KG Y PT K ET NUBIE
troue dont il renversa son frère qu’il fit massacrer. Aidé par les Ghédéiates qui leur étaient demeurés fidèles , les Foungis surent habilement profiter du départ de Moussa pour se rendre de nouveau maîtres du Kordofalen 1706.
Ahmed-Bokhour, qui avait succédé à Moussa, ne laissant que des fils en bas âge, son frère Ismad-Abou-Haranna monta après lui sur le trône du Dar-Four. A la mort d’Ismaïl , arrivée en 1745, son fils Omar se saisit de l’autorité au détriment des enfans d’Ahmed -Bokhour. Trop faibles pour lutter contre Omar, ceux-ci quittèrent le Dar-Four avec leur cousin Aïssaoui-Abou Hachein et marchèrent à la tète de quelques tribus arabes contre Abdallah-Rasel-Teïr qui gouvernait alors le Kordofal. Celui-ci, prévenu de leurs mouvemens, s’avança secrètement. à leur rencontre et les attendit à Gueheif pour les attaquer avant qu’ils eussent le temps de se reposer des fatigues de la route ; grâce à cette habile manœuvre , les Kondjaras, surpris au moment de leur arrivée, furent d’abord re-
poussés; mais une terreur panique s’étant toutà-coup répandue dans les rangs des Foungis, ils prirent la fuite abandonnant à leurs ennemis une victoire déjà presque certaine : Abdallah- Ras-el-Teir périt dans faction, et les vaincus se réfugièrent à Ghamakata. Aïssaoui leur laissa
à peine le temps de s’y reposer, il les poursuivit avec acharnement, tua Ayaté-el-Ghada o uy , petit-fils du fondateur de la redoutable tribu desGhédéiates( i ), et contraignit ses frères Ali-Kerrar et Nour-Chimmé à rentrer dans le Sennâr avec les Foungis. Au retour de cette expédition, il rétablit la tranquillité dans le Kordofal et s’établit à Ourel , où il partagea le pouvoir avec Suleyman-el-Abiad , fils d’Ahmed-Bokhour.
Après un règne .de quatre années, Suleymanel-Abiad, impatient de renverser Omar du trône du Dar-Four auquel il croyait seul avoir des droits, engagea Aïssaoui à s’unir à lui pour venir attaquer l’usurpateur; celui-ci, saisissant avec empressement l’occasion de demeurer seul maître du Kordofal , fit des préparatifs considérables pour assurer le succès de l’inva-
(i) Malgré le rôle important qu’a joué, dans l’histoire du Kordofal, la tribu des Ghédéiates ( pluriel de Gliadaoui ), les naturels ne sont pas d’accord sur l’époque de son établissement dans les montagnes auxquelles elle a donné son nom, et qui sont situées à une journée euviron au sud-est de l’Ebeved. On sait seulement que le premier cheikh et le fondateur de cette tribu, était un nommé Saïd-el-Ghadaoui, qui vint fixer son séjour à Djebel-Kordofal. Son fils Omar eut trois enfans : Avaté, Ali-Kerrar et Nour-Chimmé. Le premier succéda à son père; après lui vint Mohammed- Abou-Zoumra ; il laissa un fils nommé Mohammcd-Oualad-Bechâra.
ÉGYPTE ET WlIBIE.
sion. Omar, instruit de leurs projets, résolut de les prévenir. En conséquence , il entra lui-même en campagne à la tête d’une nombreuse armée et se porta sur les frontières du Kordofal. Il avait à peine planté ses tentes aux bords du fleuve el-Nileh, formé par les eaux des pluies, lorsque Aïssaoui, qui dirigeait aussi sa marche de ce côté , reçut l’avis de son arrivée. Il changea aussitôt de direction pour l’éviter, et prit avec Suleyman-el-Abiad sa route vers l’ouest en marchant sur le Dar-Four. Arrivé à Kélagué, Aïssaoui voulut , par un dernier sacrifice, s’assurer la possession tranquille etsans partage de la province qu’il avait conquise; il abandonna donc à Suleyman une grande partie de ses troupes et retourna à Ourel.
Averti de la ruse de ses ennemis , Omar jugea qu’il valait mieux renoncer à la poursuite d’Aïssaoui, que de donner à Suleyman-el-Abiad le temps de pénétrer dans le Dar-Four. Il se hâta donc de revenir sur ses pas; mais son compétiteur était déjà à Djebel-Marra lorsqu’il arriva lui-même cà Guedid. Cependant il était urgent d’arrêter la marche victorieuse de Suleyman ; Omar se décida à envoyer à sa poursuite son grand eunuque Abou-Cheïkh-Baraka , tandis qu’il parcourait lui-même le pays pour soulever les habitans. Les deux armées se joignirent à
ÉGYPTE ET N DIME
Barga près cle Djebel-Séïoua : le combat fut long et acharné; enfin la mort d'Abou-Cheïkh-Baraka décida du sort de la journée et du triomphe de Suleyman-el-Abiad. Cependant le pays tout entier se prononçait en faveur d’Omar; effrayé du peu de sympathie qu’il rencontrait dans la population , Suleyman n’osa pas profiter de sa victoire, et il se retira vers le sud en attendant l’arrivée des renforts qui lui étaient promis par Guiamé-ebn-Yacoub-Arouss, sultan de Bargou.
