‹ L'Égypte et la Nubie (volume 2)Chapitre 23 sur 40 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Arrangemens pour descendre le Nil. — Arminneh. — Réception faite à nos domestiques Barabrahs, à Ei-Kalabcheli. — Menaces de notre équipage. — Assassinat de Mahmoud. — Philæ. — Cataractes. — Khawadja. — Matelots bâton nés.

— Singulière réclamation du Vékil. — DouanedeDéraoueh. — Koum - Ombou. — Djebel - Selseleh. — Fellahs pendus à Edfou. — Elithya. — Esneh. — Manière de battre le grain. — Erment. — Thèbes. — Koft. — Chrétien lapidé. — Emprunt à Seïd Hussein. — Dispute des Tentyrites et des Coptites. — Santon qui enlève la férocité aux Crocodiles. — El-Ackhmym. — Doul-Noun.

— Fabrique de coton incendiée àSyout. — Voleurs. - M. Hay. — Oxyrinchus. — Nazir bâ tonné devant Ibrahim.— Couvent de Saint-Antoine. — Sakkara. — Arrivée au Caire. — Ibrahim- Pacha. — Le docteur Dussap. — Ambassade abyssinienne — Visite au Defterdar - Bey.

Le vent du nord, qui règne presque exclusivement pendant l’été, rend l’emploi des voiles inutile pour descendre le fleuve; ce vent souffle en général avec violence pendant tout le temps que le soleil reste élevé au-dessus de l’horizon, cl tombe pendant la nuit , de sorte que les bar-

ÉGYPTE ET NUBIE. 38 f

ques sont le plus souvent forcées de demeurer amarrées à terre , durant la plus grande partie de la journée pour ne marcher que le matin et le soir. Elles ne peuvent alors naviguer qu’à la rame, et on est forcé d’abattre les mâts , afin de donner au vent contraire le moins de prise possible et surtout afin de ne pas gêner les mouvemens des rameurs, auxquels le courant prête seul son secours. Nos matelots employèrent près d’une journée à démonter leurs vergues et à disposer la cange pour le retour. Enfin, toutes ces opérations terminées , nous partîmes de Ouady Halfah le 28 mai.

La fièvre, qui avait quitté M. de Cadalvene à son arrivée à la cange, reparut le lendemain; mais combattue avec succès par de fortes doses de sulfate de quinine, elle cessa bientôt, et la convalescence fut plus rapide que nous n’aurions osé l’espérer. On dirait que la santé ne peut vous quitter sous ce beau climat avec cet air si doux, cette atmosphère si pure et si transparente. Les bords du Nil se trouvent en effet sous ce rapport dans une position toute particulière. Au contraire des grands fleuves situés sous les mêmes latitudes et dont les bords sont couverts de végétation et de marécages, le Nil, pendant un cours de quinze cents milles depuis sa jonction avec l’Atbara jusqu’à son embouchure dans

la Méditerranée, 11e reçoit aucun affluent. Jamais le beau ciel dont il réfléchit l’azur n’est voilé de nuages; jamais l’humidité des pluies ne vient déterminer sur ses bords la fermentation de matières végétales ou animales, et le climat qu’il traverse se trouve placé dans les conditions sanitaires les plus favorables.

Nous avions déjà vu fuir derrière nous Faras dont le sable du désert a presque entièrement envahi les sépulcres, et Djebel- Ad deh que l’on découvre de si loin avec ses intéressans hypogées ; Ebsamboul avait encore une fois déroulé devant nous sa sombre architecture et ses gigantesques colosses , quand le besoin de renouveler nos provisions nous força de nous arrêter au village d’Arminneh. Les habitans, nous prenant pour des Turcs, se refusèrent à nous vendre jusqu’à du lait et des œufs, protestant qu’ils 11’avaient même pas de vivres pour eux. Malgré nos menaces, malgré les cris de notre Mahmoud, malgré même nos offres d’argent, que ces pauvres gens prenaient pour un leurre, il nous était impossible de rien obtenir : bien qu’accoutumés dès long-temps à cette défiance constante, et obligés chaque jour d’arracher presque par force les provisions qui nous étaient indispensables, nous allions nous rembarquer, lorsque, pendant la contestation, un loup mieux

avisé que nous et arrivé du désert . sans être aperçu , trouva moyen de s’introduire dans une hutte de paille et de saisir un mouton qu’on venait d’y cacher pour le soustraire à notre vue. Les cris des femmes qui appelaient leurs maris à la poursuite du ravisseur nous mirent sur sa trace, et quelques coups de fusil suffirent pour lui faire abandonner sa lourde proie; mais le mouton avait été étranglé, et, grâce à cet accident , nous pûmes l’obtenir sans difficulté.

Le Nazir d’Assouan, Méhémet-Aga, était à Derr quand nous y arrivâmes; nous nous empressâmes de lui renvoyer la tente qu’il nous avait prêtée et qui nous avait été d’un si précieux secours ; et nous l’accompagnâmes d’une belle tabatière à musique, en échange de laquelle il chargea notre intendant de provisions de toute espèce.

Nos deux domestiques Barbarins nous demandèrent à prendre les devans pour aller voir leurs familles, à quelques lieues d'El-Kalabcheh , où nous devions les retrouver le lendemain. Ils étaient à peine débarqués , que le premier qui les reconnut , courut à eux en poussant une sorte de glapissement aigu et prolongé. Ce cri particulier aux naturels subit des inflexions différentes, suivant qu’il doit exprimer la crainte ou le plaisir. En peu d’instans le rivage fut couvert d’hommes,

de femmes et d’enfans qui faisaient retentir l’air de cris de joie, et bientôt nos deux serviteurs disparurent au milieu de toute la population, qui les emmena comme en triomphe.

Nous profitâmes de ce retard pour chasser parmi les palmiers des bords du fleuve des vols de tourterelles et de ramiers, si communs dans toute cette contrée que le pays des Barabrahs, qui s’étend dans le désert à l’ouest du Nil , a pris son nom de ces oiseaux (i). Pendant cette chasse nonchalante, où toute la peine consiste à abattre sans le chercher le gibier qui vient de lui-même s’offrir à vos coups, nous jouissions à notre aise du spectacle curieux et fécond en contrastes qu’offrent les paysages de la basse Nubie. A droite et à gauche, sous un ciel d’un bleu partout uniforme , un désert de sable rouge , semé de rochers noirs ou bruns jetés au hasard, étincelle sous un soleil de feu. Au milieu de cette double aridité, le Nil, bordé d’une double ligne de verdure et large de quelques centaines de toises, roule avec majesté ses eaux tantôt brisées contre des rocs granitiques, tantôt calmes et découvrant çà et là de larges bancs de sable sur lesquels repose endormi quelque hideux crocodile. Quelquefois

(1) Dar-Kourkour, pays des tourterelles.

capricieux dans son cours, le vieux fleuve encaissé entre deux hautes murailles de rochers, glisse avec la rapidité du trait ; puis bientôt ses rives s’élargissent, il apparaît au loin comme un ruban d’argent, courant sur une bande étroite de verdure, qui semble lui servir de frange , et paraît se complaire à ralentir sa marche pour embrasser de ses eaux les îles nombreuses qui divisent son lit.

Deux Barabrahs, qui, sans aucune invitation de notre part, nous avaient accompagnés dans notre excursion , curieux qu’ils étaient de voir nos armes, nous demandèrent au retour un bakhchieh. — Pourquoi ? — Pour vous avoir regardé chasser; — et cette demande leur semblait toute naturelle. Dans tout l’Orient, mais surtout en Egypte, on ne saurait suffire aux demandes de gratifications qui vous sont adressées, non pas seulement pour les services que vous recevez des naturels , mais meme souvent pour ceux que vous leur rendez. Approcher à quelque titre que ce soit, d’un homme d’un rang supérieur, c’est acquérir une espèce de droit à ses largesses.

Un Nubien se présente un jour chez un mé-

decin qui l’avait successivement guéri de deux maladies. — Eh bien! que veux-tu? es-tu encore malade? lui demande le docteur en le

voyant paraître. — Non, je me porte au contraire à merveille, depuis que j’ai pris vos remèdes ; mais je viens chercher le bakhchich et j’espère qu’il sera bon ; car j’ai eu affaire avons pendant bien long-temps.

Un ami de notre pilote vint nous proposer de lui acheter une boîte qui lui avait été donnée au Caire. Elle renfermait du vaccin conservé de différentes manières, que le docteur Pariset avait donné à cet homme, dans l’espoir qu’il pourrait l’utiliser sur ses compatriotes : mais eût-il connu l’art de s’en servir, il se serait bien gardé d’en faire usage ; mieux valait le conserver pour le vendre. Nous le lui achetâmes en effet et nous fûmes assez heureux pour vacciner les jours suivans quelques enfans, aux païens desquels il fallut bien en même temps donner une gratification, pour les décider à consentir à cette opération. Ainsi par l’effet du hasard les philantropiques intentions du docteur Pariset ont été d’autant mieux remplies que nous eûmes quelque temps après l’occasion d’envoyer le reste <ile ce vaccin à Dongolah, au docteur Germain qui en attendait en vain du Caire depuis long-temps.

Arrivés à El-Kalabcheh, nous avions à peine eu le temps de visiter de nouveau les ruines, lorsque de grands cris nous annoncèrent leretour de

nosdeuxBarbarins,que tous leurs parens avaient accompagnés. Chacun d’eux arriva monté sur un chameau et entouré de ses amis, les uns frappant à coups redoublés sur de mauvais tambours , les autres armés de longs bâtons et prenant mille poses burlesques.

Quand le moment de la séparation fut arrivé , les cris redoublèrent ; mais cette fois avec un vif accent de douleur. Les femmes commencèrent alors à exprimer leur désespoir par des contorsions, et quand nous perdîmes le rivage de vue , la mère d’Édris y restait encore entourée de ses compagnes, frappant sa poitrine et s’arrachant les cheveux ; lui-même revint triste et les larmes aux yeux, et toute la journée, nous n’en tirâmes que des monosyllabes; mais sa douleur s’affaiblit à mesure qu’il s’éloignait de son village, et l’espoir de réaliser avantageusement une petite quantité de henneh qu’on lui avait donné, fut l’antidote le plus efficace contre son chagrin. Le henneh n’a pas échappé au monopole dont tout est frappé en Égypte; mais notre Barbarin espérait avoir réalisé toute sa pacotille avant d’arriver au Caire; il se flattait d’ailleurs que , protégée par notre pavillon, sa marchandise échapperait jusque là aux investigations des douaniers.

Nous avons déjà dit que de tous les Nubiens ,

les habitans d’El-Kalabcheli passent pour les plus inhospitaliers. Le court séjour que nous fîmes cette fois parmi eux faillit nous devenir funeste. Quelques-uns vinrent dire en secret à nos bateliers que la cange de nos amis était passée depuis un mois, mais qu’à la suite d’une rixe entre le reïss et M. Bradford , ce dernier avait été tué, et que ses compagnons, forcés d’en passer par les conditions qui leur avaient été imposées, avaient du prendre une autre barque. Ce bruit alarmant ne tarda pas à nous revenir , et il ne nous fut pas difficile de reconnaître avec quelle satisfaction il avait été accueilli par notre équipage, que les Nubiens n’avaient pas manqué d’engager à suivre un aussi bel exemple. L’altercation vive qui avait eu lieu en remontant le Nil prêtait quelque vraisemblance à cette nouvelle; aussi, sans y ajouter une foi entière, n étions-nous pas éloignés de penser qu’une nouvelle dispute avait pu s’élever entre notre ami et son équipage- Cependant nous déclarâmes à nos gens que la nouvelle que la malveillance se plaisait à répandre, n avait pas le moindre fondement; qu’ils ne devaient pas ignorer d’ailleurs que si jamais pareille chose pouvait arriver, il tomberait autant de tetes qu’on aurait arraché de cheveux à celle d’un Européen. Ensuite nous

ÉGYPTE ET IV U El E.

continuâmes à affecter la plus parfaite tranquillité; mais nous demeurâmes sur nos gardes et nous eûmes soin de tenir nos armes toujours prêtes.

Nos précautions étaient d’autant plus fondées que , depuis quelque temps , la mésintelligence la plus prononcée régnait entre Mahmoud et le reïss, qu’il devenait chaque jour plus difficile de faire obéir, et que notre intervention avait à peine suffi pour empêcher que la dispute allât au-delà des injures. Fatigués des efforts qu’ils avaient dû faire pour dépasser les îlots et les rochers de granit qui obstruent le Nil au-dessous d’El-Kalabcheh , nos matelots nous demandèrent à passer la nuit à Gartass ; nous y consentîmes, et pour les encourager, nous fîmes tuer un mouton, dont, suivant notre coutume, nous leur abandonnâmes la moitié.

