainte qu’éprouvait le Yice-roi de voir lui échapper une conquête nouvelle et encore mal affermie; mais des impôts onéreux n’ont pas tardé à écraser le pays, et la misère y est extrême. Faute de fourrages les laboureurs ne peuvent nourrir ni moutons ni chevaux. Ils n’ont d’autres bêtes de somme que des bœufs et des ânes d’une chétive apparence, et le petit nombre de chameaux que l’on voit dans le pays sont d’une espèce très inférieure; mais du moins la nature semble garantir à jamais aux peuples de cette contrée une nourriture abondante, par les obstacles qu’offrent aux communications les déserts et les cataractes, obstacles tels que les denrées de cette province rendues au Caire, reviendraient à un prix trop élevé pour pouvoir jamais y devenir un objet de commerce. Malgré leur condition malheureuse les Dongolaouy conservent un grand fond de gaieté, et ils oublient facilement leurs misères, pourvu qu’ils aient de l’eau-de-vie de dattes ou du bilbil. On les dit légers, perfides et paresseux, mais au moins ils ne sont ni fanatiques, ni vindicatifs, ni enclins au vol.

Le furdy-el-rass ( impôt personnel) est en-

eore inconnu en Nubie, et les habitans ont été jusqu’ici exempts du service militaire. Les gouverneurs exigent bien de temps à autre des subventions extraordinaires, mais en principe l’impôt ne porte que sur les salues et les dattiers; il est fixé à 22 piastres fortes ( 1 15 fr. ) pour les premiers (i), et de quinze paras à une piastre (de 1 2 à 35 c. ) pour les seconds, suivant leur âge, c’est-à-dire suivant leur rapport, qui est , en général , très-considérable ; car , sous cette latitude, ces arbres commencent à donner des fruits dès la seconde année, tandis qu’en Égypte ils sont entièrement improduc-, tifs pendant six ou sept ans.

Les impôts ont été de tout temps calculés et répartis, dans les provinces au-dessus delà première cataracte , d’après le nombre de salues (2). On ne considérait pas plus la fortune du propriétaire que la quantité de terrain arrosé par ces machines; mais depuis l’invasion

(1) Cet impôt était autrefois de 26 fr.

(2) Pour maintenir en activité une sakie il faut trois paires de bœufs. Chaque paire travaille cinq heures par jour. Le travail du labourage consiste à remuer un peu le sol avec une houe, à diviser le terrain en carrés plus ou moins réguliers, que l’on entoure d’un petit rebord de terre, et à y faire arriver l’eau au moyen de rigoles. Avant les semailles il est d’usage de couvrir les champs d’une légère couche de terre grasse qu’on tire des parties basses du désert.

ÉGYPTE ET N IJ 131 E

égyptienne, ce système a été sensiblement modifié : on a bien conservé la répartition par salues, mais toutes ces terres ont été d’abord mesurées, et on a assigné à chaque roue une portion de terrain déterminée. L’excédant a servi à former de nouvelles portions sur lesquelles on a forcé les habitans à construire de nouvelles machines hydrauliques , et afin que le petit nombre des habitans ne pût devenir un prétexte pour éluder l’exécution de cette mesure, le Gouvernement a ordonné qu’à l’avenir chaque sakie ne serait servie que par quatre hommes adultes : le surplus a été enlevé de force et réparti dans les portions où il manquait des cultivateurs. Ce nouveau système a augmenté d’un cinquième le nombre des sakies dans la province de Dongolah. Il est inutile de dire quon n’a tenu compte ni de la différence de fertilité du sol ni de cette circonstance, que, dans plusieurs districts, les plaines cultivables sont beaucoup trop élevées pour pouvoir être arrosées par une seule sakie , en sorte qu’il en faut deux correspondantes placées l’une au-dessus de l’autre pour faire arriver l’eau à la hauteur nécessaire. On peut évaluer à sept mille le nombre de sakies établies depuis OuadyHalfah jusqu’à Méraouy, et la population à cent cinquante mille âmes. Dans les provinces de Ma-

ÉGYPTE IiT NE11IE. I G'J

hass et de Sokkot, qui n’ont pas besoin d’arrosement artificiel , chaque étendue de terrain contenant deux cents dattiers, a été taxée comme si elle était arrosée par une sakie.