La nouvelle du désastre d’Abou-Cheïkh-Baraka n’abattit point le courage d’Omar; impatient de profiter du moment où Suleyman affaibli par la bataille de Barga, n’avait pas encore reçu les secours qu’il attendait , il leva quelques troupes à la hâte , marcha à sa rencontre et l’atteignit à Kalambo dans le Dar-Birguit. Les soldats d’Omar combattirent avec fureur; Suleyman fut tué, et son armée mise dans une déroute complète. Le vainqueur se retira à Magalla, son ancienne résidence d’hiver (i).
L’année suivante (1752), Omar porta ses armes dans le Dar-Bargou, pour se venger du sultan Guiamé qui avait ouvertement favorisé
(i) Magalla, situé à peu de distance de Knhé, est devenu, depuis le règne d’Omar. tin des domaines de la couronne.
les projets de Suleyman. La campagne dura plusieurs mois ; mais cette fois la fortune se déclara contre lui, il fut tué après un combat sanglant , et ses troupes vaincues se retirèrent en désordre à Dar-Kebir-el-Fâcher, en traversant Ouady Sounoud.
Prévenu qu’Aboul -Kassem venait de succéder à Omar, Aïssaoui, demeuré depuis l’expédition de Sulevman-el-Abiad , seul maître de sa conquête, se crut assez fort pour pouvoir prétendre au trône du Dar-Four. Il partit du Kordofal à la tète d’une expédition formidable, pour tenter de s’en rendre maître. Pendant ce temps, Ali-Kerrar-el-Ghadaoui qui, depuis la défaite des Foungis à Chaîna* kata, était demeuré à Sennâr, parvint à se faire investir par le Sultan de la dignité de Cheikh du Kordofal et marcha sur l’Ebeyed ; apprenant en route qu’Aïssaoui se dirigeait sur le Dar-Four, et pensant qu'il aurait moins d’avantage à demeurer fidèle au sultan du Sennâr qu’à traiter avec Moustapha, oncle d’Aïssaoui, que celui-ci avait, en son absence, chargé du gouvernement, il ralentit sa marche et envoya secrètement faire des propositions à Moustapha. Dès que toutes les conditions furent réglées, Mousîapha suivit les instructions que lui donna leGhadaoui ; il fondit sur les Foungis
ÉGYPTE ET WIJBIE.
à Météoua , les défit complètement et se déclara indépendant. Ali-Kerrar, qui avait abandonné son armée dès le commencement de l’action, vint ensuite rejoindre Moustapha et recevoir de lui le prix de sa trahison.
Cependant Aboul-Kassem, informé des rnouvemens d’Aïssaoui, marcha contre lui, le rencontra à Bil, le battit, et le força à se réfugier chez Omgouto, sultan de Beigô-Tamrô qui, louché de son malheur, lui donna des chameaux pour retourner au Kordofal ; mais il avait à peine pénétré dans cette province qu’il fut assassiné par ordre de son oncle.
Moustapha ne jouit pas long temps du fruit de son crime; en 1755, BAdy-Abou-Chelouk , sultan du Sennâr, envoya un de ses officiers, Mohammed-Abou-Cbeilik, pour renverser l’usurpateur et venger le désastre de Météoua. Les excès de tout genre auxquels Moustapha s était livré lui avaient aliéné la population, aussi les Fo un gis purent-ils pénétrer jusqu a l’Ebeyed sans trouver de résistance. Abandonné par ses propres troupes et hors d’état de se défendre, Moustapha quitta le pays et se retira à Sodari.
L’autorité des Foungis était de nouveau rétablie dans le Kordofal, lorsqu'on 1779, Bâdy- Oualad-Regheb , gouverneur de cette province, hitappeléau troue du Sennâr. Son neveu Dekkin
lui succéda au Rordofal sous la tutèle de Mohammed-Oualad-Ranneir. Informé de cet évènement, Hachem, fils d’Aissaoui , envoya un de ses partisans demander au Dar-Four des secours pour chasser les Foungis du Rordofal. L’envoyé ne tarda pas à revenir à la tête de hordes nombreuses d’Arabes qu’il avait revêtus de cuirasses de nattes pour servir d’épouvantail. Cette ruse obtint tout le succès qu’il s’en était promis. Les troupes de Dekkin prirent la fuite à l’approche de l’ennemi et abandonnèrent leur chef qui fut massacré. Le régent Mohammed-Oualad-Ranneir fut assez heureux pour se sauver dans la maison duFaky Bédaouy. Hachem, informé de sa retraite, enjoignit au Faky de livrer son hôte; mais celui-ci s’y refusa courageusement et représenta au vainqueur que l’asile d’un ministre de la religion devait demeurer inviolable , qu’il e'tait d’ailleurs de son intérêt à lui-même de le respecter. Cédant aux représentations du Faky, Hachem se contenta de s’emparer des biens de Mohammed et lui donna un chameau pour retourner au Sennâr.
