‹ L'Égypte et la Nubie (volume 2)Chapitre 21 sur 40 · KG Y PT K ET N U H[ K · texte numérisé non relu

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mariée qu’ils couvrirent d’égratignures sur les bras, sur la figure, enfin sur tout le corps ; et la pauvre fille ne fut délivrée des étranges témoignages d’amitié de ces énergumènes, qu’après leur avoir promis , à son tour, une charge de dattes.

Resté seul avec quelques matrones et sa fiancée, Ouad-Moussa prononça trois fatthâ ( prières ) et déchira le rahâd de sa Zeynep , comme symbole de la perte de sa virginité. Mais ce ne futqu’après avoir encore distribué de nouveaux présens, qu’il put se débarrasser de ces témoins importuns, qui, après avoir procédé à l’excision ordinaire, consentirent enfin à le laisser seul avec sa femme.

Le lendemain de bonne heure, les parens de la mariée vinrent assister à son lever; le doura placé la veille sous la natte qui avait servi de lit aux époux , fut semé avec solennité, pour être, à l’époque de la récolte , distribué aux amis et aux pauvres. Les fêtes continuèrent encore pendant plusieurs jours, durant lesquels les amis d’Ouad-Moussa se chargèrent, suivant l’usage, de fournir aux besoins de sa maison. Nous mêmesen qualité d’hôtes de l’époux, nous reçûmes, tout le temps de notre séjour à Dongolab , des plats remplis d’alimens de toute espèce.

Un Turc que nous avions rencontré à As-

souan et à Derr, Mahmoud-Effendi, vint nous voir dès qu’il eut appris notre arrivée. Il avait été envoyé à Dongolah par le Gouvernement , uniquement, à l’entendre, pour rédiger sur la Nubie quelques articles destinés à la Gazette du Caire ; mais dans le fait pour surveiller la conduite du Moudir. Celui-ci, trop rusé pour se méprendre sur la mission réelle de cet officier, l’avait accueilli avec les témoignages de la plus parfaite amitié et avait exigé qu’il logeât dans sa propre maison , afin de pouvoir , à son tour , suivre de plus près toutes ses démarches.

Lettré pour un Turc, possédant à fond plusieurs langues et parlant passablement le français , Mahmoud-Effendi offrait un exemple curieux de cet esprit novateur qui couvre aujourd’hui l’Orient d’une si burlesque parodie de civilisation. Enthousiaste de tout ce qui était européen , il était pénétré d’un profond mépris pour son pays. Rien, à l’entendre, n’en était supportable. Il fallait tout détruire, tout changer d’un seul coup, tout faire à la Franque immédiatement et sans plus attendre. Peu lui importait que cela put ou non marcher d’accord avec les mœurs de l’Orient. Si les mœurs ne s’accommodaient pas du régime européen, les mœurs avaient tort ; on les changerait pour leur en substituer de nouvelles. Tout cela sem-

3'«i2 Égypte et jnubie.

blait à Mahmoucl-Effendi la chose clu monde la plus simple et la plus naturelle. La religion elle-même, ce dernier lien qui réunit encore les populations musulmanes , en remplaçant pour elles un patriotisme qu’elles ne connaissent pas, ne lui paraissait ni plus difficile ni plus dangereux à rompre.

Nous le trouvâmes un jour faisant publiquement sa prière avec le Bey, dans la cour de sa maison. Lorsqu’il eut terminé, il s’avança vers nous : « Excusez-moi , nous dit-il , mes chers amis , de la ridicule posture dans laquelle vous venez de me trouver. Les brutes parmi lesquelles je suis condamné à vivre crie* raient à l’infidèle, si je ne faisais pas comme elles ; mais quel homme de sens peut croire aujourd’hui à Mahomet? Ces réflexions vous étonnent de la part d’un vrai croyant , reprit-il en souriant et en remarquant notre surprise , je suis sans doute le premier Turc auquel vous entendez tenir un pareil langage; mais c’est que j’ai lu, beaucoup lu, et qu’avec vous je suis de bonne foi... La civilisation européenne nous gagne peu à peu , et le temps n’est pas éloigné, j’espère , où l’on n’aura plus de honte à le laisser paraître. »

