‹ L'Égypte et la Nubie (volume 3)Chapitre 13 sur 30 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Abôu-Békr-Oaad-Moassa. — Cérémonies nuptiales. »« Festin. ^ Danse nubienne. — Kisirka. — Aimés. — Arrivée de la fiancée. — Contrat. — Sacrifice. — Promenade par la ville. — Lutteurs. — Retour à la maison.— Le mariage. — Mahmoud-Ëffendi. — Le divan du Bey. — Départ de Maraka. — Friponnerie du Capitaine de port. — Bastonnade. — Ile d'Argo. — Ruines de Sanna-Behat. — Mélek Tombol. — Son palais. — Réception. — Repas. — Départ d*Argo. — Productions de rile.

Notre barque avait été signalée, et nous avions à peine atteint le port de Dongolah, que deux envoyés d'Abou-Bekr-Ouad -Moussa, l'un des plus riches Kha\^>adja (marchands) de la ville, dont nous avions fait la connaissance à notre passage, vinrent nous prendre de la part de leur maître et nous conduisirent chez lui, afin d'assister aux fêtes auxquelles donnait lieu son mariage, qui devait se célébrer le lendemain. La plus grande partie de la journée se passa en visites des amis de la maison, qui venaient féliciter notre hôte

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sur l'alliance qu'il allait contracter et sur Tarr^ rivée de ses étrangers {Deffan) , circonstance de bon augure dans toutes les occasions solennelles de la vie. On servait à chacun un verre d'eau-de-vie de dattes, et on lui offrait le gadous. Cette pipe, faite d'un os de mouton et qui contient près de deux drachmes de tabac, faisait le tour de l'assemblée, et chacun, après en avoir avalé quelques gorgées, la passait à son voisin. Ouad- Moussa appela deux esclaves qu'il chargea de nous frotter de dilkéj pour nous délasser des fatigues du voyage. Nous passâmes à cet effet dans une pi^èce voisine, où un brasier avait été allumé. Après nous avoir dépouillés de nos véteînens, les esclaves nous couvrirent d'une pièce de toile {djouérieh) , qui, pour nous faire plus d'honneur, avait été choisie bien souple et bien luisante , c'est-à-dire enduite d'une forte dose de graisse. Dès que la transpiration eut commencé à être bien établie, nos membres furent massés, frottés et oints avec beaucoup de soin d'une pâte fermentée mêlée de diverses odeurs (i). Cette première opération termi-

(i) Cette pâte, que les Dongolaouy nomment dilké, se compose d'un mélange de sumbul ( aspica celtica ) , de mahUb ( noyaux de cerise amère pulvérisés qui viennent d'Europe ) , et de doufr (coquillage de la mer Rouge porpbyrisé. Ce nom lui a été donné à cause de sa ressemblance avec Tougle, que les Nubiens appellent doufr. )

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née > une troisième esclave apporta une petite calebasse contenant du héther^ huile pai^umée au girofle et au sandial^ dont nou^ fûmes également frottés avec soin. Après quoi nous vîiukieB rejoindre la bt'UyaAte compagnie^ qui célébrait par des chants le bonheur de l'hymen de notre hôte.

Des cri de joie accueillilrent l'arrivée du diner« Le premier service qui fut placé par terre d^ns des plats de paille tressée, se coh» posait de dattes^ d'une edpèce de fromage aigre et de melons d'eau> le tout arrosé d'une ample provi* sion d'eau-de-vie, de bilbil Ou bouza et de mé ryfee. ToUs les visiteurs qui Arrivèrent successivement furent invités à prehdre pla^îê^ et nous nous trouvâmes bientôt au notnbre de vingt convives. Cette première partie du festiù dura près d'unie heufe^ pendant laquelle nous fumés ob* sédés par la politesse dé nos deux vmsins nu* biens^ qui se faisaient un devoir^ ou peut-être un malin plaisir, de mettre à chaque instant devant nous dés quartiers de melons d'eau, et d'énormes morceaux de fromage. Pour nous en débarrasser, nous leur offrions à tout moment de l'eau-(ie-vie, espérant ainsi les mettre bientôt hors d'état de s'occuper de nous; mais la tâche que nous noiis étions imposée n'était pas facile, et c<P ne Fut que vers la fin du repas que nous

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|)ùmes nous délivrer de leurs importunes attentions.

Le second service , ou pour mieux dire le corps du dîner ^ arriva enfin , également contenu dans des plats de paille et composé de viandes à demi cuites, de quelques ragoûts et de pilaw au riz. Chacun de ces plats fat servi isolément, et mangé avec une lenteur et une gravité usitées seulement dans les occasion solennelles et qui prolongèrent le banquet pendant plu* sieurs heures. Ouad-Moussa , pour nous faire honneur^ne manquait pas de temps en temps de prendre de fortes pincées de pilaw, qu'il roulait entre ses doigts, pour nous lies offrir ensuite; et nous aurions manqué, non pas seulement à toutes les lois de la politesse , mais aux plus simples bienséances ^ si nous n'avions pas eu l'air de les manger avec plaisir.

