ÉGYPTE ET N U TUF
ville nubienne du moyen-âge, construite en terre et en petites pierres. Les naturels assurent quelle fut autrefois la résidence d’un roi puissant auquel ils donnent le nom de Dabagora.
Le sol est, dans ces parages, peu élevé audessus du niveau du fleuve, et l’inondation qui l’atteint rend quelques plaines assez étendues susceptibles de culture. De nombreuses sakies, construites le long de la berge, et pour la plupart couvertes de nattes destinées à garantir des ardeurs du soleil les boeufs et leurs conducteurs, attestent que les habitans savent tirer parti de cette disposition favorable du terrain.
Le district de Ouady Koustamné suit celui de Ouady Kircheh. Là , vous ne trouvez presque plus de terrains fertiles que sur la rive orientale. Sur le bord opposé, bien que les montagnes soient assez éloignées, le sol de la plaine s’élève au-dessus du niveau des inondations, et le rivage est seulement bordé de quelques palmiers. Un mille environ à l’ouest du Nil, le terrain s’abaisse de nouveau et forme une vallée où de nombreuses sakies de peu de profondeur entretiennent une belle végétation. Cette vallée, dont la ligne verdoyante se dessine avec grâce au milieu des sables dorés qui l’environnent , a plusieurs lieues de longueur
et paraît être un ancien lit du fleuve. Sur la ligne de stérilité qui l’en sépare s’élève, entouré de débris, le temple de Dekkeh, la Pselcis des Grecs, l’antique Pselk des Pharaons.
La façade du monument regarde le nord; il est , aussi bien que les propylones qui le précèdent, remarquable par son élégance, et tire un intérêt particulier de son état de conservation presque intact.
L’enceinte sacrée où l’on pénétrait par une porte placée entre les propylones et au milieu de laquelle le temple s’élevait , est la seule partie que le temps, ou plutôt que la main des hommes n’ait pas épargnée.
Le temple de Dekkeh rappelle , par sa grandeur et par sa disposition , ceux de Déboud et de Dandour. La seule particularité remarquable dans sa construction, est l’isolement du pronaos séparé du reste de ledifice par une espèce de couloir étroit, percé de deux portes latérales. Cette première salle a, par la suite, servi d’église, et des figures de saints se trouvent sur ses murs, étrangement confondues avec des inscriptions et des symboles païens.
Le cartouche le plus ancien du temple de Dekkeh, est celui d’Erkamen , roi d’Éthiopie, qui le consacra au dieu Toth. Les Ptolémées, Evergète Ier, Philopator et Évergète il, y tra-
vaillèrent successivement, ainsi quAugusIe, sans qu’il ait jamais été achevé; plusieurs parties ont attendu vainement les hiéroglyphes qui devaient les décorer. En revanche, nombre d’inscriptions grecques et égyptiennes, tracées par les visiteurs, figurent sur le temple et sur les propylones.
La destruction de Pselcis ne paraît pas remonter à une époque très ancienne, et quelques tombeaux recouverts d’inscriptions coufiques et semblables à ceux d’Assouan , qu’on rencontre au milieu des décombres, semblent indiquer que cette ville était encore habitée dans les premiers siècles de l’islamisme.
Vis-à-vis Dekkeh, les Nubiens ont construit le village de Kobban, auprès duquel nous reconnûmes les ruines de l’antique Contra-Pselcis ( i ), encore entourées d’un mur de briques crues. Parmi quelques cabanes qui s’élèvent dans cette enceinte, nous trouvâmes plusieurs jolis chapiteaux et les débris d’un petit sanctuaire d’un style assez médiocre, dans les fondations duquel gisent, dispersés, quelques fragmens couverts de caractères hiéroglyphiques.
Une heure au-delà de Kobban est le village d’AUaki, ainsi nommé à cause de sa position à
(i) Ptoléméc appelle cette ville Tackompso.
l'extrémité de la chaîne de montagnes du meme nom , qui court à l’est , à travers le désert , jusqu’à la mer Rouge.
C’est dans cette chaîne que furent exploitées les principales mines d’or qui donnèrent, jusque vers le douzième siècle, une si grande importance au désert situé entre le Nil et la mer Rouge, depuis Assouan jusqu’au grand coude du Nil à Abou-Hammed, vers le 19e degré. Ce pays, dit Makrizy, offre des mines d’améthyste, d’asheste, d’amiante, d’argent, de cuivre, de plomb, d’émeraudes, d’aimant, de marcassite et d’or. Ce dernier métal est le seul exploité, et il est plus pur à mesure que le terrain dans lequel on le trouve est plus élevé.
Dès les temps antiques, le besoin d’exploiter ces mines détermina souvent les Pharaons à traiter avec les Bcdjahs (Blémyes), habitants de ce désert.
Les Grecs, devenus maîtres de l’Égypte, lurent forcés d’adopter la même politique. On voit encore à la mine, dit toujours Makrizy, des traces de leur séjour, et plusieurs s’y trouvaient lors de la conquête de l’Égypte par les Musulmans. Le désir de pénétrer jusqu’aux mines d’or engagea également ceux-ci à faire alliance avec les Bcdjahs, dont une partie embrassa l’islamisme. Malgré cette communauté
de croyances religieuses, la bonne intelligence cessa bientôt de régner entre les deux peuples. Les Bedjahs firent des incursions en Egypte, sous le règne du khalife Marnoun , qui les battit et conclut la paix avec eux. Vers 1 an 859, sous le kalifat de Moutawakel, de nouvelles déprédations des Bedjahs donnèrent lieu à une autre expédition , dont le résultat, pour les Égyptiens, fut de soumettre leurs adversaires à un tribut et d’obtenir d’eux la liberté d’exploiter les mines.
