CHAPITRE XIX
Djebel-Arambo. — Kirmah. — Sépultures. — Fourmis blanches. — Tombos. — Hippopotames. — Ibis. — Ile et cataracte de Tombos. — Hadjar-el-Dahab — Cataractes de Fogo et de Kabay. — Pélican. — Hafïyr. — Cataracte de Kaïbar. — Temple de Sescé. — Tynareh. — Mosquée de Gourien -Taoua. — Ile de Sâys. — Sakies. — Citadelle. — Ruines chrétiennes. — Nous reprenons le désert. — Amarah. — Maladie deM. de Cadalvene. — Tumulus. — Source alumineuse. — Traverséed’une chaîne de montagnes. — Abkhor. — Aroassa. — Amti. — Arrivée à la Cange.
A peu de distance d’Argo, on commence à distinguer le sommet de Djebel - Arambo, grande montagne isolée, située à quatre milles environ à l’est du Nil, et qui marque de temps immémorial les frontières du Dongolah et du pays de Mahass.
Cette province était, avant l’invasion égyptienne , gouvernée assez despotiquement par des chefs ou méleks , qui, malgré le peu d’étendue de leur territoire, s’y maintenaient dans une
sorte d’indépendance, grâce à l’esprit guerrier de leurs sujets et à la distance qui les séparait d’états plus puissans qu’eux. Chaque mélek résidait dans un château fortifié, guerroyait habituellement avec ses voisins et mettait à contribution les marchands qui passaient sur son territoire.
Les habitans de Mahass se prétendent descendus de la tribu des Koreïsch, à laquelle appartenait la famille de Mahomet. Il est certain pourtant que leurs traits et leur langage sont ceux des Nubiens , et c’est à peine si la plupart d’entreeux comprennent quelques mots d’arabe. On nous assura cependant que quelques Arabes Koreïsch habitaient pendant une partie de l’année le désert voisin
On tirait autrefois , au rapport d’Abou-Selah , une grande quantité d’émeri, de la province de Mahass. On le recueillait dans le lit même du Nil, où les plongeurs le distinguaient des autres pierres parce qu’il était plus froid au toucher. S’il restait quelque incertitude, on achevait de s’assurer de la nature de la pierre, en soufflant dessus ; et si c’était réellement de l’émeri , elle se couvrait aussitôt de gouttelettes d’eau. Il paraît que l’émeri était alors fort estimé; car, Abou- Selah a soin d’ajouter que le Maks (Mahass) et l’ile de Serendib (Ceylan), sont, dans l’univers,
les seuls pays où l’on rencontre cette pierre.
Nous prîmes terre près de Kirmah , hameau situé sur la rive droite. A une demi-lieue environ, à l’est, s’élève dans le désert une grande construction de briques crues, dont la forme est celle d’un carré long; ses grands côtés ont plus de cent mètres de longueur, et sa hauteur est encore aujourd'hui de près de vingt. Quelques constructions sont jointes du côté de l’est au massif principal. Elles semblent avoir servi à soutenir les rampes, au moyen desquelles on parvenait sur le plateau. A l’exception de quelques étroits passages aujourd’hui obstrués, la masse de l’édifice parait construite en plein et n’offre aucune trace de salles intérieures. Une énorme quantité d’ossemens humains, dont la terre est couverte jusqu’à une assez grande distance, ne peut laisser aucun doute sur la destination sépulcrale de ce monument , dont la position au milieu d’une vaste plaine, ne permet pas d’ailleurs de croire qu’il ait jamais pu servir de for teresse.
Une lieue plus loin, à la hauteur du village de Deffoufah et au milieu de la même plaine déserte, on trouve les ruines d’un monument semblable. Tous deux paraissent remonter à une haute antiquité et sont faciles à distinguer des constructions d’époque chrétienne par les di-
mensioiis plus considérables des briques qui y sont employées.
Nous eûmes beaucoup à souffrir dans tout ce district d’une espèce de grosse fourmi d’un blanc roussâtre , à laquelle les naturels donnent le nom de gourdah. Rien n’est à l’abri de ces insectes incommodes qui venaient souvent pendant la nuit, percer le tapis ou les nattes sur lesquels nous reposions, et jusqu’à nos vêtemens. Leur marche est presque toujours souterraine ; à mesure qu’ils avancent , ils construisent avec une étonnante rapidité des espèces de galeries de terre sous lesquelles ils circulent; ils couvrent d’un dédale de ces galeries la surface des rochers, les branches des arbres et jusqu’à la cime des palmiers les plus élevés. C’est surtout vers le soir qu’on voit les gourdahs sortir par myriades de ces retraites et se jeter sur tout ce qu’ils peuvent atteindre. Malheur alors à tout ce qui est à leur convenance et surtout aux grains qu’on n’a pas eu l’attention d’enfermer soigneusement et d’isoler du sol, sur des pieux, pour les garantir de leurs attaques. L’espace d’une nuit suffit à ces insectes pour en enlever et en détruire une incroyable quantité.
La chaleur contribue également au développement d’une petite mouche dont les essaims innombrables se répandent dans la vallée du
Nil, se précipitent sur les hommes et les animaux, pénètrent dans leurs yeux, dans le nez, dans les oreilles, et font des piqûres très douloureuses. La fumée peut seule garantir de ces insectes; aussi les naturels portent-ils souvent à la main un morceau de bouse de vache allumé, dont la fumée leur enveloppe et leur garantit le visage.
La force croissante du courant et quelques rochers disséminés cà et là dans le lit du lleuve, nous annonçaient depuis quelques instans l’approche des premiers rapides de la troisième cataracte , lorsque le vent contraire , qui soufflait avec violence , nous força de nous arrêter près du village de Tombos; nos matelots n’osèrent pas, à moins d’un temps calme, se hasarder à la franchir. Le lit du Nil est dans cet endroit semé d’un assez grand nombre d’îlots peu considérables pour la plupart, et dont quelques-uns sont couverts d’arbres et de végétation. Au milieu d’eux est 1 île de Tombos, longue de plus d’une demi-lieue et bien cultivée. Sur les rives du fleuve s’élèvent quelques collines couronnées de tombeaux de santons ou de forteresses en terre.