L’autorité d’IIachem commençait à peine à s’établir, lorsqu’au commencement de l’année 1 rj 80, Regheb, fils de Bâdy, entra dans le Rordofal pour s’emparer de cette province au nom d’Adlan-Abou-Guédéri, sultan du Sennâr. Ha-
chem s’étant retiré à Abou-Salaa, Regheb l’y poursuivit: là, malgré les instances de ses partisans, Hachem comprenant son infériorité refusa formellement d’en venir aux mains avec les Foungis. Traité de lâche par ses amis et honteusement chassé par eux, il se vit préférer son frère Abdallah-l)iksô qui, jaloux de se montrer digne du commandement qu’on venait de lui confier, attendit Regheb de pied ferme; mais il fut battu et vint rejoindre Hachem à Djebel-Kagué.
Regheb resta seul paisible possesseur de la province jusqu’à l’an 1786; ayant alors appris que le sultan Adlan avait tué son oncle Ibrahim, il partit pour le Sennâr, abandonnant ainsi le Kordofal sans défense aux entreprises de Hachem. Celui-ci se garda bien de laisser échapper l’occasion qu’il guettait depuis si longtemps; aussi Regheb n’était pas encore arrivé aux frontières qu’il était déjà lui -même à L’Ebeyed ; mais Teïrab , sultan duDar-Four, instruit du départ de Regheb et de l’usurpation du Messabbaoui, et trouvant aussi l’instant favorable pour réunir le Kordofal à ses possessions, confia les rênes du gouvernement à son fils El-Hadji-Ishak et vint en personne attaquer Hachem, qui eut à peine le temps de se sauver à Dongolnh.
A la mort de Teïrab , Abderrahman , son frère, disputa le trône à Hadji -Ishak , et les sanglantes divisions auxquelles ces prétentions donnèrent lien , permirent à Hachem de quitter sa retraite et de revenir à L’Ebeyed. Devenu, par la mort de son compétiteur, maître tranquille et sans partage duDar-Four, Abderrahman, qui redoutait le caractère remuant de Hachem , envoya contre lui son grand eunuque Abou- Cheïkh-Mohammed-Kourra. Cet officier, à la tête de deux cents cavaliers cuirassés, et montés sur des jumens caparaçonnées de drap rouge, attaqua le Messabbaoui près de sa capitale. Dans les premiers engagemens l’avantage demeura à Hachem ; mais bientôt le sort lui fut contraire, et il tomba dans une embuscade. Battu sur tous les points et poursuivi avec acharnement, il réussit à grand’peine à regagner le Dongolah. Après cette victoire, Abou-Cheïkh- Mohatnmed-Kourra et Mélek-lbrahim-Oualad- Roummad se réunirent pour soumettre les Arabes Beni-Guerrar, qui avaient embrassé le parti du Messabbaoui. Cette expédition ayant été couronnée du succès le plus décisif, les deux vainqueurs retournèrent ensemble à L’Ebeyed où ils se partagèrent le gouvernement. La partie Sud du pays échut à Abou -Cheik h-Mohammed '
Kourra, etlbrahim-Oiialad-Roummad fut chargé de celle du Nord.
Malgré la rivalité qui régnait entre ces deux chefs, le Kordofal jouissait d’une profonde tranquillité, lorsqu’en 1796, Mélek-Ibrahim fut rappelé au Dar-Four. L’infatigable Hachem, toujours prêt à profiter des occasions favorables , reparut aussitôt à la tète de quelques amis dévoués; mais le Magdoum (eunuque) Mossailem, fut presque en même-temps envoyé par le sultan Abderrahman, avec ordre de s’emparer du Messabbaouietde le poursuivre jusqu’en Égypte ^’il le fallait. Après plusieurs engagemens peu importans, Hachem, abandonné par ses partisans, vit encore une fois la fortune trahir ses espérances; il se sauva à Chendy et de là encore à Dongolah. Le Magdoum, fatigué de le poursuivre, écrivit au sultan Abderrahman que le Messabbaoui s’étant réfugié chez les Foungis du Sennâr ses amis, il avait cru, par respect pour la bonne intelligence qui régnait entre les souverains des deux pays, devoir suspendre ses poursuites; après quoi il revint au Kordofal, où il partagea le gouvernement avec Abou-Cheïkh.