La soirée s’était écoulée tranquillement et rien n’annonçait que nous eussions pour le moment aucune crainte sérieuse à concevoir. Déjà depuis quelques heures , enfermés dans notre petite chambre, nous étions livrés à un profond sommeil, lorsque tout à coup les cris étouffés de Mahmoud, qui appelait du secours, nous réveillèrent en sursaut. Nous nous jetâmes sur nos armes , et au moment où notre

3gt) ÉGYPTE ET NUBIE.

porte s’ouvrait, nous aperçûmes à la clarté de la lune, notre malheureux interprète que le reïss avait saisi à la gorge, pendant que deux mariniers l’assommaient à coups de bâton. Les autres, également armés de bâtons, restaient spectateurs du combat et se contentaient de tenir en respect nos deux Barbarins. La vue de nos fusils qui les couchaient en joue eut bientôt fait lâcher prise aux assaillans, qui allèrent rejoindre leurs compagnons à l avant de la cange. Là, ils tinrent un instant conseil avec eux, puis tous ensemble se retirèrent à terre , et bientôt un rassemblement nombreux et dont les intentions hostiles n’étaient pas équivoques, se forma sur le rivage. Heureusement notre contenance ferme et surtout la vue de nos armes à feu que nous venions d’étaler autour de nous, imposèrent aux naturels qui se retirèrent peu à peu ; et après une heure d’une délibération tumultueuse, nos hommes se décidèrent à revenir à bord, en nous assurant que ce n’était point à nous qu’ils en voulaient , mais qu’insultés par notre Mahmoud ils avaient voulu le punir.

Dans cette contrée sauvage , éloignés des autorités dont nous aurions pu invoquer l’intervention, nous ne crûmes pas devoir pour le moment contester la validité de cette excuse, nous ré-

ÉGYPTE ET NIIIÏIE. 3q I

servant de l’examiner plus à loisir à Assoiian ; nous nous bornâmes donc à donner immédiatement l’ordre du départ, et poussés par le courant, qui depuis quelques jours commençait à devenir plus sensible, nous arrivâmes le 6 juin en face de Pbilæ.

Ce ne fut pas sans un vif plaisir que nous nous retrouvâmes une seconde fois sur les bords de cette île enchantée! Certes il existe au monde peu d’aspects aussi gracieux que celui de Pbilæ, auquel le contraste du désert qui l’entoure ajoute encore un charme nouveau. Rien ne peut rendre la sensation délicieuse que fait éprouver au voyageur fatigué d’un désert de granit et d’un ciel de feu, la verdure de cette végétation vigoureuse arrosée par les flots tranquilles du fleuve sacré, la fraîcheur de ces sanctuaires que la main des Égyptiens éleva pour l’éternité, et tout cet ensemble magique où, pour mieux captiver l’imagination, la nature a voulu joindre ses merveilles aux merveilles de l’art. Sites sauvages et mélancoliques, votre souvenir nous a suivis parmi les agitations des hommes et les plaisirs du monde et souvent encore dans les heures secrètes de la vie, notre pensée, traversant les mers, vient errer au milieu de vous avec un indicible désir de

3g‘i EGYPTE ET NUBIE.

Une activité inaccoutumée régnait sur le rivage en face de Philæ. Une caravane assez nombreuse venait d’y déposer des marchandises dont on s’occupait à charger quatre grands bateaux, sur lesquels allaient en même temps s’embarquer une vingtaine d’hommes bien armés.

Cette expédition , car c’est une véritable expédition que ce genre de commerce , était celle d’un khawadja (marchand) qui se rendait dans le Soudan. Ces courses aventureuses de hardis marchands au travers des déserts de l’Afrique , sont une des phases de la vie commerciale les moins connues des Européens. Tour à tour, négociais et guerriers, les hommes qui se livrent à cette existence périlleuse , réalisent des bénéfices énormes ou, courent la chance de tout perdre. Tantôt plus forts que les peuplades chez lesquelles ils portent leurs marchandises, ils répandent la terreur devant eux, dictent la loi, et fixent le taux des échanges ou enlèvent des prisonniers : tantôt plus faibles , ils sont obligés de plier, de subir les spoliations les plus iniques et d’en passer par tous les caprices des petits tyrans, aux mains desquels ils sont livrés. La plupart , après quelques voyages plus ou moins heureux, finissent par demeurer esclaves ou par périr misérablement. Il en est cependant

qui parviennent à une haute fortune, et se retirent dans quelque ville maritime pour jouir de leurs richesses dues en partie au commerce , et mieux encore aux violences qu’ils négligent rarement d’exercer quand ils trouvent l’occasion de le faire sans risques.

Pendant notre séjour à Pliilæ, nous avions dépéché un exprès au reïss des cataractes ; il arriva bientôt avec une centaine des siens pour nous conduire jusqu’à Assouan. Après avoir expédié par terre, dans la crainte d accidens, nos effets les plus précieux , nous commençâmes à descendre le fleuve. Nous venions de franchir quelques rochers qui barrent le Nil en face du village d’El-Chellal , auprès duquel les barques qui ne doivent pas descendre la cataracte attendent leur chargement, lorsque nous nous engeâmes au milieu des brisans. Aucune habitation ne se montrait plus ni sur l’une ni sur l’autre rive. A peine apercevions-nous de temps en temps sur les masses granitiques, dont le fleuve est semé, quelques huttes de paille, séjour temporaire des pécheurs qui , munis d’un filet, portent à la ceinture un petit sac dans lequel ils déposent le produit de leur pêche. On les voit nager avec une adresse et une audace incroyables au milieu des remous et des tourbillons , pour venir prendre sous les anfractuosités des

rochers les poissons que la crainte d’ètre entraînés par la violence du fleuve oblige à s’y réfugier.

Devant nous, à notre droite, à notre gauche, partout s’élevaient au-dessus des eaux des rochers noircis par le temps et laissant à peine entre eux des passes de quelques mètres de largeur. Nos guides nouveaux, car notre équipage avait cédé la place aux pilotes, sautant d’écueil en écueil , ou passant à la nage de l’un à l’autre, maintenaient notre cange à l’aide de forts cordages au milieu de ces canaux tortueux, et l’empêchaient d’être entraînée par l’impétuosité du courant. Nous avions déjà franchi trois des principales chutes sans autre accident que les violentes secousses que nous éprouvions à chaque fois. Circulant péniblement à travers ce dédale périlleux, nous arrivions à la quatrième quand un des câbles cassa. Ce furentà l’instant des cris et une confusion générale. Emportée avec la rapidité de la flèche, notre embarcation semblait devoir inévitablement se briser contre un rocher, lorsque le reïss, gouvernant avec autant d’adresse que de célérité, parvint à nous tirer de ce danger, et nous en fûmes quittes pour quelques bordages endommagés. Une cinquième chute, bien que la plus considérable de toutes, put être franchie avec moins de risques, parce que son canal n’oflre pas de sinuosités.

Enfin après trois heures de la plus pénible navigation , nous atteignîmes l’extrémité du banc de récifs qui encombre le lit du fleuve sur un espace de près d’une lieue d’étendue ; et au-delà duquel, rendu à la tranquillité, il permet aux barques de circuler sans péril entre les écueils qu’on rencontre encore çà et là jusqu’à Assouan.

Un tombeau de santon, soigneusement blanchi à la chaux et construit à la cime d’une montagne qui s’élève sur la rive gauche, signale de loin la ville d’Assouan , éloignée d’une demilieue environ des dernières chutes de la cataracte. Quelques portes pratiquées dans le rocher au-dessus de ce santon donnent accès dans des hypogées de peu d’importance.

Un Arabe vint, dès notre arrivée, nous apporter une lettre de M. Bradford qui ne nous disait pas un mot de sa prétendue rixe avec son reïss. Nous apprîmes seulement par le porteur de cette lettre, que, fatigués de la marche trop lente de leur cange, nos amis l’avaient quittée pour en prendre une plus légère. Le désappointement de notre équipage fut extrême en apprenant cette nouvelle; mais nous ne pouvions nous en contenter. Nous devions un exemple, moins à notre sûreté personnelle, pour laquelle nous n’avions désormais plus rien à

jqb EGYPTE ET NUBIE.

craindre, qu’à celle des voyageurs qui pourront . après nous parcourir la Nubie. Nous nous rendîmes donc chez le Vékil du Nazir auquel nous portâmes nos plaintes contre notre reïss et les deux vauriens qui l’avaient aidé à assommer Mahmoud, et nous demandâmes prompte et sévère justice, en exhibant nos firmans. Les délinquans furent mandés, et condamnés à recevoir incontinent, chacun deux cents coups de courbach. Sur nos instances la grâce du reïss fut accordée , et la peine des deux matelots réduite à cinquante coups qui leur furent appliqués en notre présence. Après quoi nous exigeâmes qu’ils fussent remplacés sur-le-champ. Cette opération terminée, nous nous occupâmes de faire réparer les avaries qu’avait éprouvées notre cange et nous pûmes continuer notre voyage.

Nous allions quitter Assouan quand le Vékil du Nazir , en récompense du bon office qu’il nous avait rendu , vint nous consulter sur le délabrement de sa santé. Cet homme adonné à tous les excès, n’ayant besoin pour guérir que d’une conduite moins désordonnée , nous n’eûmes autre chose à lui prescrire que le régime et une vie plus régulière ; et malgré son désappointement visible, nous ne voulûmes pas lui donner d’autre remède. Il se sépara de nous

fort mécontent, et quand il se fut éloigné de quelques centaines de pas, il nous dépêcha un de ses gens pour nous exprimer combien il était étonné qu’après les bons procédés dont il avait usé à notre égard , nous n’eussions pas même eu l’honnêteté de lui donner une bonne purge ; nous n’eûmes garde de nous faire, pour si peu de chose, un ennemi d’un homme qui s’était si bien conduit avec nous , et nous lui envoyâmes par Je retour de son messager une dose de jalap telle que nous avons tout lieu d’espérer qu’il aura obtenu les résultats les plus satisfaisans.

Le peu de profondeur de l’eau dans le canal qui sépare Assouan de l’ile d’Eléphantine nous obligea de remonter vers le sud et de faire le tour de cette île pour aller gagner le bras principal du fleuve. Nous avions à peine achevé ce trajet, lorsque la violence du vent nous força de nous arrêter pendant quelques heures un peu au-dessous cl’ Assouan près du palais de l’ancien ministre de la guerre Méhémecl-Bey. Cette habitation d’une architecture assez élégante est entourée d’un vaste jardin planté avec plus de soin qu’on ne le voit d’ordinaire en Orient , et dans lecpiel étaient cultivés avec succès beaucoup d’arbres fruitiers d’Europe. Mais tout cela est déjà presque détruit : la maison elle-même,

bien que bâtie depuis moins de vingt ans, tombe en ruine, et le jardin n’est plus entretenu. Un soldat turc chargé de la garde de cette propriété en vend les produits pour le compte du Gouvernement, héritier, suivant l’usage, des biens de tous les fonctionnaires publics et entre les mains duquel périssent en peu d’années des valeurs qui auraient suffi pour faire vivre nombre de familles. Le gardien nous vendit pour quelques paras une bonne provision d’excellens raisins arrivés à parfaite maturité , bien que nous fussions seulement au commencement de juin.

Déraouy ou Daraoueh où nous arrivâmes vers le soir est la première station des douanes en Égypte. Les Djellabs y paient à un agent de la compagnie concessionnaire de la ferme des douanes un droit de trente- quatre piastres par tête d’esclave.Lesdroitssurles marchandises qui vont dans le sud sont tellement considérables qu’un ballot de draps paie près de quatre fois sa valeur avant d’être rendu au Dar-Four (1).

(1) Indépendamment des droits établis pour les marchandises d’Europe, à leur entrée en Egypte , elles paient pour le Saïd des taxes nouvelles.

Du vieux Caire, pour rembarquement, 38 piastres, la charge de chameau que l’on peut évaluer à six quintaux.

A Dongolah, P. 17 1/2 la charge de trois quintaux.

EGYPTE ET NIJEiE, 399

Le lendemain nous étions arrivés devant Koum-Ombou ( Ombos ) dont les ruines majestueuses s’élèvent sur la rive droite au sommet d’une colline qui domine le fleuve. Ses deux temples sont entourés d’une vaste enceinte de murs de briques dont la couleur sombre et noirâtre ne permet d’attribuer la destruction de la ville qu’à un incendie. C’est en vain que le voyageur essaierait de retrouver dans cette enceinte les décombres qui furent jadis une cité; tout est enseveli sous les sables , et quelques monceaux de pierres épars çà et là annoncent à peine que des édifices ont existé dans ces lieux. Les temples eux-mêmes menacent d’une ruine prochaine. Le Nil mine chaque jour la base de la colline , et bientôt l’emplacement du plus petit de ces monumens aura entièrement disparu.

Le grand temple, dont les débris attestent l’antique magnificence, a beaucoup moins souffert de sa position rapprochée du fleuve, qui en

De Dongolah au Kordofal , P. i5o.

Au Sennâr P. 60 , plus ÏOchour, c’est-à-dire le dixième en sus sur la valeur.

Le riz paie exceptionnellement P. 16 la couffe, de Dongolah au Kordofal.

Les dattes , pour être portées de Dongolah au Kordofal , sont soumises à un droit de P. 16 i/4 la charge de deux ardebs. Elles paient en outre à leur entrée à l’Ébeyedune taxe de P. a5.