Outre la contribution en argent, chaque sakie est imposée pour une certaine quantité de moutons , de poules , de beurre, de tabac, de coton, de charbon, d’outres de cuir, de foin , etc. Ces mesures sont trop oppressives pour qu’il soit raisonnable de promettre une longue durée à un pareil régime, et la domination actuelle des Égyptiens doit d’autant plus être considérée comme une occupation temporaire , que les revenus de ces provinces sont presque nuis pour le trésor.

Les contributions sont perçues en nature, partie en fruits de la terre et partie en toiles de coton grossières qui se fabriquent dans le pays , où elles servent à l’habillement des troupes; on en expédie en Égypte (r ) pour le même usage, une assez grande quantité. Ces toiles sont de plus pour le Gouvernement un objet de trafic; il les reçoit à raison de huit piastres la pièce et

(r) Les étoffes ont depuis plusieurs siècles élé employées par les Nubiens comme signe monétaire. « Ils se servent, en «guise de monnaie, dit Makrizy, d’une étoffe qui se fabrique •• chez eux, et qui porte le nom de Wcndy. Chaque pièce est de « dix coudées; mais, pour la facilité des achats, onia jwrlage « en morceaux d’un quart de coudée, et au-dessus. »

lG8

paie ses employés avec la même monnaie, mais au prix de dix piastres. Outre la perte réelle cpie cette espèce d’agiotage fait éprouver aux naturels, dont il augmente de fait les impositions d’un cinquième , il a l’inconvénient plus grave de rendre presque nulle la circulation de l’argent, dont la rareté est un des principaux obstacles à la prospérité du pays.

Cette rareté excessive de numéraire a fait descendre au prix le plus bas les objets de première nécessité. A Dongolah on achète, pour quatre paras ( environ 3 centimes ), une quantité d’excellent pain suffisante pour rassasier cinq personnes pendant une journée. Un autre grand obstacle au commerce est le peu d’habitude qu’ont encore les habitans des diverses monnaies en circulation; ce qui les rend fort défians et les empêche d’accepter toutes celles dont le type ne leur est pas bien connu. Les vieilles piastres turques sont préférées par eux aux nouvelles piastres égyptiennes, qu’ils refusent le plus souvent. Parmi les monnaies européennes , les piastres fortes d’Espagne à l’effigie de Charles EV, avec quatre I, ont cours presque à l’exclusion de toutes les autres (i). Quant aux monnaies d’or, ils ne les prennent

(i) On les appelle abou-arba, père 1 1 1 1 ( quaire ), à cause du fhilire «pii s’y trouve représenté.

qu’a près s’ètre assurés qu’elles sont de bon aloi, en les faisant rougir au feu. Si la couleur de l’or n’est pas altérée par cette opération, ils ne font aucune difficulté pour les recevoir. Du reste les monnaies de ce métal sont fort rares dans le pays, et c’est à peine si on y rencontre par hasard, dans la circulation, quelques doublons d’Espagne ou quelques sequins de Venise ou de Hollande. Les khairiés , monnaie égyptienne, n’ont cours à aucun prix (i).

Une autre raison de la rareté du numéraire est l’inexactitude du Gouvernement à payer les troupes, dont le séjour devient ainsi, pour le pays, une charge accablante. Il y avait, lors de notre passage à Dongolah, plus de deux ans que le bataillon n’avait reçu de solde. Les soldats murmuraient hautement et les habitans menaçaient de s’insurger si cet état de choses se prolongeait davantage. Le Bey, réduit à pro-

(0 Il parait que l’usage des monnaies était, à une époque encore peu ancienne, entièrement ignoré des Nubiens. « Passé «le Maks ( Mahass ), dit l’historien de Nubie, Abdallah-Ben- « Ahmed, les habitans ne connaissent ni vente, ni achat, mais « se procurent ce dont ils ont besoin , en donnant en échange « des troupeaux, des étoffes, etc. »

Dans ces dernières années encore, Belzoni, lorsqu’il voulut faire ouvrir le temple d’Ebsamboul , fut long-temps avant de pouvoir décider les habitans à recevoir, en paiement, de l’argent, dont ils paraissaient ignorer entièrement la valeur.