Des motifs d’intérêt ne tardèrent pas à rompre la bo une harmonie qui régnait entre les
deux gouverneurs : en 1799 le visir Dokoumé vint leur porter l’ordre de venir tous deux au Dar-Four rendre compte de leur conduite ; au bout de quelques mois le Magdoum Mossallem, ayant réussi à se justifier, revint occuper son poste accompagné d’un prince Messabbaoui, le sultan Teima. Dokoumé fut investi du gouvernement de la partie Sud en remplacement d’Abou-Cheïkh.
Abderrahman mourut en 1800. Informé de l’avénement de Mohammed-Fodel au trône du Dar-Four, Hachem fatigué de l’exil envoya le plus jeune de ses fils demander aux gouverneurs du Kordofal leur intervention auprès du nouveau souverain. En même temps il partit pour le Bahr-el-Abiad, et après avoir enlevé aux Arabes des troupeaux considérables de bœufs , il alla s’établir avec sa famille sur la rive droite du fleuve. Le Magdoum Mossallem et Dokoumé, redoutant quelque trahison de sa part , marchèrent contre lui. Hachem fit un appel à tous les partisans des Messabbaates qui , réunis bientôt au nombre de plus de douze mille, jurèrent d’exterminer les Kondjaras; mais l’effet ne répondit pas à cette terrible menace. En 1801 les troupes de Hachem furent battues, et luimême perdit la vie dans le combat.
Abou ^Cheikh, visir du jeune sultan Moham-
med-Fodei, ayant, en i8o3, tenté de le renverser du trône pour y faire monter Bàki-Taber, frère d’Abderrahman , fut tué dans une sédition, et Dokoumé fui appelé à le remplacer; le Magdoum Mossalleni demeura ainsi maître sans partage du gouvernement du Kordofal.
Pendant lesdix-huit années suivantes, la tranquillité fut à peine troublée par quelques chefs de tribus qui voulaient s’affranchir de l’impôt qu’ils payaient au sultan du Dar-Four. LesMéleks Mohammed - Doud et Imam- Oualad - Terena venaient de soumettre les Arabes Maharyés et Mahamydés à l’autorité du sultan Fodel, qui semblait mieux affermie que jamais dans le Kordofal, lorsqu’à la fin de chaban 1236 (mai 1821 ) les djellabs qui arrivaient de la Basse-Nubie , annoncèrent la prochaine invasion des Turcs. Le Magdoum apprit par eux que ie Sennâr allait être envahi par un certain Ismaïl-Pacha, fils du vice-roi d’Égypte, et qu’un nommé Méhémet-Bey, son Defterdar, venait d’arriver à Dongolah , d’où il devait marcher sur leKordofal. Mossalleni refusa de croire àcette nouvelle; il ne pouvait s’imaginer que les Turcs eussent des vues sur un pays aussi éloigné du leur; d ailleurs il lui paraissait impossible qu une année nombreuse réussît à traverser le désert qui sépare le Dongolah du Kordofal.
Aussi ne prit-il aucune mesure pour s’opposer à l’invasion. S’apercevant seulement que ces bruits donnaient lieu à quelques émigrations, il fit publier un éclit qui prononçait la peine de mort contre les émigrans et contre tous ceux qui parleraient des Turcs.
Cependant un mois s’était à peine écoulé depuis les premiers avis lorsqu’un courrier, venu de Dongolah en huit jours, apporta au Magdoum une iettre de Méhémet-Bey : « Je ne suis point venu chez vous pour faire la guerre, disait le Defterdar. Méhémed -Ali -Pacha mon maître m’envoie pour vous demander, au nom du Sultan de l’islamisme, le tribut que lui doivent tous les princes musulmans. Si vous accédez à cetle juste demande, je me retirerai après avoir reçu ce tribut ; sinon je serai forcé de venir le prendre les armes à la main.... Choisissez! »
A la réception de cette lettre le Magdoum consterné réunit les Méleks pour les consulter sur le parti qu’il fallait prendre dans cette circonstance difficile. Les délibérations furent longues et tumultueuses. Les uns proposaient de refuser l’impôt et d’attendre l’ennemi de pied ferme; d’autres, mieux avisés, pensaient que, sans répondre au Defterdar, il fallait se mettre de suite en marche pour attaquer les Turcs sur
les confins du désert, lorsqu’ils se présenteraient accablés par la fatigue et les privations de la traversée. La demande du tribut n’est qu’un prétexte pour pénétrer plus facilement dans notre pays, dit le Mélek Ibrahim-Oualad-Ouïr , il faut donc se préparer à résister aux Turcs; mais auparavant je propose d’envoyer un courrier au Dar-Four pour prendre les ordres du Sultan.
