CHAPITRE XV
Dongolah-el-Agouz. — Histoire des rois de Nubie. — Ile de Tangoss. — Esclaves Schelouks. — Chasse du crocodile— Onyx. — Debbeh. — Histoire du Kordofal. —
Conquête par les Egyptiens. — Produits du Kordofal.
Le 27 avril nous atteignîmes Dongolah-el- Agouz. Cette ville, bâtie sur un rocher d’environ cinq cents pas de long, qui s’élève à pic sur le fleuve, est à demi enterrée sous les sables du désert qui l’entoure des trois autres côtés. On y arrive par les extrémités sud-est et nordouest du rocher , en suivant un long chemin sablonneux et escarpé. Capitale d’un royaume chrétien puissant dans le moyen-âge, Dongolah, surnommé maintenant El-Agouz (le vieux ) , n’est presque plus qu’un amas de ruines.
L’origine du royaume de Dongolah paraît remonter à l’époque de l’introduction du christianisme en Nubie, puisque, dès les premières années de l’hégire , on le voit soutenir des
guerres contre les Musulmans établisen Egypte. On ignore quelles étaient, à cette époque , les limites du Dongolah ; on sait seulement que son gouvernement était théocratique, et que treize vice-rois , qui étaient en même temps prêtres, administraient ses provinces sous l'autorité d’un souverain qui prenait le titre de Kiriakous. Il paraît que le caractère sacré dont les vicerois nubiens étaient revêtus ne les empêchait pas de prendre part aux guerres dans lesquelles le pays se trouvait engagé ; seulement , lorsque l’un d’eux avait tué un homme de sa propre main , il était déchu du droit de célébrer la messe, et l’exercice du service divin était suspendu dans la provincè tout le temps qu’il en conservait le gouvernement.
La lithurgie des Nubiens était grecque, et, comme les Abyssins, ils reconnaissaient la suprématie ecclésiastique du patriarche d’Alexandrie. C’est à l’observation de cette hiérarchie que doit être attribuée leur adhésion à l’hérésie des Jacobites; hérésie introduite par Dioscorus, vingt-cinquième patriarche d’Alexandrie, et qui se répandit en Nubie vers l’époque de la conquête de l’Egypte par les Arabes.
La première expédition des Musulmans contre le Dongolah fut entreprise sous le khalifat d’Omar, par Abdallah, lieutenant d’Amrou ,
gouverneur de l’Égypte. Cette campagne fut sans résultat; mais, quelques années après, les Nubiens ayant fait des incursions dans le Saïd , Abdallah, alors Emir d’Égypte, assiégea Dongolah et conclut, en 65 1, avec le roi Kalidourot, un traité par lequel ce prince s’engagea a payer tribut au Khalife. Ce tribut, appelé bakt, consistait en quatre cents esclaves, que le roi de Nubie devait livrer chaque année au bourg d’El-Kasr, près d’Assouan. Il fut converti dans la suite en trois cent soixante eslaves et une giraffe. Abdallah obtint, de plus, pour les Musulmans, le libre exercice de leur religion , et bâtit dans le faubourg de Dongolah une mosquée dont le roi garantit la conservation. Le général égyptien promit aux Nubiens de leur envoyer en échange du bakt des grains dont ils manquaient, et il y joignit de riches présens.
Cet usage d’échanges annuels entre les khalifes et les rois de Nubie se maintint, et la magnificence des souverains musulmans ajoutant chaque année quelque chose aux présens qu’ils envoyaient, en retour du bakt, ils égalèrent bientôt la valeur de ce tribut.
Sous le règne du roi Zacharie, les Nubiens s étant trouvés dans l’impossibilité d’acquitter le bakt, ce prince envoya à Bagdad son fils Kirky réclamer du khalife Motasem une réduc-
lion du tribut qui lui était imposé. Kirky fut reçu avec les plus grands honneurs et obtint de ne plus acquitter le bakt que tous les trois ans.
Un motif religieux troubla la bonne intelligence qui régnait entre l’Egypte et la Nubie. Abd-El-Mélik ayant Elit emprisonner Khaïl , patriarche d’Alexandrie , le roi de Dongolah envoya près de ce gouverneur un ambassadeur chargé de requérir la mise en liberté du patriarche. Abd-El-Mélik ayant, pour toute réponse , fait également jeter l’ambassadeur en prison , le roi de Nubie entra en Egypte à la tète de cent mille hommes et y commit d’horribles ravages; il s’avança jusqu’aux portes du Caire , et ne consentit à se retirer chargé de butin que lorsque Khaïl, remis en liberté, l’y eut lui-même engagé.
