CHAPITRE XIII
Cataracte de Ouady Halfab.— Chûtes principales.— Rocher d'Haffyr. — Béhéni.— Méhemét-Ajça. — Achat d'un esclave. — Dromadaires. — Dar - el - Hadjar — Des fortifiée8.-Sokkot.-Sulleh.-.Cheïkh Rcgbeb — Hyènes— Samneh. — Takhl-el-Kénissé. — Caravane d'esclaves.— Sakie-el-Abd.— Fuite des habitans.— Maisons du district de Sokkot^ Sédenga.— Djebel-Doche — Solib.— Gorguia.--Fakir-Bint. — Sépultures Nubiennes. —Once.— 3enneb. -^Arabes Kababycb.
Une barque du pays , plus facile à manœuvrer que nos canges , nous conduisit de Ouady HaHah, au pied de la cataracte éloignée de ce bourg, de deux lieues environ. Nous dépassâmes tf abord quatre îles assez grandes (i) qui conservent quelques traces d'une ancienne culture. La dernière, nommée Guégiiessab, est couverte des
(i) Les îles les plus imporUntes, parmi cclh*s de la cataracte de Ouady Halfeh, sont:- Syouab,— Mena, — M<mri , -Nobé, — Moulé, — Foudé, — Abkeb,— Sakdeh.
OXFORD
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ruines d'une ville jadis entourée de murs de briques (i). A partir de cet endroit, commencent les écueils ; on les voit bientôt se multiplier au point d'obstruer entièrement le lit du fleuve, qui se trouve comme changé en une multitude de torrens écumeux , bondissant entre les rochers.
Rien de lugubre et de majestueux à la fois , comme l'aspect de ces rocs de basalte (a), noirs et polis par le long frottement des eaux , surtout lorsque, dans un frêle esquif, et ballotté sur l'abime^ au gré des tourbillons, le voyageur n'aperçoit autour de lui que ces rocs déchirés qui interceptent la vue de toutes parts et semblent le séparer de la nature entière.
Au milieu des mille cascades que forme le Nil sur un espace d'environ dix railles , au milieu de ce fracas des eaux qui fuient avec vitesse ou reviennent dans de rapides remous, on remarque plusieurs chutes principales, dont l'eau se précipite avec une extrême impétuosité, sans que cependant elle tombe nulle part, d'une hau-
(i) Peut-être faudrait-il, malgré la dissemblance de nom, voir dans Guégnessabnie Jl/ii(âi/, forteresse importante, aujourd'hui inconnue des naturels, et dont l'histoire de Nuhie fixe la place au pied de la seconde cataracte.
(i) Nous conservons ici le nom de basalte, donné par les antiquaires à cette pierre , qui n'est cependant pas d'ori^^inc volcanique.
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teur déplus de huit ou dix mètres ; peut-être ne secarterait-on guère de la vérité, en évaluant seulement de trente à quarante mètres Taiïaissement du niveau du fleuve dans toute l'étendue de ce banc de rescifs.
Il était autrefois entièrement impossible de faire traverser aux barques , la seconde cataracte, et aujourd'hui encore, elle est impraticable pendant toute la saison des basses eaux; mais grâce aux travaux exécutés par ordre de Méhémed-Âli , lors de l'expédition de son fils Ismaîl au Sennàr , les embarcations peuvent maintenant, bien qu'avec les plus grands dan* gers, franchir ce passage pendant quelques mois de l'année, en se faisant remorquer à force de bras.
Les rapides de OuadyHalfah sont les plus considérables de tous ceux auxquels on a donné le nom commun de seconde cataracte. Les autres s'étendent vers le sud, sur un espace d'environ trente lieues , jusqu^au village de Dâl. Ces rapides sont en grand nombre et séparés entre eux par des espaces plus ou moins étendus, où le Nil reprend pour quelques instans son cours ordinaire. Les plusviolens sont ceux de Samneh, de Guellé, d'Ombokol, de Tangour, d'Allamoulé, d'Âkkaché et de Dâl.
Une chaîne de collines de grès , qu'on voit se
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prolonger dans l'ouest et dont la couleur rougeatre contraste avec le noir brillant des masses basaltiques qui encombrent le lit du fleuve ^ borde, siu* la rive gauche, la cataracte de Ouady Halfah. Le rocher d*Haffyr, qui termine cette chaîne, s'élève à pic au-dessus des eaux à plus de cent mètres de hauteur, et domine tout le pays environnant (i). Du sommet de ce roc élevé, se déroule aux regards un immense tableau dans lequel la nature africaine semble avoir déployé à plaisir la majesté sauvage qui la caractérise. A vos pieds , le Nil divisé en mille canaux se brise en mugissant ; d'innombrables rochers déchirent de toutes parts le sein du fleuve, les uns blanchis d'une écume jaillissante, les autres s'élevant d'aplomb comme des tours, la cime couronnée de quelques acacias au feuillage découpé , ou bien n'offrant qu'une surface noire et brûlée , parfois couverte à demi de quelques grains d'un sable doré. Vers le sud, l'horizon est borné à peu de distance par des montagnes élevées qui présentent , comme les collines de la rive gauche, l'image de la plus complète stérilité. Sur le bord opposé règne une épaisse
(i) Ud grand nombre de voyageurs ont -gravé leur nom a a sommet de ce rocher, aujourd'hui limite ordinaire des promenades des touristes en Egypte ; plusieurs de ces inscriptions remontent jusqu'au temps des Pharaons.