4oo

a cependant déjà englouti tous les ouvrages avancés, à l’exception d’une partie d’un pylône qui ne tardera pas, suivant toute apparence, à avoir le même sort. La construction de cet édifice remonte au règne de Ptolémée Philométor. Le pronaos, encore parfaitement conservé, était soutenu par quinze énormes colonnes aujourd’hui enfouies dans le sable jusqu’à moitié de leur hauteur, mais qui ne devaient pas avoir moins de dix mètres d’élévation. Presque toutes sont debout ainsi que la plus grande partie des frises et des plafonds ornés de peintures inachevées dans quelques endroits. On distingue les cartouches des Ptolémées Épiphane, Philométor et Evergète ÎI, fondateurs de ce temple élevé sur les ruines d’un plus ancien, construit sous le règne de Thothmosis 111 (. Mœris ), et détruit pendant l’invasion persane. La partie droite de ce temple était dédiée à Sevek-Pia ( le Saturne Égyptien) , à Athjr et au jeune dieu Khons ;e t la partie gauche à une seconde triade : Aroëris , la déesse Tsonénofré et leur fils Pnevtho.

Bientôt les hautes montagnes de Djebel-Selséleli se dressèrent devant nous abruptes et déchirées; cette chaîne, dernière barrière que le Nil ait eu à franchir pour pénétrer dans la vallée de l’Égypte, s’opposa long-temps à son passage, et le força de porter ses ondes au sein de l’an-

cienne Libye dont il fit durant bien des siècles un empire florissant , et où de nombreuses populations , après s’ètre débattues dans les angoisses de la faim, disparurent sans doute sous les sables du désert dès qu’il les eut abandonnés. L’imagination s’effraie à la pensée des épouvantables désastres qui durent changer la face de ces contrées lors de cette grande catastrophe; mais depuis l’époque où, secondé parles flots de la mer qui minaient de leur côté la base de ces rochers amoncelés, le fleuve renversa l’obstacle qu’ils opposaient à son passage, quelle longue succession de siècles n’a-t-il pas du employer pour changer en plaines fertiles le limon mêlé à ses eaux, pour créer un sol nouveau sur l’espace qu’il venait de conquérir, pour forcer enfin la mer à reculer devant lui, et à céder la place à cette terre d’Égypte qu’il ne fait chaque année rentrer dans son sein que pour l’accroître encore en la fécondant (i)! Lorsque Hérodote

(i) Les Oasis el le Bahr-bela-Ma ( fleuve sans eau ) , celles-là toujours fécondes et peuplées et celui-ci fleuve vide et désert , sont visiblement les derniers vestiges de la riche contrée formée par le Nil, quand il traversait l’ancienne Libye pour aller porter ses eaux à la Méditerranée.

Cette action des eaux contre le roc granitique a dû être lente, mais continue. Les obstacles ont été surmontés peu à

arriva en Égypte, quatre siècles environ avant l’ère chrétienne, le souvenir de la dernière période de cette grande révolution de la nature existait encore dans les traditions des Égyptiens, et les prêtres de Memphis assurèrent à l’historien grec que l’Égypte était un présent du fleuve, et que sous Mènes , leur premier roi, tout le pays, à l’exception du nomeThébaïque, était un marais.

Ibrahim-Aga était à Edfou quand nous y arri-

peu et le fond de l’encaissement du fleuve s’est montré dans un moment quelconque, tellement élevé, qu’il a fallu que le Nil passât par-dessus un haut barrage pour tomber en cascades magnifiques.

Depuis lors , sa tendance à miner le rocher a obtenu des résultats successifs. Pour les rendre plus saisissables à l’imagination , dit M. Geoffroy Saint- Hilaire , il faut se figurer trois époques et trois niveaux.

« La première époque , selon ce savant géologue , correspondant à l’âge d’Hérodote, trouve le lit du fleuve déjà surbaissé, et ses eaux tombent d’une hauteur moindre dans le sinus maritime.

« Mille ans après Hérodote, seconde époque, et nouvelle dépression de niveau.

• AP rès mille autres années ou dans l’âge actuel, l’action destructive du choc des eaux n’a plus laissé que des pics très surbaissés entre les flancs desquels le Nil s’épanche. C’est là son troisième niveau. Encore quatre à cinq siècles, ajoute M. Geoffroy Saint-Hilaire, et je ne doute pas que les pics du milieu du fleuve qui ne sont plus aujourd’hui nue de forts éperons , ne soient tout à fait usés ; et la cataracte d’Assouan se réduirait à n’êlre plus qu’une nappe d’eau dont les cascades de Versailles peuvent au besoin donner une idée. »

JiGYPTE F. T NUBIE. 4^3

vâmes. Nous trouvâmes ce Mémour faisant toujours quarantaine à bord de sa barque comme à Esneh, car le typhus meurtrier qui désolait le pays régnait encore à Edfou dans toute sa force. Cependant malgré l’épidémie qui décimait cette population réduite à i,5oo âmes environ, le fisc n’entendait pas perdre ses droits, et Chériff- Bey était venu quelques jours auparavant avec une centaine de ses soldats pour presser la rentrée de l’impôt. Dans l’impossibilité de l’acquitter, les Fellahs poussés à bout parles mauvais traitemens avaient osé menacer de repousser la force parla force, et deux malheureux dont les cadavres , agités parle vent, pendaient attachés au gibet élevé à côté de leur misérable cabane , étaient encore là, quand nous arrivâmes à Edfou, pour rappeler aux habitans ce qu’ils avaient à attendre de pitié de leurs inexorables dominateurs. Plusieurs autres Fellahs avaient eu le nez et les oreilles coupés , et la stupeur la plus profonde était venue chez ces infortunés se joindre au fléau terrible qui les moissonnait.

Notre projet avait été d’abord de partir d’Edfou pour visiter, sur la route suivie jadis par le commerce entre l’Egypte et l’Inde , les mines d’émeraudes et les restes de ces villes autrefois si florissantes dont les ruines mutilées gisent éparses au milieu des sables dé-

^q4 ÉGYPTE ET NUBIE.

serts et dont le nom même est oublié; mais M. de Cadalvene, trop faible encore, était hors d’état d’entreprendre un voyage par terre, et d’ailleurs la crainte de l’épidemie avait éloigné les Arabes, et il nous aurait été impossible de nous procurer des dromadaires pour celte excursion à laquelle nous ne renonçâmes qu’à regret. La protection d’Ibrahim-Aga put seule nous permettre de renouveler nos provisions; après quoi nous nous hâtâmes de nous arracher au triste spectacle qui frappait nos regards, et au bout de quelques heures nous étions arrivés à El-Kab, (Soven-Kali des Pharaons et Élithja des Grecs).

De toutes les villes antiques de l'Egypte, Élithya est celle dont l’enceinte est la mieux conservée. Cette enceinte carrée et dont les côtés peuvent avoir un demi-mille de longueur est fermée de murs de briques crues, dont lahauteur a dû être de plus de dix mètres sur une épaisseur à peu près égale; au milieu d’une énorme quantité de débris qui occupent le sol de la ville, ceux d’un vaste temple presque entièrement détruit méritent de fixer l'attention parla quantité de fragmens richement sculptés qu'on y rencontre. Près de ce temple est un vaste bassin de forme elliptique dans lequel l’eau du Nil est encore amenée chaque année par un canal souterrain. La plaine qui s'étend entre El-Kab

et le pied de la montagne voisine est occupée presque entièrement par une immense quantité de puits sépulcraux dont la plupart ont été fouillés; cependant toute la plaine retentit sous les pas, et il est permis de croire que de nombreux hypogées ont échappé jusqu’à ce jour à la curiosité sacrilège qui bouleverse depuis tant de siècles les antiques sépultures de l'Égypte.

La montagne est elle-même percée, sur plus d’une lieue de développement, de grottes innombrables dans lesquelles on rencontre encore des débris de momies d’hommes et de crocodiles ; quelques-unes de ces grottes méritent d’ètre signalées, celle surtout où sont peints des scènes de la vie familière et les travaux agricoles des Égyptiens. On les voit, suivant la méthode encore adoptée en Nubie , faire la moisson en coupant seulement les épis, puis emplir de ces épis un filet que deux hommes portent sur leurs épaules suspendu à un long bâton, et vaner en fin le grain après l’avoir battu , en le répandant d’une corbeille qu’ils tiennent élevée au-dessus de leur tète.

A un quart d’heure environ au nord d’Élithya, on rencontre encore quelques débris d’un temple entièrement écroulé. Les traces des monutnens antiques sont du reste le seul motif qui puisse attirer le voyageur sur la plage désolée

4o6 égypïe et nu b je.

ou gisent les ruines de la ville de Lucine. Une affreuse solitude où les hyènes et les chakals viennent hurler surles débris des temples, règne dans les lieux où fleurit jadis cette cité puissante ; et les habitans des campagnes voisines, dont la misérable existence s’écoule parmi les tombeaux, arrachent avec peine à ces champs que le sable envahit chaque jour un peu de grain et de doura.

La pyramide de Mohamméryeh était déjà loin de nous. Esneh nous montra bientôt ses élégantes maisons de brique, et son rivage bordé de barques. Le typhus y avait presque entièrement cessé, et nous pûmes avec moins de crainte parcourir ses rues larges , mais tortueuses, et admirer le seul monument remarquable qui reste debout de l’antique Latopolis ou plutôt d ’Esné, car ce nom qu’elle porta sous les Pharaons et même sous les Ptolémées se lit en hiéroglyphes sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs de l’édifice. Ce temple ou plutôt ce portique d’une belle architecture , mais dont les sculptures annoncent le point extrême de la décadence de l’art, mérite cependant, par sa parfaite conservation , d être classé parmi les monumens remarquables qui nous restent de la vieille Égypte.

Lç temple d’Esneh honteusement métamor-

phosé en magasin de coton est comme enfoui au milieu des maisons modernes qui l’entourent. Des murs de terre élevés dans les entre-colonnemens 11e laissent plus pénétrer dans l’intérieur qu’une lumière douteuse, et ce ne fut qu’à l’aide de torches et d’échelles qu’il nous fut possible d’en examiner les bas-reliefs. Onne saurait pourtant se plaindre de la nouvelle destination qu’a reçue ce monument , car tout humble qu’elle est, elle lui vaudra sans doute d échapper encore quelque temps à la destruction; et c’est chose rare en Égypte qu’une pareille garantie.

Vingt-quatre colonnes disposées sur quatre rangs, surmontées de dés et réunies par des architraves, supportent le plafond couvert comme tout le reste d’une inconcevable profusion de sculptures hiéroglyphiques. Dans ce plafond, on remarque un zodiaque presque semblable à celui de Dendérah; mais ce planisphère ne remonte pas au-delà de l’empereur Caracalla. La partie la plus ancienne du temple d’Esneh parait être le mur du fond bâti par Plolémée Épiphane. Tout le reste est couvert de légendes impériales de Claude (dont la porte offre la dédicace en grands caractères hiéroglyphiques), de Vespasien, de Titus, de Domitien, d’Antonin , de Marc-Àurèle et de Commode; enfin de Septime Sévère et de Géta. Ce prince périt, comme on

ÉGYPTE ET NPBIE.

sait, assassiné par son frère Caracalla qui proscrivit jusqu’à sa mémoire. Aussi n’est-il pas sans intérêt d’observer que les cartouches de l’empereur Géta ont été presque partout à Esneh , martelés avec le même soin qu’on a mis à effacer son nom sur plusieurs des monumens de l’Italie.

Une inscription hiéroglyphique qui se lit sur une des colonnes du pronaos nous apprend que ce portique servait de vestibule à un temple consacré à Cnouphis par Thothmosis III, le Mœrisàa s Grecs. Mais les fouilles exécutées par Champollion 11e permettent plus de douter que ce monument pharaonique n’ait été rasé jusqu’aux fondemens.

Mieux bâtie que la plupart des villes de l’Egypte, Esneh, dont la population peut à peine être aujourd’hui évaluée à 3, 000 âmes, jouissait de quelque importance du temps des Mamlouks. Durant les guerres continuelles que se livraient les gouverneurs de l’Egypte, elle accordait toujours le droit d’asile au vaincu; comptant sur ce privilège antique, plusieurs des Mamiouks échappés au massacre du Caire vinrent en 1812 se mettre à la discrétion du gouverneur Ibrahitn-Bey ; mais, à l’exemple de son maître, celui-ci les fit tous massacrer sans pitié.

Les habitans d’Esneh furent peut-être, lors de l’expédition française, ceux de tous les Égyp-

ÉGYPTE ET NUBIE. /|0g

tiens qui vécurent en meilleur accord avec nos soldats. Aussi le séjour des Français fut-il pour cette ville une époque de prospérité; mais les établissemens industriels qui s’y étaient formés, sous la protection de nos armes, ont entièrement disparu. La fabrication de l’huile de K a ss (laitue) a cessé également , et c’est à peine si cette ville fournit encore aujourd’hui quelques toiles de coton et quelques schalls ( Malcijeh ); son commerce est tellement diminué que bien souvent les caravanes du Sennâr ne daignent pas même s’y arrêter.

Le couvent tristement célèbre par le massacre de chrétiens qui y fut exécuté sous Dioclétien, est inhabité et tombe en ruines, et une dégradation non moins complète a atteint les restes du petit temple égyptien qu’on voyait, il y a encore quelques années, à une lieue d’Esneh. Ce monument fut détruit par les ordres d’Ismaïl- Bey, qui en employa les pierres à réparer les quais de la ville. Sur une colonne qui a échappé à la destruction , aussi bien que sur quelques bas-reliefs à demi ensevelis sous le sable, on distingue les légendes de Ptolémée Philopator, d’Évergète Ier, et de sa femme Bérénice, et sur quelques autres débris les noms des empereurs Àntonin et T,. Verus.

qlO

Il ne subsiste plus rien du temple de Contra- Latopolis , également démoli pour renforcer les quais de la ville d’Esneh que le Nil mine chaque année, et qu’il finira par emporter.