Après le repas notre hôte nous régala de musique et de danses. Le /o/i , coryphée des ballets nubiens , entra suivi de quelques jeunes femmes vêtues seulement du rahâd. Ce per* sonnage , coiffé et vêtu comme une femme et affectant la voix comme les manières féminines, se mit à improviser des chants où les vertus du nouveau marié étaient célébrées et où nousmêmes nous ne fûmes pas oubliés. La musique desNubiensest encore dans l'enfance; cependant

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leurs airs sont doux et animés. Leurs instrumens pris séparément , ne rendent pas un son bien mélodieux, mais, combinés ensemble , ils produisent un effet qui , pour être un peu monotone, n'est cependant pas sans agrément. Celui dont jouait le loti était une espèce de lyre formée d'un plat creux en bois sur lequel était tendue une peau percée de quelques trous ; deux bâtons fixés à ce plat formaient les mon tans de la lyre et se trouvaient réunis à leur extrémité par un troisième sur lequel étaient tendues les cordes de l'instrument (i). Une lanière lâche passée aux deux roontans de ce luth grotesque, servait à maintenir derrière les cordes, la main du loti, qui pinçait toujours les cinq cordes à la fois et ne produisait des sons différens qu'en rendant muettes les unes ou les autres, en les touchant avec l'autre main.

Le loti avait mis fin à ses chants et aux grimaces dont il les accompagnait. Il engagea les danseusesà le remplacer.DeuxjeunesNubiennes s'avancèrent au milieu du cercle des spectateurs et nous donnèrent le pauvre spectacle

(i) Ces cordes sont faites de tendons d'animaux, partagés en Ûlets très déliés, qu*on tord ensuite ensemble. Le son qu'elles produisent est souvent discord, parce que les naturels ne savent ni proportionner la grosseur des cordes ^ ni en déterminer la tension.

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de la danse de Dongolah , qui consiste dans des mouvemens cadencés des bras , du corps et surtout du cou qu'elles tournent de diverses manières ou qu'elles gonflent en penchant la tête en avant ou en arrière, pendant que leurs pieds demeurent à peu près immobiles. Leur pantomime avait pour principal objet le loti, vers lequel leurs regards voluptueux étaient constamment tournés. Celui-ci avait échangé son luth contre un Nogara (tambour fait d'un vase de terre cuite) et les assistans l'accompagnaient en faisant saffé^ c'est-à-dire en suivant par des battemens de main cadencés les mouvemens des danseuses et en marquant le rhythme.

AuxTîTubiennes succédèrent les aimés, jadis tant renommées ! les aimés si nombreuses encore en Egypte , mais presque inconnues en Nubie. Celles-ci avaient suivi à Dongolah le bataillon de troupes régulières, et le brave Ouad- Moussa ne voulut pas manquer de nous donner cette représentation qiii faisait les délices des Nubiens ; et c'est vraiment une danse à voir ! danse furieuse , échevelée , aux gestes expressifs, aux attitudes lascives, où la licence des imitations de la nature est poussée à un point que nous ne pourrions rendre ici dans toute sa nudité... une véritable danse de bac-

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chantes Excités par ce spectacle ^ les assis*

tans demandèrent à grands cris la scène de l'Abeille.

La plus habile des aimés , armée de petites cymbales de cuivre en guise de castagnettes , s'avança en frémissant et en appelant ses compagne aux cris de Nahlé ia o (Holà l'abeille !) comme si elle était piquée par un de ces in* sectes. Deux autres accoururent à son secours ; et dans les intervalles que laissaient ses poses voluptueuses y ses attitudes agaçantes j pendant que se faisait entendre une musique aux notes aigres et assourdissantes , l'héroïne avait été successivement dépouillée de son voile j de son schall^ puis de sa robe....^. Enfin le dernier vêtement venait de disparaître. Ce furent alors des cris, des houras effroyables. Le nogara retentissant ne pouvait couvrir le bruit des battemens de main des assistaus, qui criaient tous ensemble à tue-téte, et éclataient en expressions d'admiration.

Cependant les danses continuaient et Tivresse du plaisir s'était emparée de l'assemblée. Tandis que les uns s^aban donnaient à leur joie bruyante, les autres buvaient, assis à terre autour de grands vases de bilbil que les esclaves avaient soin de remplir, et rehaussaient singulièrement

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la bouffonnerie de cette scène en nous offrant leurs traits immohiles et leurs petits yeux roulant dans leurs orbites engourdis par l'ivresse.

I^ nuit était déjà bien avancée quand il nous fut enfin permis d'échapper à ce bruit et de nous livrer au sommeil sur un lit que nous fîmes établir en plein air.

Dès le matin les chants et les cris avaient retenti autour de la demeure de notre hôte. Lui-kneme était déjà sur pied, et après avoir été faire ses ablutions au bord du fleuve, il s'occupait de recevoir les félicitations de ses nombreux amis , dont quelques-uns étaient venus de plus de trente lieues. Au bout de quel- <|ues heures, une matrone arriva, conduisant la fiancée ( arouss ) que suivaient sa mère et beaucoup d'autres femmes, les unes poussant des cris de joie , les autres feignant de se déso* 1er et donnant des marques du plus violent dés-* espoir. La future n'avait pas encore atteint sa ti^eiziètne année. Son corps luisant comme de l'ébène 'polie , avait été oint avec du héther , dont l'odeur se répandait autour d'elle j ses cher veux nattés avec le plus grand soin étaient mêlés de talismans^ d'ambre, de cornaline et d'i? voire. Aucun vêtement ne dissimulait les former les plus pures ; le dessous de ses mains et de ses pieds était peint en jaune et ses paupières bor-

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dées d'une ligne noire qui donnait à ses beaux yeux noirs encore plus de vivacité ( i ). Derrière elle la matrone , maîtresse des cérémonies , portait la pièce de toile que la jeune Zeynep , devenue épouse , allait échanger contre son raliâd.

