ÉC.YPTE ET NUI) II
leur piété, quelques prières utiles à son salut.
A mesure que vous avancez, votre œil inquiet cherche au loin quelques terres moins désolées; mais c’est en vain qu’il parcourt l’étendue de cet horizon de feu, il ne rencontre, de toutes parts, que le tableau d’une éternelle stérilité. N’allez point y chercher cependantces immenses plaines de sable, qui sont , pour nos imaginations européennes, l’unique image du désert. Tantôt , vous trouverez d’immenses amas de pierres, que la végétation a pour jamais abandonnées; tantôt, vous verrez s’élever devant vous des montagnes aux flancs inaccessibles , agglomération informe de rochers dépouillés de terre, surmontés par un banc de grès horizontal, dont la partie supérieure offre presque toujours une surface plane. Çà et là des blocs isolés , restes d’autres montagnes écroulées, gisent épars sur le sol et servent d’appui aux dunes de sable que le vent amoncelle derrière eux.
C’est au milieu de cette nature désolée, qu’après une route de huit ou dix heures et lorsque le soleil commence à darder d’aplomb ses rayons sur vos tètes , vous plantez votre tente , pendant que se prépare votre modeste repas; isolés du monde entier, vous attendez, dans les bras du sommeil , que la fraîcheur du soir vous permette de continuer votre voyage.
KGYKrn FT NUBIE.
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Dès que le jour commença à baisser, nous montâmes sur nos dromadaires. Bientôt le ciel fut parsemé d’étoiles : les hurlemens prolongés des chakals, qui retentissaient parfois au loin , et les cris lugubres de quelques oiseaux de proie, troublaient seuls, à de longs intervalles, le silence de la nuit. Un de nos guides se mit à chanter une chanson du Dongolah, en s’accompagnant de la kisirka (i). Dans les rues du Caire, au milieu du tumulte d’une cité populeuse, ce frêle instrument, avec ses notes tristes et peu sonores, eut à peine attiré notre attention ; mais au milieu des solitudes du désert, ces sons monotones, qu’accompagnait une voix plus monotone encore, charmaient doucement notre oreille et, réveillant de vagues souvenirs, ils nous avaient insensiblement plongés dans les plus douces rêveries.
Cependant l’aurore commençait à poindre ; le ciel se colorait d’une teinte de pourpre , déjà nous pouvions distinguer les objets; çà et là nous apercevions quelques coins de terre cultivée, que l’industrie du Nubien a su disputer aux sables du désert , et sur lesquels il a bâti sa cabane isolée. Tout à coup les mouvemens singuliers de nos dromadaires vinrent distraire
(i) Espèce de lyre.
notre attention du spectacle qui l’occupait. Ceux qui marchaient les derniers accoururent brusquement se presser contre les autres, et tous commencèrent à trembler, en refusant d’avancer et en donnant les signes de l’effroi le plus violent. Nos guides ayant en vain essayé de les faire accroupir, nous nous décidâmes à nous laisser glisser à terre pour être prêts à nous défendre contre les bêtes féroces, dont cette terreur soudaine nous annonçait l’approche. Deux énormes hyènes parurent en effet à peu de distance; mais quelques coups de fusils suffirent pour les effrayer et nous les vîmes bientôt s’éloigner.
Ali venait de mettre fin à ses chants. La chaleur avait étouffé sa voix. Le soleil , qui s’élevait à l’horizon , avait embrasé l’atmosphère. Déjà, depuis long-temps , le bruit lointain des cataractes et l’allure plus rapide de nos dromadaires, tourmentés par la soif , nous annonçaient l’approche du Nil, lorsque nous nous trouvâmes de nouveau sur ses rives, en vue de plusieurs îles fortifiées (i). Enfin nous vînmes nous reposer près de Samneh, l’antique Tasitia.
Un large fossé, dont l’escarpement est revêtu
(i) Près de Pile Guimmch, sur le sommet nord d’un grand rocher de granit, ont été gravés des tableaux hiéroglyphiques et quelques animaux, parmi lesquels on distingue une giraffe.
