‹ L'Égypte et la Nubie (volume 2)Chapitre 24 sur 40 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Préparatifs de départ. — Puits artésien. — Dispute des Bédouins. — Départ du Caire. — Nous sommes suivis par les Bédouins. — Arrivée à Suez. — Canal de jonction entre le Nil et la mer Rouge. — Huile de pétrole. — Suez. — Maladie de M. de Breuvery. — Départ de Suez. — Passage des Hébreux. — Marche des sables. — Mirage. — Désert de sables. — Menaces des Bédouins. — Khan Younès. — Arrivée à Gaza. — Gaza.

Le 16 juillet, nos préparatifs de départ étaient terminés. M. Linant, qui a long-temps habité et parcouru l’Arabie Pétrée, non content de nous communiquer avec la plus infatigable complaisance tous les renseignemens dont nous pouvions avoir besoin , avait eu la bonté de nous donner pour guides des Arabes attachés depuis long-temps à son service et dont la fidélité lui était connue. Il faut avoir été seul au désert , exposé à toute la mauvaise foi des Bédouins , pour pouvoir bien apprécier l’étendue d’un pareil service.

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Notre projet était de visiter le mont Sinai avant de nous rendre en Syrie. M. le vicomte de Touchebœuf-Clermont, officier français, qui quittait le service du Vice-roi et qui désirait visiter la Palestine avant de retourner en Europe, se joignit à nous pour cette excursion, et, le 17 juillet, dans l’après-midi, nous allâmes camper près de la Koubbeh , à une demi-lieue hors du Caire, comptant nous mettre en route à la tombée de la nuit. Notre petite caravane était composée de huit personnes et de trois ou quatre Arabes de la même tribu que nos guides , qui retournaient chez eux au désert.

Les Bédouins, habitans des environs du mont Sinai, ou plutôt de tout l’espace compris entre les deux bras de la mer Rouge, sont aujourd’hui entièrement soumis au Pacha d’Égypte. Des campemens nombreux , toujours établis aux portes du Caire, répondent de la fidélité du reste, et la présence de ces otages solidaires des outrages auxquels les voyageurs seraient exposés de la part des hommes de leur tribu, a fait disparaître les dangers d’un voyage au mont Sinai.

Il était cependant écrit que le nôtre ne devait pas commencer sans tribulations.

Nous avions employé le reste du jour à visi-

ter les travaux d’un puits artésien que le Pacha faisait alors creuser près des ruines de la dernière des mosquées des Khalifes au pied du versant du Mokattam. Discutant sur le plus ou moins de probabilité d’un succès (i) qui permettrait de fertiliser une vaste étendue de terrain , nous retournions vers notre tente absorbés par l’idée des innovations essayées chaque jour par Mébémed-Ali pour arracher l’Égypte à la barbarie, quand une scène inattendue vint nous tirer de nos rêveries et nous rappeler au triste positif des choses.

Nos guides se retiraient vers la tente, harcelés par une cinquantaine de Bédouins des campemens voisins contre lesquels ils défendaient une outre à demi remplie d’eau. Long-temps il nous fut impossible, au milieu des cris et des imprécations, de deviner la cause de cette querelle à laquelle nous pouvions seulement voir que nous étions complètement étrangers.

Enfin, malgré le tumulte et les vociférations, nous parvînmes à apprendre que trois tribus prétendaient avoir un droit égal à conduire les voyageurs au mont Sinai. Nos guides appartenant tous à une seule d’entre elles, les Bédouins des autres tribus prétendaient les obliger à ne

(i) Cette tentative a complètement échoué.

fournir qu’un liers des dromadaires qui nous étaient nécessaires, voulant eux- mêmes nous louer les autres , ou recevoir une indemnité équivalente au profit qu’ils eussent pu espérer de faire avec nous. Nos Arabes reconnaissaient bien en principe le droit égal des trois tribus à conduire les étrangers au mont Sinaï; mais ils se refusaient à tout partage des bénéfices, alléguant que le but de notre voyage était différent. Irrités de ce refus et profitant du moment où ils avaient été remplir leurs outres aux puits , leurs adversaires s’en étaient emparés et voulaient les garder par manière de compensation, si nos guides persistaient à ne pas accéder à leur demande. Ceux-ci, emportant à grand’peine une seule outre qu'ils étaient parvenus à conserver, venaient se réfugier vers la tente.

Après avoir en vain essayé de nous faire entendre, nous nous décidâmes à laisser la dispute aller son train; plusieurs fois les poignards furent tirés, mais les inquiétudes que nous avions d’abord conçues se calmèrent bientôt, quand nous vîmes que les combattans avaient l’attention de les remettre dans le fourreau pour se donner plus à loisir quelques coups de poings. Deux heures de cris continuels n’avaient suffi ni pour éclaircir le fond de la discussion ni pour épuiser la force prodigieuse de pou-

nions que déployaient les contestans. M. le vicomte de Touchebœuf, fatigué des bruyantes disputes des Bédouins auxquelles il n’était pas accoutumé, parlait déjà de retourner au Caire; et nos guides, qui voyaient augmenter le nombre de leurs adversaires, insistaient pour partir avec l’outre qui nous restait, assurant qu’elle nous suffirait jusqu’à Suez , lorsque nous réussîmes enfin à être écoutés. Nous déclarâmes aux Arabes que nous n’entendions ni retourner au Caire ni partir sans eau; ajoutant que si nous n’étions pas en route à minuit, nous ne partirions pas, mais que nous porterions le lendemain plainte au Kiahya-Bey pour le vol de nos outres et que nous ferions bâtonner les cheikhs.