ÉGYPTE ET NIJB1E.

mettre sans cesse en vain, venait d’être obligé de prendre des mesures pour prévenir un mouvement. Plusieurs officiers, qui avaient contracté des dettes, avaient été mis sous le bâton, et pour ôter en même temps aux créanciers l’envie de réclamer davantage, le même châtiment leur avait été infligé. Grâce à l’emploi de ce moyen de conciliation , on n’entendait plus aucune plainte, et Mahmoud-Bey nous faisait, avec une complaisance toute naïve, l’éloge de l’ordre et de la bonne conduite de ses officiers.

C’est dans le bataillon de Dongolah que sont incorporés la plupart des esclaves mâles faits ou achetés pour le compte du Pacha, et destinés à l’armée. Ils ne sont dirigés sur l’Egypte qu’après avoir reçu un certain degré d’instruction, et seulement quand ils sont devenus capables de faire utilement partie des divers régi mens.

Ce mélange continue! d’esclaves à demi sauvages, et plus encore peut-être l’isolement où ils se trouvent du reste de l’armée, ont contribué à enlever aux soldats tout le sentiment de leur dignité, et nous avions souvent peine à nous empêcher de sourire en voyant les deux factionnaires placés dans le divan du Bey, déposer leurs fusils dans le coin de la salle, pour nous servir le café ou pour aller faire une corn*

mission et venir, avant de le reprendre , baiser respectueusement le bas du vêtement de leur maître.

De Dongolah, nous avions d’abord eu l’intention de poursuivre notre voyage en nous dirigeant sur Djebel-Barkal , par le désert de la rive droite , mais deux courriers du Bey qui avaient pris cette voie, ayant disparu et une caravane assez nombreuse ayant été quelques jours auparavant , obligée d’abandonner plusieurs chameaux à des lions , nous renonçâmes â ce projet dont le Bey nous avait d’ailleurs rendu l’exécution impossible. « Recommandés « comme vous Fêtes par mon glorieux maître « Mohammed- Aly, dont le ciel veuille conserver «les jours, mon devoir, nous dit-il, est de « vous protéger autant que je le puis; je vous « ferai donc donner une barque pour que votre « voyage ne soit pas arrêté , mais les accidens « qui viennent d’arriver m’imposent l’obliga- « tion de vous refuser des guides pour la « voie de terre. »

Il n’y avait pas à choisir; nous nous occupâmes donc de nous procurer une barque qui nous fut louée par le capitaine du port, Àchrnet Douchy; car, de la seconde à la quatrième cataracte, et sans doute au-delà, il n’existe point sur le IN il d’embarcations particulières; toutes

appartiennent au Vice-roi, et sur cet espace de plus de cent cinquante lieues, leur nombre s’élève au plus à une soixantaine. Ces barques n’en sont pas moins à la disposition du commerce; les gouverneurs de province les louent souvent à des particuliers pour le transport des marchandises. C’est à l’aide de troncs d’arbres que lesNubiens passent ordinairement d’une rive à l’autre; souvent aussi ils se tiennent attachés à la queue d’une vache , d’un buffle ou d’un chameau qu’ils forcent à nager devant eux, ou bien ils s’aident d’une botte de joncs, d’une outre à demi gonflée d’air, ou de deux ou trois calebasses vides jointes ensemble par quelques djerids; ils embrassent avec les jambes cette espèce de flotteur dont ils maintiennent d’une main l’extrémité contre la poitrine, tandis qu’ils nagent de l’autre.