A la vue de sa fiancée, le vieux Ouad-Moussa était comme transporté; il embrassait ses amis, venait nous prendre la main et ne savait comment exprimer sa joie. — «Qu'elle est belle, ma Zeynep ! s'écriait-il. Oh ! c'est bien la meilleure des créatures qui mangent le pain de Dieu ! Le cyprès est fait pour le champ du repos , la rose pour les jardins , la jeune fille pour égayer le foyer d'un époux. »

T^ Cadi et quelques Fakys ne se firent pas attendre , et un contrat en bonne forme fut dressé en présence de nombreux témoins. Ouad-Moussa s'engagea à fournir à sa femme cinq esclaves Sedassi^ tant mâles que femelles , avec un nombre égal d'esclaves Naét , un collier d'or de vingt-cinq okiés (2) , une paire de bracelets du même métal, et des anneaux égalementd'or pour les oreilles et pour le nez. Il était expressément

(c) Cette, pratique est en usage parmi toutes les femmes de l'Orient y quelle que soit la couleur de leur peau.

{'^) L*okié vaut une once un gros quarante -sept grains de fiqs poids.

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Stipulé que, si l'époux renvoyait sa femme, elle demeurerait propriétaire de tous les objets qu elle venait de recevoir comme dot ; mais que si au contraire l'épouse quittait volontairement son mari , elle s'obligeait à rendre tout ce qu'elle avait reçu, et à rembourser en outre les frais de la noce.

Les intérêts des parties étant parfaitement r^iés , le Cadi se retira , et les parens d'Ouad- Moussa commencèrent à faire des offrandes {kharamd)y pour se rendre propices Dieu et son Prophète. Trois bœufs et nombre de moutons furent immolés, et leur viande distribuée aux pauvres. Ouad-Moussa tu£^ de sa propre main une chamelle , holocauste de luxe, dont les en* trailles palpitantes furent dévorées par les assistans. D'énormes vases de bilbil j de méryse et d'araki furent également distribués au milieu d'un bruit épouvantable.

Pendant que la mariée s'installait dans son nouveau domicile , vint le moment de faire la promenade solennelle par la ville. De grands tambours ouvraient la marche ; des joueurs de flûte les accompagnaient , en nous perçant les oreilles de leurs sons aigus et discordans; puis venaient des lutteurs munis d'énormes bâtons, et des gladiateurs , le casque en têle et le bouclier au bras. Cette troupe bizarre s'avançait d'un pas

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tumultueux , précédée d'une avant-rgarde d'^nfans dont les cris aigres, mêlés au bruit des instrumensy formaient le plus étrange concert.

Revêtu d'un kaftan d'honneur et monte sur un superbe coursier du Dongolah, Ouad-Moussa s'avançait suivi de ses amis et armé d'un sabre qu'il brandissait fréquemment en s'écriant : YaBèchirEbchèr^ (vous qui venez prendre part à ma joie, vos désirs seront satisfaits). Enfin tes femmes louées pour cet usage fermaient la marche en s'agitant et en chantant des chansons analogues à la circonstance , tandis que d'autres, par intervalle , exprimaient leur joie par une sorte de gloussement prolongé et des roulemens de voix qui leur sont particuliers.

De temps en temps le cortège s'arrêtait, et c'était à chaque fois des danses et des combats. Les gladiateurs se formaient d'abord par paires; alors , après s'être salués de leurs armes , on les voyait s'avancer l'un sur l'autre en agitant leurs piques, en ployant le jarret et en sautant alternativement sur chaque pied, puis s'accroupir en se couvrant de leur long bouclier; et au moment où un cri aigu leur annonçait que l'ennemi allait lancer son javelot, ils faisaient plusieurs pas en arrière et sautaient à droite et à gauche de la manière la plus grotesque, comme pouréviterle ferquiles menaçaît.Dansunedeces

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haltes y au moment où deux combattaqs, excités parles cris des femmes, se livraient à leurs exercices y nous eûmes l'imprudence de leur témoigner notre satisfaction en jetant au milieu d'eux quelques pièces de monnaie qu'ils se dis* putèrent aussitôt avec fureur. Dès lors, ce ne fut plus un jeu, mais une sanglante querelle, et plusieurs coups avaient été portés avant que nous pussions y mettre ordre. Mahmoud parvint enfin à se faire entendre, promit en notre nom que chacun des athlètes recevrait le même présent , et le calme se rétablit.

Il s'écoula plusieurs heures avant que cette longue et singulière cérémonie fût terminée. Lorsque le cortège se trouva de retour près de la maison nuptiale , Ouad-Moussa descendit de cheval au son des instrumens et voulut rentrer chez lui : mais la porte avait été barricadée en dedans et il ne put obtenir de voir sa fiancée, qu'après s'être solennellement engagé à distribuer à ses amis un bœuf et deux charges de dattes et à donner à la mère de sa femme une okié d'or.

Ces conditions auxquelles, pour se conformer à l'usage , Ouad-Moussa refusa quelque temps de souscrire , étant enfin agréées, la porte s'ouvrit et aussitôt les plus intimes amis de l'époux se jetèrent, comme des furieux, sur la jeune

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mariée qu'ils couvrirent d'égratignures sur les bras , sur la figure, enfin sur tout le corps ; et la pauvre fille ne fut délivrée des étranges témoignages d'amitié de ces énergumènes, qu'après leur avoir promis , à son tour, une charge de dattes.