La crainte du bâton est toute-puissante en Égypte, et cet argument dont ils reconnaissaient la justesse commença à faire impression sur les Bédouins. Le vieil Ali, chef de notre caravane, protestait toujours que nous n’allions pas au mont Sinaï et qu’on n’avait pas le droit de l’empêcher de nous conduire partout ailleurs, Alors les cheikhs des autres tribus tinrent conseil et décidèrent de nous rendre nos outres et de nous laisser partir en nous faisant accompagner par une escorte chargée d’avertir les leurs et de nous défendre l’accès du mont Sinaï, si tel était vraiment le but de notre voyage. — « Ils ii. 3o

veulent venir promener avec nous, disait Ali enchanté delà manière dont il avait conduit sa négociation. Eh bien! qu’ils viennent. Ils se fatigueront avant deux jours de route et leur peine sera pour leur compte. »

A minuit, nous pûmes enfin nous mettre en marche. Nos adversaires s’étaient retirés et nous espérions en être débarrassés , lorsqu’aux premières blancheurs de l’aube, nous les aperçûmes à peu de distance qui nous suivaient au nombre d’une vingtaine d’hommes bien armés. A la halte du milieu du jour, ils vinrent s’asseoir sous notre tente et burent le café avec nous comme si nous eussions été les meilleurs amis du monde. Leur chef tenta un dernier effort. — «Pourquoi 11e voulez-vous pas de nos dromadaires? nous disait-il; ils sont aussi bons que les vôtres; et s’ils refusaient de marcher, nous vous porterions sur nos épaules. Nous voulons être vos frères, et vous faites de nous des ennemis. Dieu est grand, ajoutait-il , mais l’homme sage ne peut qu’avertir un insensé et non l’empêcher de courir à sa perte ». Voyant que nous ne tenions compte ni de leurs offres ni de leurs menaces, les Bédouins recommencèrent à nous suivre dans l’après-midi; mais le soir ils se décidèrent à retourner au Caire, à l’exception d’un seul qu’ils chargèrent

d’avertir les hommes de leur tribu lors de notre arrivée au mont Sinaï.

Le matin du troisième jour, au moment où le soleil commençait à dissiper un brouillard épais qui nous avait pénétrés de froid pendant la nuit, nous nous trouvâmes en vue de Suez et du golfe qui porte son nom; nous en étions encore éloignés d’environ quatre heures. Des montagnes assez élevées nous restaient alors au sud à trois quarts de lieue de distance, et se prolongeaient jusque sur la mer Rouge où elles venaient se terminer par un promontoire élevé. A partir du point où l’on commence à apercevoir Suez, la route descend pendant une heure , et se dirige ensuite droit vers la ville, en traversant une plaine humide à fleur d’eau où la terre est partout fortement imprégnée de sel. A deux heures environ de Suez est un édifice de construction arabe, appelé Bîr-Soueys (le puits de Suez), espèce de maison fortifiée dont l’enceinte renferme un puits qui fournit à la plus grande partie de la consommation de la ville. Nos chameaux se désaltérèrent avec l’eau de ce puits, mais nous la trouvâmes si saumâtre que nous ne pûmes nous décider à en boire. Un corps-de-garde chargé d’exiger l’exhibition des Tezkérès (laissez-passer) accordés aux voyageurs et aux marchandises, est établi près du

puits dont l’eau, portée à Suez à dos d’ânes et de chameaux, sert à la partie la plus pauvre de la population. Les riches lui préfèrent l’eau d’une sakie située de l’autre côté du golfe, à trois lieues environ de la ville; celle-ci coûte plus cher et ne nous parut guère moins mauvaise.

Nous employâmes en tout trente-deux heures à faire le trajet du Caire à Suez. La route, assez inégale , serpente à travers des collines de peu d’élévation, bornées vers le sud par une chaîne de montagnes qui s’étend depuis le mont Mokattam et la citadelle du Caire jusqu’à la mer Rouge. Le sol de ces collines est presque partout un gravier fort dur. Leurs pentes sont peu escarpées, et il serait, à peu de frais, facile de rendre cette route praticable pour les voitures. Pendant la première journée nous rencontrâmes une très grande quantité de cette espèce de silex roulé connue sous le nom de caillou d'Égypte, et surtout de bois pétrifié en fragmens de diverses grosseurs et longs quelquefois de plus de deux mètres. Un acacia rabougri que nos Arabes nous montrèrent comme marquant la moitié de la route, est le seul arbre qu’on aperçoive entre le Caire et Suez, et de grandes herbes fort dures, communes surtout à quelques lieues de cette dernière ville, sont les seules productions du désert.