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de pierres, entoure la colline sur laquelle fut construite Tasitia. De grands murs de terre, et les restes nombreux d’édifices de même nature, dont quelques-uns remontent aune haute antiquité, entourent un petit temple, seul monument qu'offrent les ruines de cette ville. Six pilastres, les uns carrés, les autres de ce style dorique primitif dont l’Égypte a fourni le type, soutiennent les galeries extérieures qui régnent des deux cotés de l’édifice. L’intérieur forme une seule salle, ornée d’hiéroglyphes d’un bon style, parmi lesquels sont fréquemment répétés les cartouches d’Osortasen III et de Thotmosis IV, Pharaons des XVIIe et XVIIIe dynasties, auxquels ondoitsansdoute la fondation et l’embellissement de ce temple; car, bien que toute la décoration appartienne à une seule époque , la différence de l’échantillon des pierres dont il est construit, atteste qu’il a été élevé en deux fois. La façade du monument est défigurée par une table hiéroglyphique du plus détestable travail, gravée en creux , aux dépens des premières sculptures.
En face de Samneh, sur la rive arabique, est un autre temple, que l’impossibilité de traverser le Nil nous empêcha de visiter.
Un Khawass du Pacha nous joignit à peu de distance de Samneh. 1! était à la recherche d’un
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Mâlem qui s’était égaré la veille, et qui appartenait à une caravane à laquelle il était luimème attaché. Emporté par l’ardeur de la chasse, le malheureux écrivain copte s’était laissé entraîner à la poursuite de quelques gazelles, et n’avait pas reparu.
Le ï4 nous nous arrêtâmes quelques instans à Takht-el-Kénissé ( sous l’église ), hameau de quelques maisons, situé à peu de distance du fleuve. Sur la colline au pied de laquelle il est construit, on aperçoit encore les ruines d’une ville nubienne du moyen-âge (i).
Nous venions de nous mettre en route le lendemain, lorsque nous rencontrâmes une caravane d’une centaine d’esclaves qui se dirigeait vers l’Égypte. Les femmes, à demi nues, se pressaient, encore accroupies, autour des feux qu’on avait allumés pour passer la nuit, pendant qu’une vingtaine d’enfans couraient çà et là pour rassembler les ânes, monture qu’un intérêt sordide, prenant un instant l’apparence de l’humanité , accorde à ceux que la fatigue ou la maladie, plus puissantes que les mauvais
(i) Les restes d’une assez grande église ont fait donnera ces ruines le nom de Kcnissé (église). On distingue encore sur les murs de celle-ci, quelques figures de saints et des inscriptions arabes ; mais nous ne découvrîmes dans ce lieu aucun vestige d’antiquité.
traitemens , mettent hors d’état de suivre les traces de leurs compagnons d’infortune. Aussi, comme par une dérision cruelle , et pour reconnaître les bons soins qu’ils leur accordent, les djellabs exigent-ils que leurs esclaves leur donnent le doux nom de père ( abou ), car ils les soignent en effet comme ils soignent au retour les marchandises qu’ils rapportent, c’està-dire tant qu’ils espèrent en tirer profit; sinon iis les abandonnent à leur sort. En cet instant celui qui conduisait la troupe était partout, activant le départ et distribuant force coups de courbach à ceux qui ne se hâtaient pas assez à son gré. Quelques-uns sellaient des chameaux sur lesquels d’autres étaient occupés à charger d’énormes ballots de séné et de tamarin. Bientôt le triste convoi fut en marche. Nous vîmes défiler ces malheureux mornes, silencieux et comme absorbés dans le sentiment de leur misère. A quelques pas de là deux cadavres recouverts d’un peu de sable, promettaient aux animaux féroces du désert une pâture qu’ils sont toujours sûrs de rencontrer à la suite des caravanes d’esclaves (i).
(i) Les djellabs { marchands d’esclaves) abrègent en général autant que possible leurs voyages du désert, auxquels ils prêtèrent le mode de transport par eau. La marchandise donnant alors
Egypte et jnuiîie.