Resté seul avec quelques matrones et sa fiancée, Ouad-Moussa prononça trois fatthâ ( prières ) et déchira le rahâd de sa Zeynep , comme symbole de la perte de sa virginité. Mais ce ne fut qu'après avoir encore distribué de nouveaux présens, qu'il put se débarrasser de ces témoins importuns, qui , après avoir procédé à l'excision ordinaire, consentirent enfin à le laisser seul avec sa femme.

Le lendemain de bonne heure , les parens de la mariée vinrent assister à son lever; le doura placé la veille sous la natte qui avait servi de lit aux époux , fut semé avec solennité, pour être, à l'époque de la récolte , distribué aux amis et aux pauvres. Les fêtes continuèrent encore pendant plusieurs jours , durant lesquels les amis d'Ouad-Moussa se chargèrent, suivant l'usage, de fournir aux besoins de sa maison. Nous mêmesen qualité d'hôtes de l'époux, nous reçûmes, tout le temps de notre séjour à Dongolal) , des plats remplis d'alimens de toute espèce;

Un Turc que nous avions rencontré à As-

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souan et à Derr , Mahmoud-EfFendi , vint nous voir dès qu'il eut appris notre arrivée. Il avait été envoyé à Dongolah par le Gouvernement , uniquement, à l'entendre, pour rédiger sur la Nubie quelques articles destinés à la Gazette du Caire; mais dans le fait pour sut veiller la conduite du Moudir. Celui-ci, trop rusé pour se méprendre sur la mission réelle de cet officier > l'avait accueilli avec les témoignages de la plus parfaite amitié et avait exigé qu'il logeât dans' sa propre maison , afin de pouvoir , à son tour , suivre de plus près toutes ses démarches.

Lettré pour un Turc, possédant à fond plusieurs langues et parlant passablement le français , Mahmoud-Effendi offrait un exemple curieux de cet esprit novateur qui couvre aujourd'hui l'Orient d'une si burlesque parodie de civilisation. Enthousiaste de tout ce qui était européen , il était pénétré d'un profond mépris pour son pays. Rien, à l'entendre, n'en était sup portable. Il fallait tout détruire, tout changer d'un seul coup , tout faire à la Franque immédiatement et sans plus attendre. Peu lui im^ portait que cela pût ou non marcher d'accord avec les mœurs de l'Orient. Si les mœurs ne s'accommodaient pas du régime européen , les mœurs avaient tort; on les changerait pour leur en substituer de nouvelles. Tout cela sem-

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blait à Mahmoud-Effendi la chose du monde la plus simple et la plus naturelle. La religion elle-même ^ ce dernier lien qui réunit encore les populations musulmanes , en remplaçant pour elles un patriotisme qu'elles ne connaissent pas, ne lui paraissait ni plus difficile ni plus dangereux à rompre.

Nous le trouvâmes un jour faisant publiquement sa prière avec le Bey, dans la cour de: sa maison. Lorsqu'il eut terminé, il s'avança vers nous: «Excusez-moi, nous dit-il, mes chers amis , de la ridicule posture dans la^ quelle vous venez de me trouver. Les brutes parmi lesquelles je suis condamné à vivre crie* raient à Finûdèle^ si je ne faisais pas comme elles ; mais quel homme de sens peut croire aujourd'hui à Mahomet? Ces réflexions vous étonnent de la part d'un vrai croyant , reprit-il en souriant et en remarquant notre surprise , je suis sans doute le premier Turc auquelvous entendez tenir un pareil langage; mais c'est que j'ai lu, beaucoup lu, et qu'avec vous je suis de bonne foi... La civilisation européenne nous gagne peu à peu , et le temps n'est pas éloigné, j'espère , où l'on n'aura plus de honte à le laisser paraître. »

Il eût été inutile d'essayer de démontrer à Mahmoud-Effendi que cette civilisation à la-

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quelle il prétendait s'élever, n'avait pas pour but de détruire toutes les croyances et de tout renverser, pour donner aux peuples des institutions impraticables et incompatibles avec leurs mœurs : aussi nous n'eûmes garde de l'entreprendre, et nous nous bornâmes à l'engager à s'occuper, en attendant, des améliorations de détail qui pouvaient être de son ressort et qu'il paraissait entendre beaucoup mieux.

Pendant notre séjour à Dongolah, nous aU lions plusieurs fois chaque jour rendre visite au Bey. Mollement accroupis sur son divan, nous devisions avec lui de l'Europe comme d'un monde inconnu et cherchions à répondre à ses questions , mélange piquant d'une sagacité rare et d'une naïve ignorance. Notre nonchalante conversation était interrompue par des scènes de toute sorte ; car chacun en Orient est indis-* tinctement admis à présenter à toute heure des réclamations, et l'on peut dire des autorités turques, que s'il est possible d'être plus juste, il est du moins difficile d'être plus accessible. Le divan du gouverneur est le centre auquel vien» nent aboutir toutes les affaires , depuis les plus graves jusqu'aux moins importantes. Que l'issue en doive être tragique ou burlesque , qu'il s'agisse de la tête d'un homme ou de l'intérêt le plus minime , quelques minutes suffisent tou«

ai.

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jours pour amener une décision sans appel et suivie d'une exécution immédiate. Tantôt c'était un fellah auquel, sur sa demande, on fournissait un bœuf, en remplacement de celui qu'il venait de perdre et qui lui était nécessaire pour faire tourner sa sakie et arroser son champ ; tantôt c'était un marchand convaincu d'avoir vendu à faux poids , qui recevait séance tenante les coups de bâton qu'il avait mérités, oubien deux plaideurs de mauvaise foi auxquels la peur du maître faisait tout à coup oublier l'objet de la contestation, et qui se retiraient guéris de la manie de disputer, sans même avoir fini d'exposer leur affaire ; quelquefois un fou, à demi nu et couvert de vermine, venait pendant ce lemps s'asseoir en silence à côté du Bey qui , tout en continuant gravement de vaquer aux affaires, lui faisait donner le café, sans témoigner le moindre étonnement de cette cynique liberté.