Nous avions franchi les ruines peu intéressantes d’Asfoun (. Asphynis ), lorsqu’une légère avarie nous força de nous arrêter quelques heures à Taoud ( Tuphyum ). On ne voit plus dans ce lieu que deux ou trois salles sans importance ornées de grands bas-reliefs extrêmement dégradés. Le petit temple dont ces salles faisaient partie était consacré à la triade formée de Mandou , de la déesse RitJio et de leur fils Harphré.

La population presque entière des cantons que nous traversions était occupée des travaux de la moisson. On rassemblait les épis sur une aire disposée en plein vent, et là une machine traînée par deux bœufs séparait le grain de la paille (i).

Le soleil allait descendre à l’horizon quand

(i) Cette machine (noreg) assez ingénieuse et dont le seul inconvénient est de broyer la paille, est composée d’un siège élevé sur une espèce de chariot que supportent trois ou quatre essieux. A chacun de ces essieux sont adaptées, en guise de roues, plusieurs plaques circulaires de fer, épaisses seulement de quelques lignes et destinées à briser les épis. Le conduc-

ÉGŸPTE F, T NUBIE.

4ll

nous fûmes forcés de prendre terre à peu de distance d’Erment ( Hermonthis). lie bras du fleuve qui sépare File d’Erment de la rive gauche reste presque à sec dans la saison des basses eaux , et nous fûmes obligés de descendre jusqu’à la pointe de File beaucoup au-dessous des ruines, au milieu desquelles est construit parmi des buttes de décombres le village moderne, éloigné du Nil d’environ une demi-lieue.

Le Kachef d’Erment venait de terminer son repas, quand nous arrivâmes dans ce bourg. Cet honorable personnage était un gros Turc, au ventre proéminent, à la face rubiconde et réjouie, et dont la sobriété ne paraissait pas être la vertu favorite. Nous le trouvâmes accroupi sur son divan dans un état à peu près complet d’immobilité, et tout concentré dans l’exercice de ses fonctions digestives. Absorbé ou plutôt suffoqué par le sentiment de son bien-être, il écoutait à peine les requêtes des solliciteurs qui l’entouraient, et ne Répondait à toutes les ques-

teur monté sur le siège de sa machine, qu’on charge souvent encore de quelques grosses pierres pour lui donner plus d’action , conduit ses bœufs circulairemenl pendant que quelques hommes armés de rateaux placent les grains sur l’espace que le chariot doit parcourir ou les en retirent lorsqu’ils sont suffisamment battus.

ÉGÏPTE ET NUBIE.

lions que par de brefs monosyllabes accompagnés de profonds soupirs. Il nous fit cependant donner, dès que nous entrâmes, la pipe et le café, et au moment où nous le quittions pour aller visiter les ruines, il donna ordre à son Mâlem d’envoyer à notre bord deux moutons et du pain frais.

Des deux temples dont on trouve encore les restes àErment, l’un fut en partie détruit dès les premiers temps du christianisme, et converti en église probablement à l’époque où Hermonthis devint le siège d’un évêché. Mais cette église est elle-même en ruines aujourd’hui. Son plan et l’exécution annoncent une époque où l’art n’était pas encore parvenu au dernier point de décadence, et les colonnes de granit rose qui la décorent sont du plus beau style. Sans doute ces colonnes ont précédemment appartenu à quelque monument ptolémaïque ou romain auquel elles auront été arrachées, car il est impossible d’en attribuer la création aux chrétiens Coptes ou aux Grecs4 du Bas-Empire. On trouve encore sur les murs de l'église d’Erment quelques restes de peintures chrétiennes que le temps n’a pas entièrement effacées.

Le second temple était un Mammisi ou Ei~ Misi , c’est-à-dire lieu consacré à l'accouchement. Six colonnes seulement restent debout,

ÉGYPTE ET NUBIE. /y\?>

des douze qui soutenaient le pronaos, mais le sanctuaire, que les Fellahs ont surmonté d’un colombier, est presque intact. Il fut construit sous le règne de la dernière Cléopâtre, fille de Ptolémée Aulétès, en commémoration de son heureuse délivrance de Ptolémée Cæsarion , le fruit de ses amours avec Jules César. On remarque dans le sanctuaire, où une étroite fenêtre ne laisse pénétrer qu’un jour mystérieux , en harmonie avec les cérémonies qu’on y célébrait, un bas-relief représentant la déesse Pii tho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu Harphré. Pendant que V accoucheuse divine tire l’enfant du sein de la mère, la nourrice divine tend les mains pour le recevoir , assistée d’une berceuse ; et le père de tous les dieux , Amon-Pia, préside au travail accompagné de la déesse Soven , la Lucine égyptienne. La reine Cleopâtreest censée présente à ces couches célestes dont les siennes ne furent qu’une imitation.

A peu de distance et du côté du fleuve, on aperçoit les restes d’un beau et vaste bassin carré dans lequel on descend par des escaliers situés aux quatre angles; quelques savans ont voulu y voir les restes d’un nilomètre qu’ils prétendent avoir existé à Hermonthis. Sans vouloir contester ici l’existence de ce nilomètre, regardée comme douteuse par beaucoup d’au-

très, et auquel l’éloignement du fleuve permet difficilement de croire , disons que ce bassin paraît construit à un niveau trop élevé pour avoir jamais pu servir à cet usage, si ce n’est lors de la plus haute période de la crue ; il est maintenant presque à sec pendant la plus grande partie de l’année, et la mare infecte qui en occupe le milieu , sert de lavoir aux femmes d’Erment , et d’abreuvoir à leurs bestiaux.

Deux Européens que nous avions connus à notre premier passage à Thèbes, M. Bonomi , dessinateur anglais, et M. Triandafilo, Grec, chargé de diriger des fouilles, accoururent à Luxordès qu’on leur eut annoncé notre arrivée. Nous apprîmes par eux des nouvelles d’Europe dont nous étions privés depuis plusieurs mois, et nous fûmes rassurés sur le bruit que faisaien t courir les naturels, de révoltes sérieuses qui auraient éclaté au Caire, où le Grand Pacha et plusieurs autres hauts personnages auraient été massacrés, avec la plus grande partie des Francs. La facilité avec laquelle ces bruits de révolte se répandent en Nubie et dans la haute Égypte, et la faveur avec laquelle ils y sont accueillis, permettent de penser que le règne de la race turque en Égypte tend à sa fin. Cette race doit inévitablement disparaître devant le flot envahissant d’une civilisation incomplète, fausse, mêlée de plus de

É G Y PT F. ET IN U El F. 4 I 5

maux que d’avantages, mais qui n'est, il faut l’espérer, qu’un état de transition pour arriver à une civilisation meilleure. Jusqu’ici l’esclavage et l’abrutissement des Fellahs n’ont pas cessé d’ètre, en pratique, la base de l’administration de Méhémed-Ali. Mais, toute vexatoire qu’elle est, cette administration a été un pas fait vers l’établissement d’un ordre légal. Régulièrement opprimés, les Fellahs ont commencé à comprendre la possibilité d’une résistance légale et régulière. Quelques faits, bien que rares encore et isolés, signalent en Egypte la naissance d’un esprit public , esprit incertain ,il est vrai, mais dont la formation, en donnant aux indigènes la conscience de leur force, doit tôt ou tard amener la fin du règne des étrangers. Une autre cause naturelle et plus puissante encore , achèvera de ruiner en Égypte la puissance de la race turque, c’est la diminution progressive de cette race.

Depuis que les Mamlouks qui renouvelaient la caste gouvernante , puisés qu’ils étaient à la source d’où cette caste tirait son origine, ont cessé d’être importés en Égypte, le nombre des Turcs tend chaque jour à s’y réduire, et il est permis de prévoir l’instant où leur aristocratie écrasante s’éteindra d’elle-mème. Méhémed-Ali, qui semble l’instrument aveugle et providentiel

Égypte et inijbie.

appelé à régénérer la race arabe, a, par sa rupture avec la Porte, hâté l’instant de la catastrophe; aussi, malgré tous ses efforts pour conserver aux Osmanlis leur suprématie sur les indigènes , il semble avoir lui-mème 1 instinct de cette position difficile et douteuse, et quelques symptômes de réaction turque viennent parfois attester qu’il voit le péril, en même temps qu’ils témoignent de son impuissance à lutter contre la force irrésistible qui l’entraîne.

La stupeur la plus profonde régnait à Thèbes quand nous y arrivâmes. Des agens du fisc étaient venus du Caire, pour faire transporter sur une aire, à Gournah, toutes les moissons du district ; elles devaient y être battues en leur présence, et ils avaient à surveiller l’expédition à Alexandrie de la totalité des céréales; le résultat de cette mesure était, comme on peut le penser, d’amener, après des vexations sans nombre, une consommation plus considérable quelle ne l’eût été naturellement. Quelque sévère que fût la peine dont les délinquans étaient menacés, les Fellahs n’en cachaient pas moins en terre ou dans les tombeaux tous les grains qu’ils pouvaient soustraire, et leur prévoyance inquiète, éveillée par la crainte que le fisc ne leur laissât même pas l’indispensable, en faisait disparaître une quantité supérieure à leurs besoins, et des-

ÉGYPTE ET NTJTÎIE. 4X7

tinée à dépérir inutilement dans quelque catacombe ignorée.

Nous ne voulûmes pas quitter Thèbes sans visiter encore une fois ses ruines, et nous nous arrêtâmes surtout au magnifique palais de Médinet-Abou, bâti par Ramsès-Maï-Amoun qui y fit sculpter et peindre toutes ses campagnes et les cérémonies de son triomphe. M. Bonomi nous y fit remarquer l’allocution fastueuse adressée par ce Pharaon à ses guerriers , et tracée audessus d’un tableau représentant le retour de ce roi en Égypte, après ses nombreuses conquêtes :

« Livrez-vous à la joie, dit-il à ses soldats; qu’elle « s’élève jusqu’au ciel. Les étrangers sont ren- « versés. La terreur de mon nom est venue, leurs « cœurs en ont été remplis. Je me suis présenté « devant eux comme un lion ; je les ai poursuivis «semblable à un épervier. J’ai anéanti leurs « âmes criminelles. J’ai franchi leurs fleuves , j’ai « incendié leurs forteresses. Je suis pour l’Égypte « une barrière d’airain. » Puis s’adressant à son père Amon Ra : « Tu me l’as ordonné , j’ai pour- « suivi les Barbares, j’ai combattu toutes les « parties de la terre. Le monde s’est arrêté de- «vant moi...... Mon bras a forcé les chefs delà

« terre, et mes pieds ont foulé les nations. » Quand nous quittâmes le rivage de Thèbes , le soleil à son déclin entourait d’une

/jl8 ÉGYPTE ET NUPIE.

auréole de lumière les colosses de Memnon, debout au milieu de la plaine, comme les génies protecteurs des débris de la métropole égyptienne. Enfin , l’obscurité de la nuit vint dérober à nos derniers regards ces ruines imposantes dont notre cange, favorisée par le calme, et poussée par le courant , nous éloignait rapidement. Nous étions arrivés au bourg de Kous ( Jpol lonopolis-paiva ).

Les antiques monumens de Eous ont disparu, et l’on y chercherait vainement aujourd’hui l’admirable portique dont l'ouvrage d’Égypte nous a conservé le modèle. Ce débris de la splendeur d’Apollonopolis-Parva, dont le caractère avait frappé nos savans d’admiration, a suivi dans le four à chaux les merveilles que fait disparaître chaque jour du sol de l’Égypte la barbare ignorance des agens chargés de la construction des magasins ou des fabriques du Vice-roi. Les démolitions se succèdent maintenant avec une telle rapidité que souvent un voyageur n’aperçoit pas le moindre vestige des édifices qu’un autre voyageur a admirés peu de mois avant lui.

Quelques débris d’un propylon à moitié enfoui et consacré à Aroëris (l’Apollon grec), sont à peu près les seuls vestiges des monumens d’Apollonopolis. On y remarque les car-

touches de la reine Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Soterll, et sur la face qui regardait le temple, les légendes royales de Ptolémée Alexandre Ier.

Kous avait été peu de temps avant notre arrivée le théâtre d’une exécution d’une barbarie révoltante. Un chrétien de cette ville qui, depuis longues années , vivait avec une femme musulmane , avait été, à la suite d’une scène de jalousie, accusé par elle et traîné devant la justice; ni la conduite scandaleuse de son accusatrice, ni l’infamie même de l’accusation ne purent lui servir d’excuse. En vain le malheureux offrit de se faire musulman et soldat , rien ne put désarmer le fanatisme de ses juges ; il fut condamné à être enterré vif jusqu’à la ceinture et achevé à coups de pierres.

En peu d’heures nous arrivâmes à Koft ou Kopt, viile moderne, entourée d’un mur de briques crues, dont la misérable population ne s’élève pas au-delà de douze cents âmes. Ropt ést bâtie sur les ruines de l’antique CoptoSj si turbulente, si redoutable sous la domination romaine, et l’entrepôt du commerce de l’Arabie et de l’Éthiopie. Les tristes vestiges de Coptos conservent les marques de la vengeance de Dioclétien sous le règne duquel elle fut prise d’assaut et mise à feu et à sang. A quelques pieds

seulement au-dessus du sol s’élèvent les débris d’une église chrétienne ruinée comme les deux temples antiques auprès desquels elle fut construite et qui avaient servi à l’embellir.

