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née, une troisième esclave apporta une petite calebasse contenant du héther , huile parfumée au girofle et au sandal, dont nous fûmes également frottés avec soin. Après quoi nous vînmes rejoindre la bruyante compagnie, qui célébrait par des chants le bonheur de l’hymen de notre hôte.
Des cris de joie accueillirent l’arrivée du dîner. Le premier service qui fut placé par terre dans des plats de paille tressée, se composait de dattes, d’une espèce de fromage aigre et de melons d’eau, le tout arrosé d’une ample provision d’eau-de-vie, de bilbil ou bouza et de mé ryse. Tous les visiteurs qui arrivèrent successivement furent invités à prendre place , et nous nous trouvâmes bientôt au nombre de vingt couvives. Cette première partie du festin dura près d’une heure, pendant laquelle nous fûmes obsédés par la politesse de nos deux voisins nubiens, qui se faisaient un devoir, ou peut-être un malin plaisir, de mettre à chaque instant devant nous des quartiers de melons d’eau, et d’énormes morceaux de fromage. Pour nous en débarrasser, nous leur offrions à tout moment de f eau-de-vie, espérant ainsi les mettre bientôt hors d’état de s’occuper de nous; mais la tache que nous nous étions imposée n’était pas facile, et ce ne fut que vers la fin du repas que nous
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pûmes nous délivrer de leurs importunes attentions.
Le second service, ou pour mieux dire le corps du dîner, arriva enfin, également contenu dans des plats de paille et composé de viandes à demi cuites, de quelques ragoûts et de pilaw au riz. Chacun de ces plats fut servi isolément, et mangé avec une lenteur et une gravité usitées seulement dans les occasion solennelles et qui prolongèrent le banquet pendant plusieurs heures. Ouad-Moussa , pour nous faire honneur, ne manquait pas de temps en temps de prendre de fortes pincées de pilaw, qu’il roulait entre ses doigts, pour nous les offrir ensuite; et nous aurions manqué, non pas seulement à toutes les lois de la politesse, mais aux plus simples bienséances , si nous n’avions pas eu l’air de les manger avec plaisir.
Après le repas notre hôte nous régala de musique et de danses. Le loti , coryphée des ballets nubiens , entra suivi de quelques jeunes femmes vêtues seulement du rahâd. Ce personnage, coiffé et vêtu comme une femme et affectant la voix comme les manières féminines, se mit à improviser des chants oû les vertus du nouveau marié étaient célébrées et oû nousmêmes nous ne fûmes pas oubliés. La musique desNubiensest encore dans l’enfance ; cependant
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leurs airs sont doux et animés. Leurs instrument pris séparément. , ne rendent pas un son bien mélodieux, mais, combinés ensemble, ils produisent un effet qui, pour être un peu monotone, n’est cependant pas sans agrément. Celui dont jouait le loti était une espèce de lyre formée d’un plat creux en bois sur lequel était tendue une peau percée de quelques trous ; deux bâtons fixés à ce plat formaient les montans de la lyre et se trouvaient réunis à leur extrémité par un troisième sur lequel étaient tendues les cordes de l’instrument (i). Une lanière lâche passée aux deux montans de ce luth grotesque, servait à maintenir derrière les cordes, la main du loti, qui pinçait toujours les cinq cordes à la fois et ne produisait des sons différens qu’en rendant muettes les unes ou les autres, en les touchant avec l’autre main.
Le loti avait mis fin à ses chants et aux grimaces dont il les accompagnait. Il engagea les danseuses à le remplacer. DeuxjeunesNubiennes s’avancèrent au milieu du cercle des spectateurs et nous donnèrent le pauvre spectacle
( i) Ces cordes sont faites de tendons d’animaux, partagés en Jilets très déliés, qu’on tord ensuite ensemble. Le son qu’elles produisent est souvent discord, parce que les naturels ne savent ni proportionner la grosseur des cordes , ni en déterminer la tension.
de la danse de Dongolah , qui consiste dans des mouvemens cadencés des bras , du corps et surtout du cou qu’elles tournent de diverses manières ou qu’elles gonflent en penchant la tête en avant ou en arrière, pendant que leurs pieds demeurent à peu près immobiles. Leur pantomime avait pour principal objet le loti, vers lequel leurs regards voluptueux étaient constamment tournés. Celui-ci avait échangé son luth contre un Nogara (tambour fait d’un vase de terre cuite) et les assistans l’accompagnaient en faisant saffé , c’est-à-dire en suivant par des battemens de main cadencés les mouvemens des danseuses et en marquant le rhythme.