Nous voulions, en quittant Dongolah, continuer encore pendant quelques jours à voyager par le fleuve, afin de pouvoir visiter les îles d'Argo et de Sâys; nous donnâmes en conséquence à nos chameliers l'ordre d'aller nous attendre avec nos dromadaires , en face de cette dernière île , sur la rive droite du Nil , et nous nous occupâmes de nos préparatifs de départ.

Une jeune once dont nous chargea le docteur Germain et quelques chats palmistes furent chargés avec plusieurs singes, sur un chameau que nous ajoutâmes à notre caravane qui traversa le fleuve pour prendre les devans.

Nous étions au i6mai, jour où, dans l'opinion des Dongolaouy, commence la crue du' Nil; aussi, quoique le niveau du fleuve continuât à baisser , des cris de fête retentissaient autour de la maison de Mahmoud-Bey, lorsque nous allâmes prendre congé de lui. Il nous donna des lettres de recommandation pour tous les Kachefs de sa dépendance , jusqu'à Ouady Ilalfah , et le soir, après avoir payé au capitaine du port le prix convenu pour notre barque, nous nous disposâmes à mettre à la voile.

La brise soufflait du sud et nous espérions faire bonne route pendant la nuit. Quelques cordages qui nous manquaient furent le prétexte d'im retard qui ne devait durer que quelques momens et pendant ce temps nous nous endormîmes. Le lendemain matin nous nous trouvâmes, à notre grand étonnement, amarrés à terre, à moins d'une demi-heure de Oongolah. Au lieu de cinq matelots qu'on nous avait présentés au moment du départ , nous n'en avions plus que deux qui, incap;J)les de tenir seuls contre la violence du vent, avaient été obligés

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de s'arrêter. Nous apprîmes par eux que , nous voyant endormis , le capitaine du port Achmet- Douchy était venu enlever leurs trois compagnons dont il espérait ainsi percevoir deux fois la paie, en les faisant paraître comme employés à deux endroits à la fois.

Nous avions déjà eu à nous plaindre de cet homme qui , à notre retour de Barkal , avait fait bàtonner nos matelots pour leur extorquer la gratification que nous leur avions donnée. Cette nouvelle friponnerie combla la mesure y et nous voyant dans l'impossibilité d'aller plus avant ce jour-là, nous prîmes le parti de retourner à pied à Dongolah.

Notre présence fut un coup de foudre pour le misérable Capitaine de port , qui nous croyait bien loin et s'applaudissait déjà du succès de sa ruse. Malgré ses supplications , nous le traînâmes chez le Moudir; notre ami Mahmoud- Effendi se trouvait dans ce moment avec lui, et cette circonstance devint funeste au délinquant. Furieux qu'un abus dans son administration se trouvât dévoilé devant un homme dont la mission était de l'espionner , le Bey n'attendit même pas que l'affaire fut expliquée pour condamner le pauvre diable à recevoir immédiatement cinquante coups de courbach. Celui-ci, mal inspiré, s'avisa, en entendant prononcer sa sen-

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tence, de dire que nous Taçcusions à faux : « Comment 9 chien ! s'écria Mahmoud-Bey , sans « savoir encore de quoi il s'agissait, tu oses nier « ce qu'avancent les Bey-Zaadés ( i ) francs, alors « tu recevras cent coups, w Et l'effet suivît de près cette décision sommaire. — « Que coulezvous, mes amis, nous disait Mahmoud-Effendi pendant qu'on exécutait la sentence dans la salle voisine, ces hommes ne connaissent pas la civilisation ; ce sont des ailimaux, il faut les traiter comme des animaux.»

Une heure après nous étions en route , emmenant avec nous les trois hommes qui nous étaient nécessaires. Favorisée par ime faible brise du sud et poussée par le courant, notre barque sillonnait les flots du Nil, devenus pour quelques semaines aussi, limpides que ceux de nos rivières d'Europe; mais qui, près de recevoir le tribut annuel des pluies du tropique, allaient bientôt reprendre leur couleur limoneuse; nous avions navigué toute la nuit, et l'aube du jour commençait à poindre quand nous atteignîmes l'île d'Argo.

Avant de parvenir au bourg principal , situé vers le nord de l'île, dont il est considéré comme

(i) Fils de prince; c€ titre est dooné dans les firnkans aux voyageurs européens qui n*exercçnt pas de profession en TurqMÎc.

le chef-lieu, nous nous arrêtâmes un peu audessous du hameau de Toura , pour nous rendre à un endroit que les naturels nomment Sanna- Behat. C'est là qu'on rencontre les seuls vestiges d'antiquité qui existent aujourd'hui à Argo« Après avoir traversé un sol désert , couvert d'a^ gâtes 9 d'onyx et de bois pétrifiés j puis quelques bouquets de doums et de dattiers y nous nous enfonçâmes, en suivant des sentiers à peine tracés au milieu des arbres, dans un grand bois d'acacias et d'ochars. Une heure de marche nous conduisit dans une clairière de la forêt; deux colosses de granit, le premier brisé en deux morceaux et l'autre très mutilé , gisent renversés sur un sol couvert de fragme9S de poteries. Ces deux colosses, d'un assez mauvais travail et presque d'égale grandeur, ont un peu plus de sept mètres de proportion. Ils décoraient saiis aucun doute l'entrée d'un vaste édifice , dont les ruines répandues à l'entour couvrent un assez grand espace de terrain. On remarque parmi les décombres, un fragment dune statue assise , de granit noir, et un peu plus loin un bloc de granit gris , sur lequel sont sculptées quatre figures de singes. Les ruines de cet édifice et d'un autre qui en était voisin sont tellement confuses, qu'il devient impossible d'y distinguer aucune forme ; on remarque sur un fragment de ba-