Nous tuâmes près de Tombos plusieurs ibis blancs , les seuls que nous ayons vus dans tout le cours de notre voyage. Ces oiseaux sont fort
rares dans ces parages où l’on n’en rencontre guères que quelques semaines avant la saison des pluies. Les ibis noirs à pied rouge sont plus communs, mais néanmoins ne se rencontrent pas fréquemment. Ces deux espèces d’ibis, classées par Buffon, diffèrent un peu de la description donnée par Hérodote, des ibis sacrés des Égyptiens ; et malgré la découverte faite par Bruce en Abyssinie de l’oiseau appelé abouhannès , dans lequel il a cru voir le véritable ibis, la question n’est pas encore éclaircie. Un seul individu de la collection du Stathouder décrit par Cuvier répond complètement à la description de l'ibis blanc d’Hérodote; mais notre ibis noir, dont le bec et les pieds sont rouges, ne peut pas être celui des anciens, représenté comme entièrement noir.
Au surplus, l’inspection des individus découverts dans les catacombes consacrées à la sépulture des oiseaux sacrés, 11e peut elle-même que compliquer la discussion ; puisqu’avec Yabou-hannès , l’ibis blanc et l’ibis noir de Buffon, on y rencontre encore le courber d’Italie. Peutêtre faudrait-il en conclure que plusieurs espèces partageaient les honneurs sacrés, ou bien que les descriptions que nous ont laissées les auteurs anciens , ne sont pas d’une complète exactitude. A l’exception de l’ibis blanc de Buffon, qu’on
rencontre encore quelquefois dans les parages du lac Menznlè, les ibis sont aujourd’hui fort raies en Egypte. Personne n’ignore cependant combien ces oiseaux étaient jadis communs dans cette contrée , où ils aidèrent les premiers habitans à purger une terre vierge , des reptiles qui l’infestaient, et comment ce bienfait les avait rendus l’objet de l’adoration publique. Peut-être, faut-il attribuer la rareté actuelle des ibis en Egypte à l’exhaussement successif du sol, qui, en faisant disparaître les marécages où ils trouvaient leur nourriture, les aurait forcés à abandonner le pays.
Lorsque nous arrivâmes à Tombos , les habitans étaient occupés à épier les mouvemens de deux hippopotames qui étaient sortis du Nil la nuit précédente et avaient ravagé plusieurs champs. Nous les apercevions dans le fleuve à cinquante pas environ du rivage; ils élevaient par intervalle leur énorme tète au-dessus des eaux et faisaient entendre leur souffle bruyant ; puis ils disparaissaient entièrement pour reparaître de nouveau après un intervalle de cinq ou six minutes. Nous leur tirâmes quelques coups de fusil qui 11e semblèrent pas d’abord les intimider beaucoup ; mais l’un d’eux ayant été atteint à la tète par une de nos balles,
ils plongèrent brusquement et nous ne les revîmes plus.
L’hippopotame est appelé par les Arabes , bagher-el-bahr{ bœuf de fleuve) ; il est maintenant peu commun clans la basse Nubie, et entièrement inconnu en Égypte où on le rencontrait fréquemment dans l’antiquité ; aujourd’hui les Egyptiens n’en connaissent pas même le nom.
Du temps d’Abdellatif , deux hippopotames firent près de Damiette des ravages affreux. Après avoir tenté inutilement tous les moyens de les détruire , on fut obligé de faire venir des Maris (habitans de la Nubie inférieure) qui les tuèrent à coups de lance.
L’hippopotame, long-temps inconnu aux naturalistes modernes , fut pour la première fois décrit d’une manière exacte par le chirurgien napolitain, Zerenghi, qui en tua deux en i6o3, dans une fosse qu’il avait fait creuser exprès aux environs de Damiette.
Le dernier hippopotame dont on ait entendu parler en Égypte fut tué près de Djirgeh, en i658.
Il parait au surplus que, comme les hippopotames, les crocodiles tendent chaque jour à se retirer vers le sud; car, à une époque peu reculée, on les représente comme très communs
dans la basse Égypte , tandis qu’on en rencontre à peine aujourd’hui quelques-uns au-dessous de Syout. «. Il se trouve dans ledit fleuve des « crocodiles en grande abondance, dit le comte « d’Aramont , qui voyageait en 1 5 Zj 8 . J’en ai vu « beaucoup , tant de petits que de grands et de « moyens. Il nous fut dit qu’aucuns Mores en « mangeaient faute de meilleure viande. » Cependant le comte d’Aramont ne remonta pas au-dessus du Caire.
L’hippopotame est extrêmement redouté des Nubiens, dont il ruine les champs en peu d’instans, foulant aux pieds ce qu’il ne mange pas, et laissant derrière lui, dans les récoltes qu’il ravage, un sillon de plus de deux mètres de largeur. Souvent , au lieu de leur faire la chasse, les naturels se contentent de les éloigner des champs cultivés. Pour cela, ils allument la nuit de grands feux le long du rivage , poussent des cris et font beaucoup de bruit avec des tambours et des vases de cuivre.
Les deux hippopotames reparurent de nouveau vers le soir ; les chasseurs qui épiaient leurs mouvemens, les découvrirent à l’ombre d’une petite île boisée près de laquelle ils se reposaient, cachés par des osiers touffus dont les branches retombaient sur la surface de l’eau. Trois d’entre eux montant aussitôt dans une
embarcation légère, vinrent aborder l’ile du coté opposé à celui où se trouvaient les hippopotames. Un homme armé d’une lance barbelée à laquelle était attaché par une longue corde une assez forte pièce de bois , s’avança dans l’île avec précaution, pendant que ses compagnons se tenaient prêts à faire force de rames.
Bientôt après, nous le vîmes se précipiter dans la barque, qui s’éloigna aussitôt rapidement; au même instant, un bruit épouvantable retentissait de l’autre côté de file. Le javelot avait pénétré dans l’œil de l’hippopotame. Mugisant de douleur et arrêté par la corde et la pièce de bois qui s’embarrassaient dans les branches d’osier, l’animal broyait avec fureur sous ses pieds les touffes qui couvraient le rivage et faisait jaillir au loin l’eau du fleuve souillée de fange et de sang. Au bout de quelques minutes, il parvint à se dégager et à gagner le milieu du Nil. Le sillage que la pièce de bois traçait dans le fleuve, indiquait aux chasseurs la marche de l’amphibie; tantôt à l’agitation de l’eau on pouvait juger qu’il se débattait violemment pour arracher le trait de sa blessure. Tantôt on le voyait paraître à la surface comme pour s’assurer s’il était poursuivi et nager lentement pour chercher un abri. Après plus de deux heures il se décida enfin à s’arrêter près de quelques ro-
chers à (leur d’eau, à un quart de lieue environ au-dessus du point où il avait d’abord été frappé.