Cette opinion prévalut , et le Magdoum envoya un de ses officiers à Mohammed-Fodel pour l’avertir du danger qui menaçait le Kordofal; la réponse ne se fit pas attendre: il fallait vaincre ou mourir.
L’envoyé du Defterdar fut introduit dans le conseil: là après l’avoir accablé d’injures :« Retourne vers ton maître, lui dit le Magdoum, et engage-le à préparer ses armes: quant à nous, nos lances sont prêtes. »
Le général égyptien s’attendait à cette réponse. Mais le Yice-roi lui ayant expressément recommandé de ne recourir à la voie des armes qu’après avoir épuisé tous les moyens de négociation , il se décida à envoyer un second messager au Magdoum pour lui renouveler ses propositions et l’engager à venir le trouver pour prendre des arrangemens ; mais en même
temps , afin de se tenir prêt à tout évènement , il s’avança jusqu’à Debbeh, où il célébra les fêtes du Baïram.
A son retour, le courrier remit au Bey une lettre du Magdoum qui n’entendait traiter , disait-il, que les armes à la main. Cette nouvelle fut accueillie avec la joie la plus vive par le Defterdar, qui brûlait du désir de voir ses propositions repoussées. Il fit aussitôt ses dispositions et envoya un exprès monté sur un dromadaire pour reconnaître la route du désert jusqu’à Djebel-el-Haraza. Au bout de quelques jours, celui-ci arriva à la tombée de la nuit au terme de sa course, et repartit après avoir attentivement observé les lieux, sans pénétrer dans le village : des habitans , qui l’avaient aperçu, coururent avertir Abd-el-Hadi Cheïkh de la montagne. Ce chef pensa d’abord que ce pouvait être un djeliab qui se dirigeait vers le Dar-Four ; mais étonné qu’il n’eût pas suivi la route ordinaire qui de Dongolah passe à l’ouest du Kordofal, il envoya des gens sur ses traces. Quand on lui eut rapporté que les pas du dromadaire se dirigeaient sur Semryeh , il ne douta plus que ce fût un agent du Defterdar, et il partit sur-le-champ pourL’Ebeyed afin d’en informer le Magdoum.
Cependant Méhémet-Bey attendait avec impatience, pour se mettre en marche , le retour
de son envoyé. Dès qu’il fut informé par lui que le désert était praticable et qu’il y avait à Semryeh une quantité d’eau suffisante, il fit ses préparatifs de départ. L’arrivée d’ibrahim- Pacha à Dongolah lui faisant craindre que ce prince ne vînt prendre le commandement de l’armée , il se hâta d’entrer dans le désert et arriva à Semryeh après quatre jours de marche. De là , après avoir fait ses provisions d’eau , il se dirigea vers Djebel-el-Haraza. A moitié chemin, le manque d’eau et la fatigue ayant altéré sa santé , il se fit porter dans une litière suspendue entre deux chameaux, et prit les devans avec une vingtaine de personnes.
Abd-el-Hadi, de retour à El-Haraza, envoya des hommes à la découverte ; mais comme ils venaient de partir, le Defterdar arriva avec sa suite et s’installa chez lui. Aussitôt le cheikh dépêcha en toute hâte un courrier au Magdoum, pour l’informer que le Bey venait d’arriver dans un état déplorable ; il ajoutait que les troupes privées d’eau étaient encore en arrière et que le moment était favorable pour surprendre le général turc avant qu’il eut eu le temps d’être rejoint par son armée.
Le Defterdar auquel Abd-el-Hadi avait, dès l’instant de son arrivée , témoigné le plus entier dévouement , était loin de soupçonner sa
trahison , aussi , dans l’intention d’obtenir du eheïkh les renseignemens dont il avait besoin , il Je comblait de faveurs et de présens. Le courrier d’Abd-el-Hadi rapporta à son maître une lettre du Magdoum; l’eunuque répondait qu’il n’avait pas besoin de conseils et qu’il attendait les Turcs.
Méhémet-Bey était déjà à El-Haraza depuis quatre jours lorsque ses troupes arrivèrent. Le cheikh Abd-el-Hadi envoya aussitôt à Mossallem un nouvel émissaire pour l’en informer. Si le Magdoum se fût mis en marche sur-lechamp, et qu’il fût venu fondre sur les Turcs , exténués par les fatigues d’un long et pénible voyage, il les eût infailliblement exterminés; mais plein de confiance dans ses ressources, il fit au message du eheïkh la même réponse que la première fois , s’en remettant , pour le reste des évènemens, aux décrets de la providence.