Aux Nubiennes succédèrent les aimés, jadis tant renommées! les aimés si nombreuses encore en Égypte , mais presque inconnues en Nubie. Celles-ci avaient suivi à Dongolah le bataillon de troupes régulières, et le brave Ouad- Moussa ne voulut pas manquer de nous donner cette représentation qui faisait les délices des Nubiens ; et c’est vraiment une danse à voir ! danse furieuse , échevelée , aux gestes expressifs, aux attitudes lascives, où la licence des imitations de la nature est poussée à un point que nous ne pourrions rendre ici dans toute sa nudité... une véritable danse de bac-
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chantes...... Excités par ce spectacle , les assistais demandèrent à grands cris la scène de l’Abeille.
La plus habile des aimés, armée de petites cymbales de cuivre en guise de castagnettes , s’avança en frémissant et en appelant ses compagne aux cris de Nahlé ia o (Holà l’abeille !) comme si elle était piquée par un de ces insectes. Deux autres accoururent à son secours ; et dans les intervalles que laissaient ses poses voluptueuses , ses attitudes agaçantes , pendant que se faisait entendre une musique aux notes aigres et assourdissantes , l’héroïne avait été successivement dépouillée de son voile , de son
schall, puis de sa robe Enfin le dernier
vêtement venait de disparaître. Ce furent alors des cris, des houras effroyables. Le nogara retentissant ne pouvait couvrir le bruit des battemens de main des assistans , qui criaient tous ensemble à tue-tète, et éclataient en expressions
d’admiration.
Cependant les danses continuaient et l’ivresse du plaisir s’était emparée de l’assemblée. Tandis que les uns s’abandonnaient à leur joie bruyante, les autres buvaient, assis à terre autour de grands vases de bilbil que les esclaves avaient soin de remplir, et rehaussaient singulièrement
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la bouffonnerie de cette scène en nous offrant leurs traits immobiles et leurs petits yeux roulant dans leurs orbites engourdis par l’ivresse.
La nuit était déjà bien avancée quand il nous fut enfin permis d’échapper à ce bruit et de nous livrer au sommeil sur un lit que nous fîmes établir en plein air.
Dès le matin les chants et les cris avaient retenti autour de la demeure de notre hôte. Lui-même était déjà sur pied, et après avoir été faire ses ablutions au bord du fleuve, il s’occupait de recevoir les félicitations de ses nombreux amis , dont quelques-uns étaient venus de plus de trente lieues. Au bout de quelques heures, une matrone arriva, conduisant la fiancée ( arouss ) que suivaient sa mère et beaucoup d’autres femmes, les unes poussant des cris de joie , les autres feignant de se désoler et donnant des marques du plus violent désespoir. La future n’avait pas encore atteint sa treizième année. Son corps luisant comme de l’ébène polie, avait été oint avec du héther , dont l’odeur se répandait autour d’elle; ses cheveux nattés avec le plus grand soin étaient mêlés de talismans, d’ambre, de cornaline et d’ivoire. Aucun vêtement ne dissimulait les formes les plus pures ; le dessous de ses mains et de ses pieds était peint en jaune et ses paupières bor-
<lées d’une ligne noire qui donnait à ses beaux yeux noirs encore plus de vivacité (i). Derrière elle la matrone, maîtresse des cérémonies, portait la pièce de toile que la jeune Zeynep , devenue épouse, allait échanger contre son rahâd.
A la vue de sa fiancée, le vieux Ouad-Moussa était comme transporté; il embrassait ses amis, venait nous prendre la main et ne savait comment exprimer sa joie. — « Qu’elle est belle, ma Zeynep ! s’écriait-il. Oh ! c’est bien la meilleure des créatures qui mangent le pain de Dieu! Le cyprès est fait pour le champ du repos , la rose pour les jardins, la jeune fille pour égayer le foyer d’un époux. »
LeCadi et quelques Fakys ne se firent pas attendre, et un contrat en bonne forme fut dressé en présence de nombreux témoins. Ouad-Moussa s’engagea à fournir à sa femme cinq esclaves Seclassi , tant mâles que femelles , avec un nom bre égal d’esclaves Naët , un collier d’or de vingt-cinq okiés (2) , une paire de bracelets du tnème métal, et des anneaux également d’or pour les oreilles et pour le nez. Il était expressément
(1) Cette pratique est en usage parmi toutes les femmes <le 1 Orient, quelle que soit la couleur, de leur peau
(i) L’okio vaut une once un gros quarante sept grains de nos poids.