Dès que l’animal fatigué eut cessé de se débattre, les chasseurs firent leurs dispositions pour continuer l’attaque. Une vingtaine d’hommes armés de lances se placèrent sur le bord du fleuve, dans un endroit où le rivage s’élevait à pic de cinq pieds environ , au-dessus du niveau de l’eau; pendant le meme temps, six de leurs compagnons se dirigeaient dans une barque vers la bouée qui signalait l’hippopotame. Une longue corde fut attachée à la bouée et la barque s’éloigna lentement. Aucun signe n’indiquait jusques là que l’hippopotame prît ombrage de toutes ces manœuvres; mais lorsque arrivés à l’extrémité de la corde, les chasseurs, après l’avoir filée tout entière, lui donnèrent une secousse violente, le monstre parut tout à coup à la surface de l’eau et se mit à nager vers eux avec une effrayante rapidité. Les Nubiens forçaient de rames, et déjà ils touchaient le rivage lorsque l’hippopotame parvint à saisir avec ses dents le bord de la barque ; la secousse fut si rude, qu’un des chasseurs fut renversé dans le fleuve, et il eût infailliblement péri victime de la rage de l’animal si, percé de vingt blessures à la fois, celui-ci n’avait été forcé de tourner ses
efforts contre des ennemis plus dangereux.
L’hippopotame , repoussé à coups de lances d’un rivage qu’il essayait en vain de gravir, combattit long-temps avec une incroyable fureur. Affaibli par la perte de son sang, il essaya cependant plusieurs fois de se retirer; mais alors les chasseurs, tirant la corde du harpon et l’irritant de nouveau par la douleur, le ramenaient vers le rivage, et le perçaient de nouveaux coups. La lutte avait duré près d’une demi-heure quand l’hippopotame épuisé cessa d’offrir une pluslongue résistance. 11 n’étaitpas mort encore, mais la perte du sang qui coulait en abondance de ses blessures devait suffire pour l’achever, et les Nubiens, célébrant leur victoire par de grands cris, se contentèrent d’amarrer fortement la corde du harpon, remettant au lendemain à dépecer l’animal.
Le 20 mai, le calme du matin permit à nos matelots de franchir sans malencontre la cataracte de Tombos. Nous-mêmes montés sur des ânes, nous suivîmes pendant ce temps la rive droite du fleuve avec nos bagages, que nous avions été forcés de mettre à terre, pour soulager d’autant notre barque dans le trajet dangereux qu’elle avait à parcourir.
En face de l’extrémité nord de l ile de Tombos , s'élèvent sur le rivage une grande quantité
'Jf-O
de blocs de granit isolés, semblables à ceux qu’on rencontre aux environs de Philæ. Sur l’un de ces rochers , appelé par les naturels Hadjarel~Dahab (la pierre d’or) , est une longue inscription hiéroglyphique. Un autre rocher voisin porte également une inscription dans laquelle on distingue le cartouche d’Aménophis III , Pharaon de la xvme dynastie. Le Cheïkh-el-beled de Tombos qui nous accompagnait ? nous assura que ces inscriptions étaient relatives à l’expédition des Turcs en Nubie, sous le règne de Sultan-Sélim dont les troupes victorieuses ne portèrent jamais leurs armes au-delà de ce point. Nous nous gardâmes bien d’élever aucun doute sur l’assertion lumineuse du Cheïkh, et pour la première fois peut-être, nous pûmes, sans être soupçonnés de magie, examiner à notre aise un monument antique. A une centaine de pas de cet endroit , on trouve étendue sur le sable une statue colossale de granit, dont le travail rappelle celui des colosses d’Argo, lesquels, selon toute apparence, ont dû être tirés eux- mêmes des carrières où celui-ci est encore couché.
Après trois quarts d’heure de marche, nous nous embarquâmes de nouveau; nous eûmes encore à franchir ce jour-là trois cataractes, dont la plus forte est celle de Fogo , vis-à-vis de la montagne du même nom. Ce n’était pas u. 2 3
sans une certaine inquiétude qu’à chacune de ces chutes, nous sentions notre barque Jancée avec une force irrésistible, à travers les écueils contre lesquels elle semblait devoir se briser; heureusement nous en fûmes quittes pour la peur, et nous arrivâmes sans avarie au-dessous des rapides de Kabay, où Ton trouve , sous l’ombrage de quelques grand sacacias , des ruines de constructions du moyen-âge peu intéressantes.
Dans tout l’espace que nous avions parcouru depuis Tombos, le désert arrive jusqu’au fleuve. L’oeil attristé ne rencontre de toutes parts que des rochers noirâtres aux formes arrondies, s’élevant les uns du milieu d’un paysage de sable , les autres du sein des eaux mugissantes du Nil, qui se brisent en les couvrant d’écume. Nul être vivant ne vient animer ces sombres solitudes, si ce n est quelque crocodile qui se plonge lourdement dans ie fleuve à votre approche, ou des troupes de pélicans d’une éblouissante blancheur, qui couvrent immobiles le sommet des rochers des cataractes.
Nous avions réussi à atteindre d’un coup de fusil un de ces oiseaux d’une grosseur remarquable. Désirant en conserver la peau, nous 11e voulûmes pas permettre à nos gens de lui couper la gorge , et nous nous chargeâmes nous-mêmes de cette opération, en pratiquant
une incision au-dessus du cou , de manière à ménager la poche de l’animal. Nous eûmes l’attention d’ouvrir une artère pour faire couler le sang, afin d’obtempérer au précepte du Coran, qui exige que toute victime soit saignée à la gorge avec un instrument tranchant , sans que le fer quitte la plaie avant qu’elle soit complète. Nos matelots attentifs suivaient chacun de nos mouvemens dans cette importante opération, dont ils s’empressaient de corriger l’illégalité en criant tour à tour A llah-Ekbar (Dieu est grand). Mais après avoir attentivement examiné la plaie qui se trouvait faite à plusieurs reprises au lieu de l’avoir été d’une seule fois , et sur le cou du pélican au lieu de l’être en dessous, ils renoncèrent, à leur grand regret, au régal qu’ils s’étaient promis, déclarant que leur conscience ne leur permettait pas d’en manger.