Quelques années plus tard, sous le khalife Ahmed-Ben-Toloun, un Arabe, né à Médine et qui avait long-temps professé les sciences à Fostat, Abou-Abd-er-Rahman-al-Ümary, attiré par la facilité qu’avaient les Égyptiens d’arriver aux mines, vint habiter Assouan. Avant réussi à acquérir de l’influence sur quelques tribus voisines, Al-Omary alla, en 865, se fixer au désert, où il exploita successivement plusieurs mines d’or; la plus méridionale est celle de Schaukah, à quelques heures seulement d’Abou-Hammed.
Le succès des opérations d’ Al-Omary, attira près de lui un grand nombre de compagnons, et le mit à la tète de nombreuses tribus. En peu de temps sa puissance devint si redoutable qu'.l se trouva en état de lutter, à force égale ,
LGYI'lli liT INIJJilE.
contre les rois de Nubie qui l’avaient injustement attaqué, battu ensuite et conduit, parles chances de la guerre, à Artalma (probablement /W/ttb El-Kalabcbeh), à une journée seulement d’Assouan, Al-Omary inspira des craintes sérieuses à Ahmed-Ben-Toloun , qui fit marcher contre lui le gouverneur de cette ville. Après avoir inutilement protesté contre cette injuste agression en se proclamant le plus humble et le plus fidèle des sujets du khalife , Al-Omary, forcé au combat, battit les troupes égyptiennes , pénétra en vainqueur jusqu’à Edfou et retourna ensuite exploiter ses mines sans être inquiété dans sa retraite. Le désert était alors tellement peuplé, que soixante mille bêtes de somme étaient employées à y transporter , d’Assouan , les provisions nécessaires , sans compter celles que les barques de Kolzoun apportaient d’Arabie au port d’Aidab.
Des rivalités de tribus mirent fin à cet empire éphémère des mineurs du désert de la mer Rouge, ainsi fondé par le génie d’un seul homme. Al-Omary périt dans une embuscade que lui dressa un cheikh ennemi, et sa tête fut portée, par deux esclaves, aux pieds d’Ahmed- Ren-Toloun.
Peu de temps après sa mort, les enfans de Kenz (. Kenous ) s’allièrent aux Bedjahs et s’ejn-
parèrent, avec eux, des mines d’or d’Allakv ; mais elles ne tardèrent pas sans doute à être abandonnées, puisque aucun historien ifen fait mention depuis cette époque.
Méhémed-Ali, devenu, par la conquête de la Nubie et du Sennâr, maître du désert où sont situées ces mines, fit quelques tentatives, en 1 83 1 , pour les découvrir de nouveau. Un Français, M. Linant (i), chargé par lui de diriger ces recherches, rapporta de Ouady Allaki quelques échantillons qui donnèrent à l’analyse
Quartz 884
Fer 1 12
Mica et or 4
■' I ooo
La quantité d’or dépassait à peine un cent millième du poids total. Découragé par le peu de succès de ce premier essai, le Pacha donna ordre de suspendre des explorations qui, suivies avec persévérance, eussent peut-être fini par donner des résultats avantageux.
Plusieurs îles divisent le cours du fleuve au-
(i) En récompense des services éminens qu’il a rendus au vice-roi pendant plusieurs années , M. Linant vient d’être nommé Tiey.
ÉGYPTE ET NUmiî.
dessus d’Allaki; celle de Derar est ia plus remarquable par son étendue , aussi bien que par la manière dont elle est cultivée. Sur 1a rive orientale, vis-à-vis de File et non loin du village de Kortoum, on rencontre les ruines d’un petit temple fort dégradé qui n’a rien de remarquable que l’exiguité de ses proportions.
Nous étions à peine entrés dans le district appelé Ouady Méharrakah, lorsque les débris que nous apercevions à l’est du fleuve fixèrent notre attention. Ces débris étaient ceux d’un temple presque entièrement ruiné , dont la construction paraît remontera une époque fort reculée. Il serait aujourd’hui difficile , dans l’état de dégradation où se trouve le monument, de pouvoir en apprécier le plan ni les dimensions, qui paraissent cependant avoir été considérables. A quelques pas de là, est un autre temple, dont l’ensemble présente un carré de douze mètres environ de façade , sur quinze de profondeur. La porte principale est tournée vers le fleuve, et ses quatre cotés offrent tous , extérieurement, un mur plein sans orneniens. A l’intérieur, des galeries de style différent régnaient sur trois des faces de l’édifice, dont le milieu a toujours été découvert. Un des angles de la façade est occupé par la cage d’un bel escalier en spirale de vingt-cinq marches, qui
KG V TT II LT N l' Bill.
conduit sur les terrasses des galeries : aujourd’hui cette façade et le mur qui regarde le sud , sont presque entièrement écroulés ; les autres sont à peu près intacts; mais sapés par leur base, ils menacent d une ruine prochaine.
Bien différent de la plupart des temples de l’Egypte qui disparaissent engloutis sous le sable ou sous les décombres, celui de Méharrakah périt parce que ses fondations se déchaussent à tel point qu elles sont aujourd’hui , dans certaines parties, isolées du sol de plus de deux mètres. Le travail non achevé des chapiteaux de ce monument et l’absence totale d’hiéroglyphes, attestent qu’il n’a jamais reçu la dernière main. Quelques sculptures qu’on aperçoit sur les parties qui se sont écroulées, ont évidemment été comprises entre les assises, et indiquent que les matériaux employés à sa construction ont appartenu à des édifices plus anciens , et sans doute à celui dont les débris sont voisins.