On distingue sur quelques fragmens des basreliefs de ces temples , les légendes royales de Nectanèbe, Pharaon de la xxxe dynastie, d’Auguste, de Claude et de Trajan, et un peu plus loin quelques restes d’un petit édifice bâti sous les Ptolémées.

Les anciens Coptites étaient fameux par leur dévotion pour le crocodile , dévotion si grande que, lorsque des enfans étaient enlevés par ces amphibies, les mères en étaient ravies de joie et célébraient des fêtes. Elles regardaient comme le comble de la gloire et du bonheur d’avoir mis au monde ce qui servait de pâture à leur dieu.

Nos finances se trouvaient épuisées quand nous arrivâmes à Kéneh et il nous fallut recourir aux lettres de crédit dont nous avions eu la prudence de nous munir. Seïd-Husseïn , auquel nous nous adressâmes, nous assura qu’il s’empresserait de faire honneur aux ordres du chef des négocians du Caire, Cheikh-el-Mohdi, et en effet son fils Méhémed vint vers le soir nous apporter, à notre barque, les quatre bourses (2,000 piastres)que nous lui avions demandées. La lettre de recommandation dont notre crédit

ÉGYPTE ET JVUBIK.

était accompagné, se trouvait conçue en termes tellement pressans que notre Arabe n’osa pas réclamer les 20 p. ioo d’intérêt qu’il avait l’habitude d’exiger des voyageurs auxquels il prêtait de l’argent de Kéneh au Caire, c’est-àdire pour environ quinze jours. Cependant il répugnait singulièrement à nous le donner gratuitement : — Annonce à tes maîtres, dit Méhémed à notre intendant, qu’à cause du vénérable Cheïkh-el-Mohdi , mon père ne veut exiger d’eux aucun intérêt, mais j’espère bien qu’ils me feront un bon cadeau, et assure-les que je le recevrai avec le plus grand plaisir. Sa physionomie rubiconde nous faisant présumer qu’il partageait les goûts de son père, nous lui donliâmes une caisse de vin qu’il reçut avec une joie inexprimable.

En quittant Kéneh , nous allâmes visiter de nouveau les ruines de Tentjris , si célèbre par le culte que ses habitans rendaient à l’épervier qu’ils adoraient comme symbole du feu, tandis que les Coptites leurs voisins révéraient dans le crocodile le symbole de l’eau. La haine que les Tentyrites portaient au crocodile était telle, qu’au dire d’Élien, ils avaient établi des filets dans le Nil pour prendre ces amphibies : ils les suspendaient ensuite à des arbres, et après quel-

ques lamentations, ils les fustigeaient, les coupaient en morceaux et les dévoraient.

Nous devons à Juvénal, que l’exil avait conduit en Égypte, la connaissance d’une scène horrible qui atteste la haine Vouée par ce motif aux Tentyrites par les habitans de Coptos.

Les Tentyrites célébraient une fèteen l’honneur de leur divinité chérie. Les nobles et les chefs de Coptos résolurent d’en troubler la joie et de surprendre leurs ennemis au milieu des festins. Répandus dans la ville, ils excitèrent par des injures grossières le fanatisme des Tentyrites , et bientôt, les deux partis n’ayant point d’armes, l’action s’engagea à coups de pierres. Cependant les Tentyrites, d’abord épars dans les temples et dans les places publiques, sont renforcés par leurs concitoyens. La troupe qui survient tire le glaive, décoche des flèches, et les Coptites prennent la fuite. Dans cette fuite , un habitant de Coptos dont la peur précipitait les pas, glisse et tombe. On le prend , on le coupe en mille pièces afin que chacun des vainqueurs puisse en avoir sa part. La troupe triomphante le dévore et ronge jusqu’à ses os.

Le vent violent qui règne presque constamment à la hauteur de Djebel-Moneh retarda notre marche pendant quelques heures , et la

journée était déjà bien avancée quand nous arrivâmes à Baleyne. Chacune des maisons de cette misérable bourgade est surmontée d’un colombier qui en double au moins la hauteur et lui donne de loin l’aspect le plus singulier. Un colombier est du reste pour les Fellahs une véritable richesse : celui qui a un colombier, dit un vieux proverbe arabe, n’est pas embarrassé pour marier ses biles; aussi il n’est pas de moyens qu’on n’emploie pour faire prospérer les pigeons.

Le lendemain nous dépassâmes Bjirgeh dont les minarets écla tans de blancheur se dessinent de fort loin au-dessus des palmiers qui entourent la ville. A quelques heures de Djirgeh, la chaîne arabique se rapproche du fleuve, sur le bord duquel s’élève un tombeau de santon pittoresquement situé au sommet d’une petite élévation. C’est à ce saint personnage que les habitans se croient redevables de ne pas éprouver d’accidens de la part des crocodiles. Lorsque ces amphibies passent devant le santon, ils ne manquent pas, disent les Fellahs, de saluer le saint Abou-Omar qui leur enlève toute leur férocité.

La force du vent nous obligea de nous arrêter quelques heures àEl-Akhmym, ville qui, malgré sa misère, conserve encore aujourd’hui plus de six mille âmes de population; nos gens, après

avoir renouvelé leurs provisions , allèrent faire leur prière dans une petite chapelle consacrée à Doul-Noun , un des hommes les plus illustres qu’aitproduits la moderne Panopolis. Les ennuis de la route furent charmés par les récits que faisait à nos gens un habitant d’El-Akhmyrn auquel nous venions d’accorder passage jusqu à Syout. Chacun des assistans écoutait le narrateur avec une religieuse curiosité, et le récit était souvent interrompu par des Allah'. U Allah ! il n’y a pas d’autre dieu que Dieu.

Doul-Noun est célèbre dans l’Orient par ses connaissances en alchimie et dans l’art de déchiffrer les anciennes écritures; il suivit les pratiques de la vie monastique; ses mœurs étaient irréprochables et sa pénétration extraordinaire. Cependant la plupart des Egyptiens le taxaient d’athéisme, et ce ne fut qu’ après sa mort qu’il fut bien apprécié. Un jour qu’il était sur un vaisseau , un marchand perdit une pierre précieuse. Tous les passagers s’accordèrent à accuser Doul- Noun du vol et commencèrent à le traiter durement et avec mépris. Tout à coup ils virent mille poissons qui levaient leur tête au-dessus de la mer, tenant chacun une pierre précieuse entre ses dents. Doul-Noun en prit u ne et la donna au marchand ; les passagers voyant ce prodige, se jetèrent à ses pieds et lui demandèrent pardon.

ÉGYPTE ET NUBIE. /j‘i5

La nuit de la mort de Doul-Noun, soixantedix personnes virent en songe le Prophète qui disait : Doul-Noun arrivera celte nuit, je viens

à sa rencontre. Lorsqu’on portait son cercueil en terre, des oiseaux d’une espèce inconnue entrelacèrent leurs ailes, en sorte que les personnes qui suivaient le convoi marchaient à l’ombre. Sur la route un Muezzin qui appelait à la prière, étant arrivé à ce mot le martyre , Doul-Noun éleva un doigt : comme on crut qu’il était encore vivant on posa le corps à terre , mais il ne donna aucun autre signe de vie, et quelque effort que l’on fit , il fut impossible d’abaisser le doigt qu’il avait élevé. Quand il fut mort on trouva ces mots écrits sur son front en lettres vertes : C’est ici l’ami de Dieu , qui est mort par l’épée de Dieu , pour l’amour de Dieu.

Le 20 juin , le calme permit à nos matelots d’avancer plus rapidement qu’ils ne le faisaient depuis quelques jours , et le lendemain nous atteignîmes Tahta, où réside un Père de la propagande romaine. C’est à Tahta qu’étaient établis il y a quelques années des Coptes qui, moyennant un droit assez considérable, avaient en Égypte le privilège exclusif de faire des eunuques.

Un peu au-dessous de ce bourg, la chaîne arabique est percée d’un grand nombre d’hy-

ÉGYPTE ET IVUBJE.

pogées dont quelques-uns sont assez remarquables.

Un incendie avait entièrement dévoré, quelques jours avant notre arrivée à Syout, la fabrique de cotons élevée dans cette ville, et la perte était évaluée à près de deux millions de piastres. La véritable cause de cet accident était ignorée, et on l’attribuait à tout hasard à la maladresse de quelques ouvriers qu’on avait eu l’imprudence de faire travailler de nuit. Dans l’impossibilité de connaître l’auteur du désastre, Chériff-Bey avait fait préalablement batonner tous les employés de la filature, qui, convertis en maçons , allaient, par son ordre, procéder à la reconstruction de l’édifice. Épargnés, jusque là, les derniers hypogées de la nécropole antique s’écroulaient sous le marteau des ouvriers chargés de préparer les matériaux de la nouvelle bâtisse; car il ne faut pas croire qu’éclairé par l’expérience et par des conseils sages , Méhémed-Ali renonce a réédifier les établissemens industriels que le temps ou les accidens peuvent détruire. Son système gouvernemental , basé sur une existence factice imposée à un peuple que ses instincts naturels tournaient vers l’agriculture, continue à lutter obstinément contre le bien-être de ce peuple. Lorsque le Viceroi s’empare d’une province, il commence par

en sucer le sang ; puis quand il n’a plus sous la main qu’un corps palpitant, il s’efforce, non pas de rappeler en lui le principe de la vie, mais de le remplacer par le mouvement artificiel que la mécanique peut donner à un cadavre .

La crue du fleuve était encore peu sensible à Syout, quoique la saison fût déjà avancée, et la chaleur était étouffante. Le thermomètre de Réaumur s’élevait dans les appartemens les plus frais à 37°. Le docteur Massari nous présenta à son patron Chériff-Bey, qui nous accueillit de la manière la plus affectueuse. Inexorable pour les malheureux Fellahs soumis à son autorité, et qu’il traite souvent avec une barbarie révoltante, Chériff-Bey sait quand il le veut , revêtir les formes de la plus aimable urbanité en faveur des Européens dont il aime la société, et dont il affecte de copier les manières. Prévenu de notre arrivée, il avait attendu que nous fussions introduits dans son divan, pour décacheter le journal du Caire qu’on venait de lui apporter. Rien d’amusant comme la gravité et l’importance avec lesquelles le Moudir parcourait cette gazette qui , rédigée par les ordres et sous la surveillance de Méhémed-Ali, ne manque pas de proclamer les bienfaits de l’administration toule paternelle du Vice-roi.

Nous cherchâmes vainement à El-Tell les traces de l’antique Psinaula. Presque tout a disparu, et il ne reste plus maintenant aucun vestige du portique qu’on y admirait encore , il y a peu d’années. Quelques fragmens de colonnes ornées de scupltures indiquent seuls aujourd’hui la place de cette ville célèbre.

En face de Mélaouy, la chaîne arabique se rapproche du fleuve et diminue la largeur du terrain cultivable , que l’on peut évaluer à une moyenne de trois lieues environ, depuis le Caire jusqu’à Assouan. On trouve dans cet endroit de la montagne de belles mines de sel gemme bien cristallisé, qui n’ont pas, comme on pense, échappé au monopole du Vice-roi, mais qui, grâce à la difficulté d’une surveillance rigoureuse, fournissent aux habitans la matière d’une contrebande assez active.

Les deux rives du Nil et surtout la rive orientale sont en tous temps infestées de voleurs, depuis Syout jusqu’aux approches du Caire ; mais ce sont particulièrement les environs de Manfalout, de Cheikh- Abadé et de Beny-Hassan, qui sont le théâtre habituel de leurs exploits. Ces voleurs enlèvent souvent des grains et des bestiaux, mais leurs attaques sont surtout dirigées contre les barques, à bord desquelles ils viennent à la nage, pendant la nuit, saisir ce

dont ils peuvent s’emparer sans bruit, car il est presque sans exemple qu’ils aient rien enlevé de force et à main armée. Les Fellahs , victimes de ces rapines, ont établi à Raramoun une espèce de garde de nuit qui, au dire même du Nazir, ne mérite pas une confiance excessive ; et l’opinion générale est que les chefs de ces voleurs sont d’accord avec le Gouvernement, auquel ils paient une rétribution annuelle.

Les Fellahs citent à l’appui de cette opinion l’histoire assez plaisante d’un Kachef qui passait dans le pays pour se rendre à son poste. Inquiet de tout ce qu’il entendait raconter des voleurs , ce Kachef demanda à un chef de village des gardes pour ses chevaux et ses effets. Celui-ci s’empressa de les lui fournir, mais en lui recommandant toutefois de veiller lui-même avec soin, tant était grande, disait il, l’adresse des voleurs, qu’il ne pouvait se rendre garant de rien.

Rassuré par ces démonstrations de bonne foi, le Kachef et ses gens s’abandonnèrent au sommeil. Aussitôt les gardes délièrent les chevaux et aidèrent leurs camarades à enlever les bagages. Puis, jetant de grands cris, ils s’élancèrent à la poursuite des voleurs avec une ardeur telle, que le lendemain le Kachef fut obligé de partir sans les avoir revus ; il quitta le village fort désap-

|)ointé de la perte de tout son avoir, mais pénétré de reconnaissance pour le zèle que le Cheïkh-el-beled et ses gardes avaient déployé pour son service.