Il eût été inutile d’essayer de démontrer à Mahmoud-Effendi que cette civilisation à la-

quelle il prétendait s’élever, n’avait pas pour but de détruire toutes les croyances et de tout

renverser, pour donner aux peuples des institutions impraticables et incompatibles avec leurs mœurs : aussi nous n’eûmes garde de l’entreprendre, et nous nous bornâmes à l’engager à s’occuper, en attendant, des améliorations de détail qui pouvaient être de son ressort et qu’il paraissait entendre beaucoup mieux.

Pendant notre séjour à Dongolah, nous allions plusieurs fois chaque jour rendre visite au Bey. Mollement accroupis sur son divan, nous devisions avec lui de l’Europe comme d’un monde inconnu et cherchions à répondre à ses questions, mélange piquant d’une sagacité rare et d’une naïve ignorance. Notre nonchalante conversation était interrompue par des scènes de toute sorte; car chacun en Orient est indistinctement admis à présenter à toute heure des réclamations, et l’on peut dire des autorités turques, que s’il est possible d’être plus juste, il est du moins difficile d’être plus accessible. Le divan du gouverneur est le centre auquel viennent aboutir toutes les affaires , depuis les plus graves jusqu’aux moins importantes. Que l’issue en doive être tragique ou burlesque, qu’il s’agisse de la tête d’un homme ou de l’intérêt le plus minime , quelques minutes suffisent tou*

jours pour amener une décision sans appel et suivie d’une exécution immédiate. Tantôt c’était un fellah auquel, sur sa demande, on fournissait un bœuf, en remplacement de celui qu’il venait de perdre et qui lui était nécessaire pour faire tourner sa salue et arroser son champ ; tantôt c’était un marchand convaincu d’avoir vendu à faux poids, qui recevait séance tenante les coups de bâton qu’il avait mérités, ou bien deux plaideurs de mauvaise foi auxquels la peur du maître faisait tout à coup oublier l’objet de la contestation, et qui se retiraient guéris de la manie de disputer, sans meme avoir fini d’exposer leur affaire ; quelquefois un fou, à demi nu et couvert de vermine, venait pendant ce temps s’asseoir en silence à côté du Bey qui , tout en continuant gravement de vaquer aux affaires, lui faisait donner le café, sans témoigner le moindre étonnement de cette cynique liberté.

Nous voulions, en quittant Dongolah , continuer encore pendant quelques jours à voyager par le fleuve , afin de pouvoir visiter les îles d’Argo et de Sâys; nous donnâmes en conséquence à nos chameliers l’ordre d’aller nous attendre avec nos dromadaires, en face de cette dernière île, sur la rive droite du Nil, et nous nous occupâmes de nos préparatifs de départ.

Une jeune once dont nous chargea le docteur Germain et quelques chats palmistes furent chargés avec plusieurs singes, sur un chameau que nous ajoutâmes à notre caravane qui traversa le fleuve pour prendre les devons.

Nous étions au i6mai, jour où, dans l’opinion des Dongolaouy, commence la crue du Nil; aussi, quoique le niveau du fleuve continuât à baisser , des cris de fête retentissaient autour de la maison de Mahmoud-Bey , lorsque nous allâmes prendre congé de lui. Il nous donna des lettres de recommandation pour tous les Rachefs de sa dépendance , jusqu’à Ouady Halfah , et. le soir, après avoir payé au capitaine du port le prix convenu pour notre barque, nous nous disposâmes à mettre à la voile.