Tout le style du temple et surtout son escalier en spirale, (le seul exemple de ce genre qu’offrent les monumens égyptiens) , prouvent suffisamment, à défaut d'hiéroglyphes, que sa fondation ne peut remonter au-delà du règne des derniers Ptolémées, et doit même, suivant toute probabilité, être attribuée aux Romains.
ÉGYPTK ET JV'UBIJE.
Nombre d’inscriptions, en partie recouvertes d’images grossières des saints du christianisme, ont été, soit gravées, soit tracées en couleur rouge sur les murs du temple de Méharrakah. Ces inscriptions , qui coïncident toutes avec l’époque de l’occupation romaine, sont, pour la plupart, relatives à des actes d’adoration adressés à Isis etàSérapis , divinités auxquelles il paraît avoir été consacré. Les adorans sont en majeure partie des Romains , parmi lesquels on voit figurer des officiers et des soldats des cohortes qui occupaient le pays au-dessus de Syène.
Méharrakah ( l’antique Hiéra - Sycarninos ) est la dernière ville dont fassent mention les itinéraires romains. Elle paraît aussi être la dernière que les légions du peuple-roi aient occupée d’une manière fixe, ou du moins où elles aient laissé des traces de leur passage , car si ce n’est peut-être le soubassement d’un temple à Ibrym, on ne rencontre plus, au-delà de Méharrakah, de monumens qui portent le cachet de l’architecture romaine.
Avant d’arriver au village de Barédah et d’entrer dans le Ouady Narrallab, nous trouvâmes, sur la rive gauche, les ruines d’une bourgade arabe, et au-delà, sur des rochers, des restes de constructions assez soignées, parmi lesquels
nous remarquâmes ceux de plusieurs églises , tristes et muets témoignages d une religion éteinte et d’une population anéantie. Bientôt après, la partie fertile du rivage commence à se rétrécir. Les montagnes couvertes de sable , qu’on aperçoit sur la rive occidentale, s’abaissent peu à peu en se rapprochant du lleuve, dont elles ne sont souvent séparées que par un espace de quelques toises, sur lequel croissent de nombreux acacias et quelques dattiers.
Entre Ouady Narrallab et Ouady Médyk, le Nil baigne sur les deux rives le pied des montagnes. Un sable aride et des rochers d’un grès rougeâtre sont presque les seuls objets que découvre l’œil attristé du voyageur. Nulle trace de verdure, nulle trace d’êtres vivans n’apparaissent dans cette région désolée; seulement de loin, sur les îles de sables que le Nil laisse à découvert, d’immenses troupes de grues et de cigognes s’enlevaient à notre approche et tournoyaient long-temps dans les airs.
Une heure au-delà de Ouady Médyk , commence Ouady Séboua ( la vallée des lions ) , ainsi nommée sans doute des figures de sphynx qu’on aperçoit au-devant du temple antique et que les naturels auront prispourdes lions. Une avenue bordée de statues et de sphynx en partie enfouis ou mutilés, précède l'édifice qui est
(if
adossé à la montagne. La porte s’ouvre entre deux pylônes et donne entrée dans le pronaos qui fut entouré de galeries soutenues, comme le plafond de la salle suivante , par des piliers cariatides. L’entrée d’une troisième salle, creusée dans le roc , est tellement obstruée par le sable, qu’il serait aujourd’hui impossible d’y pénétrer sans des déblais considérables. Tout l’édifice est construit de pierres assez grandes , mais taillées grossièrement. Sur la surface inégale des murs et des pylônes , sont gravés des hiéroglyphes d’un style détestable. Çà et là on retrouve quelques restes d’un stuc grossier, mais aucune trace de peintures.
A la vue de cette construction si imparfaite, de ces sculptures barbares , on serait tenté de faire remonter la fondation du temple de Séboua à l’enfance de l’art , et cependant c’est à l’époque où l’Égypte était parvenue au plus hautpoint de gloire, c’est au règne deSésostris qu’il faut rapporter ce monument. L’inspection des quatre colosses de l’avenue, qui représentent ce prince , et les légendes royales gravées en divers endroits, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard j mais on peut s’étonner qu’un siècle, dans lequel ont été élevés tant d’admirables édifices, ait légué a la postérité une œuvre aussi médiocre.
tGYPTïï ET NUME.
Le temple de Séboua était, comme la plupart des grands temples situés entre la première et la seconde cataracte, consacré aux dieux Phré et Phta. La quantité de fragmens de briques et de poteries qu’on rencontre principalement sur le bord du fleuve, annonce qu’une ville de quelque importance exista autrefois aux environs. On compte aujourd’hui peu d’habitations modernes parmi ces débris, mais sur la rive opposée s’élève un village assez considérable qui porte aussi le nom de Séboua.
Ce village, point de réunion habituel des caravanes qui arrivent de Berber ou qui s’y rendent en traversant le désert des Chaykyés , doit son importance à l’activité que ce passage y entretient.
Les habitans du district de Séboua , aussi bien que ceux du district voisin de Ouady el- Arab, sont des Arabes El-Légat, originaires du Hedjaz et descendais d une tribu dont les principaux établissemens sont aujourd’hui aux environs du mont Sinaï. Ces deux vallées forment, vers le sud, la limite du pays des Barabrahs proprement dit , et le pays qui s’étend ensuite jusqu’à Ouady Halfah est habité par un mélange de Barabrahs et de Noubas.
A quelque distance de Séboua , un incident, dont les suites pouvaient être des plus graves,
arrêta notre marche pendant quelques heures. M. Bradford, né sur les bords de l’Orénoque , avait sucé , avec le lait , cette idée de supériorité impérieuse que nourrissent les blancs américains contre les noirs et les hommes de couleur. Le reïs de sa cange ayant insolemment refusé de lui obéir , M. Bradford employa , pour vaincre sa résistance , le moyen auquel tout cède ordinairement en Égypte, et se jeta sur lui le bâton à la main.