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bordure d'acacias , au-delà desquels s'étendent , à perte de vue, les plaines de sabie du désert, bornées au nord par les palmiers lointains die Ouady Halfah; quelques gazelles qui viennent s'abreuver au fleuve animent seules ce tableau sauvage , et des huttes en ruines , séjour temporaire des pécheurs^ ou bien , i:]uelque pan de mur, reste d'une forteresse nubienne du moyen-âge, isolée sur un rocher, témoignent seuls que l'homme a pu fixer son séjour au milieu de cette région désolée.
Le 1 1 avril , nous traversâmes le fleuve pour aller visiter, en face de Ouady Halfah, les ruines de l'antique Béhëni. L'importance de cette ville est suffisamment attestée par l'immense quantité de fragmens de poteries dont le sol est couvert sur un espace considérable. Trois temples presque entièrement détruits , et dont la construction remonte aux règnes de Thotmosis III et de son fils Aménophis II , sont les. seuls édifices dont on retrouve maintenant les vestiges distincts. Un vaste monastère chrétien i sous l'invocation de saint Safanouf , roi de Nu-^ bie , s'éleva dans le moyen-âge près des ruines de Béhéni ; mais la main du temps Ta détruit a son tour, et ce lieu est aujourd'hui entièrement inhabité.
Le nazir d'Assouan, Méhémet-Aga , était ar-*
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rivé à Ouady Ilalfali peu de jours avant nous. Nous trouvâmes cet officier assis à l'ombre de quelques palfkiiersy et entouré d'un groupe d'Albanais^ d'Arabes et de Nubiens, dont les costumes variés formaient le coup d'œil le plus pittoresque. Méhémet-Aga était occupé à terminer des différends survenus entre les riverains du fleuve et les Arabes Gararych, habitans du désert voisin, qui ne renoncent que difficilement à leur antique habitude de venir de temps à autre exercer quelques rapines sur les bords du Nil. Le nazir nous accueillit de la manière la plus amicale , et s'empressa de nous fournir les moyens de continuer notre voyage. Par ses ordres , une tente des magasins du gouvernement fut mise à notre disposition et des dromadaires de choix nous furent fournis par les Arabes , pour nous conduire jusqu'à Dongolah, au même prix qu'aux courriers du Vice-roi (i). Nous recommandâmes à la bienveillance de Méhémet-Aga l'équipage de notre cange qui restait à Ouady Halfah, pour attendre notre retour; et le soir, tout fut disposé pour notre départ.
La dernière caravane du Kordofal avait laissé à son passage à Ouady Halfah , quelques esclaves des deux sexes, que les fatigues qu'ils
(i)Pour rt fr.Tun.
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avaient éprouvées ne permettaient pas de conduire en Egypte , siins danger de les voir périr en route (i). M. Holt Yates désirant en achetei; un qu'il se proposait de faire élever en Angleterre^ nous nous empressâmes de nous rendre à l'invitation du marchand qui était venu nous les offrir, et nous le suivîmes à son habitation. Les femmes en occupaient la première salle, si toutefois on peut donner ce nom au petit espace entouré de cloisons de paille, où on les avait renfermées. Elles étaient là confondues péle^méle.... Nous en vîmes sept ou huit étendues par terre, les unes complètement nues, les autres couvertes encore de quelques lambeaux de toile. A notre vue elles se serrèrent l'une contre l'autre, en fixant sur nous des regards d'étonnement et de crainte .
Nous passâmes de là dans un réduit obscur et infect où étaient renfermés les garçons. Un
(i) La principale maladie qae les Djellabs ont à craindre pour les esclaves, ^t la petite vérole; aussi leur prix augmente considérablement quand ib en ont guéri. C'est à la couleur de leur langue qu'on reconnaît leur plus ou moins de santé. Mais quelque soin qu'on prenne pour acheter un esclave sain, on risque toujours de le voir attaquer, à son arrivée au Caire ou à Alexandrie, d'une espèce de gale fort difficile à guérir. Ce n'est qu'après une année de séjour en Egypte que les esclaves peuvent être considérés comme affranchis de ce dernier risque.