Abd-el-Hadi espérant toujours que le Magdoum se déciderait enfin à avancer , n’avait rien négligé pour retenir le Defterdar à El-Haraza; mais à l’arrivée des troupes turques, à l’aspect des armes à feu et des munitions de guerre de toute sorte, il jugea sans peine que les Kondjaras ne pourraient arrêter l’invasion. Réfléchissant alors sur le sort qui l’attendait si le Defterdar venait à être instruit de sa trahison,
il se décida à chercher son salut dans la fuite , et se sauva dans les montagnes. Informé de son évasion, et persuadé qu’il était allé prévenir le Magdoum de son arrivée, Méhémet-Bey envoya à sa poursuite un détachement de dromadaires, et partit en même temps à la tète de toutes ses troupes. Arrivé à Kaguemar sans avoir pu obtenir de nouvelles du cheïkh , il s?y reposa quelques jours, puis s’avança jusqu’à Guernayé.
Le Magdoum, instruit de l’approche du Defterdar, comprit enfin qu’il était temps de se préparer à combattre. 11 réunit tous les Méleks, les cheikhs des principaux villages et ceux des tribus, avec tous les Dongolaouy résidant à L’Ebeyed , qui étaient montés , cuirassés et armés, et il partit à leur tète le 16 zilkaadè (i5 août 1821), vers le soir. Le même jour , Méhémet-Bey , renonçant à découvrir la retraite d’Abd-el'Hadi, quitta la halte de Djebel-el-Guernayé.
Le lendemain matin Mossallem arriva à Bara, et plaça son camp dans un bas fond , au pied de ce village. Le Defterdar, qui avait planté ses tentes à un quart d’heure au nord de Bara, envoya à la découverte quelques Mogrebbins, qui l’instruisirent de l’approche des Kondjaras et du désavantage de la position qu’ils occupaient. Montant aussitôt à cheval, il mit en ordre de ba-
taille ses 4,000 hommes d’infanterie et de cavalerie, et dix pièces de canon. Dès que les Kondjaras aperçurent les Égyptiens sur les hauteurs , ils coururent l’annoncer à Mossallem , qui, dans ce moment, était occupé à prendre son repas et à distribuer des dattes aux Méleks. — Le moment est venu, leur dit l’eunuque; puisje compter sur vous ? — Nous avons mangé le sucre avec vous, répondit Oualad-Ouïr : maintenant nous saurons boire l'amertume.
Au moment d’en venir aux mains, quelques habitans de Bara, qui avaient vu le Defterdar au moment de son arrivée à Guernayé, vinrent prévenir le Magdoum que le Bey avait l’habitude de se faire porter en litière, et ils lui conseillèrent de diriger son attaque principale sur le point où il l’apercevrait.
Les Mogrebbins engagèrent l’action, pendant que le Bey, demeuré lui-même sur les derrières avec l’infanterie et une partie de la cavalerie turque, faisait avancer quelques pièces de canon. Les Kondjaras répondirent à cette première attaque par une charge très-vive sur les Mogrebbins, qui, bientôt accablés par le nombre, furent forcés de battre en retraite. Une pièce de canon, qu’on ne pouvait plus servir faute de munitions, fut prise par l’ennemi, qui mas-
sacra les canonniers et quelques détachemens qui accouraient pour les défendre.
Le désordre commençait à se mettre dans les rangs des Turcs, lorsque le Defterdar furieux se porta en avant avec l’infanterie, composée de Dararaanli. Il excitait lui-même ses soldats au combat, frappant sans pitié de sa hache d’armes ceux qui paraissaient hésiter; la cavalerie le suivait avec deux pièces de canon. Enhardis par leur premier succès , les Kondjaras marchèrent fièrement à sa rencontre, en brandissant leurs javelots et en se couvrant de leurs boucliers. Des hurlemens affreux furent le signal de leur attaque. Loin d’abattre leur courage, le bruit terrible de l’artillerie qu’ils entendaient pour la première fois, ne fît que l’enflammer davantage; les femmes elles-mêmes prirent part à l’action en excitant les leurs par des cris épouvantables. Lorsque les ennemis se furent approchés à portée de fusil , Je feu bien nourri de l’infanterie turque couvrit bientôt le champ de bataille de leurs cadavres. La pièce de canon, immédiatement reprise, fut de nouveau dirigée contre eux; on la trouva profondément entaillée des coups de sabre des Kondjaras, qui avaient essayé de la détruire.