Une construction en terre assez élevée , percée de meurtrières et flanquée de deux tours carrées en forme de pylônes, nous annonça de loin le bourg de Sakie-el-Abd ( la salue de l’esclave), l’un des plus considérables du district de Sokkot. Ces espèces de forteresses , habitations des anciens chefs du pays, sont communes dans toute cette partie de la Nubie. Leur architecture a évidemment été imitée des pylônes des temples égyptiens; et elles offrent de loin avec eux, une ressemblance si complète, que nous y étions trompés chaque jour, et que quelquefois l’illusion ne se dissipait pour ainsi dire qu’en les touchant.
Sakie-el-Abd était presque abandonné quand nous y arrivâmes. La plus grande partie des habitans s’était enfuie au désert depuis peu de jours, pour échappera la perception de l’impôt qu’ils étaient hors d’état d’acquitter. Les fugitifs reviennent le plus souvent au bout de quelques mois, lorsqu’ils espèrent n’ètre plus inquiétés; mais plusieurs finissent par embrasser la vie nomade, et chaque année voit ainsi se dépeupler quelques villages.
En l’absence des propriétaires, nous portâmes
beaucoup moins de déchet , ils se trouvent couverts, et au-delà, des frais de location des barques.
egypte et nleik.
au bord du fleuve quelques lits pris dans les maisons voisines , sur lesquels nous nous établîmes pour éviter les fourmis blanches, et surtout les scorpions, qui, pendant la nuit, sortent par milliers de leurs retraites. Ces lits ( engareb ), qui sont d’un usage général en Nubie, consistent en un châssis de bois porté sur quatre pieds, et sur lequel on tend des lanières du cuir d’un animal fraîchement écorché. Ces lanières sont employées par les naturels toutes les fois qu’ils ont besoin de liens d’une grande solidité : comme, par exemple, pour joindre entre elles les diverses pièces des roues dentées des sakies. Nous avons nous-mêmes conservé pendant plusieurs mois , un jeune tigre enfermé dans une cage dont les barreaux de bois étaient réunis par les mêmes liens , sans qu’il ait pu réussir à les briser.
La force de tension que ces bandes de cuir prennent en se desséchant est telle que les anciens habitans du pays en avaient fait l’instrument d’un épouvantable supplice. On lit dans l'histoire de Nubie, qu’en i3io le neveu du roi David, placé sur le trône de Dongolah par Kelaoun, sultan d’Egypte, ayant été vaincu et fait prisonnier par Schemamoun, son compétiteur, fut attaché à un poteau exposé au soleil, le corps entouré des lanières de la peau d’un taureau
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fraîchement écorché. Le malheureux périt, les membres brisés par ces liens, qui l’étouffèrent en se desséchant.
Le plus grand nombre des maisons du pays de Sokkot est formé de nattes en paille de doura, dressées autour de quatre grands pieux fixés en terre et couverts d’une natte semblable, placée horizontalement. Deux ou trois autres nattes forment les cloisons intérieures et complètent ces misérables cabanes , habitables seulement dans un pays où le froid et la pluie sont, pour ainsi dire, inconnus. Cette espèce de construction, dont on commence à rencontrer quelques exemples aussitôt qu’on a dépassé la première cataracte , devient plus commune à mesure qu’on s’avance davantage vers le sud. Devant chaque habitation s’élève une espèce d’estrade : c’est là que sont placés d’énormes vases de terre préparée avec de la paille hachée, et où on dépose les grains, les bamiés séchés au soleil, et le coton, etc. Les femmes construisent sur place, avec beaucoup de soin, ces vases , qui ont souvent plus de deux mètres d élévation, et qui acquièrent, en se desséchant au soleil, une dureté suffisante pour préserver les provisions qu’ils renferment, des insectes et des souris.
La terreur qui
régnait à Sakie-el-Àbd avait
ta4 ÉGYPTE ET NUBIE.
éloigné de nous le peii d’habitans restés dans le village. Cependant, vers la nuit, une vieille femme nous apporta des dattes, un peu de farine de doura et du lait contenu dans une corbeille d’un tissu fort serré, tressé en paille de diverses couleurs. Cette farine lui servit à préparer pour nous quelques pains à la manière du pays. Une large pierre plate ( dokkà ), destinée à cet usage, fut placée dans le feu que nous avions allumé ; alors la vieille versant dessus une bouillie liquide d’eau et de farine, en forma des galettes minces comme une feuille de carton, que la pierre échauffée desséchait en un instant. C’est là la seule espèce de pain connue en Nubie; mais cette nourriture est extrêmement indigeste, et il nous fallut une longue habitude, et l’impossibilité de nous en procurer d’autre, pour pouvoir nous y accoutumer.