Le ^3 avril nousquittâmesDongoiah, et notre barque, montée de cinq hommes d’équipage , mit à la voile sous la direction du reïs Sélim.

Les barques nubiennes sont construites sans membrure et formées seulement d’un assemblage de planches épaisses de quatre ou cinq pouces, de forme irrégulière et jointes grossièrement à l’aide de clous. Des filamens de palmier enfoncés de force dans les jointures servent à les calfater sans le secours du goudron.

EGYPTE ET NUlïlE.

Ces embarcations ne sont pas pontées; elles ont seulement à l’avant et à l’arrière une espèce de retraite formée par une claie de branches de palmier. Une seule voile carrée fort élevée qui vire d’elle-mème et se trouve ainsi sur le mât dans une des bordées , compose toute leur voilure ; aussi est-il impossible avec ces barques de serrer le vent d’un peu près; elles sont lourdes et d’une mauvaise marche; mais en revanche elles ne courent jamais le risque de chavirer. Tous nos hommes étaient Barabrahs et trois d’entre eux naviguaient pour la première fois. Engagés au service de Mahmoud Bey pour tous les travaux indistinctement , ils recevaient dix piastres ( 3 fr. ) de solde mensuelle, plus un taïm de doura , sorte de salaire qui permet au Gouvernement de tirer parti de l’impôt que la rareté du numéraire le force à percevoir en nature. L’emploi que recherchent de préférence ces Barabrahs est celui de batelier; car alors , éloignés de l’oeil et du bâton du maître, ils trouvent moyen d’augmenter leur misérable solde en passant d’une rive à l’autre les naturels qui ont quelque bagage à porter avec eux et qui paient ce service en grains ou en provisions. C’était afin de jouir de cette condition que nos hommes s’étaient enfuis de leurs villages situés au-dessous de la seconde cala-

racte, pour venir se fixer clans le Dongolah, et malgré leurs plaintes , nous avons pu nous convaincre que leur sort y était infiniment plus heureux que dans leur pays.

Les nombreuses sakies qui s’élèvent de toutes parts sur les deux rives du Nil, annoncent combien la culture est soignée aux environs de Dongolah: plusieurs de ces machines sont entourées de nattes destinées à les garantir du vent qui répand l’eau des jarres en agitant les cordes. Il arrive souvent aussi qu’on est obligé de garnir également de nattes la partie du terrain sur laquelle l’eau peut retomber, pour éviter les ébouleinens qui, sur ce sol de sable, sont presque partout le plus grand obstacle à leur établissement.

Nous arrivâmes bientôt en vue d’Hannak et du bois de palmiers qui l'entoure; la chaleur était étouffante et d’autant plus insupportable, que nous ne pouvions nous garantir des ardeurs du soleil qu’à l’aide d une tente très basse que nous avions installée dans notre barque et sous laquelle nous nous trouvions privés d’air et comme dans une étuve. Heureusement nous étions déjà habitués à supporter les privations et la fatigue et à partager la vie dure et la nourriture des naturels, et c’est sans aucun doute à cette habitude, aussi bien qu’à l’observation

d’un régime sévère, que nous devons d’avoir échappé à l’ardeur de ce climat qui a moissonné tant de voyageurs.

Plusieurs barques chargées d’esclaves qui venaient du Sennâr et qu’on amenait à Dongolah, pour y être incorporés dans les troupes, passèrent près de nous. Ces malheureux presque nus et entassés les uns sur les autres, semblaient près d’expirer de fatigue et de misère, tandis que chargés de l’escorte de ce lugubre convoi, quelques soldats albanais fumaient, accroupis à l’avant et à l’arrière de chaque barque, avec l’air de la plus complète indifférence.

À peu de distance, nous rencontrâmes plusieurs cadavres flottans auxquels nous fîmes donner la sépulture, concluant de cette triste rencontre que les crocodiles doivent être peu communs dans ces parages, ainsi que déjà nous avions pu le soupçonner en voyant la hardiesse avec laquelle les naturels traversaient le fleuve à la nage.