Lorsqu’on approche de Fakir-Bint,le paysage devient plus riant pendant quelques heures, et la grande île d’Outayab s’élève verdoyante au-dessus des. flots, au milieu d’une foule d’îlots que bordent des rivages couverts de culture. Bientôt cette nature fertile cesse pour faire place à des montagnes aux flancs noirâtres et escarpés, à la cime couronnée de forteresses en ruines et qui encaissent profondément le lit du fleuve. Ces montagnes granitiques sont sé-
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parées de distance en distance par quelques étroites vallées plantées d’acacias et de palmiers dont le feuillage toujours vert contraste de la manière la plus pittoresque avec le ton rouge éclatant des sables du désert et les teintes rembrunies des rochers.
Après Ilaffyr dont le territoire est fertile en dattiers , la partie cultivable commence à s’élargir, et le désert, devenu moins aride, offre quelques traces de végétation. Deux énormes rochers fortifiés d’une configuration bizarre, appelés par les naturels Kisbalet et Mahoury , s’élèvent isolés, près du village de Cherabyn , situé sur la rive droite. Du même coté du fleuve et à une lieue et demie de distance, un fort construit au sommet d’une colline, qui domine le cours du Nil , signale de loin la cataracte de Kaïbar; la rapidité extrême du courant en annonce déjà l’approche à une assez grande distance.
Un banc horizontal de granit forme une digue presque régulière, et barre toute la largeur du fleuve, qui se précipite en nappe écumeuse, entre les pointes aiguës des reseifs. La hauteur de cette chute est, dans les basses eaux, d’environ huit mètres, et son inclinaison de plus de trente degrés. Un chenal étroit et tortueux sert de passage aux bateaux près de la rive gauche.
C’est à force de bras et au moyen de câbles amarrés aux rochers , qu’on parvient à diriger les embarcations au milieu des détours de cette passe, dans laquelle il est inconcevable qu’on ait jamais osé se hasarder. Toute l’adresse des naturels n’empêche pas qu’il n’y périsse souvent des barques, et ces accidens se renouvellent d’autant plus fréquemment que , composés seulement de filamens de palmier , les câbles don l ils se servent offrent peu de solidité et ne sont changés que bien rarement.
Le bassin qui reçoit les eaux de la cataracte, présente l’aspect d’une mer orageuse où les flots tumultueux se brisent en mugissant au milieu d’affreux tourbillons. A quelques pas , au-delà de ces abîmes, le fleuve reprend tout-à-coup sa majestueuse tranquillité et recommence à couler paisible au milieu de la vallée qu’il fertilise.
Sescé ( Aboccis ) nous montra bientôt ses ruines, situées sur la rive gauche, à six cents pas environ du rivage. Quatre colonnes encore debout , surmontées de leurs chapiteaux à feuilles de palmiers (i) avec les bases de plusieurs autres , et les soubassemens de murs, sont
(i) Le diamètre de ees colonnes est de r mètre 65 centimètres ; leur hauteur de 4 mètres; celle des chapiteaux de i mètre 5o centimètres.
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les seuls vesliges d’un temple assez vaste, qui s’en va pièce à pièce, et que peut-être les voyageurs à venir ne retrouveront plus. Les matériaux de ce monument ont été enlevés en très grande partie pour la construction des villages voisins. Le style de ces colonnes est lourd, et leurs hiéroglyphes , d’un travail médiocre, sont extrêmement détériorés (i ).
A peu de distance, on aperçoit quelques débris de murs de briques crues, et un peu plus loin les ruines du bourg de Sescé, que dominent celles d’une vaste citadelle. A partir de cet endroit , le fleuve est semé d’une suite de belles et grandes îles , qui deviennent la partie la plus peuplée et la plus cultivée du territoire ; cependant, dans quelques endroits, les rives du Nil sont ellesmêmes fertiles et offrent l'aspect le plus riant.
Le 22 mai, nous dépassâmes les ruines de la forteresse de Tynareb, bourg regardé comme la capitale du Mahass. Celte forteresse est célèbre dans le pays, pour avoir été la demeure du
(i) Ces hiéroglyphes appartiennent à deux époques bien distinctes ; les plus anciens, dont on retrouve des traces au bas des colonnes , sont en relief et représentent des prisonniers à demi couverts par des cartouches, comme ceux du temple de Gorguia ou Solib. Les autres, gravés en relief dans le creux, sont peu nombreux. Ils représentent seulement l’image du soleil, et se rattachent évidemment à une restauration de l’édifice.
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Gheïkh Abd-el-Ghadi , gouverneur de Mahass, mort il y a quinze ou vingt ans. La réputation de sainteté de ce personnage est tellement répandue en Nubie, que les naturels, dans leurs invocations, substituent souvent son nom à celui d’Allah ou de son prophète.
Bientôt nous nous trouvâmes à la hauteur de K.ohé, village en face duquel on aperçoit sur la rive opposée les ruines d’une autre forteresse. Quelques heures de navigation nous conduisirent de Kohé , en vue du temple de Gorguia ou Solib, élevé par Amonotph III et dont la physionomie grecque est encore plus frappante quand on les découvre en descendant le Nil.
A une demi-lieue environ de ce temple, vers le sud, s’élève, loin de toute habitation, une petite mosquée qui jouit d’une immense célébrité ; les vrais croyans prétendent y distinguer la forme du pied du Prophète , empreinte sur le rocher quelle recouvre. C’est en effet, suivant les traditions du pays, sur cette roche sacrée que Mahomet laissa l’empreinte de son pied dans une halte , lorsqu’il fut transporté par l’ange Gabriel de la Mecque à Jérusalem. On a ménagé au milieu des briques crues , dont le sol est pavé, un espace carré où le rocher est resté à nu : c’est la place où Mahomet fit, diton, sa prière. Malgré toute notre bonne volonté,
il nous fut impossible de reconnaître la forme d’un pied, sur la surface inégale et raboteuse du rocher, ce qui n’empëche pas les bons musulmans de regarder le fait comme un point de foi incontestable. Un petit drapeau de satin vert et rouge , flotte au-dessus de cette empreinte révérée. Des versets du Coran sur la puissance de Dieu, sur la résignation dans le malheur et sur les devoirs de la charité, sont les seuls ornemens des murs.