Nous avions à peine quitté Sakie-el-Abd depuis deux heures, lorsque, au-delà des bouquets de palmiers qui bordaient le Nil , nous aperçûmes à peu de distance le temple de Sédenga , amas de ruines entassées au-dessus desquelles s’élève encore une seule colonne d’environ huit mètres de proportion, surmontée d’un chapiteau orné d’une tète de femme à oreilles de chakal. A quelques pas de ce monument , on voit une statue de granit mutilée, d’un
assez beau travail , et plus loin les ruines d une ville nubienne, dans l'église de laquelle sont deux colonnes et un autel de granit tiré des débris du temple.
une heure de Sédenga, la route traverse le Djebel-Doche, chaîne de collines assez élevée qui sépare le pays de Sokkot, de celui de Mahass. Un rocher de granit dont le pied est baigné par le fleuve, termine brusquement cette chaîne vers l’est. Une salle sépulcrale, à peine accessible du côté du sud, est creusée dans la partie de la montagne qui domine le Nil. Cette excavation , qui paraît avoir été habitée postérieurement, présente à peine aujourd’hui quelques traces de sculpture. Près de la porte, sont gravées, sur la partie extérieure du rocher, plusieurs tables hiéroglyphiques également très dégradées.
De belles cultures et un grand bois de palmiers dans lequel est situé le village de Solib, occupent l’espace qui s’étend entre Doche et le hameau de Gorguia, où nous fîmes halte près d’un grand quai semblable à celui d’El- Kalabcheh, à peu de distance des ruines du temple de l’antique Phtur, le plus remarquable de la Nubie.
L’édifice est situé à environ cinq cents pas du fleuve, vers lequel sa façade est tournée; on
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remarque à peu de distance, avant d’y arriver, des traces d’une enceinte presque entièrement détruite. Quatre sphinx de granit mutilés marquent la place de l'avenue qui, de l’entrée de la première enceinte, conduisait au pied des degrés, au haut desquels s’ouvrait la porte du temple, flanquée de deux pylônes aujourd’hui à demi écroulés.
L’intérieur du monument était divisé en trois vastes salles offrant ensemble une profondeur d’environ soixante mètres. Les colonnes de divers styles, de la forme la plus élégante et de quatorze mètres de proportion, décoraient le monument au nombre de plus de soixante (1). Dix d’entre elles ont survécu à la destruction de toutes les autres dont les débris entassés à
(1) Lemassif sur lequel s’élève la façade du temple a environ dix mètres d’élévation. Le développement de cette façade est de trentemètres, et la largeur de l’escalier de dix-huit. La première salle a trente-trois mètres de large sur vingt-huit de profondeur. Elle contenait trente colonnes disposées sur un seul rang autour de trois de ses faces. La quatrième, celle du fond, était décorée d’un double rang. Ces colonnes étaient réunies par des architraves, et supportaient des galeries, mais le milieu de la salle a toujours été découvert. La seconde salle, plus étroite que la première, n’avait que vingt-un mètres de largeur. Un seul rang de colonnes régnait dans son pourtour. Il serait difficile, à causede l’entier éboulemcat des murs, de déterminer les dimensions de la iroisièmesalle, qui a contenu douze colonnes. Quelques cons. truclions latérales étaient annexées au temple, du côté du sud.
leurs pieds , avec ceux des murs et des plafonds, forment d énormes monceaux de décombres.
Toutes ces constructions reposaient sur un massif de briques crues, et cette circonstance explique l’écroulement total des murs et d’une partie des colonnes , tandis que celles qui restent encore debout sont d’une conservation aussi parfaite que si elles venaient seulement d'être achevées. Le long frottement des sables du désert poussés par le vent a sapé peu à peu la base de l’édifice et renversé toute sa partie extérieure, sans pouvoir agir contre celles que protègent désormais les ruines écroulées autour d’elles. Un tremblement de terre ou la main des hommes eût tout renversé ou tout mutilé à la fois.