Dès que la brise faiblissait ou devenait contraire , nos Barabrahs, peu jaloux de se fatiguer, ne manquaient pas d’aller relancer les habitans pour les forcer à venir remorquer notre barque.

Rien n’égale la paresse et l’arrogance de ces bateliers qui, sûrs d’être appuyés par l’autorité dans toutes les vexations qu’il leur plaît d’im-

ÉGYPTE ET NUPIF.

poser au nom du service, sont un véritable fléau pour les riverains qu’ils maltraitent et auxquels ils prennent la plupart du temps leur pain sans le payer. Toute la journée les nôtres n’avaient d’autre occupation que de se promener sur le bord du fleuve pendant que les habitans tiraient la cordelle, et souvent la nuit même ils 11e craignaient pas d’aller, le courbacb à la main, chercher jusque dans leurs chaumières ces malheureux, dont toute la résistance se bornait à se tenir cachés un instant; mais quand nos matelots menaçaient d’emmener les femmes à leur place, ils se hâtaient de se montrer; souvent même alors ils apportaient avec eux quelques provisions qu’ils venaient nous offrir, demandant pour toute grâce de n’ètre pas battus.

Nous venions de dépasser l’ilede Guertot. A partir du coude que le Nil forme dans cet endroit, vers l’est, les villages deviennent plus rares pendant un assez long espace de temps : nos mariniers se voyaient, à leur grand regret, obligés de ramer pour avancer, lorsque, au détour d’une pointe , nous aperçûmes près de nous une embarcation montée par une douzaine de naturels qui se disposaient à traverser le fleuve. Ces pirogues, destinées à passer d’une rive à l’autre dans les parages où le nombre

des crocodiles ne permet pas de traverser le Nil à la nage, ont la forme d’une ellipse aloneée; elles sont sans voiles comme sans gouver-

nail. Leur fond est composé de trois épaisseurs d’écorce de palmier, dépouillée de ses filamens pour qu’elle soit moins spongieuse, et les bordages sont formés de planches réunies à l aide de liens de peaux. Chaque extrémité de ces bateaux est terminée par une espèce de manche ou de poignée qui sert à les tirer dans les bas fonds et à les échouer sur le rivage. Le timonier, assis sur la poignée de derrière, emploie, en guise de gouvernail, un aviron, dont la forme se rapproche de celle d’une large bêche ou d’une spatule. Un autre aviron semblable, et à la pelle duquel est attachée une corde, sert à faire avancer l’embarcation. Un homme l’enfonce dans l’eau, qu’il bêche pour ainsi dire, et à chaque fois deux ou trois autres tirent la corde et rament. Quelques-unes de ces pirogues sont d’une forme plus alongée et faites d’un seul tronc d’acacia creusé.

En nous apercevant, les Nubiens cherchèrent à nous éviter et à regagner le rivage pour fuir; mais plus prompt que l’éclair, notre reïs , .se jetant à la nage, alla aborder leur bateau et leur enjoignit insolemment de venir tirer la

ri.

corde, ajoutant, pour justifier cet ordre tyrannique, que notre barque portait deux courriers du Gouvernement. Cette assertion, confirmée par notre couleur blanche, qui nous fit prendre pour des Turcs, triompha de l’indécision de ces pauvres gens, qui abandonnèrent leur bagage et leur embarcation pour nous remorquer jusqu’au hameau le plus voisin.

De vastes plaines désertes s’étendaient à l’Ouest, et sur quelques îles basses que nous dépassâmes se montraient peu de traces de culture. Des troupes nombreuses de pélicans, d’oies, de canards et de grues, qui s’envolaient à notre approche en faisant retentir l’air de leurs cris d’effroi, animaient seules ce paysage désolé. La chaleur était accablante pendant la journée, tandis que le soir nous avions peine à nous garantir de la fraîcheur. Le thermomètre de Réaumur, qui, de midi à trois heures, s’élevait jusqu’à 36 et 38° à l’ombre, ne marquait plus que i6°à huit heures du soir, et baissait beaucoup plus dans la nuit.