La brise soufflait du sud et nous espérions faire bonne route pendant la nuit. Quelques cordages qui nous manquaient furent le prétexte d’un retard qui ne devait durer que quelques momens et pendant ce temps nous nous endormîmes. Le lendemain matin nous nous trouvâmes, à notre grand étonnement, amarrés à terre, à moins d’une demi-heure de Dongolah. Au lieu de cinq matelots qu’on nous avait présentés au moment du départ, nous n’en avions plus que deux qui, incapables de tenir seuls contre la violence du vent, avaient été obligés

(le s’arrêter. Nous apprîmes par eux que, nous voyant endormis , le capitaine du port Achmet- Douchy était venu enlever leurs trois compagnons dont il espérait ainsi percevoir deux fois la paie, en les faisant paraître comme employés à deux endroits à la fois.

Nous avions déjà eu à nous plaindre de cet homme qui , à notre retour de Barkal, avait fait bâtonner nos matelots pour leur extorquer la gratification que nous leur avions donnée. Cette nouvelle friponnerie combla la mesure, et nous voyant dans l’impossibilité d’aller plus avant ce jour-là, nous prîmes le parti de retourner à pied à Dongolah.

Notre présence fut un coup de foudre pour le misérable Capitaine de port, qui nous croyait bien loin et s’applaudissait déjà du succès de sa ruse. Malgré ses supplications, nous le traînâmes chez le Moudir; notre ami Mahmoud- Effendi se trouvait dans ce moment avec lui, et cette circonstance devint funeste au délinquant. Furieux qu’un abus dans son administration se trouvât dévoilé devant un homme dont la mission était de l’espionner , le Bey n’attendit même pas que l’affaire fût expliquée pour condamner le pauvre diable à recevoir immédiatement cinquante coups de courbach. Celui-ci, mal inspiré , s’avisa, en entendant prononcer sa sen-

tence, de dire que nous l’accusions à faux :

« Comment, chien ! s’écria Mahmoud-Bey, sans « savoir encore de quoi il s’agissait, tu oses nier « ce qu’avancent les Bey-Zaaclès ( i ) francs, alors « tu recevras cent coups. » Et l’effet suivit de Pr ès cette décision sommaire. — « Que voulezvous, mes amis, nous disait Mahmoud-Effendi pendant qu’on exécutait la sentence dans la salle voisine, ces hommes ne connaissent pas la civilisation; ce sont des animaux, il faut les traiter comme des animaux.»

Une heure après nous étions en route, emmenant avec nous les trois hommes qui nous étaient nécessaires. Favorisée par une faible brise du sud et poussée par le courant, notre barque sillonnait les flots du Nil, devenus pour quelques semaines aussi limpides que ceux de nos rivières d’Europe ; mais qui, près de recevoir le tribut annuel des pluies du tropique, allaient bientôt reprendre leur couleur limoneuse; nous avions navigué toute la nuit, et l’aube du jour commençait à poindre quand nous atteignîmes file d’Àrgo.

Avant de parvenir au bourg principal, situé vers le nord de f ile, dont il est considéré comme

(i) Fils de prince ; ce titre est donné dans les f'mnans aux voyageurs européens qui n’exercent pas de profession en Turquie.

le chef-lieu, nous nous arrêtâmes un peu audessous du hameau de Toura , pour nous rendre à un endroit que les naturels nomment Sanna- Behat. C’est là qu’on rencontre les seuls vestiges d’antiquité qui existent aujourd’hui à Argo* Après avoir traversé un sol désert, couvert d’agates , d’onyx et de bois pétrifiés , puis quelques bouquets de douins et de dattiers , nous nous enfonçâmes, en suivant des sentiers à peine tracés au milieu des arbres, dans un grand bois d’acacias et d’ochars. Une heure de marche nous conduisit dans une clairière de la forêt; deux colosses de granit, le premier brisé en deux morceaux et l’autre très mutilé, gisent renversés sur un sol couvert de fragmens de poteries. Ces deux colosses, d’un assez mauvais travail et presque d’égale grandeur, ont un peu plus desept mètres de proportion. Ils décoraient sans aucun doute l’entrée d’un vaste édifice, dont les ruines répandues à l’entour couvrent un assez grand espace de terrain. On remarque parmi les décombres , un fragment d'une statue assise , de granit noir, et un peu plus loin un bloc de granit gris, sur lequel sont sculptées quatre figures de singes. Les ruines de cet édifice et d’un autre qui en était voisin sont tellement confuses, qu’il devient impossible d’y distinguer aucune forme ; on remarque sur un fragment de ba-