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salte le cartouche du roi Éthiopien SabacoD. La grande quantité de terre qu'on trouve mêlée à ces débris 9 autorise, du reste , à croire que la pierre n'était entrée que pour une bien faible partie , dans la construction des monumens de Sanna-Behat.Nous apprîmes des habitans, qu'un voyageur dont nous ne pûmes savoir le nom , y avait tenté des fouilles pendant l'administration d'Abdin-Kachef , peu de temps après la conquête égyptienne ; mais que, rebuté bientôt par leur peu de succès , il les avait abandonnées, sans en obtenir de résultat.

De retour à la barque, nous nous engageâmes parmi de petites îles verdoyantes , couvertes d'osier , entre lesquelles le fleuve forme quelques rapides peu dangereux. Nous longions l'île d'Argo, eu suivant la rive gauche couverte de grands arbres. A leur cime , des plantes grimpantes attachaient leurs festous qui , retombant jusqu'à la surface de l'eau, formaient une multitude de grottes naturelles où des myriades d'oiseaux du plumage le plus brillant faisaient entendre leur bruyant ramage.

Vers XÀsr (i), nous arrivâmes près du gros bourg d'Argo, dominé par le beau palais de terre du Mélek Tombol , qui s'élève au milieu des;

(i) Trois heures après midi.

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ruines d'une forteresse plus considérable , séjour antique de ses aïeux. Ce Mélek est du petit nombre de ceux auxquels Ismaïl-Pacha, en récompense de leur soumission, conserva un reste d'autorité. Prévenu de notre arrivée, il nous envoya sur le bord du fleuve des montures qu'il suivit de près lui-même; car nous le rencontrâmes qui venait au devant de nous , accompagné d'un cortège d'esclaves assez nombreux. C'était un homme de cinquante ans environ , et d'un aspect grave et imposant. L'expression de ses grands yeux noirs était douce , et un sourire mélancolique laissait apercevoir ses dents d'une blancheur remarquable. Un bonnet d'indienne piquée, coiffure de distinction des Méleks, couvrait sa tête. Son teint noir, son nez aquilin , ses lèvres minces , sa barbe courte et crépue , tout annonçait le pur sang nubien. Il était vêtu de blanc; sa longue chemise , fermée au cou, tombait jusqu'à ses pieds; elle était recouverte d'une tunique courte et étroite que cachait en partie une pièce d'étoffe blanche drapée autour de son corps, avec un art connu des seuls Orientaux, et dont les extrémités, ornées de larges raies bleues et rouges, retombaient sur sa poitrine. Autour de son cou pendaient, suspendus à de légers cordons tressés en peau de gazelle , de petits cylindres de cuir qui rcn-

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fermaient des talismans. Un homme de sa suite portait son sabre à laïkie droite dont la poignée était garnie d'argent.

Le MéleH s'avança d'un air calme , et après s'être incliné vers nous en portant la main à sa bouche et à son front pour accomplir le selam^ il nous pressa de l'accompagner chez lui, invitation à laquelle nous nous rendîmes aussitôt. Pour arriver à son palais , nous dûmes traverser un jardin assez mal cultivé, où il nous montra avec orgueil des citronniers , des orangers , des grenadiers et quelques autres arbres récemment importés d'Egypte qui y réussissaient fort bien et dont les fruits, quoique extrêmement petits, étaient savoureux et pleins de suc. Nous entrâmes ensuite dans une vaste cour sur un des côtés de laquelle était placé , au-dessus d'une estrade de terre, un grand fauteuil à bras où cette majesté déchue exerce encore un des droits les plus précieux qu'elle ait conservés, celui de rendre la justice à ceux qui furent autrefois ses sujets. Un escalier de terre extérieur et sans rampe , conduisait à la salle du divan , pratiquée dans une espèce de pylône ou de tour carrée; cette salle fort mal éclairée, était soutenue au milieu par un pilier auquel pendaient attachés des sabres , des lances et quelques boucliers. Un foyer constamment alhnné dans un

coin, servait à préparer le café pour ceux des visiteurs auxquels cette marque de distinction était accordée.

De là, notre hôte nouis fit monter à l'étage supérieur composé d'une seule chambre toute percée de meurtrières , espèce de place de défense, surmontée d'une terrasse garnie ellemême de parapets et de créneaux. C'est du haut de cette terrasse qu'on sonnait autrefois l'alarme lors de l'approche des bandes d'Arabes Chaykyé. De grands tambours échelonnés jusqu'aux confins du territoire annonçaient l'eur nemi et chacun prenaitaussitôt les armes. De ce point élevé, le Méleknous montra la plus grande partie des États soumis jadis à son autorité et qui s'étendaient depuis Hannek jusqu'à Maraka. Cette vue le fit tressaillir : un souvenir amer assombrit tous ses traits, et sa poitrine exhala un soupir qu'il se hâta d^étouffer, comme s'il avait eu honte de dévoiler ses peines.