Quelques masures tombant en ruine entourent la mosquée. C’est là que les marchands, après avoir fait don de quelque légère offrande, sont dans l’usage de laisser en dépôt tous les bagages qui peuvent les embarrasser dans leur route, sûrs qu’ils sont de les retrouver à leur retour, quelque long-temps que dure leur voyage ; et on nous assura qu’il n’y a pas d’exemple que leur confiance ait jamais été trompée. Nous trouvâmes ces espèces de magasins remplis de selles de dromadaires, de bâts de chameaux, de vieilles outres et de divers effets laissés ainsi sous la sauvegarde du Prophète.
A notre arrivée au hameau d’Éboudeïa , nous rencontrâmes nos dromadaires qui nous attendaient, et nous donnâmes l’ordre de poursuivre jusqu’à Pile de Sâys , dont nous n’étions plus éloignés que de quelques heures. Un Aga in dé-
pendant, gouvernait autrefois cette île et le territoire voisin. Cet A ga était, comme ceux d’Ibrim et de Derr, un des descendans de la garnison Bosniaque établie dans cette contrée en i5i8,
par Sultan-Sélim I, conquérant de l’Egypte. Cet officier avait reconnu pendant long-temps la suprématie du Pacha du Caire dont il recevait l’investiture , et auquel il payait un tribut annuel. Mais après avoir éludé pendant quelques années le paiement du tribut sous divers prétextes, il avait fini par se rendre à peu près indépendant. L’Agade Sâys était en quelque sorte président d’une espèce de petite république aristocratique, qui, lors de l’invasion égyptienne, se soumit au Pacha. Méhémed-Ali la laissa d’abord subsister; mais en 1823, ces insulaires s’étant réfusé à payer l’impôt , le Yice-roi envoya contre eux quelques troupes pour les soumettre, et depuis cette époque, ils obéissent au même gouvernement que le reste du pays.
Florissante au moyen-âge, Sâys faisait alors partie du royaume de Dongolah. Sa capitale était le siège d’un évêché et la dernière ville importante de la Nubie, vers le nord(i). La popula-
(i) La Nubie était alors divisée en trois provinces, comprenant ensemble dix - sept évêchés; dans la province de Maraka étaient ceux de Korta , d’Ibrym, de Bucoras, de Dunkala (qu’on prononce Dungala ) , de Saï, de Termus et de Suenkur,
(U anslcb , Histoire d' Alexandrie. )
lion de File n’excède pas aujourd’hui cinq cents aines. Une grande partie des terres est demeurée inculte , soit par le manque de bras, soit à cause de la trop grande élévation du sol. Sàys a environ trois lieues de longueur sur une largeur moyenne de plus d’une demi-lieue; la partie orientale est la plus fertile et produit surtout des dattes fort estimées comme toutes celles du district de Sokkot dont elle fait partie. Les bords de File sont de ce côté garnis de sakies que l'exhaussement progressif du terrain a obligé d’élever au niveau de la cime des palmiers, et dont la construction est de l'effet le plus singulier. Du côté de l’ouest, le rivage est en grande partie désert et couvert d’une énorme quantité de cailloux roulés, débris d’une montagne autrefois considérable et aujourd’hui presque écroulée, qui occupe le centre de l ile. On trouve parmi ces cailloux une grande variété de beaux échantillons de bois pétrifiés , de schistes, d’agathes , d’onyx, de cornalines, de granit, de serpentine, et d’une espèce de porphyre rouge fort remarquable.
Sur le rivage, au nord-est de File , on remarque les restes d’une bourgade fortifiée, construite sur un rocher. Les troupes du Pacha achevèrent de la ruiner en 1823. Sa première construction doit remonter à une haute anti-
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quité, car parmi les monceaux de débris qui en encombrent aujourd’hui l’enceinte, on trouve ceux de plusieurs colonnes égyptiennes, restes d’un temple qui existait encore dans le moyenâge. Des pierres couvertes d’hiéroglyphes, sont également élevées autour de quelques tombeaux voisins. On voit près des murs de la place trois ou quatre pièces de canon de bronze d’ancienne fabrique turque , apportées sans doute par les soldats de Sultan-Sélim, lorsqu’ils vinrent en former le siège.
A une demi-heure environ des débris de cette citadelle, non loin de la pointe nord de l’ile et parmi quelques constructions de terre qui paraissent avoir appartenu à une ville assez considérable, on trouve plusieurs colonnes de granit de fort mauvais style, dont les chapiteaux sont ornés de croix.
Au nord de Sàys, sont deux autres petites îles du meme nom , jointes à l’île principale pendant toute la saison des basses eaux. La facilité avec laquelle on peut alors passer à gué le bras occidental du Nil amène à Sâys un grand nombre de loups et de gazelles auxquelles les insulaires donnent la chasse lorsque la crue du fleuve vient leur fermer la retraite.
Nous étions arrivés au terme de notre navigation. Nos matelots nous déposèrent sur le rivage
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où notre tente était dressée dès la veille, et remirent à la voile pour Dongolali. Notre position était des plus embarrassantes : atteint depuis trois jours d’une fièvre violente, M. de Cadalvene était hors d’état de se soutenir et de supporter les fatigues de six journées de marche qui nous séparaient de Ouady Halfah. Mahmoud à peine convalescent était encore incapable d’aucun service; et pour comble de malheur, un de nos chameliers, piqué la veille par un scorpion, était aussi , pour quelques jours, dans l’impossibilité de nous aider en rien. Cependant les cataractes s’opposaient à ce que notre voyage pût être continué par eau , et nous nous trouvions au désert sans secours, sans médicamens , presque sans vivres , et dépourvus de moyens de nous en procurer quand ceux qui nous restaient seraient épuisés. Nous hésitâmes quelque temps sur le parti que nous devions prendre; mais plus puissantes que la maladie, ces dernières considérations l’emportèrent, et nous résolûmes de poursuivre notre voyage.
Après avoir marché deux heures et dépassé quelques tombeaux de santons , nous arrivâmes vers le soir au village d’Amarah, près duque sont les restes d’un temple égyptien. Six colonnes du pronaos sont encore debout, elles sont de pierre calcaire et d’une forme assez élégante.
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La base carrée sur laquelle elles reposent est une imitation évidente des ordres grecs , et ne permet pas de leur attribuer une origine bien antique , non plus que le style des hiéroglyphes qui les recouvrent et qui semblent à peine terminés (i).