Le Barabrah frappé pousse un cri de rage et appelle à son aide ses matelots qui se saisissent aussitôt de notre compagnon de voyage , envers lequel ils se disposaient à exercer de cruelles représailles. La sage prudence du docteur Yates et l’approche de notre cange qui naviguait de conserve, suffirent heureusement pour imposer à l’équipage mutiné et pour ramener le calme. M. Bradford promit de ne pas porter ses plaintes aux autorités, à son retour à Àssouan, et à cetle condition tout rentra dans l’ordre.
Le plus grave inconvénient de cette imprudence fut de montrer à nos matelots que la supériorité, qui, dans leur esprit, était l’apanage des Européens, pouvait disparaître devant le nombre. Elle leur fit comprendre combien nous étions à leur merci, dans ces contrées sau-
vages; aussi, depuis ce moment, nous éprouvâmes sans cesse, de leur part, une résistance, triste avant-coureur de la révolte dont nous faillîmes, par la suite, devenir les victimes.
Malgré le retard oceasioné par cette rixe, qui avait un instant menacé de devenir sanglante, nous pûmes arriver avant la fin du jour à Korosko, bourg où viennent aboutir les caravanes qui arrivent directement du Sennâr. Ces caravanes emploient, à traverser le désert de sable qui s’étend entre Abou-Hammed et Korosko , neuf journées d’une marche citée comme une des plus pénibles que puissent offrir ces contrées, tant à cause du manque d’eau qu’à cause de la nature du sol.
A partir de Korosko , le fleuve fait un coude considérable, et court au nord-ouest et à l’ouest pendant un espace de dix ou quinze milles, après quoi il reprend sa direction vers le sudouest jusqu’à Ouady Halfah. Ce coude du Nil est un malheur pour les habitans de cette partie de ses rives; les barques se trouvant dans l’impossibilité de profiter des vents du nord et du nord-ouest, presque les seuls qui soufflent dans ces parages , les riverains sont assujettis à quitter leurs travaux à leur approche et à venir, gratuitement, tirer la cordelle pour les remor quer.
IiGYPTE ET NUBIE.
Ils se relayent ainsi de sakie en sakie jusqu’à Derr, où l’on commence de nouveau à pouvoir naviguer à la voile.
Après Korosko , on dépasse quelques bancs de sable et plusieurs rochers granitiques à fleur d’eau; on voit ensuite la plaine s’élargir, principalement sur la rive droite , et la culture y devient beaucoup plus soignée. Dès que le Nil se retire, les habitans se hâtent d’utiliser la terre qu’il a laissée à découvert, en y semant des pastèques , des haricots et plusieurs autres espèces de plantes auxquelles le court espace de quelques semaines suffit pour arriver à maturité. A mesure qu’on avance, les villages deviennent plus multipliés, et un grand nombre de sakies ajoute beaucoup à la facilité de la navigation , en fournissant aux barques des relais fréquens. Les dattiers et les acacias forment , sur les bords du fleuve, de gracieux bouquets de verdure, plus nombreux à mesure qu’on approche du bourg d’Amada, où les sables libyques couvrent un riche terrain d’alluvion , dont la surface est aujourd’hui au-dessus du niveau des plus hautes crues.
Nous avons eu plus d’une fois l’occasion d’observer ainsi, en Nubie, des terrains dont la formation doit évidemment être attribuée aux dépôts du limon du Nil , et qùi sont main
tenant placés au-dessus du plus haut point des inondations. C’est sans doute à la longue et constante action des eaux du fleuve contre l’obstacle que les rochers des cataractes opposent à son cours, que doit être attribué cet abaissement de niveau , dont nous n’avons pas remarqué de traces au-dessus d’Assouan.
A quelque distance d’Amada, et à trois cents pas environ du Nil, s’élève, sur la rive gauche, un temple antique à demi englouti sous le sable. L’édifice peut avoir dix mètres de façade, sur vingt-quatre de profondeur. Le pronaos, espèce de porche ouvert, est, comme le temple luimême, recouvert de grandes dalles; il est supporté par douze piliers carrés et par quatre autres taillés à vingt faces , qui forment le dernier rang vers le fond.
Tout porte à reconnaître, dans la forme de ces quatre piliers, le type imité par les Grecs dans leur colonne dorique primitive ; et ce qui donne plus de poids encore à cette conjecture, c’est que les piliers de cette forme ne se rencontrent jamais en Égypte que dans les rnonumens les plus anciens, dans ceux qui appartiennent à l’époque classique de l’art. Un des hypogées de Beny-Hassan et le temple d’Amada en offrent les deux exemples les plus remarquables. Sous un vestibule étroit qui suit le
pronaos, s’ouvrent les portes du sanctuaire et de deux salles latérales , suivies chacune d’une salle plus petite. Cette disposition, différente de celle des monumens que nous avions jusque-là rencontrés en Nubie, est commune au temple d’Amada avec plusieurs de ceux que nous aurons occasion de décrire par la suite. D étroites meurtrières , pratiquées entre les dalles du plafond, sont les seules ouvertures par lesquelles Pair et la lumière pénètrent dans l’intérieur. Ces dalles et toutes les parois étaient chargées d’une profusion d’hiéroglyphes d u style le plus remarquable , et d’une grande finesse d’exécution. Une figure de Christ, qui occupe le fond de la salle principale, et quelques images de saints, les ont en partie remplacées. Les chrétiens ont aussi brisé quelques-unes des dalles qui recouvraient le milieu du pronaos , pour élever au-dessus une sorte de clocher en briques crues , de forme conique et assez semblable aux dômes des tombeaux de santon.