Lorsque nous rentrâmes dans la salle de réception, nous trouvâmes terminés les apprêts du repas auquel le Mélek nous avait conviés. Nous prîmes place à ses côtés, sur un large divan dont le siège était, suivant l'usage, formé de lanières de cuir entrelacées. Un esclave se présenta devant nous , portant une aiguière et sa cuvette ; une serviette brodée était jetée sur

Ses é|)aules; il vei*sal de l'èau sur nos mains , et te Mélek fit pareillement son ablution. On approcha ensuite une petite table, chargée de plats, autour de laquelle nous nous accroupîmes; puis le Mélek , déployant une large étoffe de la Mecque qui était sur ses genoux , l'étendit gracieusement sur les nôtres.

Le dîner commença par une espèce de bouillie épaisse , composée de divers légumes fortement assaisonnés, et servie dans un seul vase où nous la mangeâmes avec des cuillers de bois. Ce ragoût, qui nous parut détestable malgré la bonne con-^ tenance que nous dûmes faire eii le mangeant, fut bientôt suivi d'un quartier d'autruche grillée que le Mélek dépeça avec ses doigts et dont le goût exquis nous dédommagea un peu du triste mets qui l'avait précédé. Nous avions à peine eu le temps d'en goûter, quand elle céda la place à un autre plat, aussi promptement enlevé pour être remplacé par une vingtaine d'autres , qui se succédèrent un à un avec la même rapidité. Du mouton accommodé de différentes manières, le reste de l'autruche, des pintades prises au désert, ainsi que quelques perdrix, firent, avec deux ou trois poissons au goût vaseux, les frais de ce festin africain.

Le Mélek, dont l'aippétit était infiniment plus actif que le nôtre, ne croyait pouvoir

334 iSgYPTE et NUBIE.

mieux nous témoigner sa courtoisie qu'en chargeant continuellement l'assiette de cuivre placée devant nous, de sorte que nous avons lieu de nous étonner encore aujourd'hui, d'avoir pu suffire impunément aux efforts surprenans de gloutonnerie qu'il nous fallut faire pour n'être pas incivils envers lui.

Au pied du divan sur leqilel nous étions ac* croupis j cinq ou six des principaux serviteurs du Mélek(i) recevaient les plats à mesure qu'ils étaient desservis de notre table et les passaient, après en avoir mangé, à une vingtaine d'esclaves groupés en cercle, au dehors de la porte > qui les achevaient avec une promptitude incroyable.

Mélek Tombol fit un signe ; l'esclave reparut avec l'aiguière , et chacun de nous fit de nouveau son ablution ; puis on nous apporta la pipe et le café. La confiance du Mélek s'étant accrue insensiblement , il commença à nous entretenir de sa grandeur passée, et des humiliations qu'il était obligé de dévorer. Parmi ces humiliations, il en était une surtout qui paraissait avoir fait sur son esprit une impression

(i) Ces serviteurs étaient esclaves c-omme les autres, seulement descendans d*esclaves qui, depuis plusieurs générations, appartenaient à la famille du Mélek; et nés dans la maison, ils jouis- 'saicnt à ce titre de plus de privilèges que les esclaves achetés.

profonde. Époux de plus de trente femmes légitimes, en vertu d'une coutume adoptée dans le pays^ mais contraire aux lois de l'islamisme, il avait, lors dé l'invasion égyptienne, été obligé par le Pacha de se réduire à quatre et à répudier toutes les autres (i). Malgré ce nombre extraordinaire de femmes légitimes, il ne faut pas croire que le souverain de l'île d'Argo se fut jamais mésallié. De même que les rois Ses voisins, il aurait regardé comme une dégradation d'avoir Un enfant d'une esclave ou d'une femme de basse condition , et il n'avait jamais épousé que des filles de Méleks. Ces dames passaient leur vie dans le harem complètement inoccupées, comme il convient à de nobles princesses africaines.

Ces petits états d'Argo , de Chaykyé, de Dongolah , etc. , étaient divisés en fiefs que les Méleks donnaient à leurs enfans en propriété , à la charge d obéir aux ordres de leur père et de le suivre à la guerre eux et leurs hommes. Tous ces nobles composaient Taristocratie du pays, qu'ils démoralisaient par l'infème trafic des femmes esclaves qu'ils achetaient ou qu'ils

(i) La loi né permet pas aux vrais croyans d'avoir plus de quatre femmes légitimes. Les autres De sont que des concubines; cependant les enfans de toutes ont un droit égal à la suc* cession paternelle.

enlevaient à la guerre; ils les louaient comme maîtresses ou comme concubines aux étrangers ou aux indigènes, en s'appropriant les enfans qui résultaient de ces unions passagères.

N'ayant auprès de lui personne à qui il osât se confier, le Mélek paraissait heureux de trouver cette occasion de raconter ses peines à des étrangers auxquels il pouvait sans crainte et sans humiliation avouer ses chagrins , lorsque l'arrivée du kachef , momentanément de résidence à Argo , pour surveiller l'arrosement des rizières de l'île , le força de suspendre ses confidences.

Naguère tambour-major , Mémich-Aga venait d'être fait lieutenant et avait provisoirement obtenu le titre de kachef. Aussi son dévouement au Vice-roi était-il à toute épreuve, et sa visite avait, disait-il, pour but de nous offrir ses services , ce qu'il fit en effet en nous assurant du plaisir qu'il aurait à être utile à des Francs illustres porteurs de firmans de son glorieux maître Méhémed-Ali. Mais le Mélék ne prit pas le change sur son intention véritable^ qui n'était que de l'espionner et de connaître de quelles réclamations notre hôte nous chargeait pour le Caire.