On ne trouve plus aujourd’hui aucun vestige des chapiteaux ni presque aucun autre fragment du temple. Ces murs paraissent avoir été construits en briques crues, aussi bien que le massif sur lequel il est assis. Une enceinte fortifiée, entourée de fossés qui l’enveloppaient, ainsi que nombre d’autres constructions , à environ quarante mètres de distance, étaient bâties de la même manière.
Le a4 mai, bien que l’état de M. de Cadalvene se fût encore aggravé , nous quittâmes Amarah long-temps avant le jour. Une marche de cinq
heures nous conduisit en vue de la cataracte de Dâl dont nous entendions de loin les eaux se briser contre les rochers. Une heure au-delà, la plaine se resserre tout-à-coup, et de hautes
(i) La disposition de ces hiéroglyphes est toute particulière. Quatre lignes verticales de caractères sacrés et quatre zones chargées d’étoiles, divisent chaque colonne en carreaux réguliers , dans chacun desquels sont sculptées deux figures. Celles du rang inférieur ont la tète ornée de fleurs de lotus, et tiennent des urnes d’où elles répandent de l’eau.
ÉGYPTE ET NG1ÎÎE
ïnontagnes de granit s’avancent jusqu’aux bords du Nil. C’est là que finit le pays de Sokkot et que commence le Dar-el-Hadjar qu’il nous fallait traverser pour arriver à Ouady Ilalfah.
A moins d’un demi-mille du pied des montagnes, on rencontre trois énormes tumulus circulaires (i) ; deux de ces buttes ont été fouillées ; mais il paraît que ces fouilles furent sans résultat, car la troisième est intacte, ainsi que sept ou huit autres tumulus semblables , mais de moindres dimensions , qui s’élèvent à pende distance. Il serait d’autant plus difficile de déterminer la destination de ces monumens, qu’aucun signe ne peut indiquer l’époque à laquelle ils furent élevés. A en croire nos guides, ils servaient à marquer les frontières de Dar-Sokkot et de Dar-el-Hadjar ; mais alors un seul eût été suffisant, à moins qu’après chaque guerre on n’ait été dans l’usage de marquer de nouveau les limites du pays. Quoi qu’il en soit , si cette assertion était jugée inexacte, on serait alors forcé d’admettre que les tumulus de Dâl sont des tombeaux , hypothèse que leur analogie avec les autres monumens de ce genre et les fouilles
(i) Ces tumulus ont environ sept mètres de hauteur sur vingt-cinq ou trente de diamètre; ils sont entourés de larges fossés de peu de profondeur, d’où a été tirée la terre employée à leur construction.
déjà exécutées rendent d’ailleurs assez vraisemblable .
Après avoir marché pendant cinq heures sur un plateau élevé où la route est indiquée par de petites pyramides de pierre élevées de distance en distance pour guider les caravanes, nous redescendîmes sur le bord du fleuve. Dans cet endroit sont quelques tombeaux musulmans au milieu desquels s’élève celui d ' El-lSebi-Oukcicheh , santon révéré dans tout le pays. Les caravanes, et principalement celles des hadji (pèlerins), déposent en passant des offrandes sur sa tombe. Quelques-uns de ces pieux visiteurs distribuent aussi des aumônes aux habitans de deux ou trois cabanes voisines, qui se prétendent les descendans du santon dont on vient invoquer la sainte intercession.
La vallée dans laquelle nous venions d’entrer fut autrefois cultivée ; ce dont ne permettent pas de douter quelquesjetées de pierres brutes pratiquées pour empêcher les terres d’être enlevées par la violence du courant. Quelques arbres croissent épars sur cette étroite langue de terre qui est resserrée entre le Nil et des rochers verticaux, et qui souvent n’a pas cinquante mètres de largeur. La rive opposée n’offre que des collines entièrement arides où végètent çà et là quelques pastèques dont la chair est fade et filandreuse;
mais dans l’intérieur desquelles est une assez grande quantité d’un liquide douceâtre, souvent précieux au désert contre le terrible fléau de la soif; et les rochers nus et noirâtres qui s’élèvent du sein des eaux achèvent de donner au paysage un aspect sauvage et désolé. A une heure environ du tombeau d’El-Nebi-Oukacheh, après avoir dépassé une île très élevée, que couronnent quelques forts de terre d’une parfaite conservation, nous nous trouvâmes en face d’une source thermale considérable, qui existe sur la rive gauche , au milieu d’une vallée inculte et abandonnée( i ). L’impossibilité où nous étions de traverser le fleuve, nous fit vivement regretter d’avoir ignoré , lors de notre premier passage, l’existence de cette source auprès de laquelle sont, dit-on, quelques restes de constructions antiques (2).
(1) Le Maks ( Mahass ), est pris dans les historiens arabes tantôt pour une ville, tantôt pour une province. C’est sans doute à la source dont nous parlons qu est relatif le passage d’Abou-Selah , qui dit, au sujet du Maks : « Près de cette ville est une mon- « tagne qui renferme une source d’eau chaude comme celle de « Tibériade. »
(a) Sa température est celle de l’eau bouillante, et ses eaux , chargées d’alun et de sel marin, couvrent d’une épaisse couche de ces sels les pierres qu’elles baignent dans leur cours. Nous avons eu occasion de voir à Dongolah, chez le docteur Germain, plusieurs échantillons fort curieux de ces pierres.
Avant d’arriver à Tangour, le rivage n’offrant pas de route praticable, nous l’abandonnâmes pour suivre, parallèlement au fleuve, la crête des dunes arides qui le bordent. La chaleur déjà excessive depuis plusieurs jours devenait de moment en moment plus insupportable. Le thermomètre de Réaumur marquait à l’ombre, et nous devions rester tout le jour exposés aux ardeurs du soleil. De temps en temps la route traversait des ravins dont le sol , imprégné d’eau pendant l’inondation, était alors, par l’effet du dessèchement, sillonné dans tous les sens de crevasses profondes de plusieurs mètres ; elles se brisaient sous les pieds de nos dromadaires, qui ne pouvaient les franchir chaque fois qu’ après de longs et pénibles efforts. Nous ne découvrions à perte de vue qu’une immense plaine de sable où croissaient à peine quelques plantes de séné et quelques arbustes rabougris.