Après nous être .arrêtés quelques heures à Raramoun, afin de laisser à notre Mahmoud le temps de revoir ses compatriotes, nous partîmes pour Cheïkh-Àbadè ( Antinoë ), où malgré la violence du vent nous arrivâmes au lever du soleil.

De beaux groupes de palmiers ombragent le village de Clieïkh-Abadè, parmi les huttes duquel s’élèvent encore douze énormes colonnes de granit rose , reste le plus remarquable qui nous soit conservé de la ville antique; car là aussi , les monumens ont disparu et la plus belle porte triomphale d’Antinoë n’existe plus que dans les planches du grand ouvrage d’Égypte. Ce n’est pourtant point pour une méchante fabrique de salpêtre ou de coton qu’ont été enlevés ou détruits les magnifiques débris de la ville élevée par Adrien à la mémoire de son favori ; la plupart ont été employés au Caire à décorer le palais du Defterdar-Bey ; ce qui, pour le dire en passant , est un progrès à signaler de la part d un ministre renommé pour son opposition à toute espèce de réformes.

Aux pieds de la chaîne arabique, qui termine vers le sud la plaine d’Antinoë, s’ouvrent de vastes carrières et d’immenses hypogées où les ibis gisent à fleur de terre, ainsi que dans une partie de la plaine elle-même. Il ne faut pour les trouver, qu’écarter un peu la couche de sable sous laquelle ces oiseaux sont entassés par millions.

M. Hay, riche voyageur anglais , et admirateur enthousiaste de l’architecture égyptienne , était à Beny-IIassan, quand nous y arrivâmes, occupé de faire dessiner avec soin les peintures hiéroglyphiques qui décorent les spéos de la montagne. Deux belles canges où quelques artistes britanniques avaient réuni tout ce qu’on peut désirer pour les commodités de la vie, servaient d’asile à M. Hay et à tout son monde. Sa jeune épouse, Grecque Candiote, l’accompagnait dans ses explorations scientifiques , qu’il se proposait de pousser pour la seconde fois jusqu’au Sennâr; car M. Hay parcourt déjà depuis plusieurs années la terre des Pharaons dont il est un des plus constans et des plus infatigables explorateurs.

M. Hay se trouvait au Caire en 1821, occupé des préparatifs de sa première incursion, au moment où l’on vendait une jeune Grecque âgée de neuf ans, que l’on avait transportée de Candie. Poussé par un sentiment de pitié, il acheta cette

enfant, et, s’intéressant à son malheureux sort, il l’envoya en Angleterre pour lui faire donner une éducation qui pût former la base de son bonheur futur. La jeune Grecque répondit si bien en grandissant aux soins de son bienfaiteur, que M. Ilay se décida à en faire sa compagne et l’épousa aussitôt qu’elle eut atteint l’âge de quinze ans. Il résolut alors de faire les recherches nécessaires pour découvrir les parens de sa femme, afin de leur faire partager le bonheur de leur fille, et dans cette intention il se transporta en Candie. Ses recherches furent couronnées de succès, et en arrivant dans le village où elle avait pris naissance , madame Hay retrouva son père et sa mère. Qu’on se figure leur surprise en revoyant après neuf années de séparation, leur fille qu’ils croyaient encore esclave, revenir heureuse, riche et entourée de nombreux domestiques; cependant, malgré les avantages qui leur furent offerts, cesbonnesgens, par un exemple bien rare de philosophie, aimèrent mieux demeurer dans leur village que de suivre leur fille devenue trop grande dame pour eux; et comblés de ses bienfaits, ils lui dirent pour la seconde fois un éternel adieu.

Malgré le vent qui renforçait, nous quittâmes bientôt Beny-Hassan.

Un peu au-dessus de Minyeh , nous aper-

eûmes une grande quantité de bateaux amarrés devant le village de Tahneh, et quelques soldats qui se trouvaient sur le rivage nous firent le signal d’arrêter. Ils étaient chargés par le Gouvernement de mettre toutes les barques en réquisition pour le transport des grains et prétendaient aussi s’emparer de la nôtre. Nous ne tînmes aucun compte ni de leurs cris, ni de leurs menaces , et nous continuâmes notre route. La vue de notre pavillon que nous fîmes hisser surle-champ, les empêcha sans doute de nous poursuivre.

A chaque port devant lequel nous passions, un grand mouvement d’activité se faisait remarquer, et des barques nombreuses, chargées jusqu’au-dessus des bords qu’on exhausse avec des planches et de la terre, sillonnaient ce Nil où, comme dit le bon et naïf sénéchal du saint roi, on pêchait des épices et toutes sortes de denrées ; les unes étaient chargées de marchandises pour le Pacha; d’autres peintes et dorées portaient quelques chefs de province. La plupart avaient des cordes faites de filamens de palmiers; et leurs voiles en lambeaux présentaient la triste image de la misère. La crue commençait à devenir sensible, et partout on s’occupait à radouber les barques qui n’étaient pas encore à flot, pour les mettre en état de transporter à

434 ÉGYPTE ET NtlBIE.

Alexandrie toutes les récoltes dont les agens du Vice-roi étaient allés s’emparer sur tous les points. Pour éviter que des révoltes partielles viennent, comme il y a quelques années, arrêter les mesures fiscales du Gouvernement et afin d’assurer la tranquillité des provinces aussi bien que la navigation du fleuve , Méhémed- Ali a fait distribuer de distance en distance, dans les différens gouvernemens , des canges canonnières assez bien équipées , et dont quelquesunes sont percées pour dix pièces de petit calibre. La plupart ne portent cependant que six et même le plus souvent quatre caronades.

Quelques débris de colonnes et de vieilles fondations de briques où l’on chercherait vainement des traces de caractères hiéroglyphiques, signalent à peine la place de l’antique Oxyrinchus ( Behnésé ); mais de nombreux vestiges de monastères y rappellent les premiers temps du christianisme, et cette époque singulière où , tourmentés par un pieux enthousiasme, les philosophes chrétiens abandonnèrent le monde pour venir chercher Dieu dans le désert. Entraînés par l’exemple de la vie de saint Paul et de saint Antoine, et par la renommée de leurs miracles qui se répandait de cité en cité, des milliers de chrétiens vinrent peupler les solitudes habitées par ces anachorètes, et bientôt

d’immenses colonies de moines couvrirent le sol égyptien, où ils étaient venus chercher la vérité et la paix. Au ive siècle du christianisme on ne comptait pas à Oxyrinchus moins de 20,000 vierges consacrées à Dieu et de 1 0,000 religieux. La réputation de piété de tous ces serviteurs de Jésus-Christ était telle qu’une armée de 5o,ooo Nubiens n’hésita pas à venir à leur secours lorsque les Arabes envahirent l’Egypte. Behnésé est encore aujourd’hui habité par quelques centaines de cénobites qui appellent ce lieu la métropole des couverts .

Des fragmens d’architecture et quelques restes de colonnes de grès ou de granit indiquent seuls l’emplacement des monumens disparus de la ville antique sur laquelle Tcharona a été élevée, et dont le nom même est aujourd’hui inconnu.

Ibrahim-Pacha venait de quitter Beny-Souef quand nous y arrivâmes. L’impôt se faisait attendre, et le prince était venu de sa personne réveiller le zèle des agens du pouvoir et redoubler la rigueur des mesures fiscales. Une assemblée générale avait eu lieu pour cet objet, et Ibrahim y avait, pour tout expédient, signifié à quelle époque il exigeait que l’impôt fût rentré. Un Nazir du Fayoum avait eu Vaudace de lui faire humblement observer qu’il Y avait impossibilité matérielle à ce que la

somme exigée pût être perçue dans le délai fixé. D’autant plus irrité de ces représentations^ qu’il en sentait la justesse, et craignant en outre que s’il les accueillait, elles ne pussent devenir un précédent dangereux, le fils du Vice-roi avait fait donner en sa présence cent coups de bâton au Nazir pour lui apprendre à faire des représentations et l’avait fait exiler au château d’Aboukir. Quelques jours après, une circulaire du Grand Pacha était venue annoncer à tous les Nazirsquele meme sort les attendait, s’ils osaient imiter X insolence de Méhémed-Aga, puni pour servir d'exemple aux autres.

Ainsi, parce que, parmi les chefs de l’administration , il s’était trouvé un homme assez sincère pour déclarer l’impossibilité, évidente d’ailleurs , de percevoir la somme exigée dans un temps donné, on le condamnait à languir dans une prison d’état pour le reste de ses jours. Son exemple a dû en effet être utile aux autres pour leur apprendre ce qu’ils auraient à attendre d’une conduite loyale et d’une tentative faite pour conserver au Vice-roi les débris d’une population épuisée et réduite aux abois. Reste maintenant à savoir où un pareil système peut conduire l’Egypte, livrée à une volonté opiniâtre fermement résolue à la jouer contre les chances d’une insurrection ou contre celles de l’épuise-

ment; et si elle marche vers une organisation régulière, vers une régénération, comme on le dit en Europe, ou vers une ruine certaine et complète.

Nous passâmes de nuit devant le couvent presque abandonné , où saint Antoine avait , avant de mourir, réuni plus de cinq cents céno" bites. C’est là que retentit la parole de cet anachorète, devant laquelle les antiques croyances des Egyptiens tombèrent anéanties. Aux accens de cette voix puissante , les cérémonies funèbres cessèrent d’être célébrées, les corps ne furent plus embaumés, et les fables de l’Amenti ou du Tartare de l’Elysée, cédèrent la place aux graves vérités du christianisme. Le seigneur d’Anglure, qui visita ce couvent à la fin du xive siècle, y trouva encore trente frères demourans , faisant le service de Dieu notre Seigneur, et qui semblaient être moult bonnes et dévotes personnes. Vansleb, curé de Fontainebleau, qui le visita environ trois siècles après, n’y trouva que dix-sept religieux, la plupart, borgnes ou sourds , ou estropiés , ou boiteux , ou cassés de vieillesse. Ce couvent est habité aujourd’hui par cinq moines, à peu près dans le même état que ceux que Vansleb y rencontra. Ces pauvres gens , qui savent à peine les prières nécessaires pour dire la messe, n’ont

pour exister que les secours qu’ils peuvent obtenir cle la pitié des fidèles ou des voyageurs qui remontent ou descendent le Nil.

Enfin, le i er juillet, nous nous trouvâmes en face des pyramides de Sakkarah (i).

La foret de palmiers longue de plusieurs lieues qui s’étend au-delà de Bédréchein, paraît couvrir l’emplacement qu’occupait Memphis (2); on sait que cette ville, ruinée par Cambyse, resta peuplée jusqu’en 640, ou les Arabes la prirent d’assaut et la détruisirent entièrement. On y rencontre, dans plusieurs endroits, de grandes buttes de décombres, recouvertes de terre et de végétation, et quelques fouilles tentées à diverses époques, y ont fait découvrir partout des fragmens d’architecture et même de sculpture, entre lesquels on remarque une magnifique statue de Ramsès -le-Grand, en pierre calcaire très dure, de trente-quatre pieds et demi de long. Ce colosse, d’un travail fort remarquable, est encore gisant sur le sol d’où il a été tiré.

Au sortir de la forêt, nous allâmes prendre

(1) Les pyramides de Dàchour et de. Sakkarah furent bâties sous la troisième dynastie. Celles de Giaeh sont, au rapport tic Chainpollion , les tombeaux des trois premiers rois de la cinquième dynastie: Souphi 1, Sensaouphi et Mankhéri.

(î) Les villages de RédrJchctn , Mit-Rahineh et Mcnf sont bâtis sur les ruines de Memphis.

ÉGYPTE ET ]\l)J3)E.

4jq

des guides à Sakkarah pour visiter les pyramides et les sépultures de la montagne. A moins d’un quart de lieue du village, le sol s’élève tout à coup, et sur le meme banc de rocher sur lequel sont élevées les pyramides de Gizeli, commence le désert.

Quelques tombeaux sont creusés dans le flanc de ce rocher, mais c’est sur le plateau, c’est parmi les pyramides qui s’élèvent çà et là , que sont pratiquées en nombre infini les excavations sépulcrales qui furent la nécropole de Memphis.

Plus nombreuses que les pyramides de Gizeh, celles de Sakkarah leur sont de beaucoup inférieures en grandeur, et leur état de conservation est en général moins satisfaisant. Plusieurs d’entre elles ont été ouvertes, notamment la seconde dans laquelle Pietro della- Valle pénétra en iü r 5 , et la plus grande , visitée pour la première fois , il y a quelques années, par le général Minutoii. Celte pyramide diffère extérieurement de celles de Gizeh par sa division en six étages, qui lui donne l’aspect de six pyramides de dimensions différentes, superposées les unes aux autres, au lieu d’une seule, d’une inclinaison régulière.

La disposition intérieure de la principale pyramide de Sakkarah n’est pas moins remai quable ; au contraire des grandes pyramides

ÉGYPTE ET NCJBIF.

dont l’intérieur offre une masse pleine, percée à peine de quelques petites salles , celle-ci est presque complètement vide. C’est par un puits, situé à quelques pas de distance, qu’on réussit à y pénétrer, en se glissant à plat ventre par un étroit couloir. On descend ensuite plusieurs escaliers dans différentes directions pour arriver enfin dans une salle qui occupe tout l’intérieur du monument, et dont on aperçoit à peine le sommet à la lueur des torches. Le sol de cette salle est formé de grandes dalles de granit rose, lancées comme des poutres sur l’ouverture d’un puits qui s’enfonce dans les entrailles de la terre.