La nuit était venue quand nous fumes eiifiia débarrassés de cet importun visiteur ; « Vous le

voyez, nous dit Mélek Tombol, dès cju'il nous eut quittés , je ne puis même recevoir des étrangers et leur faire honneur, sans être surveillé jusque dans ma propre maison. Est-ce donc là ce qu'avait promis Ismaïl au brave Mélek Sébir, mon cousin, quand il alla lui porter en mon nom la soumission de tous les miens? Il voulait, disait-il , nous protéger contre les Cbaykyé , ilm offrait son amitié, et aujourd'hui voilà qu'il ne me reste plus de ma puissance, que le vain titre de Mélek et le soin de recueillir pour son père des impôts qu'il me faut verser aux mains du Moudir de Dongolah (i). Enfin, Dieu l'a voulu, il est grand et miséricordieux ! »

Avant de prendre congé de notre hôte, nous lui offrîmes en souvenir une petite paire de pistolets à piston et une tabatière à musique. Ces objets qu'il voyait pour la première fois , provoquèrent de sa part des transports d'admiration inexprimables. Il les examinait avec une joie enfantine ; tout à coup, serrant nos mains dans les siennes avec affection : Que puis-je , moi , vous donner, s'écrîa-t-il, en échange de vos riches

(i) Indépendamment d'une solde assez minime qui leur esl allouée par le Gouvernement , les Méleks perçoivent pour leur compte trois piastres par sakie. Mélek Tombol possède quantité de dromadaires, de chevaux et d'esclaves , et sçs sakies sont eiemptes de taie.

H. - aa

333 iGTPTE CT ^UBI^.

pré^ens; puis après wp instant de silence : Tençz, reprit-il en pous offrant un bâton recourbé , signe du pouvoir des Méleks dans tpute la Nubie (i), recevez ce sceptre comme un gage de mon amitiéf Garde? ce souvenir du pauvre Tomboly qui comptera parp^i ses jours de bonheur celui où Dieu lui permit de vous offrir l'bos* pitalité.

La figure du Méle^ était empreinte de tant de tristesse en prononçant ces paroles, que nou^ nous sentîmes nous-mêmes v^vemeut émus k Taspect de ce monarque décbu, réduit à rppibre du pouvoir, dans ces mêmes lieux où jadis s^ volonté était la loi.

La nuit était déj^ bien avaucé^, quand nous quittâmes Mélek Tombol , pour aller rejoindra pptre barque. D'après ses ordrei^ , uuç viqgtaiue d'e^clave^ alluTuèrent des braucbes d'arbres pour éclairer uotre marche , et c'^^t au milieu de cette étrange escorte, mélange de gens à pied et de cf^yaliers, poussant des cris, agitant l^urs torches et cpuraut de toutes leurs forces, qnç upus arrivâmes au bord du fleuve. Nolmji mîpie$! au^si-

(i) La forme de ces sceptres (ffambagagui) est la même que celle du caractère hiéroglyphique qui désigne i'aolion de parler, et ils sont eux-mêmes l'emblème de la parole. D^ds une assemblée, le Mélek donne son sceptre à lenir à è^Hii qu^it autoriser à parler, et le lui reprend quand il veut lui ii silence.

EGTFTE BT NOBIE. SSg

lot à lu voile, et un souhait de bon voyage bruyamment répété , répondit à nos largesses.

LHle d' Argo est uiiie des plus remarquables du Nil j tant par son étendue de plus de six lieues de Imig sur deux qnvîrqn de largeur, que par sa fertilité. Jjai moitié environ db nie est eultivée ; le reste est occupé par d^ forêts dont on pourrait tirer ^na assez grande quantité de bois de charpente. La population d'Argo peut elfe évali|ée K trois mille âmes, réparties dans quator^Q hamei^ux , composés de cabanes de paille ou dQ torchis. Plus de trois cents sakies servent à l'irrigation des champs cultivés.

Les produits les plus riches de l'ile sont le riz et Tindigo, qui y croissent en grande abondance : cet indigo est cependant d'une qualité médiocre et bien inférieur à celui du Sennâr. Il est pour la plus grande partie employé dans les fabriques du Vice-roi qui en font une grande consommation pour la teinture des toiles de coton, destinées à l'habillement des femmes égyptiennes. Le reste est vendu au commerce ( i ). Pour préparer cette

(i) Les indigoteries ODt pris depuis quelques années , en Egypte comme en Nubie, une grande importance, et la fabrication s*est améliorée sensiblement. En i835, Mébéroed-Ali a vendu des quantités considérables d'indigo a raison de :

Prix: i'* qualité 7$ piastres.

a* qualité 5o

3* qualité 35

34o ÉGTPTB BT NUBIE.

teinture y les Nubiens versent dans de grandes jarres de terre cuite, une certaine quantité d'eau bouillante à laquelle on ajoute un tiers d'eau froide, de manière à remplir un peu plus de la jarre où l'on a d'abord jeté quelques brassées de plantes d'indigo. On agite ensuite pendant plusieurs heures l'eau des jarres, à l'aide de grands bâtons encore garnis de quelques branches , afin de broyer la plante ; puis on la retire , et après avoir laissé reposer l'eau pendant quelque temps, on la répand et on forme en gâteaux , pour la faire sécher,, la matière colorante qu'on trouve déposée au fond des vases.

1ÎGTPTE BT nUBIE. 34 1

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