stipulé que, si l’époux renvoyait sa femme, elle demeurerait propriétaire de tous les objets qu’elle venait de recevoir comme dot ; mais que si au contraire l’épouse quittait volontairement son mari , elle s’obligeait à rendre tout ce quelle avait reçu, et à rembourser en outre les frais de la noce.
Les intérêts des parties étant parfaitement réglés, le Cadi se retira, et les parens d’Ouad- Moussa commencèrent à faire des offrandes ( kharamci ), pour se rendre propices Dieu et son Prophète. Trois bœufs et nombre de moutons furent immolés, et leur viande distribuée aux pauvres. Ouad-Moussa tua de sa propre main une chamelle , holocauste de luxe, dont les entrailles palpitantes furent dévorées par les assistans. D’énormes vases de bilbil , de méryse et d’araki furent également distribués au milieu d’un bruit épouvantable.
Pendant que la mariée s’installait dans son nouveau domicile, vint le moment de faire la promenade solennelle par la ville. De grands tambours ouvraient la marche ; des joueurs de flûte les accompagnaient, en nous perçant les oreilles de leurs sons aigus et discordans; puis venaient des lutteurs munis d’énormes bâtons, et des gladiateurs , le casque en tète et le bouclier au bras. Cette troupe bizarre s’avançait d’un pas
tumultueux , précédée d une avant-garde d’enfans dont les cris aigres , mêlés au bruit des instrumens, formaient le plus étrange concert.
Revêtu d’un kaftan d’honneur et monté sur un superbe coursier du Dongolah, Ouad-Moussa
s’avancait suivi de ses amis et armé d’un sabre
qu’il brandissait fréquemment en s’écriant : Y a Bèchir Ebchèr, ( vous qui venez prendre part à ma joie, vos désirs seront satisfaits). Enfin les femmes louées pour cet usage fermaient la marche en s’agitant et en chantant des chansons analogues à la circonstance , tandis que d’autres, par intervalle, exprimaient leur joie par une sorte de gloussement prolongé et des roulemens de voix qui leur sont particuliers.
De temps en temps le cortège s’arrêtait, et c’était à chaque fois des danses et des combats. Les gladiateurs se formaient d’abord par paires; alors , après s’être salués de leurs armes , on les voyait s’avancer l’un sur l’autre en agitant leurs piques, en ployant le jarret et en sautant alternativement sur chaque pied , puis s’accroupir en se couvrant de leur long bouclier; et au moment où un cri aigu leur annonçait que l’ennemi allait lancer son javelot, ils faisaient plusieurs pas en arrière et sautaient à droite et à gauche de la manière la plus grotesque, comme pour éviter le fer qui les menaçait. Dans une de ces
haltes, au moment où deux combattans, excités par les cris des femmes, se livraient à leurs exercices, nous eûmes l’imprudence de leur témoigner notre satisfaction en jetant au milieu d’eux quelques pièces de monnaie qu’ils se disputèrent aussitôt avec fureur. Dès lors, ce ne fut plus un jeu, mais une sanglante querelle, et plusieurs coups avaient été portés avant que nous pussions y mettre ordre. Mahmoud parvint enfin à se faire entendre, promit en notre nom que chacun des athlètes recevrait le même présent , et le calme se rétablit.
Il s’écoula plusieurs heures avant que cette longue et singulière cérémonie fût terminée. Lorsque le cortège se trouva de retour près de la maison nuptiale , Ouad-Moussa descendit de cheval au son des instrumens et voulut rentrer chez lui : mais la porte avait été barricadée en dedans et il ne put obtenir de voir sa fiancée, qu’après s’ètre solennellement engagé à distribuer à ses amis un bœuf et deux charges de dattes et à donner à la mère de sa femme une okié d’or.
Ces conditions auxquelles, pour se conformer à l’usage , Ouad-Moussa refusa quelque temps de souscrire , étant enfin agréées , la porte s’ouvrit et aussitôt les plus intimes amis de l’époux se jetèrent, comme des furieux, sur la jeune