Avant d’arriver à Suez, on laisse au nord, a quelque distance du chemin, de nombreuses buttes de décombres dont la dernière avait été convertie en redoute par les Français. Ces buttes marquent l’emplacement des antiques cités d’Arsinoë et de Clysma : tout le terrain environnant est couvert de fragmens de poteries ; mais il ne reste pas hors de terre le moindre vestige de constructions anciennes.

Suez, bâtie sur la rive égyptienne du golfe et sur une langue de terre qui s’avance dans la mer, défend des vents du large son port situé vers le nord. Cette ville, abandonnée par le lieutenant-colonel Murray qui y commandait pour les Anglais, et qui n’y laissa que cinquante hommes avec des Arabes d’Yambo , fut prise par les Français après une attaque assez vive» le 21 avril 1800. Elle est fermée du côté de la terre par un mauvais mur qui ne pourrait soutenir la moindre attaque régulière. Ce mur est séparé de la ville par une grande place d’armes, ouvrage des Français qui déblayèrent ce quartier avant eux couvert de décombres.

De vastes khans d’une belle construction attestent lancienne importance du commerce de Suez , mais ils tombent en ruine; les bazars sont délabrés et dépourvus de marchandises, les maisons des habitans s’écroulent, et tout

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dans cette ville déchue porte l’empreinte de la misère et de la destruction.

L’Angleterre est aujourd’hui la seule puissance qui entretienne à Suez un agent dont les fonctions sont à peu près bornées aux soins que réclame de temps à autre le passage des dépêches de l’Inde. Cette ville est cependant encore l’entrepôt d'une partie des productions du Hedjaz et de l’Yémen ; mais le monopole du Vice-roi absorbe le profit que les habitans pourraient retirer de ce reste de commerce, et s’ils se livrent encore quelquefois à une activité forcée , leur malheureuse situation ne s’en trouve guère améliorée.

L’avantage de la position commerciale d’une ville bâtie à la pointe de la mer Rouge et nécessairement destinée à devenir le point de transit des marchandises de l’Europe et de l’Inde , fut senti par les anciens. Àrsinoë, Clysma et, à une époque plus rapprochée de nous, Kolzoum, s’élevèrent à peu de distance de l’emplacement que Suez occupe aujourd’hui. Un canal qui joignait le Nil à la mer Rouge augmenta encore l’importance de cette place. Ce canal , qui avait son embouchure dans le Nil près de Bubaste, sur la branche Pélusiaque, communiquait par le lac appelé Birket-el-Hadji , près du village d’Ahou -Zabel , avec le Kalidj qui traverse le Caire. Il avait été creusé, ou, selon d’autres rap-

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ports, seulement commencé sous le règne de Ramsès-le-Grand (AeW/m) ; le Pharaon Nécao, qui le continua, s’arrêta effrayé par la mort de cent mille ouvriers. Darius, fils d’Hystaspe, reprit les travaux déjà très avancés; il les cessa préoccupé , dit-on , par la crainte chimérique d’une différence de niveau entre la mer Rouge et la Méditerranée ; et c’est à Ptolémée Philadelphe que fut réservée la gloire d’y mettre la dernière main. Ce canal fut restauré par Trajan; puis par Amrou, et enfin détruit environ un siècle et demi après cette époque, par le Khalife Al-Mansour, qui voulait priver de vivres les habitans de Médine révoltés. Depuis lors, les sables du désert l’ont entièrement comblé et l’onen chercherait en vain les traces dans la plus grande partie de son cours.

Dans le quinzième siècle, les Egyptiens armèrent à Suez une flotte composée de six galères, d’un galion et de plusieurs bâtimens de transport, pour aller combattre les Portugais dans l’Inde. On tenterait vainement aujourd’hui d’y préparer une pareille expédition, car son port, presque entièrement obstrué par les sables, ne peut plus recevoir que de très petits bateaux , destinés au cabotage de Suez à Djedda. Les bâtimens d’un tonnage plus considérable sont obligés de mouiller à plusieurs lieues au large,

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ce qui rend les chargemens très difficiles et très coûteux ; aussi l’importance de Suez diminue chaque jour, et sa population, dont la moitié fut, en 1 83 1 , enlevée en cinq jours par le choléra-morbus, ne s’élève guère au-delà de quatre à cinq cents âmes. Une entreprise tentée, il y a quelques années, par le Vice-roi, aurait pu rendre un peu d’activité à cette ville; nous voulons parler d’une extraction de poix et d’huile de pétrole dans les montagnes qui bordent lu rive ouest du golfe. Cette opération dirigée par un officier français, M. Seve, aujourd’hui Soliman-Pacha , avait d’abord donné de bons résultats; mais M. Seve ayant été promu à d’autres fonctions , le directeur turc qui lui succéda perdit les veines productrices, et l’exploitation fut abandonnée.