Bien que quelques-uns des hiéroglyphes du temple de Gorguia n’aient pas été entièrement achevés , ce monument pourrait fournir à l’histoire des documens précieux. La base de chacune de ses colonnes est entourée d’un rang de figures de captifs, les mains liées derrière le dos, dont le corps est à demi caché par un cartouche, et dans ces cartouches sont inscrits les noms d’autant de villes ou de provinces conquises par Sésostris ; car c’est encore au règne de Sésostris, si fécond en grandes choses, qu’il faut rapporter la fondation du temple de
Phtur,où tout révèle l’art égyptien parvenu à son plus haut degré de perfection. Il règne encore aujourd’hui dans ses proportions tant de justesse et d’harmonie; le hasard a disposé ces ruines avec tant de goût; ces fûts , ces frises, ces chapiteaux renversés et brisés, conservent dans leur ensemble un agencement si original , que ce temple antique, tout ruiné qu’il est, arrache encore au voyageur un cri de surprise et d’admiration.
Après Gorguia , la route quitte le fleuve pour éviter un détour qu’il fait vers l’est. Une marche de quatorze heures à travers le désert, nous conduisit de nouveau sur ses rives près de Fakir-Bint, petit hameau situé dans la position la plus riante, et dont les habitans s’empressèrent de venir nous offrir quelques provisions.
Une mosquée de terre et une maison destinée à servir d’asile aux étrangers s’élèvent près îles cabanes des naturels. Ces deux établissemens furent créés, il y a peu d’années, par le Mémour de Dongolah. Nous cherchâmes en vain à découvrir le nom de cet administrateur bienfaisant, sur l édifice élevé par ses soins en faveur du voyageur; sa modestie s’est contentée d’y faire inscrire le chiffre de l’année oû il a été construit. Une famille qui jouit de certains privilèges est chargée de l'entretien de cette
fondation pieuse ainsi que de celle de deux J lut les de paille, que nous rencontrâmes ensuite à quelques lieues dans le désert, et dans lesquelles on a soin de tenir des jarres toujours remplies d’eau, pour les besoins des voyageurs.
Près de ces huttes isolées sont quelques sépultures nubiennes, les premières de ce genre que nous ayons rencontrées : deux pierres peu élevées sont placées à la tête et aux pieds de la tombe, dont toute la surface est couverte d’une espèce de mosaïque de cailloux blancs rangés avec beaucoup de soin et de régularité.
De gracieuses superstitions, de bizarres croyances, restes des traditions antiques, se mêlent chez les Nubiens à la pratique de l’islamisme. Ainsi, à la mort d’un des leurs, les cailloux blancs qui doivent recouvrir sa tombe, sont apportés dans sa maison, où se trouvent réunis ses parens et quelques Fakys (i) qui récitent ensemble plusieurs prières, en arrosant ces cailloux à diverses reprises pour les purifier. Bien que cette pratique ne soit pas prescrite par le Coran, ils la regardent comme un acte méritoire, persuadés que Famé du défunt, lorsqu’elle vient visiter sa tombe, est bien aise
(i) Homme lettré. Les Nubiens onl lopins grande vénération pour les fakys.
de trouver ces cailloux pour s’en servir, en guise de grains (le chapelet, clans les prières qu’elle adresse au Créateur.
Deux vases remplis, l’un d’eau, l’autre d’un peu de grain , sont placés au-dessus de la tête du défunt, afin de forcer jusqu’aux oiseaux du ciel à bénir sa mémoire. Les parens viennent de temps en temps renouveler ces provisions ainsi que des branches de palmiers qu’ils plantent en terre autour de la fosse, comme pour l’abriter. S’ils trouvent les vases vides, la famille n’a aucun danger à redouter; mais si au contraire le grain est intact, ou si le vase qui le
contient se trouve renversé, malheur car
quelque funeste évènement menace un des parens.