salte le cartouche du roi Éthiopien Sabacon. La grande quantité de terre qu’on trouve mêlée à ces débris, autorise, du reste, à croire que la pierre n’était entrée que pour une bien faible partie, dans la construction des monumens de Sanna-Behat.Nous apprîmes des habitans, qu’un voyageur dont nous ne pûmes savoir le nom , y avait tenté des fouilles pendant l’administration d’Abdin-Kachef , peu de temps après la conquête égyptienne; mais que, rebuté bientôt par leur peu de succès , il les avait abandonnées, sans en obtenir de résultat.

De retour à la barque, nous nous engageâmes parmi de petites îles verdoyantes , couvertes d’osier, entre lesquelles le fleuve forme quelques rapides peu dangereux. Nous longions l’îled’Argo, en suivant la rive gauche couverte de grands arbres. A leur cime, des plantes grimpantes attachaient leurs festons qui, retombant jusqu’à la surface de l’eau, formaient une multitude de grottes naturelles où des myriades d’oiseaux du plumage le plus brillant faisaient entendre leur bruyant ramage.

Vers l’ Asr (i), nous arrivâmes près du gros bourg d’Argo, dominé par le beau palais de terre du Mélek Tombol, qui s’élève au milieu des

(0 Trois heures après midi.

ruines d’une forteresse plus considérable , séjour antique de ses aïeux. Ce Mélek est du petit nombre de ceux auxquels Ismaïl-Pacha, en récompense de leur soumission, conserva un reste d’autorité. Prévenu de notre arrivée, il nous envoya sur le bord du fleuve des montures qu’il suivit de près lui-même; car nous le rencontrâmes qui venait au devant de nous, accompagné d’un cortège d’esclaves assez nombreux.

C’était un homme de cinquante ans environ, et d’un aspect grave et imposant. L’expression de ses grands yeux noirs était douce, et un sourire mélancolique laissait apercevoir ses dents d’une blancheur remarquable. Un bonnet d’indienne piquée, coiffure de distinction des Méleks, couvrait sa tête. Son teint noir, son nez aquilin, ses lèvres minces , sa barbe courte et crépue, tout annonçait le pur sang nubien. Il était vêtu de blanc; sa longue chemise, fermée au cou, tombait jusqu’à ses pieds; elle était recouverte d’une tunique courte et étroite que cachait en partie une pièce d’étoffe blanche drapée autour de son corps, avec un art connu des seuls Orientaux, et don t les extrémités, ornées de larges raies bleues et rouges, retombaient sur sa poitrine. Autour de son cou pendaient, suspendus à de légers cordons tressés en peau de gazelle, de petits cylindres de cuir qui rcn-

fermaient des talismans. Un homme de sa suite portait son sabre à lame droite dont la poignée était garnie d’argent.

Le Mélek s’avança d’un air calme, et après s’être incliné vers nous en portant la main à sa bouche et à son front pour accomplir le selam , il nous pressa de l’accompagner chez lui, invitation à laquelle nous nous rendîmes aussitôt. Pour arriver à son palais, nous dûmes traverser un jardin assez mal cultivé, où il nous montra avec orgueil des citronniers , des orangers , des grenadiers et quelques autres arbres récemment importés d’Egypte qui y réussissaient fort bien et dont les fruits , quoique extrêmement petits , étaient savoureux et pleins de suc. Nous entrâmes ensuite dans une vaste cour sur un des cotés de laquelle était placé , au-dessus d’une estrade de terre, un grand fauteuil à bras où cette majesté déchue exerce encore un des droits les plus précieux qu’elle ait conservés, celui de rendr e la justice à ceux qui furent autrefois ses sujets. Un escalier de terre extérieur et sans rampe , conduisait à la salle du divan , pratiquée dans une espèce de pylône ou de tour carrée; cette salle fort mal éclairée, était soutenue au milieu par un pilier auquel pendaient attachés des sabres , des lances et quelques boucliers. Un foyer constamment allumé dans un

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coin, servait à préparer le café pour ceux des visiteurs auxquels cette marque de distinction était accordée.