Un grand château en briques crues, ouvrage des musulmans, domine le bourg d’Handak, qui s élève en amphithéâtre sur le fleuve. Dans les environs nous apercevions parfois au loin de petits tombeaux de santons, construits le

plus souvent sur quelque rocher isolé. Bientôt nous arrivâmes sur la rive gauche, à Chabatout, où l’on voit encore un assez grand édifice bâti en terre, et habitéautrefoisparMélek Chaouich, i’un des trois princes Chaykyé, qui, lors de l’invasion d’Ismad-Pacha, se soumirent à ce nouveau maître. Son fils, Mélek Achmet, reçut, en récompense de cette soumission , un emploi subalterne, qu’il occupe encore au Sennâr.

Nous vîmes, pour la première fois, à Chabatout, des chevets de bois absolument pareils à ceux qu’on trouve fréquemment sous la tête des momies dans les tombeaux égyptiens (i). Ces meubles, si simples, que la mollesse européenne n’envisagerait qu’avec dédain , semblent, aux habitans de ce pays, d’un usage commode pour reposer leur tête pendant leur sommeil. Leurs lits sont semblables à ceux dont se servent les Barabrahs dans la Basse-Nubie ; seulement ils y ajoutent une peau de mouton bien graissée, sur laquelle ils s’étendent pour dormir; ilsse couvrent ensuite de leurs vêteinens de toile, qui ne sont jamais plus estimés que lorsque la graisse les a rendus parfaitement souples.

(r)Ces chevets se composent, d’un petit socle sur lequel s’élève une tige haute de quatre ou cinq pouces, à l’extrémité de laquelle est fixée, par le milieu, une troisième pièce de bois taillée en forme de croissant, qui supporte la tète de la moniie.

Bien que les eaux fussent extrêmement basses, nous franchîmes sans accident la cataracte, ou plutôt les rapides qu’on rencontre à peu de distance de Basleyn, bourg dontles environs sont assez bien cultivés. Vis-à-vis de

Basleyn est une île du même nom. Les monta- *

gnes d’Abd-Abah, qu’on aperçoit ensuite, disparurent à leur tour pour faire place au territoire inculte d’El-Keleh, désert de pierres d’une affreuse stérilité. On commence à retrouver des terrains cultivés à quelque distance des bourgs assez importans de Kodokoi et d’Olok. M. Cailiaud nomme ce dernier El-l’Eau, nom qui, pour le dire en passant, n’est guère dans l’euphonie arabe ou nubienne. Nous ne saurions cependant, à ce propos, nous dispenser de rendre hommage à l’exactitude minutieuse des documens pleins d’intérêt qu’est parvenu à recueillir ce voyageur sur un pays où il est si difficile d’en obtenir de satisfaisans, et où il est souvent impossible, parmi les cabanes de paille éparses partout où le sol est cultivé, de dire où finit, un village et où commence le suivant : « Je n’ai pas assez de tête pour suffire à tant de demandes, » répondait notre reïs, que nous pressions de questions. Pour faire apprécier toute la difficulté qu’on éprouve à apprendre quelque chose de fixe sur les petites distances?

il suffit de dire que les naturels n’ont aucune idée de nos moyens de diviser le temps, en heures, minutes , etc. ; de meme que les Arabes , ils mesurent approximativement la durée du jour à la hauteur du soleil (i).

(i) Le commencement de l’aurore se nomme el Jedsjer ; le lever du soleil , el soub/th ; leur repas du matin , qu’ils font d’ordinaire vers neuf heures, se nomme elghadda ; le midi , el du/ir ; les trois heures après midi, el asr ; le moment où le soleil se couche , el maggrib ; deux heures plus tard environ, el ascha ; deux heures après, el marfa;el, enfin, minuit, nousf-el-leil ( milieu de la nuit ).

Page 1