Dans une de nos excursions de chasse auprès de Fakir-Bint, au milieu d’épais buissons d’ochar, nous nous trouvâmes inopinément en face d’une once occupée à dévorer une gazelle qu’elle venait de surprendre. À notre aspect, le farouche animal lit un bond vers nous , comme s’il avait voulu nous attaquer; puis il prit la fuite et disparut rapidement. C’est le seul individu de cette espèce que nous ayons eu occasion de voir d’aussi près, durant le cours de notre voyage. Pourtant, à en juger parles pas empreints sur le sable, ces rencontres doivent être
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fréquentes dans cette partie du pays; mais la sécurité deshabitans prouve qu’elles sont rarement dangereuses.
Le 18 nous commençâmes à traverser des cantons où les terres cultivables, s’élargissant peu à peu, annonçaient l’approche des plaines du Dongolah. Au-delà de ces terres le désert lui-même était moins stérile : des acacias clairsemés formaient de place en place de petites oasis de verdure, peuplées d’innombrables tourterelles et dont l’ombrage offrait un asile aux gazelles, aux pasans et à plusieurs autres variétés d’antilopes (0 que nous voyions fuir par troupes devant nous. Les villages devenaient plus nombreux; enfin partout une nature plus riante commençait à succéder aux rochersaridesetaux sables brûlans que nous venions de traverser.
L’ile de Benneh, s’élève riche de végétation et de culture, en face du village du même nom, qu’entourent des bosquets de palmiers et d’acacias. C’est là que nous vînmes dresser notre tente près de quelques tisserands qui, sans autre métier que des pieux plantés en terre, travaillaient à fabriquer des toiles de coton grossières, seul produit de l’industrie du pays. Des souy-
(i) Les espèces les plus communes sont les antilopes Dorcas, Bubalis ( Dubal) , Gazella ( el-Ghazel ) , Dorix ( Pasa/i ).
mangas nuancés d'or et d’azur, des cardinaux incarnats, des bengalis et des guêpiers à face bleue voltigeaient sans crainte autour de nous parmi les cabanes éparses des habitans.
Des femmes portant leurs enfans sur la hanche venaient nous offrir du lait dans des corbeilles ( gada) y tandis que les hommes , groupés autour de nous, s’empressaient de nous rendre tous les petits services dont nous pouvions avoir besoin. Ces femmes presque entièrement nues avaient la figure couverte d’un morceau de toile; car la pudeur d’une fille nubienne consiste surtout à cacher ses traits , qui seuls la distinguent des autres femmes.
Cette réception contrastait d’une manière trop sensible avec celle dont nous avions déjà été l’objet dans quelques autres villages pourrie pas nous frapper vivement, et cependant les habitans étaient partout aussi hospitaliers; mais là on nous avait pris pour des Turcs et la terreur nous y avait précédés , tandis que, à Benneh, nous avions pu nous faire reconnaître pour Européens. En butte à des avanies continuelles, les Nubiens évitent l’approche des voyageurs à peau blanche, par la crainte des mauvais traitemens, car il est bien rare qu’un Turc, après s’être emparé, sans les payer, de toutes les provisions qui peuvent lui convenir, ne mal-
traite pas encore ceux qui les lui ont fournies.
La chaleur avait été accablante pendant toute la journée : le thermomètre de Ptéaumur s’était élevé à 38° sous notre tente placée près du fleuve, à l’ombre des arbres. Cependant vers le soir, il s’éleva un vent de nord si frais que nous éprouvions un véritable froid, quand nous nous remîmes en route : nous arrivâmes, au milieu de la nuit, à un campement de quelques familles d’Arabes Kababych, que signalaient de loin des feux allumés de distance en distance, sous un bois d’acacias , habité par cette petite tribu demi - nomade. Paisibles et hospitaliers , ces Arabes accueillent à toute heure du jour ou de la nuit, l’étranger qui se présente à leur foyer, sans lui demander ni d’où il vient, ni où il va, et ils sont toujours prêts à partager avec lui leur modeste repas.