De là, no-tre hôte nous fit monter à l’étage supérieur composé d’une seule chambre toute percée de meurtrières , espèce de place de défense, surmontée d’une terrasse garnie ellemême de parapets et de créneaux. C’est du haut de cette terrasse qu’on sonnait autrefois l’alarme lors de l’approche des bandes d’Arabes Chaykyé. De grands tambours échelonnés jusqu’aux confins du territoire annonçaient l’ennemi et chacun prenait aussitôt les armes. De ce point élevé, le Méleknous montra la plus grande partie des Etats soumis jadis à son autorité et qui s’étendaient depuis Hannek jusqu’à Maraka. Cette vue le fit tressaillir : un souvenir amer assombrit tous ses traits, et sa poitrine exhala un soupir qu’il se hâta d'étouffer, comme s’il avait eu honte de dévoiler ses peines.

Lorsque nous rentrâmes dans la salle de réception, nous trouvâmes terminés les apprêts du repas auquel le Mélek nous avait conviés. Nous prîmes place à ses côtés, sur un large divan dont le siège était, suivant l’usage, formé de lanières de cuir entrelacées. Un esclave se présenta devant nous, portant une aiguière et sa cuvette; une serviette brodée était jetée sur

ses épaules; il versa de l’eau sur nos mains, et le Mélek fit pareillement son ablution. On approcha ensuite une petite table, chargée de plats, autour de laquelle nous nous accroupîmes; puis le Mélek, déployant une large étoffe de la Mecque qui était sur ses genoux , l’étendit gracieusement sur les nôtres.

Le dîner commença par une espèce de bouillie épaisse , composée de divers légumes fortement assaisonnés, et servie dans un seul vase où nous la mangeâmes avec des cuillers de bois. Ce ragoût, qui nous parut détestable malgré la bonne contenance que nous dûmes faire en le mangeant, fut bientôt suivi d’un quartier d’autruche grillée que le Mélek dépeça avec ses doigts et dont le goût exquis nous dédommagea un peu du triste mets qui l’avait précédé. Nous avions à peine eu le temps d’en goûter, quand elle céda la place à un autre plat, aussi promptement enlevé pour être remplacé par une vingtaine d’autres , qui se succédèrent un à un avec la même rapidité. Du mouton accommodé de différentes manières, le reste de l’autruche, des pintades prises au désert, ainsi que quelques perdrix, firent, avec deux ou trois poissons au goût vaseux, les frais de ce festin africain.

Le Mélek , dont l’appétit était infiniment plus actif que le nôtre, ne croyait pouvoir

mieux nous témoigner sa courtoisie qu’en chargeant continuellement l’assiette de cuivre placée devant nous, de sorte que nous avons lieu de nous étonner encore aujourd’hui, d’avoir pu suffire impunément aux efforts surprenans de gloutonnerie qu’il nous fallut faire pour n’ètre pas incivils envers lui.

Au pied du divan sur lequel nous étions accroupis , cinq ou six des principaux serviteurs du Mélek(i) recevaient les plats à mesure qu’ils étaient desservis de notre table et les passaient, après en avoir mangé, à une vingtaine d’esclaves groupés en cercle , au dehors de la porte , qui les achevaient avec une promptitude incroyable.