À différentes hauteurs s’ouvrent sur les parois de la salle principale, les portes de plusieurs petites chambres latérales inaccessibles, dans lesquelles sont des sarcophages ; d’autres chambres, dont l’entrée fut soigneusement murée, sont cachées dans l’épaisseur même des parois de la pyramide, et peut-être des recherches plus exactes en feraient-elles encore découvrir de nouvelles.

Nous employâmes une grande partie de la journée à errer parmi les sépultures de Sakkarah, (pii couvrent une surface de plusieurs lieues. Sur toute cette étendue, le rocher est percé de puits, les uns comblés par le sable ou

par les décombres, les autres ouverts à fleur de terre comme des abîmes; ceux-ci fouillés, ceuxlà renfermant encore les corps ou les monumens qui y furent déposés, mais tous dans un tel état de confusion, qu’il faut une longue expérience de ce genre de travail pour distinguer ceux dont la fouille peut être tentée avec quelque chance de succès. La plupart de ces puits paraissent n’avoir servi à la sépulture que de quelques individus ou au moins d’une seule famille, mais quelques-uns donnent entrée dans d’immenses catacombes dont les galeries s’étendent au loin, et dans lesquelles sont entassées par milliers des momies moins richement ornées que celles des tombeaux particuliers. Ceux-ci paraissent avoir servi de sépulture commune aux classes inférieures de la société égyptienne. D’autres ont été spécialement consacrés à recevoir la dépouille des animaux sacrés, et parmi ces derniers , le puits où sont déposés les ibis embaumés dans des jarres, à peu près comme àTouneh-el- Djebel, est le plus remarquable.

Le soleil descendait à l’horizon quand nous quittâmes Sakkarah , et nous ne pûmes rejoindre notre cange qu’à une heure assez avancée de la nuit.

Le lendemain, avant le jour, nous étions rendus au faubourg de Boulak. Quatre mois s’é-

ÉGYPTE ET J\ U BJE.

taient à peine écoulés, rien n’élait changé, et cependant nous revîmes ces lieux comme on revoit un ancien ami après une longue absence. Seulement le soleil de l’été brillait de tous ses leux, un voile de vapeurs brûlantes enveloppait la nature entière; et les eaux du Nil commençaient à se répandre dans les campagnes que nous avions laissées couvertes de sable.

On ne s’occupait au Caire, au moment de notre arrivée, que des arméniens considérables qui se préparaient contre la Syrie. Quelques affidés du Vice-roi répandaient dans le public le bruit que cette expédition était faite avec rassentiment de la Porte, et on allait même jusqu’à prétendre que les pachaliks d’Acre et de Damas devaient être le prix de la soumission du rebelle Abdallah. En attendant, les ateliers de la citadelle et de Boulak étaient en pleine activité et occupaient tellement l’attention publique qu’on parlait à peine de quelques cas de clioléra-morbus, de ce fléau apporté par les caravanes de la Mecque, et qui, quelques mois plus tard, devait décimer si cruellement la population de l’Égypte.

Ibrahim-Pacha était partout pour accélérer les préparatifs de cette expédition, dont le commandement devait lui être confié. Dans une de nos promenades au vieux Caire, nous rencon trames ce prince conduisant lui-même un élé-

gant tilbury. Ibrahim est âgé d’environ 45 ans ; sa constitution est robuste, sa physionomie commune; brusque, fantasque, un peu vain, brave jusqu’à la témérité, il a puisé dans ses relations de chaque jour avec les Européens quelques manières aisées. Quelquefois cruel, plus souvent généreux, mais toujours avide de gloire, Ibrahim est dominé par une idée, celle de jouir en Europe d’une grande renommée; et plus d’une fois la crainte de la publicité a réprimé la violence de son caractère. Ce ne serait meme pas se tromper, croyons-nous, que d’attribuer aux injustes exagérations des feuilles publiques, les traits nombreux de magnanimité qui ont signalé le commandement de ce prince dans la Grèce. Il voulait avant tout forcer l’Europe à revenir de l’opinion qu’elle avait conçue sur son compte et à l’admirer. Pendant notre séjour au Caire, il se faisait traduire exactement tous les articles qui le concernaient dans les gazettes françaises, et nous fumes témoins de la vive contrariété qu’il éprouva à la lecture de quelque mauvaise plaisanterie d’un de nos petits journaux.

La maladie de M. de Cadalvene avait dégénéré en fièvre intermittente, et il eut recours, pour sa guérison, au docteur Dussap, plus connu au Caire sous le nom d 'Abou-Dagn (père de la barbe), nom que lui ax ait valu sa longue barbe

qui descendait presque jusqu’à ses pieds (i). Venu en Egypte, en qualité d’infirmier à la suite de l’expédition française, M. Dussap était resté au Caire, lors du départ de nos troupes. Il s’était créé docteur de son autorité privée, et depuis cette époque il exerçait son nouvel état avec plus ou moins de bonheur, mais avec une réputation bien établie surtout parmi les gens du pays.

Deux circonstances avaient contribué à fonder au Caire la réputation médicale de M. Dussap ; sa barbe extraordinaire d’abord, puis son antipathie pour le vin dont il ne buvait jamais. Avec sa figure patriarcale et sa vocation pour l’eau, il était regardé comme un sage et presque comme un saint par les Arabes, qui se le montraient entre eux en disant : — Vois cet homme , il est né Franc, et cependant il est meilleur Musulman que toi. Aussi, bien convaincus que le ciel lui avait

« Donné par excellence

« Autant de jugement que de barbe au menton , »

tous voulaient être traités par lui, et la clientelle d’Abou-Dagn était considérable. M. Dussap, en disciple soumis d’IIippocrate, avait successivement adopté les modifications introduites dans

(t) M. Dussap est mort de la peste eu 1 835.

l’art de guérir. Scrupuleux observateur du système des purgations, il avait suivi plus tard la méthode anti-phlogistique, et la lancette et les sangsues avaient remplacé la casse et le séné : le docteur se croyait parfaitement au courant des découvertes médicales , quand un charlatan allemand était venu lui proposer la méthode du docteur Hahnemann et lui vendre pour quelques centaines de tallaris, de grandes caisses de drogues qui devaient bien certainement l’enrichir et peut-être sauver ses malades. M. Dussap était donc devenu homœopate lorsque M. de Cadalvene alla réclamer ses soins. Malheureusement le bon docteur n’était pas encore entièrement au courant des doses de poudres qu’il fallait administrer à ses malades; aussi M. de Cadalvene faillit-il demeurer victime de ses essais homœopatliiques, mais soupçonnant bientôt l’ignorance de son guérisseur, il eut recours à un autre médecin , et dès que l’état de sa santé commença à s’améliorer, nous nous préparâmes à quitter la ville des Mille, et une Nuits pour nous rendre au moût Sinaï et de là à Jérusalem. MM. Holt Yates et Bradford, pressés d’arriver dans la ville sainte, avaient pris les devans, et M. G. Robinson, que ses affaires appelaient à Alexandrie, partit pour cette ville avec la promesse de nous rejoindre à Jaffa.

f\[fi

Le docteur Dussap, que des circonstances particulières avaient mis en rapport avec le souverain de Tigré, Sabagadis (i), avait toujours cherché à entretenir, dans l’intérêt des voyageurs, des relations avec l’Abyssinie, pour leur en faciliter l’entrée; et à notre retour au Caire, nous trouvâmes chez lui un ambassadeur abyssinien arrivé depuis quelques mois avec une suite de cinquante personnes. Cet envoyé, muni de lettres de créance du roi et du ras ( Vice-roi ) de Tigré, avait apporté au Pacha de riches présens en or, en ivoire et en eunuques , sans autre mission que celle d’inviter Méhémed-Ali à soumettre à la décision du patriarche copte ou de tel synode, ou assemblée de prêtres qu’il lui plairait de convoquer, la question de savoir si la Vierge Marie, mère de Dieu, doit ou non être elle-même regardée comme Dieu , et quelques autres points de discussion théologique de la même force. Le monarque abyssinien priait en outre le glorieux Pacha de désigner pour évêque d’Abyssinie celui qu’il croirait le plus digne. Il promettait de s’en rapporter sur ces articles de foi à tout ce que décideraient les personnes choisies par le Vice-roi, et s’engageait à reconnaître pour chef

(i) On sait que l’anarchie la plus complète désole l’Abyssinie. A la fin de i83o, Sabagadis, roi de Tigré, fut pris et décapité par les Gallas.

de l’Église, celui qu’il daignerait désigner, pourvu que l’élude son choix fût muni d’un certificat revêtu du sceau royal ciel' éclairé Sultan d'Égypte.

Le Vice-roi, fort peu soucieux, comme on peut croire, de savoir si la Vierge Marie est ou n’est pas réellement Dieu , avait accepté les présens, mais ne donnait aucune réponse, et les pauvres Abyssins, après avoir épuisé leurs ressources , demeuraient au Caire dans une misère profonde , en attendant chaque jour une solution sans cesse différée. Le plus grand nombre d’entre eux avait cherché à se créer des moyens d’existence par l’exercice de quelque métier. Le docteur Dussap donnait asile aux autres dans son écurie, et c’est par une faveur particulière qu’il avait accordé à l’ambassadeur lui-même la jouissance d’une portion d’un cabinet obscur qui servait à ranger de vieux meubles, et dans lequel il restait juste assez de place au pauvre envoyé théologique pour étendre sa natte.

Cette ambassade était la seconde du même genre envoyée en Égypte depuis le règne de Méhémed-Ali. Déjà en 1 8 1 4 ? le ras avait adressé la même demande au Pacha , auquel l’envoyé abyssinien avait offert de la part de son maître dix mille piastres fortes , quinze esclaves, vingtquatre pièces de drap , deux chevaux et deux mulets. Après plusieurs mois d’attente, MA

hémed-Ali avait répondu aux envoyés que, poulies arracher à leur ignorance, ils avaient besoin de quelques Ulémas auxquels il allait donner ordre de se rendre en Abyssinie, et il avait ajouté à cette réponse le présent d’une mauvaise pendule qui ne valait pas dix ducats. L’ambassadeur abyssinien avait été si honteux de l’exigu ité de ce cadeau , le seul dont le Vice-roi l’eût chargé pour son souverain, qu’il n’avait pas osé l’emporter, et le docteur Dussap nous fit voir cette pendule dans un coin de son appartement.

L’éloignement des chrétiens Abyssins isolés de toutes parts au milieu des populations musulmanes ou idolâtres, a, dès les premiers siècles de l’islamisme, donné lieu à des relations du même genre entre les rois d’Abyssinie et les souverains de l’Egypte. Les patriarches d’Alexandrie, dont les Abyssiniens reconnaissaient la suprématie ecclésiastique , se trouvant dans la dépendance des princes musulmans, c’est nécessairement à ceux-ci qu’ils devaient s’adresser pour tout ce qui touchait aux matières religieuses.

La première de ces ambassades dont les historiens arabes fassent mention, remonte à l’an 1 3 1 4 , sous le règne de Sultan-Bibbars auquel leHaty roi d’Abyssinie demandait humblement de lui envoyer un métropolitain nommé

par le patriarche copte (i); ce qui lui fut accordé.

Le même motif et la demande du libre passage pour les présens que les chrétiens Abyssins envoyaient à Jérusalem, déterminèrent dans la suite des relations fréquentes entre eux et les diverses dynasties qui gouvernèrent successivement l’Égypte. Ces relations cependant ne furent pas toujours d’une nature pacifique; et quelquefois irrités des mauvais traitemens que leurs coreligion aires éprouvaient en Égypte, les rois d’Abyssinie tournèrent leurs armes contre cette contrée. En i36q, l’un d’eux somma le sultan Méhémet de bien traiter les chrétiens et de rebâtir leurs églises qu’il avait détruites, le menaçant, dans le cas où il se refuserait à obtempérer à cette demande, d’intercepter le cours du Nil; et en i4^8, une armée abyssinienne envoyée par le roi David pour le redressement des mêmes griefs , ravagea le territoire d’Assouan.

Les communications résultant de la communauté de religion entre l’Abyssinie et les

(r) Les Abyssiniens, depuis saint Athanase, recevaient leurs évêques de l’église grecque d’Alexandrie ; mais à la suite de longs désordres qui interrompirent les communications, ils les reçurent de l’église copie.

^5o ÉGYPTE ET NUBIE.

Coptes d’Égypte , commencèrent à devenir plus rares en 1476, époque à laquelle les Abyssins , par suite du mépris que leur causait le honteux dérèglement des mœurs du patriarche Gabriel, cessèrent d’acquitter le tribut volontaire qu ils avaient jusques-là payé aux patriarches coptes d’Alexandrie. Ces communications ne cessèrent cependant pas entièrement, et les traces, quoique bien affaiblies , s’en sont conservées jusqu a nos jours.

Le Defterdar Méhémet-Bey, apprenant que nous étions membres delà Société de géographie de Paris, avait témoigné à un de nos amis le désir de nous voir, et nous nous gardâmes bien de laisser échapper cette occasion de faire la connaissance d’un personnage auquel son caractère féroce avait acquis depuis long-temps une si triste célébrité. Au jour convenu, nous nous rendîmes donc à son palais situé sur la place de l’Ezbékieh.