Le temple d’Amada est dans un état de conservation presque intact , et il est du petit nombre de ceux qui ont échappé aux ravages de l’armée dévastatrice de Cambyse. C’est aux Pharaons Thotmosis III ( Mœris ) et AmonotphlI, son successeur , que doit être attribuée sa fondation et sa dédicace au dieu Phré. Thotmo-
sis IV, successeur d’Amonolph , dont ie cartouche est plus fréquemment répété que les autres sur les pilastres du pronaos, paraît avoir achevé la construction de cette partie de l’édifice.
11 était nuit quand nous arrivâmes à la hauteur de Dorr. Le Nil semble avoir changé de cours devant ce bourg, dont il est, pendant la saison des basses eaux , éloigné de quelques minutes de chemin ; il tend chaque jour à se rapprocher davantage du bord des montagnes de la chaîne Libyque.
Une bourgade étroite, composée de huttes de terre éparses au milieu de bouquets de dattiers , et dont la population ne s’élève pas à plus de douze cents âmes; dans cette bourgade, une maison de briques crues , servant, d’habitation au kachef , et une mosquée, la première que nous eussions rencontrée depuis Âssouan; voilà quel estDerr, voilà quelle est la capitale moderne de la Nubie-Inférieure.
Notre premier soin , en débarquant , fut d’aller faire notre visite au kachef. Quand nous arrivâmes chez ce fonctionnaire , il achevait de faire administrer des coups de bâton à une demi- douzaine de pauvres diables que nous reconnûmes ensuite pour ses domestiques. Mahmoud, qui nous avait précédés, nous apprit la cause de cette exécution.
Le kachef avait rançonné la veille quelques Arabes, conducteurs dune petite caravane chargée de tamarin, qui se rendait en Égypte , et un coffre de bois mal fermé avait reçu les soixante piastres environ ( 18 fr. ) qu'il avait trouvé moyen d’extorquer à ces pauvres gens. Malheureusement pour lui , quelqu’un, à qui sa position ne permettait sans doute pas de s’approprier le bien d’autrui aussi ouvertement que le faisait le kachef , avait jugé convenable d’ouvrir le coffre pendant ia nuit et d’en enlever les soixante piastres. Furieux de se voir dérober le fruit de son exaction, le kachef avait fait bâtonner ses domestiques , mais sans réussir à découvrir le coupable. Fort mécontent du mauvais succès de son opération, il prit place à notre arrivée dans son divan où il nous fit asseoir près de lui sur une cage débranchés de dattier recouverte des restes d’un tapis.
« Vous savez sans doute mon malheur, nous dit-il après une échange de quelques complimens sur notre bonne venue, une somme considérable m’a été volée la nuit dernière. Elle ne peut avoir été soustraite que par un homme de ma maison , et cependant, malgré la correction à laquelle je viens d’avoir recours, je n’ai pu trouver le coupable. Vous autres Francs, reprit-il apres quelques instans de réflexion,
vous connaissez la magie; ne pou iriez- vous pas m’indiquer un moyen?... »
Le sourire par lequel nous répondîmes à sa question lui prouva qu’il n’avait rien à attendre de nous. « Je sais bien , reprit-il , que vous n’employez vos sortilèges que pour vous emparer des trésors cachés dans les vieilles ruines ; mais heureusement j’ai fait appeler des Cheikhs aussi habiles que vous, et qui pourront me satisfaire... Ah! pourquoi, ajouta-il entre ses dents, pourquoi ai-je oublié de mettre, dans mon coffre, des plumes ou des grains de corail pour écarter l’œil de l’envieux ? »
Malgré son affliction, le kachef nous avait fait servir du café et des pipes que nous fumions tranquillement tandis que , le regard incessamment tourné vers l’entrée de la maison,, il épiait l’arrivée des cheikhs qu’il avait mandés..
Ces deux graves personnages arrivèrent enfin et s’accroupirent, sans mot dire, dans un coin de la salle. L’un , vieillard a barbe blanche , était coiffé d’un bonnet de derviche : il était vêtu de quelques haillons que recouvrait une peau de lion jetée sur ses épaules, et portait une demi-pique à la main ; l’autre , encore dans la force de l’âge, était entièrement nu; sa longue chevelure, en désordre * retombait sur ses épaules et tout son mobilier se compo-
ÉGYPTE ET MURIE
sait d’un chapelet à gros grains et de la moitié d’un coco à laquelle une anse de ficelle était adaptée et qu’il portait à la main en guise de panier, pour recueillir les aumônes des croyans.
Après quelques minutes d’attente, le vieux cheikh se décida à articuler, d’une voix solennelle, le sélam-aleikoum, que le kachef lui rendit avec la même emphase. — « Mon père ! un chien ( que la malédiction de Dieu soit sur sa tète ! ) m’a dérobé , cette nuit , une somme que j’avais dans mon coffre : vous qui savez les choses cachées , dites-moi sur-le-champ quel est l’auteur de ce vol ; que j’aie le plaisir de le faire mourir sous le bâton. — Mon fils, le sage ne précipite rien et il invoque le nom de Dieu avant toute chose. Laissez- moi me recueillir un instant et faites apporter le coffre. »
Cette pièce de conviction fut présentée surle-champ ; c’était une grande caisse de bois blanc , fermée , comme les portes le sont le plus souvent en Égypte, par une serrure également de bois (r).
