‹ L'Égypte et la Nubie (volume 2)Chapitre 7 sur 40 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Cataracte de Ouady Halfah. — Chûtes principales.— Rocher d’Haffyr. — Béhéni. — Méhemét-Aga. — Achat d’un esclave. — Dromadaires. — Dar- el -Hadjar — Iles fortifiées.—Sokkot.—Sulleh. —Cheikh Regheb Hyènes. —

Samneh. — Takht-el-Kénissé. — Caravane d’esclaves. — Sakie-el-Abd.— Fuite des habitans. — Maisons du district de Sokkot.— Sédenga. — Djebel-Doche.— Solib. — Gorguia.— Fakir-Bint. — Sépultures Nubiennes. — Once. — Benneh. — Arabes Kabahych.

Une barque du pays, plus facile à manœuvrer que nos canges, nous conduisit de Ouady Halfah, au pied de la cataracte éloignée de ce bourg, de deux lieues environ. Nous dépassâmes d’ abord quatre îles assez grandes (i) qui conservent quelques traces d’une ancienne culture. La dernière, nommée Guégnessab, est couverte des

(x) Les îles les plus importantes, parmi celles de la cataracte de Ouady Halfah, sont: — Syouah , — Ména, — Mouri , — Nobé. — Moulé, — Foudé, — Abkeh , — Sakdeh.

IOO

ruines d’une ville, jadis entourée de murs de briques (i). A partir de cet endroit, commencent les écueils; on les voit bientôt se multiplier au point d’obstruer entièrement le lit du fleuve, qui se trouve comme changé en une multitude de torrens écumeux, bondissant entre les rochers.

Rien de lugubre et de majestueux à la fois, comme l’aspect de ces rocs de basalte (2), noirs et polis par le long frottement des eaux , surtout lorsque, dans un frêle esquif, et ballotté sur l’abîme, au gré des tourbillons, le voyageur n’aperçoit autour de lui que ces rocs déchirés qui interceptent la vue de toutes parts et semblent le séparer de la nature entière.

Au milieu des mille cascades que forme le Nil sur un espace d’environ dix milles, au milieu de ce fracas des eaux qui fuient avec vitesse ou reviennent dans de rapides remous, on remarque plusieurs chutes principales, dont l’eau se précipite avec une extrême impétuosité, sans que cependant elle tombe nulle part, d’une hau-

(1) Peut-être faudrait-il, malgré la dissemblance de nom, voir dans Guégnessab l’ile Mikaïl , forteresse importante, aujourd'hui inconnue des naturels , et dont l’histoire de Nubie fixe la place au pied de la seconde cataracte.

(a) Nous conservons ici le nom de basalte, donné par les antiquaires à cette pierre , qui n’est cependant pas d’origine volcanique.

teur de plus de liait ou dix mètres ; peut-être ne s’écarterait-on guère de la vérité, en évaluant seulement de trente à quarante mètres l’abaissement du niveau du fleuve dans toute l’étendue de ce banc de rescifs.

Il était autrefois entièrement impossible de faire traverser aux barques, la seconde cataracte, et aujourd’hui encore, elle est impraticable pendant toute la saison des basses eaux; mais grâce aux travaux exécutés par ordre de Méhémed-Ali, lors de l’expédition de son fils Ismaïl au Sennâr, les embarcations peuvent maintenant, bien qu’avec les plus grands dangers, franchir ce passage pendant quelques mois de l’année, en se faisant remorquer à force de bras.

Les rapides de Ouady Halfah sont les plus considérables de tous ceux auxquels on a donné le nom commun de seconde cataracte. Les autres s’étendent vers le sud, sur un espace d’environ trente lieues , jusqu’au village de Dâl. Ces rapides sont en grand nombre et séparés entre eux par des espaces plus ou moins étendus, où le Nil reprend pour quelques instans son cours ordinaire. Les plus violens sont ceux de Samneh, de Guellé, d’Ombokol, deTangour, d’ A 11amoulé, d’Akkaché et de Dâl.

Une chaîne de collines degrés, qu’on voit se

prolonger dans l’ouest et dont la couleur rougeâtre contraste avec le noir brillant des masses basaltiques qui encombrent le lit du fleuve, borde, sur la rive gauche, la cataracte de Ouady Halfah. Le rocher d’Haffyr, qui termine cette chaîne, s’élève à pic au-dessus des eaux à plus de cent mètres de hauteur, et domine tout le pays environnant (1). Du sommet de ce roc élevé, se déroule aux regards un immense tableau dans lequel la nature africaine semble avoir déployé à plaisir la majesté sauvage qui la caractérise.

A vos pieds, le Nil divisé en mille canaux se brise en mugissant ; d’innombrables rochers déchirent de toutes parts le sein du fleuve , les uns blanchis d’une écume jaillissante, les autres s’élevant d’aplomb comme des tours, la cime couronnée de quelques acacias au feuillage découpé, ou bien n’offrant qu’une surface noire et brûlée, parfois couverte à demi de quelques grains d’un sable doré. Vers le sud, l'horizon est borné à peu de distance par des montagnes élevées qui présentent, comme les collines de la rive gauche, l’image de la plus complète stérilité. Sur le bord opposé règne une épaisse

(i) Un grand nombre de voyageurs ont gravé leur nom au sommet de ce rocher, aujourd’hui limite ordinaire des promenades des touriste.1; en Égypte ; plusieurs de ces inscriptions re montent jusqu’au temps des Pharaons.