Il est difficile de concevoir une nature plus triste et plus désolée que celle des environs de Suez, de se figurer un lieu qui réunisse plus d’inconvéniens avec aussi peu de compensation. La chaleur y est toujours de deux ou trois dégrés plus forte que dans le désert voisin , qui, plus élevé, est exposé au souffle rafraîchissant des brises de mer. L’eau y est détestable, le peu de verdure qu’offre le désert cesse à quelques lieues de la ville; et celle-ci ne possède pas un jardin, pas un arbre, pas un brin d’herbe. Un habitant de Suez peut vivre et mourir sans

avoir une idée de Ja végétation. Les légumes , les fruits, le blé, les fourrages, les bestiaux, il faut tout tirer de deux ou trois journées de distance; le moindre caprice des Bédouins peut faire manquer tous les arrivages, même celui de l’eau , et cependant l’amour de la terre natale est. si aveugle, qu’un négociant copte avec lequel nous parcourûmes les environs, tout en convenant qu’il manquait peut-être quelque chose auxagrémens de Suez, ne put jamais se décider à avouer qu’il eût vu aucune ville qu’on pût lui préférer. En revanche, il ne comprenait pas qu’il fût possible de se résoudre à habiter Damiette où il avait, nous disait-il, pensé périr d’ennui.

Lors de notre départ du Caire, M. de Breuvery avait à une jambe deux blessures, suite d’une chute qu’il avait fait en Nubie, et qui n’étaient pas encore entièrement cicatrisées. Dès la première marche, il avait commencé à ressentir de vives douleurs, et un coup pied de dromadaire dont il fut frappé au même endroit, aggrava tellement le mal, qu’en arrivant à Suez il pouvait à peine se soutenir. Craignant qu’il ne pût supporter la fatigue des quinze journées environ de désert qui nous restaient à parcourir avant d’arriver en Syrie, si nous persistions à vouloir visiter le mont Sinaï, nous nous décidâmes â regret à renoncera ce voyage et à marcher droit

sur Gaza. Par suite de ce nouvel arrangement , le pauvre Bédouin qui nous avait suivis en fut pour sa peine, comme le lui avait prédit Ali qui ne se croyait pas lui-même de si bonne foi. Au reste, il est probable qu’il se serait, dans tous les cas, lassé de nous accompagner, car une fois déjà, il avait offert de s’en retourner moyennant une légère rétribution que nos gens avaient refusé de lui accorder, espérant le faire composer encore à meilleur marché.

Le 20 juillet, à sept heures du soir, après nous être séparés des quatre Bédouins de la tribu de nos guides, qui faisaient route avec nous depuis le Caire , nous nous dirigeâmes vers le nord pour aller chercher le gué et traverser la mer. Après une marche de vingt minutes, le long du rivage, nous tournâmes droit à l’est, en face des ruines de Kolzoum, et nous entrâmes dans l’eau, précédés d’un Arabe à pied qui sondait le gué. La durée de la traversée fut d’une demi-heure environ; nous rencontrâmes dans le trajet deux îlots de rochers à fleur d’eau sur lesquels nous marchâmes quelques minutes, et l’Arabe qui nous guidait n’eut jamais d’eau plus haut que la ceinture. Dans la mousson d’hiver, le passage est, dit-on, d’une largeur double environ au plus bas de la marée, et souvent presqueimpraticable. La profondeur de l’eau éprouve

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en effet aux abords de Suez, des variations très sensibles suivant les saisons. Elle est moins considérable pendant l’été où les brises du nord sont continuelles, et augmente beaucoup en hiver où le vent constamment au sud refoule les eaux dans le golfe.

Dans les hautes marées, de vastes lagunes s’étendent à plusieurs lieues au-delà de Suez, mais cet espace, chaque jour en partie couvert puis abandonné par les eaux, peut être considéré plutôt comme un marécage que comme une partie du golfe. Cependant ce golfe paraît s’être prolongé autrefois vers le nord beaucoup plus avant qu’aujourd’hui; une portion considérable du désert, maintenant garantie des eaux par des ensablemens , mais dans laquelle or rencontre partout des traces évidentes de leu séjour, est encore de dix à quinze mètres av dessous du niveau de la mer Rouge. Si l’an voulait admettre , ce qui paraît du reste assez probable , que le dessèchement de ce vsste bassin est postérieur au passage de Moïse et du peuple juif, leur marche de la terre de Gessen au bord de la Mer-Rouge, ainsi que le texte de l’Exode, seraient alors faciles à expliquer (i).

(i) Exod., chap. i3 , § 17. — Or , Pharaon ayant laissé allci le peuple , Dieu ne voulut point le faire passer par le pays des Philistins, qui est le plus court, de peur, dit-il, (|ue le peuple ne

L’ordre de Dieu ayant interdit aux Israélites ia route d’El-Arich, ils auraient du prendre celle de Suez, qui est la plus naturelle pour se rendre de On (Héliopolis) , qui était la capitale de leur province, au désert du mont Sinaï. Pharaon aurait pu dire, en les voyant à Suez, que le chemin du désert leur était fermé, et l’on n’en serait pas réduit, pour concilier leur marche avec la topographie actuelle du pays, à leur faire prendre, à travers les montagnes, au sud de Suez, une route détournée, et impraticable pour une caravane de six cent mille individus.