(i) Ces serrures, dont l’emploi remonte à une haute antiquité, sont composées d’un pêne grossier percé de plusieurs trous et glissant sous une pièce de bois dans l’épaisseur de laquelle sont plusieurs chevilles mobiles, qui retombent dans ces trous, et maintiennent le pêne en place quand la porte est fermée. La elcf consiste dans un morceau de bois armé de chevilles saillantes
Le cheikh avait fini ses Jattha (prières). Il examina long-temps le coffre avec une attention grave et recueillie, sans y remarquer aucune trace d’effraction. Il promena ensuite, sur les assistans , des regards investigateurs , et après les avoir reportés sur nous , avec une sorte de curiosité dédaigneuse, pour connaître sans doute quelle impression produiraient sur nous ces préparatifs : — •« Qu’on apporte, dit-il, un grand plat rempli d’eau. »
Une foule assez nombreuse s’était peu à peu introduite dans la salle, pour connaître lissue de cette espèce de jugement de Dieu. Les domestiques surtout suivaient avec anxiété les mouvemens du cheikh, qui, après avoir prononcé quelques paroles inintelligibles , ordonna à chacun des individus soupçonnés de venir se mirer dans l’eau. Soit que le coupable ne se trouvât pas parmi eux, soit qu’il n’ajoutât pas foi à cette jonglerie, tous se mirèrent paisiblement et aucun ne laissa percer la plus légère émotion . signe délateur sur lequel le pauvre magicien avait compté.
Rien de grotesque comme le désappointement du vieux cheikh , qui semblait accuser le ciel
et correspondant également aux trous du pêne, de telle sorte qu’appliquéesau-dessous, elles soulèvent les chevillessupérieures et rendent au pêne la facilité de glisser.
ÉGYPTE ET tfUBlE.
du peu de succès de son opération, et murmurait avec véhémence quelques prières qu’il accompagnait des gestes et des contorsions les plus bizarres.
Cependant le mécontentement des spectateurs était visible, et chacun commençait à regarder d’un mauvais œil le magicien malencontreux ; il ne se déconcerta pas encore. Tous les prévenus avaient subi, sans résultat, l’épreuve fatale. Il leur fallut la subir encore, mais cette fois leur contenance, rassurée par le premier succès, n’indiqua rien qui pût faire espérer davantage d’arriver à la découverte de la vérité. Le kachef, que la solennité des apprêts du cheikh avait convaincu que ses piastres allaient lui revenir, interrogeait du regard son regard un peu décontenancé. L’indignation des assistans commença à éclater en murmures : « Dieu soit loué! s’écria une voix du milieu de la foule, il ne sera pas dit que nous aurons commencé la journée par voir réussir la magie. — Qu’on saisisse cet animal, s’écria le kachef furieux, et qu’on lui administre vingt coups de courbnch.
— Arrêtez , dit alors en se levant le second cheikh, jusque-là spectateur impassible de toute cette scène, mais qui vit que le moment de jouer son rôle de compère était arrivé ; arrêtez ! les paroles de cet homme viennent de m’éclairer...
EGYPTE ET IV U El E.
Frère, vous l’avez entendu, ajouta-t-il en se tournant vers son compagnon; Dieu est puissant! en refusant de vous manifester la vérité, il a voulu vous punir de vous occuper d’intérêts humains dans une heure consacrée à la prière; venez à la mosquée, allons prier, et nous pourrons une autre fois invoquer les lumières du ciel , pour découvrir l’impie qui a dérobé le bien du kachef. — Dieu est grand , et ses décrets sont impénétrables, reprit le premier cheikh, mais sa justice est terrible et elle sait toujours atteindre le coupable. » Puis se levant gravement, il traversa la foule qui s’ouvrit pour le laisser passer, et sortit, suivi de son compagnon, en marmottant, à demi-voix, quelques prières.
«Eh bien! que pensez-vous de tout ceci? nous demanda le kachef après un moment de silence. — Mais vous l’avez entendu : les décrets de Dieu sont impénétrables. — Oui, je le sais, reprit-il; mais ces bons cheikhs ne sont que des maladroits, avec leur plat rempli d’eau; moi, j’ai un moyen qui, j’en suis sûr, aura plus de succès; je vais faire remettre mes domestiques en prison, je les ferai bâtonner tous les jours , et je suis sûr que je retrouverai mon argent. » Nous essayâmes en vain de décider le kachef à renoncer à ce système de justice distributive ,
en lui remontrant combien ce procédé, pour découvrir le coupable , allait faire torturer d’innocens. « Vous autres Francs, nous dit-il , vous ne connaissez pas les bonnes méthodes ; vous ne découvririez pas un voleur en dix ans, et dans deux jours je suis sûr d’avoir le mien. »
Nous prîmes congé du kachef, en le laissant si bien persuadé de l’efficacité de son procédé, que nous chargeâmes Mahmoud de distribuer aux pauvres domestiques une soixantaine de piastres, pour qu’ils pussent, en se cotisant, satisfaire leur maître.
Derr est le premier point de la Nubie où on rencontre, sur la rive droite du fleuve, un monument antique de quelque importance, singularité d’autant plus difficile à expliquer, que cette rive est beaucoup plus favorable à la culture , par l’étendue de ses plaines f et , par conséquent, beaucoup plus peuplée que la rive gauche. De ce côté , le pied des montagnes est, dans beaucoup d’endroits, baigné par le fleuve, et les vents de nord et de nord-ouest qui soufflent constamment , pendant l’hiver, couvrent de sable le peu de terres cultivables qui s’y trouvent.
Le temple de Derr est, comme celui d’Amada, consacré à Amon - Ra et à Phré. Il date du règne de Sésostris et n’offre rien d’intéres-
sant. que tes figures des fils et des filles de ce prince, gravées sur des piliers taillés dans le roc. D11 reste, ni ses sculptures ni son travail 11e sont dignes du temps où il fut creusé, et après le monument de Séboua , celui de Derr est le plus mauvais ouvrage de cette époque.