L’état de faiblesse de M. de Cadalvene augmentait à chaque instant. De violentes attaques de nerfs commencèrent alors à se joindre à la fièvre, qui avait pris depuis plusieurs jours un caractère pernicieux, et firent reconnaître à nos gens que le malade était atteint du kab-kab ou peste de Nubie. Cette maladie , qui réunit en soi les caractères de la fièvre intermittente pernicieuse et ceux du typhus contagieux, part le
plus souvent du Sennâr, suit les pas des caravanes qu’elle décime, s’introduit avec elles en Égypte et s’y répand sur leurs traces , souvent jusqu’aux portes du Caire. Heureusement, et grâce sans doute au fatalisme musulman, la crainte de la contagion ne fit aucune impression sur nos guides et l’idée de nous abandonner 11e leur vint pas à l’esprit. Une chaîne de montagnes élevées que nous avions à traverser ne tarda pas à ajouter de nouvelles difficultés à notre route déjà si pénible. Il nous fallut nous engager dans un dédale de gorges escarpées et presque impraticables. Des blocs de granit amoncelés l’un sur l’autre sans aucun mélange de terre et qui semblent prêts à s’écrouler, encaissent ces étroites vallées et bornent l’horizon de toutes parts. Aucune trace de végétation ne vient rompre la sombre uniformité de ces rochers arides , parmi lesquels les pas des onces et des hyènes empreints sur le sable au fond des ravins, sont les seules traces d’êtres vivans que rencontre le voyageur.
Le soleil dardait d’aplomb ses rayons sur nos têtes , et sa réverbération sur les rochers avait embrasé l’atmosphère ; de temps en temps un vent brûlant comme l’air qui s’échappe de la bouche d’une fournaise, circulait dans ces gorges étroites et menaçait de nous suffoquer. La tem-
pérature devint bientôt insupportable pour celui que la lièvre consumait déjà depuis tant de jours. Il se sentait brûler; ses forces l’abandonnèrent ; il se laissa glisser à bas de son dro madaire qu’un de nos guides eut à peine le temps de faire abattre , et d’une voix éteinte il demanda de l’eau. Il n’en restait plus une seule goutte....
Le Gara ry ch Ali connaissait à peu de distance un puits saumâtre; il nous quitta pour aller y remplir une de nos outres. Au bout de quelques instans, craignant de voir succombeV leurs dromadaires à l’excès de la chaleur, nos autres chameliers prirent les devans , et nous demeurâmes seuls au milieu de ces affreuses solitudes. Etendu sur le sable , le malade souffrait la plus cruelle agonie.
Cependant le guide ne paraissait pas. Chaque minute nous semblait un siècle; enfin, après trois heures des plus affreuses angoisses les cris d'Ali se font entendre ; il avait trouvé le puits desséché et avait dû par un long détour aller jusqu’au fleuve pour remplir les outres. Sans étancher la soif qui dévorait M. de Cadalvene, cette eau lui apporta quelque soulagement; mais sa faiblesse était devenue telle que lorsqu’il fut replacé sur son dromadaire, il lui fut presque impossible de se soutenir , et nous
lûmes obligés de cheminer à ses cotés pour veiller sur lui. Après deux heures de marche dans ces montagnes nous nous rapprochâmes du fleuve.
Nous laissâmes ensuite derrière nous quelques îles escarpées couronnées de grands châteaux de terre, près desquels trois cataractes faisaient entendre le bruit de leurs eaux; enfin , accablés de fatigue, nous arrivâmes à Atteyn , misétable hameau où deux ou trois familles arabes végètent dans quelques cabanes de paille, tirant de la culture de leurs champs de doura les moyens de soutenir une bien chétive existence.
Lorsque l’approche de la nuit eut rendu moins insupportable la chaleur qui nous accablait, nous reprîmes notre route; bientôt nous nous trouvâmes en vue de l’île fortifiée d’Abkhor qui domine l une des plus fortes, et peut-être la plus pittoresque, de toutes les chutes de la seconde cataracte. Obstrué par d’immenses rochers qui s’élèvent au-dessus des flots et profondément encaissé entre des rives à pic, le fleuve coule avec une effrayante rapidité. Aucun être animé, aucune trace de végétation n’apparaissent sur cette sombre plage où l’œil attristé ne découvre de toutes parts que des sables arides et des rochers noircis par le temps.
La nature entière semble frappée de mort dans ces sauvages solitudes dont l’aspect à la lois majestueux et désolé pénètre l’ame d’un indicible sentiment de terreur et d’admiration.
Notre première intention avait été de suivre la rive du Nil pour visiter le second temple de Samneh; mais l’état toujours plus alarmant de M. deCadalvene nous obligea à prendre la route du désert, comme la plus courte, et dans la nuit, après une course longue et pénible , nous arrivaines à Aroassa. Ce hameau est situé dans une plaine de moins d’une demi-lieue de longueur , enfermée de toutes parts entre le fleuve et des rochers élevés. Dans cette petite oasis, s’élèvent au milieu des champs cultivés quelques cabanes entremêlées de dattiers dont l’ombrage bienfaisant paraît encore plus préçieux au voyageur, par le contraste des plaines de sable qu’il vient de parcourir.
Vis à vis, sur l’autre rive, nous apercevions une petite oasis semblable, dont les habitans élèvent des chameaux et quelques chèvres à la nourriture desquels suffisent les arbustes rabougris qui croissent entre les fentes des rochers.
Une sakie nous servit d’abri à Aroassa, et, grâce a une faible brise du nord , nous pûmes enfin jouir d’une température meilleure et
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goûter quelques instans de repos. Dans cet endroit , le fleuve est , comme à Abkhor , profondément encaissé entre des rochers, sur lesquels nous pûmes observer les traces de la crue , élevées de vingt mètres au-dessus du niveau des plus basses eaux dans la saison desquelles nous nous trouvions.
Les Nubiens, habitans de ce petit canton isolé, vivent dans une grande pauvreté et dans des craintes continuelles des vexations du Gouvernement et des incursions des Bédouins ; aussi n’estce qu’avec la plus grande peine que nous parvînmes à triompher de leur défiance et à obtenir un peu d’orge pour faire du pain dont nous manquions depuis deux jours. Ces malheureux n’osent conserver dans leurs maisons aucune espèce de provisions , et c’est au désert, dans le creux de quelque caverne, oû ils sont obligés de l’enfouir pour le soustraire à la rapacité de leurs oppresseurs , qu’ils allèrent déterrer le peu de grain qu’ils consentirent à nous vendre.