Au bruit de nos dromadaires un des anciens de la tribu vint nous donner, suivant l’usage nubien , ce salut de bienveillance et d’amitié qui consiste à se toucher plusieurs fois la main droite et à la ramener autant de fois sur sa poitrine , en disant : Êtes-vous bien , Dieu vous garde! et autres complimens semblables qu’on répète jusqu’à satiété. Pendant que nous étions occupés à descendre de nos montures, on alluma
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pour nous un grand feu autour duquel nous nous hâtâmes d’aller nous reposer. Bientôt on nous apporta , avec quelques herbages , du lait , des dattes et un grand plat d 'assida, espèce de pâte faite de pois chiches, de bamiés (i) et de farine de doura assaisonnés d’oignons et de poivrons et cuite dans l’eau mise en ébullition, au moyen de cailloux rougis au feu et projetés l’un après l’autre dans le vase de bois qui la contient. Cette singulière préparation qui paraissait faire la base ordinaire de la nourriture de nos hôtes, nous parut si mauvaise que nous y renonçâmes, après en avoir goûté quelques bouchées; mais nos gens et deux Arabes, que l’espoir d’avoir part à nos provisions avait décidés à nous accompagner depuis Fakir-Bint , se chargèrent volontiers d’achever l’énorme quantité de ce ragoût qui nous avait été offerte.
Après nous avoir vu terminer notre souper auquel il refusa de prendre part, afin de nous le laisser tout entier, le cheikh alla rejoindre les siens, établis sous un arbre à quelques pas de nous. Nous distinguions à la lueur de la flamme , ses cheveux hérissés, sa barbe blanche et le manteau de peau de chèvre dont il venait
( i j Hibiscus esculcntus.
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de se couvrir, pour se garantir de la rosée qui tombait en abondance. La famille, accroupie autour du feu, écoutait avec curiosité les récits du vieillard, qui leur répétait les nouvelles de Ouady Hallali, qu’il venait d’apprendre de nos gens, car Ouady Halfah était déjà, pour eux, un pays lointain. Quelques têtes de chameaux et de vaches qui s’avancaient au milieu des branches et se dessinaient dans l’ombre, achevaient de donner à ce groupe le caractère le plus original et le plus pittoresque.
Il y avait le sujet d’un curieux tableau dans cette scène d'intérieur à demi éclairée par la flamme vacillante du foyer. Des lueurs blanches et fugitives inondaient, par intervalles, ce groupe de figures; puis, passant à un ton rouge plus prononcé , s’éteignaient par degrés et les replongeaint peu à peu dans l’obscurité.
Un énorme acacia, sur lequel étaient perchées quelques douzaines de poules, formait le centre de la demeure de nos hôtes. A ses branches étaient suspendus, pêle-mêle, des outres contenant les provisions de grains et de dattes, de longs sabres à deux tranchans, des boucliers, des lances, des pièces d’étoffe, des paniers de jonc et mille autres petits objets. Des selles de chameaux et des branches épineuses
accumulées , formaient, autour de l’arbre, une espèce de clôture, et entouraient 1 habitation , en la séparant d’une autre enceinte de branchages, dans laquelle était renfermé un troupeau de chèvres.
Nous témoignâmes le désir d’examiner de près l’intérieur de cette demeure patriarcale ; les femmes s’enfuirent à notre approche; les vieilles seules consentirent peu à peu à reparaître , mais malgré toutes les protestations de notre Mahmoud , les jeunes refusèrent obstinément de se montrer.
Les Arabes chez lesquels nous nous trouvions, habitent , pendant la plus grande partie de l’année, les bords du Nil qu’ils quittent seulement quelques semaines pour aller faire la récolte des dattes, dans l’oasis d’El-Gab.
Nous fûmes tenus éveillés presque toute la nuit par les chiens dont les aboiemens continuels écartaient les bêtes féroces, fort communes dans la contrée. Mais ce n’est pas sans plaisir que nous entendions ces cris auxquels nos oreilles n’étaient plus habituées, car depuis Assouan et surtout depuis la seconde cataracte , les chiens, comme les chats, sont extrêmement rares en Nubie.
Nous n’étions plus qu’à deux heures de Dongolah. Le 19 avril, au point du jour, après
avoir laissé à nos hôtes des témoignages de rereconnaissance pour leur hospitalité, nous monlames sur nos dromadaires.