Quelques fragmens de piliers carrés , taillés dans le roc, auxquels étaient adossées des cariatides et des représentations de batailles, gravées sur les flancs du rocher, sont tout ce qui reste des parties antérieures du temple. Une salle, soutenue par huit piliers, du travail le plus grossier, est aujourd’hui la seule qui, par l’état de sa conservation, puisse permettre d’apprécier les médiocres sculptures dont ses parois sont couvertes, et d’apercevoir quelques restes de couleur qui ont résisté au temps. Sur le revers de la montagne, à peu de distance du temple, on rencontre, vers le sud, quelques tombeaux d’époque chrétienne.
Bien que le nom de Derr (couvent) semble indiquer une origine chrétienne , le spéos que nous venons de décrire atteste que jadis il exista, dans ces lieux, une ville dans laquelle M.Letronne pense qu’on pourrait peut-être reconnaître Phœnicon , l’un des quatres principaux établissemens des Blémyes. Le manque d’itinéraires antiques au-dessus de Méharrakah
ÉGYPTE ET MUBIE. n 7
(Hiera-Sycam inos) , ne permet pas de se fixer d’une manière précise sur la valeur de cetie conjecture.
Les habitans actuels de Derr descendent , en grande partie, des Bosniaques , qui, après la conquête du Sultan Sélim, furent envoyés en Nubie et finirent par demeurer maîtres du pays.
Le doura, le dokn (espece de millet), l’orge, le henné, le tabac, le coton, le séné, le ricin et plusieurs variétés de pois et de haricots, sont, avec les dattes, les produits principaux du district de Derr, comme de tout le pays qui s’étend entre les deux premières cataractes. Les naturels élèvent quelques chameaux et beaucoup de bœufs, de moutons, de chèvres et de volailles. Le doura , le dokn , le lait aigre et les haricots forment la base de leur nourriture. Ils mangent en général peu de viande, si ce n’est quelquefois de la viande de chameau. Les sauterelles grillées sont aussi de leur goût, quand ils peuvent s’en procurer. L’usage de fumer du tabac n’est pas générai chez eux; ils substituent le plus souvent à la pipe, le tabac mâché, qu’ils enveloppent d’un linge, et auquel ils ajoutent , d’ordinaire , un petit morceau de natron. La principale exportation de Derr est celle de ses dattes, qui, comme celles d’ïbrym,
78 ÉGYPTE ET NÏJBIE.
jouissent, en Égypte, de quelque réputation.
Le seul soin qu’entraîne la culture des dattiers est la fécondation qu’on opère chaque année dans ces parages , pendant les mois de février et de mars, quand la fleur de l’arbre est bien développée.
Un homme monte sur les dattiers femelles , au moyen d’une corde lâche passée autour de l’arbre et sur laquelle il appuie ses reins, tandis que ses pieds reposent sur les écailles du tronc. Ayant, de cette manière, le libre usage de ses deux mains , il attache quelques fleurs mâles à chaque régime de fleurs femelles épanouies, et ne cesse ce travail que lorsque tous les régimes femelles ont été fécondés à mesure de leur floraison. Par cette méthode , un dattier mâle suffit à la fécondation de plus de cinquante arbres femelles , et l’on obtient , sur la même étendue de terrain , une récolte plus que double de celle qu’on obtiendrait par l’action seule de la nature.
C’est à Derr que le voyageur Norden fut obligé de retourner sur ses pas, après avoir été l’objet de mille vexations de la part d’un certain Baram , kachef qui y commandait à cette époque. Plus heureux que lui , nous pûmes continuer tranquillement notre route, et bientôt nous vîmes se dérouler devant nous les plaines du
liGYPTIi ET N UEIE.
Ouady lbrym, canton populeux, dont les habitans recueillent une assez grande quantité de coton, fort estimé avant l’introduction, en Égypte, du coton Maho.
Le besoin de renouveler nos provisions nous obligea de prendre terre auprès du village de Guetteh, près duquel nous visitâmes quelques hypogées d’assez petites dimensions, creusés dans un rocher isolé, et dont les couleurs ont conservé une fraîcheur et un éclat admirables. Bientôt après , nous aperçûmes de très loin le château d’Ibrym, construit au haut d’une montagne de grès, qui s’élève à pic à plus de deux cents pieds au-dessus du fleuve.
Deux sentiers tracés sur les versans nord et sud, et en partie taillés dans le roc, conduisent à cette forteresse, dont la position a cessé d’ètre redoutable depuis la découverte de la poudre ; il serait facile de placer du canon sur quelques sommets voisins qui dominent le fort.
Ibrym, l’antique Primis ou Premnis , figure pour la première fois dans l’histoire, sous le règne d’Auguste. Les Éthiopiens ayant profité, pour faire une incursion dans la Thébaïde, de l’absence d’Ælius-Gallus , qui était allé porter la guerre en Arabie , Petronius marcha avec dix mille hommes contre leur armée trois fois plus nombreuse et les força, après une pre-
EGYPTE ET XÜBIE.
mière bataille, à reculer jusqu'à Pselcis(/)e/t^A), où ils se retranchèrent. Chassés de cette ville et mis dans un état de déroute complète, les Éthiopiens se réfugièrent à Premnis, ville dans une situation forte , dit Strabon , ce qui n'empêcha pas Petronius de l’emporter d’emblée. Ayant ensuite poursuivi sa marche jusqu’à Napata, qu’il détruisit de fond en comble, ce général revint àPremnis, dont ilaugmenta les fortifications et où il laissa quatre cents hommes de garnison avec des vivres pour deux ans. Petronius victorieux retournait à Alexandrie, lorsque Candace, reine d'Éthiopie, ayant rassemblé de nouveau des forces considérables, s’avança contre la garnison de Premnis; mais le général romain, prévenu à temps, accourut au secours de la place et pourvut à sa sûreté par de nouveaux moyens de défense.