Ignorant les effets de l’artillerie, et frappés
par (les armes invisibles, ces malheureux portaient le doigt dans leurs blessures, et mouraient sans savoir comment ils étaient atteints. Enfin, reconnaissant que leurs cottes de mailles, leurs boucliers et leurs casques, étaient aussi impuissans contre les balles et les boulets que leurs talismans qu'ils avaient cru infaillibles, ils abandonnèrent le champ de bataille, et la déroute devint complète. Le Magdoum , abandonné, battit lui-même en retraite pour aller rejoindre quelques Méleks qui cherchaient à faire une trouée sur la cavalerie. L’un d’eux, lbrahim-Oualad-Ouïr , se rappelant l avis donné au Magdoum par des Arabes de Bara, se porta, avec quelques-uns des siens, sur une litière qu’il aperçut suspendue entre deux chameaux. Onze de ses fils venaient d’ètre tués; la soif de la vengeance et l’espoir d’exterminer le chef des ennemis, lui font tenter un dernier1 effort; il s’élance et frappe; mais, au lieu du Bey qu’il croit avoir tué, il voit rouler à ses pieds la tète d’une jeune femme arabe qui , suivant l’usage , était occupée à battre des timbales pour exciter au combat les soldats mogrebbins , parmi lesquels était son époux. Oualad-Ouïr , reconnaissant son erreur, veut, mais trop tard, fuir pour rejoindre les siens, dont la plus grande partie avait disparu. Cerné de toutes parts,
ÉGYPTE ET NUIUE.
2‘ll\
voyant qu’il ne lui reste plus qu’à mourir, il se précipite en désespéré sur un gros de cavalerie commandé par Hassan -Bey-Kouprously.
Un Mogrebbin lui tira un coup de pistolet à bout portant, pendant que les troupes d’Hassan-Bey, qui voulaient s’attribuer l’honneur de la capture de ce chef, faisaient , de leur côté , pleuvoir sur lui une grêle de balles. Oualad- Ouïr, frappé de plusieurs coups, tomba de cheval, et Hassan-Bey alla lui-mêine couper sa tête, qu’il vint déposer aux pieds du Defterdar.
Le corps du Magdoum ne fut pas retrouvé, mais le bruit de sa mort acheva la déroute. Pendant que les Turcs ramassaient les dépouilles des Kondjaras et coupaient les oreilles des morts et des blessés , les Mogrebbins poursuivaient les fuyards jusqu’au-delà de Méleh, et en tuaient encore un grand nombre. Enfin au coucher du soleil, le Defterdar étant entré à Bara , s’établit près d’un puits et fit tirer quelques coups de canon pour rappeler ceux que l’ardeur du butin avait entraînés trop loin du champ de bataille. Plus de trois mille paires d’oreilles furent apportées au Bey, qui paya pour chaque paire les 20 piastres ( 8 fr. ) promises. Environ quinze centsKondjaras, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre de Méleks , perdirent la vie dans ce combat; un de ces Méleks, qui avait été blessé
Cl 2 5
à la jambe étant resté parmi les morts , eut le courage de se laisser couper les oreilles sans donner signe de vie , dans la crainte d’être tué si les Turcs s’apercevaient qu’il existait encore, et le lendemain, lorsque le Defterdar eut levé son camp , il parvint à se sauver.
Teïma Oualad-el-Sultan, Messabbaoui,Visir de Mossallem, prit la fuite en apprenant sa mort, et se réfugia au Dar-Four avec vingt-deux Méleks échappés comme lui au massacre.
Dès que la nouvelle de la défaite du Magdoum fut parvenue à L’Ebeyed, où on avait entendu le bruit du canon , les Ghédéiates et les Dongolaouy, qui résidaient dans cette capitale , se mirent à piller les habitations des Kondjaras, sous le prétexte qu’il valait mieux profiter euxmêmes de ces dépouilles que de les abandonner à l’ennemi.
Cependant malgré sa victoire, le Defterdar était loin de se croire maître du pays. Il craignait de rencontrer encore bien des obstacles , et ses alarmes étaient redoublées par le bruit que faisaient courir les naturels, du retour prochain des Méleks, suivis de toute la population armée. Mais après trois jours d’attente, ne voyant pas paraître d’ennemis, il se décida à envoyer prendre des informations auprès d’un négociant mekkain Hadji-Àmbar, qu’on lui désigna
F.G Y PTK fT NÜIUE.
comme jouissant de la considération générale à L’Ébeyed , où il était établi depuis plusieurs années. Au bout de quelques heures , le messager était de retour; Hadji-Ambar annonçait au Bey, que depuis la bataille de Bara il n’existait plus d’armée de Kondjaras; il ajoutait que si le Defterdar désirait trouver quelque chose des biens du Magdoum et des Méleks, il n’avait qu’à se hâter, car les Dongolaouy et les Ghédéiates s’étaient déjà emparés de presque tout.
A cette nouvelle le Defterdar se mit en marche. Prévenus de son arrivée, quelques-uns des pillards se cachèrent, les autres plus hardis suivirent Hadji-Ambar pour aller au-devant du Bey. Les habitans de L’Ébeyed étaient loin d’aimer les Kondjaras; mais ils regardaient leur domination sur le pays comme un colosse qu’aucune force humaine ne pouvait renverser. Frappés de terreur en voyant cette puissance s’écrouler tout d’un coup, et craignant d’étre massacrés par des vainqueurs étrangers, un grand nombre d’entre eux abandonnèrent la ville.