Après avoir traversé la mer, nous continuâmes à nous diriger vers l’est; mais la nuit étant devenue fort obscure, notre guide perdit la route, et nous fûmes obligés de faire halte après leux heures et demie de marche dans une plaine siblonneuse où végètent çà et là quelques glandes herbes dures et quelques kalis. Le lendemain, nous arrivâmes en deux heures à un puits, eu plutôt à une source située à l’extrémité de laplaine que borne, en cet endroit, un banc de rochers, coupé verticalement. En creuse repentit s’il se voyait exposé à une guerre, et qu’il ne retournât en Égypte.

§ 18. Mais Dieu leur fit faire un circuit par le chemin du désert qui est vers la mer Rouge.

Chap. 14, § 4g. Pharaon dira : Les Israélites sont arrêtés dans leur marche, le chemin du désert leur est fermé.

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sant le sable, au pied de ces rochers , agglomération de cailloux roulés unis par une gangue calcaire, on trouve l’eau à un mètre environ de profondeur. Près de la source sont des fondemens antiques , qui paraissent avoir appartenu à une grosse tour carrée, destinée sans doute à la défendre et à la renfermer, car l’eau paraît s’ètre fait jour au travers des joints de ses pierres.

Nous rencontrâmes dans ce lieu quelques Bédouins qui abreuvaient un troupeau de chameaux, au moyen de peaux étendues dans un trou pratiqué dans le sable et converti de cette manière en abreuvoir.

Après avoir fait notre provision d’eau, nous commençâmes à nous diriger vers le nord , en nous élevant peu à peu sur les derniers versans d’une chaîne de montagnes calcaires qui nous restaient à peu de distance à l’est. Nous marchions sur un terrain solide, mais entrecoupé fréquemment par des collines de sables mouvans qui nous obligeaient à de longs détours et dont le passage était très pénible pour nos dromadaires.

La forme de ces collines mouvantes est parfaitement déterminée. Pas un grain de sable ne se détache de la masse, et le soi voisin n’en offre pas le moindre vestige. Elles se présentent le plus

souvent en longues lignes à peu près parallèles et d’une hauteur fort variable. Le côté exposé au vent est peu escarpé, il se dessine en larges ondulations dont la surface est couverte de sillons semblables aux rides qu’une brise légère imprime à la surface de l’eau. Une arête vive, tracée avec une netteté incroyable, le sépare du versant opposé, dont l’aspect est toujours celui d’un éboulement régulier. Rien n’arrète les progrès de ces imperturbables voyageuses , qui ne reconnaissent d’autres lois que celles des vents; un arbre, un rocher se trouvent-ils sur leur chemin, elles l’enveloppent, le couvrent, et l’abandonnent ensuite pour continuer leur marche en laissant derrière elles la terre nue et dépouillée comme si elle avait été ravagée par le feu. C est peu à peu, c’est grain à grain pour ainsi dire, que ces dunes se meuvent. L’action du vent enlève à leur surface quelques parcelles de sable qui roulent entraînées pour venir retomber sur le versant opposé, et voilà tout; mais cette action si faible en apparence, est constante et telle que, souvent dans le court espace d’une halte, nous avons eu occasion d’en constater les effets sensibles.

Après une marche de deux heures et demie, nous tournâmes vers l’est, en commençant à gravir les flancs rapides de la montagne.

Bientôt nous jetâmes un dernier regard sur la mer Rouge et sur la vallée de Suez, et nous nous engageâmes entre des rochers escarpés, parmi lesquels nous fîmes halte, à l’ombre de quelques gros tamarisques.

Nous avions quitté la plaine depuis près de quatre heures, lorsque nous atteignîmes le point culminant de la chaîne. Il y a dans cet endroit plusieurs milliers de ces petits tas de sept pierres que les Hadjis ont coutume d’élever, en passant, en mémoire des sept pierres que Mahomet , allant en pèlerinage à la Mecque, et traversant la vallée de Mena, jeta contre Satan en prononçant la formule: Dieu est grand, à laquelle ses sectateurs ont depuis ajouté : Et Mahomet est son prophète.