En g5i, en g56, en g63, on retrouve les rois de Nubie en hostilité avec l’Égypte et dirigeant contre elle des expéditions tantôt infructueuses, tantôt couronnées de succès. A la suite de la dernière, Djewar, Émir d’Égvpte pour le khalife Moéz, ayant envoyé une ambassade au roi Kirky pour réclamer le paiement du bakt et S’inviter à embrasser l’islamisme, il s’engagea , entre les prêtres chrétiens de Dongolah et les docteurs musulmans, une longue dispute théo-
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logique dans laquelle, tout en protestant de son dévouement à l’Emir, Kirky lui adressa une lettre pour l’engager à se faire chrétien. Cette burlesque controverse n’eut pas d’autre suite.
Après une assez longue lacune occupée, sans doute, par desévènemens de peu d’importance, les historiens musulmans nous montrent les Nubiens faisant de nouveau, en 1 173, une incursion dans le Saïd. Schems-ed-Doulan , frère du sultan Salah-ed-din , envoyé contre eux, les met en déroute et s’empare de la forteresse d’Ibrym. Deux ans après, en 1 1 7 5, le gouverneur d’Assouan s étant révolté, appela les Nubiens à son secours. Le mauvais succès de cette expédition, repoussée comme la précédente, ne suffit pas encore pour les décourager, et dès l’année suivante David , roi de Dongolah, vint mettre le siège devant Assouan.
Irrité de ces attaques continuelles , Bibbars , sultan d’Égypte, résolut enfin d'y mettre un terme. Il envoya contre David une armée formidable qui ravagea tout le pays jusqu’aux environs de Dongolah, et porta ainsi le premier coup à la puissance des rois de Nubie, puissance que leurs dissensions de famille devaient bientôt achever d’anéantir.
E11 1 276, Schékendah, neveu de David , vint implorer contre son oncle l’assistance du Sultan.
Celui-ci s’empressa de profiter de cette circonstance et des divisions qui régnaient en Nubie, où Schékendah avait de nombreux partisans, pour établir son autorité sur le pays. Par ses ordres, des troupes nombreuses marchèrent contre les Nubiens. A leur approche le gouverneur du Maris prêta serment de fidélité à Schékendah, et se soumit aux Musulmans, qui prirent dès-lors possession définitive de cette province. Poursuivant ensuite jusqu’à Dongolah leur marche victorieuse, ils s’emparèrent de la ville, détruisirent l’église de Sous (Jésus), et enlevèrent un immense butin. Schékendah, établi sur le trône de son oncle, concéda au Sultan la moitié des revenus du royaume, et des bureaux furent installés partout pour la perception des droits attribués aux Musulmans. Les résultats de cette expédition furent immenses pour les Sultans d’Égypte. Maîtres absolus de la Nubie- Inférieure et suzerains du reste du pays, ils exercèrent dès-lors sur le Dongolah une suprématie qu’ils réussirent à maintenir malgré les efforts des Nubiens pour secouer le joug.
La première de ces tentatives eut lieu en 1288, sous le régné du sultan Kélaoun. Le roi Schémamoun ayant voulu se soustraire au paiement du tribut, les troupes égyptiennes marchèrent contre lui , le battirent sous les
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murs de Dongolah et le poursuivirent quinze journées au-delà sans réussir à s’emparer de sa personne. David, neveu de Schémamoun, fut installé à sa place. Mais, après le départ des Egyptiens, le prince déchu ressaisit l’autorité qu’une seconde campagne lui enleva de nouveau.
Toujours appelés par le parti le plus faible lorsque quelque dissension éclatait en Nubie, les Musulmans firent bientôt de fréquentes expéditions dont ils profitaient chaque fois pour asseoir plus solidement leur suzeraineté sur le pays (i).
Cet état de choses se prolongea avec des chances diverses jusques vers i3^8. Les enfans de Kenz établis dans la Basse -Nubie parurent alors sur la scène et commencèrent à prendre une part active aux affaires du Dongolah. Favorisés par un parti de mécontens, ils s’emparèrent de la ville et résolurent de s’y maintenir.