Une morne stupeur régnait dans L’Ébeyed, lorsque le 21 de Zilhidjè (19 septembre), les Turcs se montrèrent à l’ancien camp des Kondjaras. C’était Hassan-Bey-Kouprously qui avait pris les devans avec ses irréguliers. Il traversa la ville qu’il entoura de soldats, puis il prit
EGYPTE ET NUB1F. 227
possession du palais du Magdoum. 11 s’y était à peine installé , lorsque le Defterdar arriva luimème. Les Cheikhs de la ville furent aussitôt mandés et reçurent l’ordre de rassurer le peuple; en même temps Hadji-Ambar fut crée Cheikh el Kebir (grand cheikh) et reçut un kaftan d’honneur et un cachemire. Un crieur public annonça sur tous les points que personne ne serait inquiété, et les appréhensions des habitans commencèrent à se calmer.
Les principaux cheikhs furent convoqués le 24 zilhidjè (22 septembre) et le Bey leur enjoignit de faire la remise de tous les biens des Méleks. Sur leur réponse que le pillage auquel L’Ébeyed avait été livré depuis le jour de la bataille de Bara, les mettait dans l’impossibilité d’obtempérer à cette demande, le Defterdar fit aussitôt publier que tous ceux qui avaient des objets appartenant aux Kondjaras eussent à les déposer entre les mains de Hadji-Ambar, dans le délai de trois jours, sous peine d’être regardés comme rebelles et punis avec la dernière rigueur.
Dès le lendemain Hadj i- Ambar, conformémen t aux ordres du Bey, alla s’établir sous un arbre à l’entrée de la ville, pour recevoir ce que les pillards jugeraient à propos de lui apporter ; mais la journée entière s’écoula sans qu’on lui eût remis autre chose que des objets d’une va-
leur presque nulle. Au coucher du soleil il alla les déposer aux pieds du Bey, qui lui demanda si c’étaient là les richesses des Kondjaras. Le Clieïkh répondit que les objets les plus précieux manquaient, mais que les pillards paraissaient peu disposés à les rendre : — « Je saurai bien les « y contraindre, reprit le Bey avec colère. Je sais « que leMagdoum et ses Méleks prélevaient cha- « que année d’énormes impôts sur le pays. Ils «possédaient d’immenses trésors... et je les dé- « couvrirai. »
Les cheikhs furent convoqués de nouveau le 26. Après leur avoir adressé de vifs reproches sur le peu de concours qu’ils prêtaient à Hadji- Ambar, pour la restitution de ce qui avait été pris aux Kondjaras, le Defterdar leur demanda en quoi consistaient les principales richesses des vaincus. Ceux-ci ayant répondu que c était principalement en esclaves, le Bey leur ordonna de les faire saisir sur-le-champ. S’apercevant au bout de quelques heures que ses ordres 11e s’exécutaient que lentement, il monta lui-même à cheval avec un détachement de Mogrebbins, et tandis que les uns pénétraient dans les cabanes pour en faire sortir les esclaves , les autres s’en emparaient pour les amener au quartier des Kondjaras. Les Turcs ne remarquant aucune différence dans la couleur noire de la
EGYPTE ET N U ME
peau des esclaves et de leurs maîtres , se saisirent indistinctement des uns et des autres. Plusieurs esclaves d’une couleur un peu cuivrée furent pris au contraire pour des hommes libres, et respectés. En peu d’instans la plus épouvantable confusion régna dans la ville. Le quartier des Kondjaras fut encombré d’esclaves de tout sexe et de tout âge, et peu s’en fallut que la ville entière ne fut réduite à l’esclavage. Tout ce que l’on trouva de précieux dans les maisons des Cheikhs fut également saisi et apporté dans le palais du Bey.
Des réclamations s’élevèrent bientôt de toutes parts, mais personne ne fut écouté. Les objets précieux furent déposés dans le khazné (trésor) et les esclaves vendus au profit du Gouvernement ou livrés aux soldats acompte sur leur paye. Des détachemens furent en même temps envoyés dans les villages de l’intérieur, pour prélever une contribution d’esclaves et d’argent. La ville de L’Ébeyed futimposée à ïo,ooo tallaris (55,ooofr.).
Persuadé qu’au milieu de ces bouleversemens toutes les preuves de sa trahison avaient disparu , le Cheikh Abd - el - Hadi ne tarda pas à se remontrer à L’Ébeyed; mais la lettre qu’il avait écrite au Magdoum pour l’informer de l’arrivée des Turcs et pour le presser de venir les attaquer, avait été remise au Bey. Il