Après avoir franchi un large portail gardé par une vingtaine de khawass , nous entrâmes dans un vaste et magnifique jardin à l’européenne, parfaitement bien entretenu. C’est dans cejardin que s’est passé un des faits qui ont eu le plus d’influence sur le malheureux résultat de l’expédition française; c’est là que fut assassiné Kleber, dont la mort livra le commandement de nos

troupes et le gouvernement de l’Égypte à la présomptueuse incapacité du général Menou.

L’occupation de l’Egypte par les Français , avait, jusqu’à la bataille d’Héliopolis, porté le caractère incertain de toute occupation militaire Après cette dernière et décisive victoire , les espérances des Musulmans s’étaient évanouies ; la masse du peuple égyptien, reconnaissant le doigt de Dieu dans le succès inespéré de nos armes commençait à se soumettre sans résistance à son sort, enfin l’excellente administration de Kleber ’ qui avait le premier réussi à gagner les indigènes, achevait de consolider une colonisation contre laquelle de ténébreuses machinations luttaient seules désormais dans l’ombre.

A la tête des moteurs de ces menées , s’étaient toujours fait remarquer les ministres de la mosquée d’El-Ahzar. La fortune vint mettre à leur disposition l’homme capable de frapper le coup décisif.

Suleyman El-Halèbi ( 1), Mâlem de profession, était parti de sa ville natale pour se rendre en pèlerinage à Jérusalem où il allait en même temps solliciter la protection d’un certain Ahiîied- Aga , en faveur de son père retenu en prison par le pacha d’Alep. Ahmed-Aga disgracié par le

(1) Suleyman l’Alépin.

grand-visir et cherchant à tout prix un moyen de rentrer en faveur, eut bientôt reconnu dans Suleyman l’instrument qui pouvait le conduire à son but. Le fanatisme et la piété filiale se partageaient le cœur du malheureux jeune homme ; Ahmed-Aga acheva d’enflammer son zèle religieux, lui promit la grâce de son père comme prix du succès , et l’adressa au Caire à quatre des Imams d’El-Ahzar chargés d’affermir sa résolution et de lui fournir les moyens d’exécution.

Excité et favorisé par eux, Suleyman réussit à s’introduire à la suite de quelques ouvriers dans le jardin de la maison de Kleber. Un architecte, M. Protain, était seul avec le général en chef au moment où il fut frappé, et cet ingénieur eut lui-même à soutenir une lutte avec l’assassin. Ses cris firent bientôt accourir nombre de personnes qui s’empressèrent de prodiguer d’inutiles secours à Kleber, pendant que d’autres s’occupaient de chercher le meurtrier. Après de longues et inutiles perquisitions, on commençait à craindre qu’il ne se fût évadé en franchissant le mur d’enceinte du jardin et on désespérait de le découvrir, lorsque une esclave noire qui se trouvait à une petite fenêtre d’une maison voisine que notre guide nous fit remarquer, indiqua sa retraite. Il fut retiré d’une salue au fond de laquelle il s’était

bloti sous des branches d’arbres , et condamné suivant l’usage du pays à avoir le poignet droit brûlé et à être empalé vif pour mourir sur le pal. Suleyman montra avant son supplice et pendant sa durée, un courage et un sang-froid que pouvaient seuls lui donner la conscience d’avoir fait l’action la plus louable et la plus glorieuse, et l’assurance d’avoir mérité la palme promise aux martyrs. Il vécut quatre heures sur le pal et n’articula pas la moindre plainte au milieu des douleurs les plus aiguës. Trois des Imams d’El-Ahzar furent décapités au pied du pal , le quatrième réussit à s’échapper.

Après avoir examiné avec autant d’intérêt que d’émotion ces lieux si pleins de souvenirs , nous nous dirigeâmes vers un kiosque construit au milieu du jardin qu’habitait le Defterclar. A mesure cpie nous approchions, des cris aigus se faisaient entendre. C’était un esclave que le Bey avait condamné à recevoir la bastonnade pour avoir mangé les premiers fruits de quelques arbres qu’il avait fait venir d’Europe. — Qu’il meure sous le bâton, cet infâme gourmand ! s’était écrié le Defterdar en apprenant le vol qui lui avait été fait. Je renonce moi-même à manger jamais de ces fruits, mais malheur à qui osera y toucher désormais ! que la malédiction de Dieu et de son prophète soit sur quiconque pourra

contrevenir à mes ordres! Scrupuleux observateur des volontés de son gendre, Méhémed-Ali, qui a depuis hérité des biens du Defterdar (i), s’est empressé, en prenant possession du jardin, d’en faire arracher tous les arbres fruitiers, qu’il a fait remplacer par de nouvelles plantations.

Un bel escalier de marbre nous conduisit dans la salle du divan. Au centre de cette salle se trouvaient debout une trentaine de domestiques et de khawass , armés de pistolets , de yatagans, de sabres et de cannes avec leurs pommes d’argent ; des irréguliers avec leur brillant costume albanais, des mamlouks, des tchiboukchis , et toute cette troupe d’esclaves toujours prête à exécuter les ordres des grands. Le Bey jouait aux échecs avec son Rhaznadar au moment où nous entrâmes; il laissa aussitôt le jeu et nous fit signe de nous asseoir près de lui. Des pipes et du café nous furent offerts après l’échange des premières politesses.

Cependant les cris de l’esclave bâtonné augmentaient , et nous ne pouvions nous défendre d’une émotion visible ; nous allions prendre la parole pour demander sa grâce, lorsque le Defterdar, faisant signe à un de ses officiers: — Qu’on

(i) Le Defterdar est mort en 1 833 , laissant une fortune que l’on n’évalue pas à moins de vingt millions de piastres.

l’achève donc ce chien !.... TNe voyez-vous pas que les cris de cet animal fatiguent mes visiteurs? En vérité je veux perdre mon titre de pèlerin si cette bète ne fait pas plus de bruit qu’un chameau lorsqu’on lui met une charge trop lourde. — Il dit, et nous n’entendîmes plus que quelques cris étouffés, le râle de la victime.

C’était un beau Turc que le Defterdar avec son vêtement rouge brodé d’or , et son hèfyeh négligemment roulé autour du tarbouche. Cependant, après l’avoir vu, on se demandait si on avait vu un homme. Il y avait dans l’impassibilité de son maintien, dans son nez légèrement épaté, dans sa moustache longue et hérissée, <jlans la base élargie de son visage, et plus encore dans son œil gris et dans son regard mobile et incertain, quelque chose de si singulièrement sauvage, que la pensée concevait en lui l’idéal de la férocité. C’était le tigre sous une forme humaine. — Et de nouveau, soyez les bien-venus, reprit le Bey en souriant. Je suis bien aise de vous voir, êtes-vous satisfaits de votre santé? — Nous répondîmes à sa courtoisie par d’égales politesses. — Quelle est la latitude de Paris? ajouta-t-il. — Puis quand nous lui eûmes dit 48° 60' , il se hâta de vérifier notre réponse dans un gros livre qu’il avait près de lui, et nous adressa un sourire approbateur.

Après nous avoir entretenus de son mépris pour tous ceux qui ne connaissent pas la géographie , il entama une grave dissertation sur l’astronomie, en exprimant ses regrets que le Yice-roi n’eût pas fait traduire quelque bon ouvrage français sur cette matière. — Je sais, nous dit-il , que vous êtes membres de la Société de géographie de Paris. Et moi aussi je fais partie de cette illustre société, ajouta-t-il avec un certain orgueil. J’ai reçu mon diplôme , et afin de témoigner ma reconnaissance pour cette gracieuse attention, je veux envoyer à Paris la carte que j’ai dressée, d’une province inconnue d’Afrique dont j’ai fait la conquête pour mon seigneur et père Méhémed-Ali. — Il fit en même temps un signe pour qu’on la lui apportât.

Pendant notre entretien, une jeune panthère que nous n’avions pas d’abord aperçue endormie sur un coin du divan , s’avança lentement, vint se coucher auprès de son maître et posa une de ses pattes sur l’un de nous. A cette familiarité inattendue, nous ne pûmes nous défendre d’un premier mouvement de surprise. Le Defterdar, qui semblait jouir de notre embarras, nous regardait avec malice : — Vous avez peur:’ nous dit-il. — Non. Pourquoi aurionsnous peur? ne sommes-nous pas chez un ami?

ÉGYPTE ET JNÜBIE. 4^7

— Ne craignez rien. L’animal est privé, et en disant ces mots , il tirait la moustache de la panthère qui , montrant ses dents longues et aiguës, prouvait par un rugissement de mauvaise humeur que cette plaisanterie n’était pas de son goût. — Je regrette de ne pouvoir vous montrer le lion que j’avais amené de Chendy ; mais il y a quelques jours, j’ai voulu le faire jouer devant moi avec un de mes mamlouks , et le maladroit a mis le pied sur la patte du lion, qui l’a dévoré sous mes yeux. J’ai été forcé pour ma sûreté de lui tirer aussitôt deux coups de pistolet dans la tète , à bout portant. Pauvre bête !... elle m’était si attachée!...

Nous demandâmes au Bey de vouloir bien faire éloigner la panthère, s’il tenait à ce que notre visite se prolongeât, et un de ses khawass nous débarrassa de ce désagréable interlocuteur.

On apporta enfin la carte, et elle fut déployée devant nous. C’était une pièce de toile de coton de quelques pieds carrés, sur laquelle étaient tracées avec assez d’intelligence, quoique grossièrement , des lignes qui indiquaient le cours du Nil, les frontières du Kordofal et le nom des principaux bourgs de cette province. Nous fîmes compliment au Bey sur son travail intéressant et nous offrîmes de nous charger de

ce don pour la Société de géographie. — IN on, reprit-il, ma carte n’est pas encore terminée; j’en ferai une nouvelle copie plus soignée, que j’enverrai plus tard. — Des taches nombreuses d’une couleur douteuse couvraient en plusieurs endroits cet étrange croquis géographique. — Ce n’est rien, nous dit tout bas, en s’apercevant qu’elles fixaient notre attention , le khaznadar qui jusques-là était demeuré muet. Pendant que Son Excellence dressait ce remarquable travail, elle faisait exécuter sous ses yeux les assassins infâmes de notre glorieux prince Ismaïl-Pacha (que Dieu fait pris dans son sein ! ) , et ces taches que vous remarquez sont les gouttes de sang de ces chiens de Nubiens.

Nous comptions prolonger encore notre visite; mais un ordre du Vice-roi vint appeler le Defterdar pour le conseil; et nous prîmes congé de ce personnage si malheureusement célèbre dans les fastes de la régénération de l’Égypte.

Déjà depuis quelque temps nous nous occupions de nos préparatifs de départ, et tout était disposé pour notre voyage de Syrie, quand le désir de visiter le palais de Choubra nous retint encore un jour dans la capitale de l’Egypte. Fort peu admirateurs des nouvelles construc-

ÉGYPTE ET WUB1E. 4%

tions du Pacha, nous avions jusque-là négligé d aller voir cette maison de plaisance, la seule cependant qui mérite quelque attention , et il fallut f’insistance de nos amis pour nous déterminer à faire cette promenade.

Choubra, situé sur le bord du Nil et un peu au-dessous de Boulak, est éloigné du Caire d’une lieue environ. Le palais est peu remarquable; mais les jardins, d’une vaste étendue, sont plantés et entretenus avec un soin tout particulier, et la plupart des arbres fruitiers d’Europe y sont cultivés avec succès. Plusieurs kiosques et des bosquets arrangés avec assez de goût sont disposés çà et Jà dans ces jardins. Mais ce qui doit surtout y fixer l’attention, la création dans laquelle se révèle toute la pensée de l’architecte est celle d’un vaste bassin comparable à ce que l’Europe offre de plus beau en ce genre. Quatre kiosques, meublés avec luxe, en occupent les quatre angles , et les côtés sont bordés de galeries soutenues par des colonnes de marbre blanc. Un divan de marbre d’Italie, entouré d’eaux jaillissantes de toutes parts, s’élève isolé au milieu du bassin sur les bords duquel un triple rang d’auges richement sculptées reçoit, pour les verser en cascade, les eaux lancées par des crocodiles et des figures fantastiques; enfin, pour complète, r l’effet de

l’ensemble et pour éclairer les fêtes de nuit que le Pacha donne quelquefois à ses femmes dans ce lieu, des tuyaux disposés à côté de ceux qui amènent l’eau au bassin, y apportent les produits d’un gazomètre construit exprès pour le service du palais, et les jets de feu se croisent en tous sens, au milieu des cascades.

Nous rencontrâmes , en retournant au Caire, le cortège du Pacha qui se rendait à Choubra. Six khawass, montés sur des dromadaires, ouvraient la marche; derrière eux venait le Viceroi dans une voiture attelée de quatre chevaux et suivie de chevaux de selle richement caparaçonnés et tenus en laisse par des palefreniers barbarins qui les conduisaient en courant. D’autres khawass à dromadaire et un piquet de cavalerie régulière achevaient celte pompe barbare, mélange confus des coutumes de l’Europe et de celles de l’Orient, vrai type de l’état actuel de l’Égypte et de la civilisation que lui impose son maître.

ltGYPTB ET NUBIE.

X X X XX "XXX'X" XX X.X \ XX Xxx x XX X X x XXX» XX/X % X X. Xx X XXX XX X XXX VX-X XXX X XX XX X

Page 1