La route que nous suivions était celle qui conduit de Suez à El-Akaba, la meme que prennent les caravanes de pèlerins qui se rendent d’Egypte à la Mecque. A partir du sommet de la montagne, nous marchâmes encore quatre heures en descendant peu à peu, et il Elisait nuit depuis long-temps lorsque nous nous détournâmes du chemin pour faire halte, à quelque distance, dans une vallée étroite et profondément encaissée. Nous nous préparions à allumer du feu avec quelques herbes que nous avions rassemblées , quand nous entendîmes les aboie-

mens des chiens d’un campement de Bédouins. Heureusement ils ne nous avaient pas découverts , et en partant le lendemain avant le jour, nous parvînmes à les éviter. Nous continuâmes à descendre par des pentes peu rapides, mais sur des rochers entièrement dépouillés de terre, dont la surface inégale rendait la marche fort pénible pour nos dromadaires. Cette route, à laquelle le passage des caravanes de Hadjis donne une grande importance, a dans plusieurs endroits été creusée dans le roc, et c’est probablement à ce lieu qu’il faut rapporter un passage où Makrizy dit : « La vallée de « l’égarement est un désert qui s’étend dans le « voisinage d’Aïlah, dont il est séparé par une « roche qui était autrefois si escarpée , qu’un « homme à cheval ne pouvait la franchir qu’avec « beaucoup de peine ; mais Khomarouiah fit « adoucir la pente et rendit le passage moins « rude. »

Au pied de la montagne, on rencontre encore, par milliers, de petits tas de pierres, élevés par les pèlerins. Là , nous quittâmes la route du Hedjaz, qui continue vers l’est, pour nous diriger au nord, à travers une plaine à perte de vue. Le sol en est, comme celui des montagnes voisines, un calcaire mou et friable; quelques grandes herbes rares et dures y végètent cà et

là , et autant qu’il soit possible d’en juger à l’aspect de la chaîne que nous venions de traverser, et qui nous paraissait beaucoup moins élevée que du côté opposé, cette plaine doit être à une assez grande élévation au-dessus du niveau de la mer.

Nous eûmes, pendant toute cette journée, des effets de mirage si forts, que nous pouvions à peine reconnaître notre route à quelques centaines de pas devant nous, et qu’il nous fut impossible de nous rendre compte de la disposition générale du pays que nous traversions.

Nous marchâmes environ cinq heures dans cette plaine , au-delà de laquelle nous nous engageâmes entre des collines peu élevées où nous passâmes la nuit. Le lendemain, après cinq heures de route, nous descendîmes dans une vallée , où croissaient quelques buissons et des herbes plus abondantes que celles que nous avions rencontrées jusque-là. Nous nous arrêtâmes pour remplir nos outres auprès d’un puits, dont l’eau était saumâtre et chargée de craie. Toutes les montagnes voisines étaient remplies de campemens de Bédouins, ainsi que nous en pûmes juger par la grande quantité de chameaux qu’on apercevait épars aux environs.

Quelques pâtres en abreuvèrent plus de deux cents pendant notre halte, que nous abrégeâmes

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cependant autant que possible, nous hatant de fuir des parages si dangereux, car au désert c’est l’isolement qui fait la sécurité.

I^es traces des pluies sont très sensibles dans cette vallée; on y traverse fréquemment les lits des petits cours d’eau auxquels elles donnent une existence temporaire, et ces traces sont de plus en plus marquées à mesure qu’on approche de la côte de Syrie.

Le soir, après une nouvelle marche fort pénible, de cinq heures, à travers des collines de sable mouvant , nous nous retirâmes pour passer la nuit dans un vallon étroit, éloigné du chemin, où la crainte d’ètre découverts nous empêcha d’allumer du feu.

Le 24 , nous marchâmes près de sept heures à travers un désert sablonneux, mais dont les sables moins mouvans que ceux delà veille étaient couverts d’une assez grande quantité d’herbes de diverses espèces. Nous fîmes halte au fond d’un torrent desséché dont le lit fort profond est bordé de nombreux lamarisques. Quelques puits creusés dans ce ravin nous fournirent une eau encore plus chargée de craie que celle de la veille. Une femme et quelques enfans y abreuvaient un troupeau de moutons, de chèvres et de vaches d’une maigreur effrayante. Nous fûmes dépassés dans cet endroit par une nombreuse

caravane qui avait quitté Suez quelques heures avant nous. Elle était venue par un chemin plus direct; mais Ali n’avait pas osé prendre cette route, dans la crainte de rencontrer encore plus de Bédouins que par celle que nous avions suivie. Une autre caravane venant du nord, nous croisa aussi pendant cette halte ; elle marchait rapidement, escortée par une cinquantaine d’Arabes bien armés. Ces Arabes étaient de Ramîeh , et il y avait du sang entre eux et ceux de Gaza sur le territoire desquels nous entrions alors. Ainsi que nous l’avions fait la veille, nous nous hâtâmes de nous éloigner le plus promptement possible de ce lieu trop fréquenté.

Deux heures après, nous rencontrâmes un autre torrent moins profond que le premier etf également à sec. Tous deux se réunissent ensuite pour se jeter dans la mer près d’El-Arich. Nous remontâmes quelque temps parmi de nombreux bouquets de tamarisques, le lit de ce second torrent, et nous nous proposions d’y passer la nuit, lorsque nous aperçûmes, à quelque distance, cinq ou six Arabes qui s’en retournaient chargés de bois.