Les Nubiens sentirent bientôt la faute qu’ils avaient commise en appelant à leur aide ces dangereux auxiliaires. Ils eurent recours à la trahison pour s’en délivrer, et les chefs des Arabes, brûlés vifs au milieu d’un festin, payèrent leur conquête de leur vie, comme le fils de
(i) Los principales de ces expéditions eurent lieu dans les an nées t3o6, i3i6et i3a4.
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Méhémed-Ali devait, cinq siècles plus tard, payer de la sienne celle des memes contrées.
Cet assassinat ne suffit pas pour décider la retraite des Arabes. Déjà ils étaient trop solidement établis dans le pays pour pouvoir en être expulsés, et l’incendie de Dongolah n’eut d’autre résultat que de ruiner à jamais l’importance de cette ville. Les rebelles nubiens, réduits à reculer devant l’ennemi qu’ils avaient eux-mêmes appelé, vinrent se réunir à leur roi, réfugié àDaw, ville forte située entre Dongolah et Assouan.
Bientôt les Arabes accoururent assiéger les misérables restes de l’armée nubienne renfermée dans les murs de Daw. Le secours des troupes du Sultan d’Égypte sauva la place; mais cette expédition n’eut pas d’autre résultat. La destruction de la ville de Dongolah désormais trop exposée aux entreprises des Arabes , fit regarder comme impossible le rétablissement du roi sur le trône de ses ancêtres, et Daw devint la capitale du nouvel État, fondé sur les débris du royaume de Nubie.
On ignore quelle fut la fin de ce royaume chrétien , dont l’existence chancelante se soutenait encore en 1829, car on voit à cette époque Nasser-ed-din , roi de Nubie, venir implorer du Sultan d’Égypte un secours que celui-ci donna
ordre au gouverneur d’Àssouan de lui fournir.
Un siècle plus tard les kachefs bosniaques , envoyés par Sultan-Sélim, conquérant de l'Egypte, prirent possession de la Nubie-Inférieure pendant que les rois du Sennâr étendaient leur domination sur la partie méridionale du pays.
La province de Dongolah fut dès-lors divisée en plusieurs fiefs tributaires du Sennâr, et c’est des Foungis , souverains de ce pays, que les Méleks recevaient l’investiture. Vers la fin du dix-huitièmesiècle les Arabes Chaykyés, qui faisaient de fréquentes invasions dans le Dongolah , détruisirent l’influence de la dvnastie des Foungis et finirent par déposer et nommer les Méleks selon leur caprice; ils les choisissaient parmi eux et rançonnaient le pays sans que personne fut assez fort pour s’y opposer.
Lorsque les Mamlouks, chassés d’Égypte, se retirèrent dans le Dongolah, les habitans les accueillirent avec empressement, et conduits par ces nouveaux chefs contre les Chaykyés , ils réussirent à délivrer le pays de ces dominateurs turbulens. Pour prix de ce service les Mamlouks, se bornant à prélever des impôts modérés, laissèrent les anciens Méleks en possession de leurs fiefs, et leur domination ne fut point à charge aux indigènes.T/approchede l’armée égyptienne
fit, en 1820, émigrer dans le Dar-Four les faibles restes des Mamlouks, et le Dongolah est , depuis cette époque, soumis à l’autorité oppressive et aux déprédations systématiques des lieutenans de Méhémed-Ali.
La position de la ville de Dongolah sur un roc élevé entouré de sables stériles, la rend le point le plus susceptible de défense de toute la contrée. Des murs de terre , hauts de plus de vingt-cinq pieds, irrégulièrement flanqués de petites tours carrées, et assez bien entretenus il y a encore peu d’années, faisaient de cette ville une place importante, et offraient aux habitans un abri assuré contre les incursions de leurs voisins, les Arabes Chaykyés, qui, chaque fois qu’ils en trouvaient l’occasion, ne manquaient pas de venir mettre le pays à contribution. Fatigués de cet état presque continuel d’hostilités qui s’accommodait mal avec leurs mœurs douces et agricoles, les Dongolaouy n’ont pas cessé depuis soixante ans d’émigrer peu à peu soit vers le nord, soit vers les provinces de Berber ou de Chendy, et meme jusques dans le Kordofal et dans le Dar-Four. On compte aujourd’hui , parmi les débris de Dongolah , environ cent cinquante ou deux cents habitans misérables , et retirant à peine de la terre ce qui est nécessaire à leur subsistance.