Nous apprîmes par eux qu’une barque du Gouvernement faisait quelquefois le trajet d’Aroassa au hameau d’Amté, éloigné d’environ six lieues pendant lesquelles la navigation n’est pas interrompue. Malheureusement cette barque était partie la veille. Nous expédiâmes aussitôt un
dromadaire avec un guide muni de 110s firmans, pour demander que cette embarcation nous fût envoyée sans retard.
Le 27 , Aii était de retour avec la. barque. Nous y plaçâmes le malade, et pendant que le reste de notre petite caravane prenait par terre le chemin d’Amté, nous partîmes avec quelques hommes que nous étions parvenus à nous procurer pour nous haler à travers les rochers dont le cours du fleuve est semé. Pendant la nuit, nous dépassâmes quelques îles fort élevées, couvertes, suivant l’usage, de forteresses de terre , et le lendemain au lever du soleil nous étions arrivés à Amté où les lions de granit enlevés à Méraouy attendaient sur la plage une nouvelle crue du Nil pour être expédiés à Alexandrie.
Quelques cabanes habitées par une trentaine de familles nubiennes composent le petit village d’Amté où l’on a construit depuis peu d’années un vaste magasin confié à la garde d’un sergent et de quelques soldats. C’est dans ce hameau, qui tonne vers le Nord la limite du Moudirlik de Dongolah, que sont déposées les marchandises expédiées delà haute Nubie pour le compte du Gouvernement, lorsque les eaux trop basses 11e permettent pas de leur faire franchir immédiatement. la cataracte de Ouady Halfah.
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Une masure de terre tombant en ruines était à Amté le seul asile offert aux étrangers. Un lit de paille y avait été préparé pour M. de Cadalvene dans le seul endroit où il fût possible de trouver un abri. Le plancher de cette chambre délabrée tremblait sous nos pieds et paraissait près de s’écrouler; mais il n’y avait pas à choisir. Nous avions à peine eu le temps de nous établir dans ce misérable gîte , lorsque le sergent vint réclamer le paiement de la barque qu’il évaluait à un prix exorbitant , refusant du ton le plus arrogant quelques piastres fortes que nous lui offrîmes. Nous nous débattions de notre mieux contre l’avanie dont nous étions menacés, quand les soldats, venant prendre part à la discussion, firent observer à leur chef que, porteurs de firmans, nous ne devions rien payer, et que s’il persistait dans ses injustes réclamations , ils dénonceraient sa conduite. Le sergent fort embarrassé se vit alors, bien à contre cœur, obligé de refuser nos offres d’argent, et il fut décidé que, pour tout prix de son empressement à se conformer aux prescriptions du firman , nous rendrions un compte favorable de sa conduite au Kachef de Ouady Halfah.
Nous avions eu peine à comprendre, au premier moment, le motif de l’intervention des soldats en notre faveur, mais nous eûmes bientôt
le mot de l’énigme. Apprenant que le sergent se promettait de nous civaniser , ils avaient voulu prendre part à l’aubaine; mais celui-ci s’étant obstinément refusé à toute espèce de partage , ils s’étaient mis en mesure de déjouer l’intrigue afin d’obliger leur chef à les associer une autre fois aux honnêtes bénéfices qu’il pourrait trouver occasion de faire.
Cependant il fallait poursuivre ! Les cataractes s’opposaient à ce que le trajet fut achevé par eau; d’un autre côté , les forces du malade étaient entièrement épuisées ; et lorsqu’on voulut le soulever pour le placer sur son dromadaire, il tomba en défaillance. Un seul moyen nous restait, celui de le faire transporter sur un lit; mais il fut d’abord impossible de déterminer les habitans du village à se charger de ce pénible service. La moitié du jour s’écoula en négociations infructueuses; enfin, profitant avec adresse de la mésintelligence qui régnait entre le sergent et ses hommes, et parlant avec emphase de notre crédit auprès du Pacha et du châtiment terrible qui retomberait sur le pays s’il arrivait malheur à fun de nous , notre Mahmoud fit si bien que les soldats , stimulés d’ailleurs par quelques piastres distribuées en cachette, obligèrent leur chef à donner l’ordre de rassembler tous les na turels qu’on pourrait joindre. Ils commencèrent
aussitôt à aller de maison en maison, emmenant de gré ou de force tous ceux qu’ils rencontraient, et les enfermant à mesure dans une cabane dont l’un d’eux gardait l’entrée. Grâce à ce moyen expéditif, nous réunîmes en moins d’une heure une trentaine d’hommes fort mécontens d’abord; mais qui, certains d’être bien payés, finirent par se résigner à leur sort.
Le sergent, qui prêta son lit, reçut en récompense une boîte de poudre d’environ une demilivre. Malheureusement pour lui , la chose ne put être si secrète qu’un des soldats ne l’aperçût. En conséquence, ils se proposaient bien de l’obliger à partager avec eux après notre départ; ce qui aura dû être d’autant plus embarrassant pour lui, que Mahmoud, afin de se venger de ses mauvais procédés , assurait gravement que nous lui en avions donné plus de dix livres.
Nous avions expédié en avant un dromadaire pour donner ordre à nos matelots de faire avancer jusqu’à la cataracte notre cange qui nous attendait à Ouady Halfah. Lorsque le soleil eut diparu à l’horizon, six Nubiens chargèrent le lit en branches de dattier (^e/v/ ), sur leurs épaules ; leurs compagnons suivirent, prêts à relayer, el nous nous mîmes en route.
Le trajet qui nous restait à parcourir n’était
guère que de six heures, et cependant nous avions peu d’espoir de conserver jusque-là la vie de M. de Cadalvene dont les évanouissemens continuels nous obligeaient sans cesse à interrompre notre marche. L’énergie morale s’éteignait en lui par degrés, et souvent pendant de longs intervalles, nous restions indécis si son dernier souffle ne s’était pas exhalé. Enfin nous vîmes briller un feu dans le lointain, et bientôt, avec une joie inexprimable, nous entendîmes les cris de nos matelots qui répondaient à nos cris; le mourant lui-même sembla se ranimer. Dès cet instant , l’espoir de revoir la patrie, si long-temps éteint dans son cœur, commença à renaître, et contribua, avec l’idée du repos dont il allait enfin pouvoir jouir après tant de fatigues et de souffrances, à accélérer l’époque d’une guérison , lente et douloureuse sans doute, mais dont nous avions désespéré jusqu’alors.