Nous ne crûmes pas devoir négliger cet indice de la proximité d’un campement, et nous résolûmes de marcher la plus grande partie de la nuit. Après une heure et demie, nos guides

s’égarèrent clans l’obscurité, et nous fûmes, à notre grand regret, obligés d’arrêter. Nous rencontrâmes heureusement , parmi les collines de sable, un entonnoir fort profond et très étroit, qui nous offrait pour quelques heures une retraite assurée.

Ali, qui désirait vivement pouvoir s’éloigner, envoya un de ses compagnons à la découverte. Une heure avant le jour, le guide revint annonçant qu’il avait retrouvé le chemin après avoir rencontré plusieurs Bédouins qui nous cherchaient, et auxquels il n’avait échappé qu’en demeurant long-temps couché à plat ventre. Nous nous hâtâmes aussitôt de nous mettre en route; mais nous avancions peu, à cause de la mobilité du sable. Au lever du soleil , nous aperçûmes, fort loin derrière nous, deux Arabes montés sur des dromadaires, qui faisaient tous leurs efforts pour nous gagner de vitesse. Nous pressâmes l’allure des nôtres, de sorte qu'il se passa une heure avant qu’ils pussent nous joindre. C’étaient deux Cheikhs de la tribu dont nous avions évité le campement la veille , et probablement les mêmes qui nous avaient en vain cherché pendant la nuit. Les deux Cheikhs marchèrent quelque temps en silence à côté de nous; enfin, l’un deux, s’approchant, nous salua du selamaleicoufn, salut qu’un vrai croyant

n adresse jamais à un infidèle, et qu’un infidèle doit surtout bien se garder de rendre dans les mêmes termes s’il ne veut pas que sa réponse soit regardée comme une insulte (i). Nous. rendîmes aux Cheikhs leur salut gravement et sans interrompre notre marche. Saisissant alors la corde des dromadaires qui marchaient en avant : — Vous ne nous en imposerez pas, dirent-ils, vous êtes Chrétiens, vous allez à Jérusalem, et vous nous devez le kharadj (2). Les deux Cheikhs reconnurent bientôt que, Chrétiens ou non, il 11’y avait que la force qui pût nous décider à payer; et comme cet argument n’était pas alors en leur faveur, ils furent, après les plus terribles menaces, obligés de nous quitter, protestant qu’ils allaient chercher du renfort, et qu’ils nous dépouilleraient entièrement. Heureusement nous commencions à approcher des terres cultivées et leur camp était éloigné de plusieurs lieues.

Une heure après cette aventure, nous rencontrâmes le premier champ de doura après lequel les parties incultes du désert commençaient elles-mêmes à se couvrir d’une végéta -

(1) Le salut ordinaire de3 Chrétiens entre eux ou celui que les Musulmans accordent aux Chrétiens est le plus souvent Sebah cl khair, Bonjour; ou Sahheb, Sélamat ? ami, comment te portes-tu ?

(a) Capitation imposée aux sujets non musulmans.

tion assez abondante. Nous fîmes halte à dix heures, et bientôt nous fumes croisés par le» premiers chameaux d’une caravane qui se rendait de Gaza au Caire par El-Arich , chargée de savon, de tabac et de produits des verreries d’Hébron. Les savons et les tabacs forment presque toujours la plus grande partie du chargement de ces caravanes , qui souvent portent aussi des huiles, des verroteries et quelques éponges. Celle-ci était fort nombreuse, et nous reçûmes pendant tout le temps de notre halte quantité de visiteurs qui venaient tour à tour prendre le café sous notre tente.

Peu de temps après, nous atteignîmes enfin une route bordée de champs de doura de plus en plus nombreux, et qui finissent par couvrir toute la surface du sol. Nous commençâmes aussi à apercevoir çà et là quelques cabanes éparses, abri temporaire des laboureurs ; car cette plaine, qui manque d’eau, ne conserve pas d’habitans pendant toute l’année, et la végétation n’y est entretenue que par les pluies , qui doivent être fort abondantes à en juger par les traces des ravines qu’elles occasionnent.

Auprès de la plupart de ces champs on avait tracé, dans la terre humide, de grands cercles dans l’intérieur desquels étaient des signes de forme bizarre. Nos Arabes nous assurèrent que

ces cercles, que nous n’avions jamais eu occasion d’observer ailleurs, étaient des charmes destinés à préserver la récolte de l’intempérie des saisons et de l’œil de l’envieux.

Ces charmes n’empêchaient cependant pas d’innombrables oiseaux, que les gardiens des champs cherchaient en vain à écarter, de fondre par nuées sur le grain et de le ravager.

Nous en fimes en riant l’observation à Ali, fort dévot musulman, et qui paraissait très scandalisé de la magie employée, disait-il, par ces chiens d’infidèles pour s’opposer h la volonté de Dieu, magie de l’efficacité de laquelle il paraissait du reste très convaincu. — Mais la volonté de Dieu s’accomplit toujours, ajouta Ali, et voici que les oiseaux mangent le grain que la tempête aurait dû disperser. — Pourquoi n’emploie-t-on pas aussi un charme contre les oiseaux? — Pourquoi? ne savez-vous pas qu’on 11e peut espérer de les détruire qu’avec les armes envoyées pour cela par Dieu même ? Adam s’étant plaint à PÉterne! de ce que les oiseaux dévoraient les fruits de la terre, lange Gabriel lui apparut, et lui présenta un arc et une flèche en lui disant: Sers-toi de cette arme, c’est la force de Dieu; aussi la magie ne peut rien contre les oiseaux, et ils sont demeurés le fléau du ciel.