L’enceinte de la ville est remplie de maisons* abandonnées pour la plupart , et dont quelques-unes étaient bâties avec une solidité bien rare dans les constructions du pays. Celle qui fut le palais des derniers souverains se distingue au milieu de ce groupe de ruines par sa grandeur et sa forme semblable à celle des pylônes des temples égyptiens. Un ancien couvent, depuis converti en mosquée, est le seul endroit où l’on retrouve quelques fragmens antiques.
Yis-à-vis de Dongolah-el-Agouz, la culture est beaucoup plus soignée et le sol paraît plus fertile : on découvre au loin , dans la plaine, de petits bois d’acacias qui s’étendent au - delà des champs cultivés, et de nombreux bouquets de doums et de dattiers.
Après avoir dépassé file populeuse d’Ammour, nous arrivâmes à celle d*e Tangoss , où une voie d’eau survenue à notre barque nous força de nous arrêter quelques heures. Cette île , qui a plus de trois lieues de long , passe pour une des plus riches de la Nubie ; elle est couverte de nombreux hameaux entourés de jardins, et la campagne y est admirable de fertilité et cultivée avec un soin extrême. Les tiges de doura y parviennent à une hauteur de douze pieds, et leurs épis, longs d’un pied, contiennent jusqu’à trois cents grains.
En général les naturels préfèrent à l’habitation des bords clu Nil celle des îles, dans lesquelles ils se trouvent plus à l’abri des incursions d’un ennemi, en meme temps qu’ils y sont moins exposés à voir les sables du désert envahir leurs champs et détruire l'espoir de leur récolte. Aussi nous remarquâmes à Tangoss un nombre d’esclaves plus considérable qu’ail leurs, signe certain d’une plus grande aisance. Ces esclaves, achetés fort jeunes, sont traités avec autant de douceur que s’ils appartenaient à la famille parles liens du sang. Devenus grands* ils aident leurs maîtres dans la culture des champs. Quelquefois ils partagent la succession de leur patron avec les enfans ; et à défaut d’enfans ils sont souvent reconnus comme héritiers du défunt, quoique celui-ci ait laissé de nombreux collatéraux. Ce sont, pour la plupart, des nègres Schelouks que l’on reconnaît aisément au manque de deux dents incisives , qu’ils sont, par principe religieux, dans l’usage de s’arracheràla mâchoire supérieure (i). Cette pratique remplace pour eux la circoncision.
(i) Makrizy dit, en’parlant des Bedjahs arabes qui occupaient le désert situé entre le Nii la mer Rou ge , au nord de l’Abys sinie : « U y a parmi eux une race d hommes qui s’arrachent. « les dents de devant, ne voulant pas, diseut-iis, ressembler a « des ânes. »
Au moment où nous allions nous rembarquer, nous eûmes le curieux spectacle de la chasse d’un crocodile de plus de dix pieds de long, qui venait de se prendre à l’hameçon. Pour cette chasse, qu’ils pratiquent fréquemment, les naturels emploient un petit bâton de sept ou huit pouces de longueur, terminé des deux côtés en pointe acérée, et fixé, par le milieu, au bout d’une longue corde, à l’autre extrémité de laquelle ils attachent quelques calebasses vides pour servir de bouée. La saison la plus favorable pour celte chasse est l’hiver, époque où les crocodiles s’endorment au soleil sur la plage, ou bien le printemps, lorsque la femelle vient surveiller ses oeufs enfouis dans le sable du rivage.
On dispose sur le bord du Nil, tout près de l’eau, dans les endroits fréquentés par ces amphibies, plusieurs bâtons amorcés avec de la viande. Le crocodile avale gloutonnement l’appât et fuit dans le fleuve, emportant la corde et la bouée qui permet de suivre sa trace. Lorsque les chasseurs commencent à tirer la corde, le bâton attaché par le milieu se met en travers dans les entrailles de l’animal, s’y enfonce et sert à l’entraîner sur le rivage, où on l’amène après l’avoir long-temps fatigué, et où on l’achève à coups de lance. Cette fois nous rendîmes