Mélek Tombol fît un signe; l’esclave reparut avec l’aiguière, et chacun de nous fit de nouveau son ablution ; puis on nous apporta la pipe et le café. La confiance du Mélek s’étant accrue insensiblement , il commença à nous entretenir de sa grandeur passée, et des humiliations qu’il était obligé de dévorer. Parmi ces humiliations, il en était une surtout qui paraissait avoir fait sur son esprit une impression

(1) Ces serviteurs étaient esclaves comme les autres, seulement ilescendans d’esclaves qui, depuis plusieurs générations, appartenaient à la famille du Mélek; et nés dans la maison, ils jouissaient à ce titre de plus de privilèges que les esclaves achetés.

profonde. Epoux de plus de trente femmes légitimes, en vertu d’une coutume adoptée dans le pays, mais contraire aux lois de l’islamisme, il avait, lors de l’invasion égyptienne, été obligé par le Pacha de se réduire à quatre et à répudier toutes les autres (i). Malgré ce nombre extraordinaire de femmes légitimes, il ne faut pas croire que le souverain de File d’Argo se fut jamais mésallié. De meme que les rois ses voisins, il aurait regardé comme une dégradation d’avoir un enfant d’une esclave ou d’une femme de basse condition, et il n’avait jamais épousé que des filles de Méleks. Ces dames passaient leur vie dans le harem complètement inoccupées, comme il convient à de nobles princesses africaines.

Ces petits états d’Argo , de Chaykyé, de Dongolah, etc., étaient divisés en fiefs que les Méleks donnaient à leurs enfans en propriété , à la charge d’obéir aux ordres de leur père et de le suivre à la mierre eux et leurs hommes.

Tous ces nobles composaient l’aristocratie du pays, qu’ils démoralisaient par l’infâme trafic des femmes esclaves qu’ils achetaient ou qu’ils

(i)La loi ne permet pas aux vrais croyans d’avoir plus de quatre femmes légitimes. Les autres De sont que des concubines; cependant les enfans de toutes ont un droit égal à la succession paternelle.

ÉGYPTE ET NUIÎIE.

enlevaient à la guerre; ils les louaient comme maîtresses ou comme concubines aux étrangers ou aux indigènes, en s’appropriant les enfans qui résultaient de ces unions passagères.

N’ayant auprès de lui personne à qui il osât se confier, le Mélek paraissait heureux de trouver cette occasion de raconter ses peines à des étrangers auxquels il pouvait sans crainte et sans humiliation avouer ses chagrins, lorsque l'arrivée du kachef, momentanément de résidence à Argo , pour surveiller l’arrosement des rizières de l’île , le força de suspendre ses confidences.

Naguère tambour-major , Mémich-Aga venait d’être fait lieutenant et avait provisoirement obtenu le titre de kachef. Aussi son dévouement au Vice-roi était-il à toute épreuve, et sa visite avait, disait-il, pour but de nous offrir ses services , ce qu'il fit en effet en nous assurant du plaisir qu’il aurait à être utile à des Francs illustres porteurs de firmans de son glorieux maître Méhémed-Ali. Mais le Mélek ne prit pas le change sur son intention véritable, qui n’était que de l’espionner et de connaître de quelles réclamations notre hôte nous chargeait pour le Caire.

La nuit était venue quand nous fûmes enfin débarrassés de cet importun visiteur : « Vous le

voyez, nous dit Mélek Tombol , dès qu’il nous eut quittés , je ne puis meme recevoir des étrangers et leur faire honneur, sans être surveillé jusque dans ma propre maison. Est-ce donc là ce qu’avait promis Ismaïl au brave Mélek Sébir, mon cousin, quand il alla lui porter en mon nom la soumission de tous les miens ? Il voulait , disait-il , nous protéger contre les Chaykyé , il m’offrait son amitié, et aujourd’hui voilà qu’il ne me reste plus de ma puissance , que le vain titre de Mélek et le soin de recueillir pour son père des impôts qu’il me faut verser aux mains du Moudir de Dongolah (i). Enfin, Dieu l’a voulu, il est grand et miséricordieux ! »