La quantité des terres cultivées s’est augmentée prodigieusement depuis quelques années, sur la lisière de cette partie du désert , et cet accroissement de prospérité est dû aux Fellahs, Égyptiens fugitifs. On évaluait alors de quinze à vingt mille le nombre de ces nouveaux colons chassés d’Égypte par la misère, et dont le nombre s’accroissait chaque année malgré la surveillance active exercée sur la frontière par ordre du Yice-roi.

L’amour que ces pauvres Fellahs avaient conservé pour leur patrie faisait un contraste touchant avec le profond dénuement dans lequel ils étaient plongés, et les bénédictions qu’ils adressaient au Ciel pour leur avoir accordé une semblable condition. D’aussi loin qu’ils nous , apercevaient, nous les voyions accourir pour apprendre des nouvelles de l’Égypte ; et , tant est grande la force de l’habitude, la hauteur de la crue du Nil était toujours la première chose dont ils s’informaient.

Après trois heures de marche au milieu des champs cultivés , nous gravîmes une petite colline qui bornait depuis long-temps notre vue, et sur laquelle s’élevait, au milieu d’un bouquet d’oliviers, un tombeau de santon entouré de quelques autres sépultures musulmanes. Devant nous, une plaine d’environ deux lieues de largeur,

bornée au sud par des dunes de sable assez élevées, s’étendait en tre la mer et la chaîne de collines dont nous avions atteint le point culminant. Khan Younès , première bourgade de la Syrie , était au pied de la colline avec sa forteresse, sa belle mosquée entourée de dattiers et de sycomores, ses champs plantés d’oliviers et ses jardins bordés de haies de nopals. Une heure ap rès, étendus à l’ombre près d’une sakie qui fournit aux habitans une eau excellente, nous nous reposions des fatigues du voyage.

Khan Younès fut, lors de l’expédition de Syrie, le théâtre d’un brillant fait d’armes. Le 29 février 1 799, Kleber et les premières divisions de l’armée s’étant égarés au désert, Bonaparte, qui croyait les rencontrer à Khan Younès, tomba à f improviste , avec une faible escorte de guides, au milieu d’un fort parti de Mamlouks qui l’occupait. Malgré l’infériorité du nombre, le vainqueur des pyramides n’hésita pas à charger vigoureusement l’ennemi , et cette manœuvre audacieuse fut couronnée d’un succès complet. Les Mamlouks intimidés, crurent le détachement suivi par toute l’armée, et se replièrent en désordre sur le camp de Djezzar établi, une lieue plus loin, àüuady Gaza. Bonaparte passa la nuit à Khan Younès, où il ne fut rejoint que le lendemain par ses troupes.

Le 2 6, nous arrivâmes à Gaza, après une marche de quatre heures au travers des champs r dont la culture était de plus en plus soignée à mesure que nous approchions de la ville. La végétation parasite la plus nuisible à l’agriculture dans ces parages , et dans une grande partie de la Syrie, est celle de la scille. Bien que chaque champ soit entouré de monceaux des oignons de cette plante arrachés par les laboureurs , toute la campagne en est encore remplie.

Trois quarts d’heure avant d’arriver à la ville , nous traversâmes près des ruines d’un pont qui paraît de construction antique, le lit d’un torrent fort profond appelé Ouady Gaza.

Gaza occupe le sommet d’une colline circulaire peu élevée, dont la pente est couverte de nombreux jardins. Vers l’est, est une autre colline sur laquelle on aperçoit les ruines d’une chapelle élevée, dit-on, à l’endroit où Samson porta jadis les portes de la ville. Entre Gaza et la mer, qui en est éloignée de plus d’une heure de chemin, s’étend une plaine bien cultivée et plantée d’oliviers et de vignes qui produisaient, au rapport de Grégoire de Tours, un vin fort estimé en France , sous le règne de Gontran.

L’aspect de Gaza et des jardins qui l’entourent est entièrement différent de celui des villes de l’Egypte. Aux dattiers, aux don ms, aux sy-

comores, ont succédé les amandiers, les pêchers, les caroubiers, les abricotiers; aux terrasses plates des maisons égyptiennes, des terrasses surmontées de petites coupoles soigneusement blanchies à la chaux ; à la population craintive et abâtardie des bords du Nil, une population turbulente, inquiète, et toujours prête à la révolte. La nature et les hommes semblent réunir à l’envi leurs contrastes, pour montrer au voyageur qu’il foule une autre terre; et nulle part ailleurs peutêtre, un espace aussi étroit que l’isthme de Suez n’établit entre deux pays voisins une différence aussi nettement tranchée.

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