On retrouve ensuite , au moyen-âge, Ibrym tenant, soit comme siège d’un évêché, soit comme position militaire , le premier rang parmi les villes de la Nubie-Inférieure et servant de place frontière aux rois de Dongolah , dont elle protégeait les possessions contre les entreprises des Blémyes. Ibrym fut pris par les musulmans, et ses habitans furent réduits en esclavage, à la suite d’une incursion que les Nubiens avaient faite sur le territoire d’Assouan,
en 957. Malgré ce désastre, cette ville ne tarda pas à acquérir une importance nouvelle, entre les mains des rois de Nubie, qui y préparaient alors leurs expéditions contre l’Égypte. Deux siècles après, en 1174? à la suite d’une de ses expéditions dirigées contre leSaïd , Sultan Salahed-Din , fit marcher, contre Ibrym, son frère Schems-ed-Doulan , qui s’en rendit maître en trois jours, et la livra au pillage. On voyait alors à Ibrym, dit l’historien de Nubie, une église sous l’invocation de la Vierge Marie. Cette église était couverte d’un dôme , surmonté d’une croix. Schems-ed-Doulan brûla la croix, mit l’évêque à la torture et fit appeler, du haut du dôme, les musulmans à la prière; après quoi il concéda la ville à Ibrahim le Kurde, qui l’occupa avec ses compagnons, faisant la course contre les Nubiens. Deux ans après , Ibrahim se noya en traversant le Nil , et ses compagnons évacuèrent la place, dont les Nubiens reprirent possession. Ibrym partagea, dèslors , le sort du royaume de Nubie jusqu’au moment de la conquête du Sultan Sélim , où elle fut prise par un parti de Bosniaques. Ceuxci , ne reconnaissant d’autre autorité que celle d’un Aga et d’un Cadi héréditaires, s’y maintinrent, jusqu’à nos jours, indépendans des
kachefs qui gouvernèrent, pendant trois siècles, la Nubie-Inférieure.
Depuis 1812, le château d’Ibrym est abandonné. Les Mamlouks, chassés d'Égypte, y soutinrent , à cette époque, un siège contre les troupes de Méhémed-Ali, et vinrent, bientôt après, y assiéger à son tour Ibrahim-Bey, qui les en avait débusqués. Pendant ces sièges , les murs de la forteresse et les habitations qu’elle renfermait furent en grande partie détruits. Pour comble de malheur , les Mamlouks , obligés de battre en retraite, égorgèrent 1 Aga et frappèrent sur le district une contribution de douze cents bœufs, d’un plus grand nombre de moutons et de chèvres, et de plus de cent mille piastres. Épuisés par ces réquisitions , les derniers habitans d’Ibrym abandonnèrent les tombeaux de leurs pères et se réfugièrent à Derr, pour se soustraire à la famine, dont ils seraient inévitablement devenus les victimes.
L’aspect de cette ville déserte n’est aujourd’hui que trop en harmonie avec ces tristes souvenirs de l’histoire; des ossemens blanchis et quelques débris d’armures rongées par la rouille, sont les seules traces d’habitation récente qu’on rencontre parmi ces ruines ; et le lugubre silence de la solitude n’est interrompu que par
les cris du chakal qui vient y chercher une re traite au milieu des décombres.
Une seule porte située vers le nord-est, donnait entrée dans le château que défendait un système de tours carrées, liées entre elles par des murs en pierres sèches et divisées dans leur hauteur par plusieurs assises formées de pièces de bois ou de fûts de colonnes disposés horizontalement. Les restes d’une église d’une architecture assez remarquable, occupent à peu près le milieu d’Ibrym.
La fondation de cet édifice, qui fut sans doute la cathédrale détruite par Schems-ed-Doulan , paraît remonter à la fin du sixième siècle du christianisme ou au commencement du septième. Quelques uns de ces arceaux encore debout sont d’un beau cintre, et son plan général est bien ordonné. La pierre employée à sa construction est un grès couleur de rose, dont la nuance éclatante contraste vivement avec celle des ruines de terre qui l’entourent.
On remarque aussi vers les extrémités nord et sud de la ville, les traces de deux monumens antiques. Il ne reste du premier qu’un pylône à demi écroulé qui décorait l’entrée d’une enceinte presque rasée au niveau du sol, et de l’autre, qu’un mur soutenant un terre-plein semblable à celui qui supporte le temple de
Danriour.Ces deux vestiges anciens, sur lesquels nous ne pûmes découvrir aucune trace d’hiéroglyphes, paraissent appartenir tous deux à la dernière période de Fart égyptien, et probablement à l’époque romaine.
Sur les sommets voisins d’Ibrym, on n’aperçoit que quelques ruines chrétiennes et de petits tombeaux de santon de peu d’intérêt. On jouit, du haut du château, de la vue la plus étendue sur le désert et sur le fleuve. La double ligne de verdure qui règne tout le long du Nil, forme le contraste le plus pittoresque avec les plaines de sable qui s’étendent sur la rive gauche, et les rochers arides qui occupent à l’est tout l’espace que l’œil peut embrasser.
Quatre petits sanctuaires sont creusés dans la base du rocher sur lequel Ibrym est construit. Champollion rapporte l’origine du plus ancien au règne de Thotmosis Ier, et celle du plus récent à celui de Ramsès le Grand.
Nous mesurâmes, sur la base du rocher, la hauteur des crues du Nil, qui s’élève en cet endroit, de huit à neuf mètres au-dessus du niveau des basses eaux.
Poussés par un vent favorable, nous vîmes rapidement disparaître Ouady Ermineh, district duquel dépend l’île d’Hogos , qui s’élève au milieu du fleuve, couronnée des restes d’une tour