Avant de prendre congé de notre hôte, nous lui offrîmes en souvenir une petite paire de pistolets à piston et une tabatière à musique. Ces objets qu’il voyait pour la première fois , provoquèrent de sa part des transports d’admiration inexprimables. Il les examinait avec une joie enfantine ; tout à coup, serrant nos mains dans les siennes avec affection : Que puis-je, moi, vous donner, s’écria-t-il, en échange de vos riches

(i) Indépendamment d’une solde assez minime qui leur est allouée par le Gouvernement , les Méleks perçoivent pour leur compte trois piastres par sakie. Mélek Tombol possède quantité de dromadaires, de chevaux et d’esclaves , et ses sakies sont exemptes de taxe.

présens; puis après un instant de silence: Tenez, reprit-il en nous offrant un bâton recourbé , signe du pouvoir des Méleks dans toute la Nubie (i), recevez ce sceptre comme un gage de mon amitié. Gardez ce souvenir du pauvre Tombol, qui comptera parmi ses jours de bonheur celui où Dieu lui permit de vous offrir l’hospitalité.

La figure du Mélek était empreinte de tant de tristesse en prononçant ces paroles, que nous nous sentîmes nous-mêmes vivement émus à l’aspect de ce monarque déchu, réduit à l’ombre du pouvoir, dans ces mêmes lieux où jadis sa volonté était la loi.

La nuit était déjà bien avancée, quand nous quittâmes Mélek Tombol , pour aller rejoindre notre barque. D’après ses ordres, une vingtaine d’esclaves allumèrent des branches d’arbres pour éclairer notre marche, et c’est au milieu de cette étrange escorte, mélange de gens à pied et de cavaliers, poussant des cris, agitant leurs torches et courant de toutes leurs forces, que nous arrivâmes au bord du fleuve. Nous mîmes aussi-

(i) La forme de ces sceptres ( gambagagui ) est la même que celle du caractère hiéroglyphique qui désigne l’action de parler, et ils sont eux-mêmes l’emblème de la parole. Dans une assemblée, le Mélek donne son sceptre à tenir à celui qu’il veut autoriser à parler, et le lui reprend quand il veut lui imposer silence.

tôt à la voile, et un souhait de bon voyage bruyamment répété , répondit à nos largesses.

L’îled’Argoest une des plus remarquables du Nil , tant par son étendue de plus de six lieues de long sur deux environ de largeur, que par sa fertilité. La moitié environ de l’île est cultivée ; le reste est occupé par des forêts dont on pourrait tirer une assez grande quantité de bois de charpente. La population d’Argo peut être évaluée à trois mille âmes, réparties dans quatorze hameaux , composés de cabanes de paille ou de torchis. Plus de trois cents sakies servent à l’irrigation des champs cultivés.

Les produits les plus riches de file sont le riz et l’indigo, qui y croissent en grande abondance : cet indigo est cependant d’une qualité médiocre et bien inférieur à celui du Sennâr. Il est pour la plus grande partie employé dans les fabriques du Vice-roi qui en font une grande consommation pour la teinture des toiles de coton, destinées à l’habillement des femmes égyptiennes. Le reste est vendu au commerce ( i ). Pour préparer cette

(i) Les intligoleries ont pris depuis quelques années, en Égypte comme en Nubie, une grande importance, et la fabrication s’est améliorée sensiblement. En 1 835 , Méhémed-Ali a vendu des quantités considérables d’indigo à raison de :

Prix: i1* qualité,

75 piastres.

a* qualité.

3e qualité

teinture, les Nubiens versent dans de grandes jarres de terre cuite, une certaine quantité d’eau bouillante à laquelle on ajoute un tiers d’eau froide, de manière à remplir un peu plus de la jarre où l’on a d’abord jeté quelques brassées de plantes d’indigo. On agite ensuite pendant plusieurs heures l’eau des jarres, à l’aide de grands bâtons encore garnis de quelques branches , afin de broyer la plante; puis on la retire, et après avoir laissé reposer l’eau pendant quelque temps, on la répand et on forme en gâteaux , pour la faire sécher, la matière colorante qu’011 trouve déposée au fond des vases.

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