ÉGYPTE ET JNUUIE. ÎOJ

bordure d’acacias, au-delà desquels s’étendent, à perte de vue, les plaines de sable du désert, bornées au nord par les palmiers lointains de Ouady Halfah; quelques gazelles qui viennent s’abreuver au fleuve animent seules ce tableau sauvage, et des huttes en ruines, séjour temporaire des pécheurs, ou bien, quelque pan de mur, reste d’une forteresse nubienne du moyen-âge, isolée sur un rocher, témoignent seuls que l’homme a pu fixer son séjour au milieu de cette région désolée.

Le 1 1 avril, nous traversâmes le fleuve pour aller visiter, en face de Ouady Halfah, les ruines de l’antique Béhéni. L’importance de cette ville est suffisamment attestée par l’immense quantité de fragmens de poteries dont le sol est couvert sur un espace considérable. Trois temples presque entièrement détruits, et dont la construction remonte aux règnes de Thotmosis III et de son fils Aménophis II, sont les seuls édifices dont on retrouve maintenant les vestiges distincts. Un vaste monastère chrétien? sous l’invocation de saint Safanouf, roi de Nubie, s’éleva dans le moyen-âge près des ruines de Béhéni; mais la main du temps Ta détruit à son tour, et ce lieu est aujourd’hui entièrement inhabité.

Le nazir d’Assouan, Méhémet-Aga, était ar-

ÉGYFÎE ET «L'BIK.

Îô4

rivé à Ouady Halfah peu de jours avant nous. Nous trouvâmes cet officier assis à l’ombre de quelques palmiers, et entouré d’un groupe d’Albanais, d’Arabes et de Nubiens, dont les costumes variés formaient le coup d’œil le plus pittoresque. Méhémet-Aga était occupé à terminer des différends survenus entre les riverains du fleuve et les Arabes Gararych, habitans du désert voisin, qui ne renoncent que difficilement à leur antique habitude de venir de temps à autre exercer quelques rapines sur les bords du Nil. Le nazir nous accueillit de la manière la plus amicale, et s’empressa de nous fournir les moyens de continuer notre voyage. Par ses ordres, une tente des magasins du gouvernement fut mise à notre disposition et des dromadaires de choix nous furent fournis par les Arabes, pour nous conduire jusqu’à Dongolah, au même prix qu’aux courriers du Vice-roi (i V Nous recommandâmes à la bienveillance de Méhémet-Aga l’équipage de notre cange qui restait à Ouady Halfah, pour attendre notre retour; et le soir, tout fut disposé pour notre départ.

La dernière caravane du Rordofal avait laissé à son passage à Ouady Halfah, quelques esclaves des deux sexes, que les fatigues qu’ils

(i) Pour i i IV. l'un.

ÉGYPTE ET JV l PIE. Iü5

avaient éprouvées ne permettaient pas de conduire en Égypte , sans danger de les voir périr en route (i). M. Holt Yates désirant en acheter un qu’il se proposait de faire élever en Angleterre, nous nous empressâmes de nous rendre à l’invitation du marchand qui était venu nous les offrir, et nous le suivîmes à son habitation. Les femmes en occupaient la première salle, si toutefois on peut donner ce nom au petit espace entouré de cloisons de paille, où on les avait renfermées. Elles étaient là confondues pèle-mèle.... Nous en vîmes sept ou huit étendues par terre, les unes complètement nues, les autres couvertes encore de quelques lambeaux de toile. A notre vue elles se serrèrent l’une contre l’autre, en fixant sur nous des regards d’étonnement et de crainte.

Nous passâmes de là dans un réduit obscur et infect où étaient renfermés les garçons. Un (*)

(*) La principale maladie que les Djellabs ont à craindre pour les esclaves, est la petite vérole; aussi leur prix augmente considérablement quand ils en ont guéri. C’est à la couleur de leur langue qu’on reconnaît leur plus ou moins de santé. Mais quelque soin qu’on prenne pour acheter un esclave sain, on risque toujours de le voir attaquer, à son arrivée au Caire ou à Alexandrie, d’une espèce de gale fort difficile à guérir. Ce n’est qu’après une année de séjour en Égypte que les esclaves peuvent être considérés comme affranchis de ce dernier risque.

ÉGYPTE ET KUBIE.

enfant de six ans, aux formes élégantes, attira l’attention de M. Holt Yates, et le marché fut bientôt conclu moyennant soixante francs environ. Après qu’on eut bien lavé l’enfant en notre présence, en nous le garantissant exempt de tous vices et défauts, nous nous disposions à l’emmener, lorsque lui, ne prévoyant pas sans doute l’heureux sort qui l’attendait, prit la main de chacun de ses compagnons et la porta à sa bouche et à son front, en leur adressant tour à tour quelques mots. C’étaient sans doute ses adieux, les adieux de l’esclave, cette dernière et touchante parole adressée à des oreilles amies, entre le souvenir du sol natal et un avenir inconnu.

Le lendemain nos compagnons de voyage, dont l’intention n’était pas de poursuivre plus avant, nous quittèrent pour retourner au Caire. Bien que notre connaissance fût encore de fraîche date, l’intimité la plus franche s’était établie entre nous, et nous ne pûmes nous séparer d’eux sans un véritable chagrin. L’incertitude du sort qui nous attendait dans nos courses lointaines, ajoutait encore au regret que nous éprouvions de les quitter, comme si quelque chose nous eût dit que parmi eux, il en était que nous ne devions plus revoir : triste pressentiment si tôt et si cruellement réalisé !

Page 1