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enfant de six ans^ aux formes élégantes, attira Tatteution de M. Holt Yates, et le marché fut bientôt conclu moyennant soixante francs environ. Après qu'on eut bien lavé l'enfant en notre présence, en nous le garantissant exempt de tous vices et défauts, nous nous disposions à l'emmener , lorsque lui , ne prévoyant pas sans doute l'heureux sort qui l'attendait, prit la main de chacun de ses compagnons et la porta à sa bouche et à son front, en leur adressant tour à tour quelques mots. C'étaient sans doute ses adieux, les adieux de l'esclave, cette dernière et touchante parole adressée à des oreilles amies, entre le souvenir du sol natal et un avenir inconnu.
Le lendemain nos compagnons de voyage, dont l'intention n'était pas de poursuivre plus avant, nous quittèrent pour retourner au Caire, Bien que notre connaissance fût encore de fraîche date, l'intimité la plus franche s'était établie entre nous, et nous ne pûmes nous séparer d'eux sans un véritable chagrin. L'incertitude du sort qui nous attendait dans nos courses lointaines, ajoutait encore au regret que nous éprouvions de les quitter , comme si quelque chose nous eût dit que parmi eux, il en était que nous ne devions plus revoir : triste pressentiment si tôt et si cruellement réalisé !
Nos yeux suivaient encore de loin la cange de^os amis, prête à disparaître, lorsque l'arrivée de nos dromadaires vint faire diversion aux pensées qui nous occupaient.
Ce n'est pas sans une certaine inquiétude que nous nous essayâmes d'abord sur ces animaux^ dont la hauteur et l'allure inaccoutumées nous faisaient craindre des chutes dangereuses. Une selle fort élevée dajas laquelle la bosse du dromadaire est comme enchâssée, et que maintiennent deux sangles passées sous le poitrail et sous le ventre, sert au cavalier pour s'asseoir, les jambes croisées , sur le cou de sa bete ; une corde de crin, attachée à un anneau fixé dans la narine de Tanimal , tient lieu de bride et sert à le conduire.
Nos guides, poussant un son rauque et guttural, firent accroupir les dromadaires, et après nous être de notre mieux établis sur la selle, nous dûmes supporter les trois brusques secousses d'avant en arrière que ces animaux font éprouver à leur cavalier en se relevant. Nous réussîmes à grand' peine à résister à la rudesse de ces mouvemens, sans être désarçonnés. Cependant, malgré ce début peu encourageant, nous fumes bfentôt habitués à cette manière de voyager , et l'allure de nos.
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montures finit par nous paraître agréable (i).
Sept journées de marche nous séparaient du nouveau Dongolah (2). La route que nous avions à parcourir, s'éloigne généralement peu du fleuve, et seulement autant qu'il le faut pour éviter ses détours. Cette route traverse, avant d'arriver dans les plaines du Dongolah, troisprovinces, dont la nature semble avoir elle-même fixé éternellement les limites.
La première, le Dar ou Bain-el-Hadjar (pays de pierres), s'étend de Ouady Halfah jus-
(z) Cest ici le lieu de faire observer la différence qui existe entre les animaux connus par les Orientaux sous les dénominations de chameau et de dromadaire, et ceux qu'on désigna communément chez nous par les mêmes noms. I^es Arabes appellent chameau ( djemel ) le chameau à une seule bosse lorsque la nature robuste de ses formes massives le rend propre à porter de lourds fardeaux, et dromadaire [hadjin]^ le même animal, lorsque son allure élancée le rend propre à U course. C'est la même différence qui existe chez nous entre un cheval de trait et un cheval de selle.
Le chameau à deux bosses est inconnu dans la plus grande partie de l'Orient, et nous-mêmes, après un séjour de cinq années en Egypte, en Syrie et dans l'Asie mineure, nous n'avons eu occasion de voir que deux seuls individus de cette race.
Le chameau à deux bosses est originaire du Turkestan ; il est, dit-on, commun en Perse et dans la Haute-Asie ; du reste cette espèce est toujours, à cause de son extrême lenteur, classée au nombre des chameaux {djemel ).
(a) Près de cent lieues. Les caravanes mettent dix à douze jours pour faire le même trajet.
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qu'à Dàl, c est-à-dire sur toute la longueur de la seconde cataracte. Ainsi que l'indique son nom, cette contrée n'offre qu'un sol de pierres ; des rocs amoncelés et <les sables arides l'occupent tout entière , et c'est à peine si Ton y rencontre , de loin en loin , quelques champs cultivés ou des dattiers épars. Burckhardt, qui visita le pays en 1 8 1 3, n'estime pas à plus de deux cents le nonobre de ses habitans,. et cette évaluation doit être encore aujourd'hui peu éloignée de la vérité. Ces Nubiens, pauvres, tîmidesy et sans cesse exposés à toutes sortes de vexations , vivent par familles isolées , tes ans sur les bords du fleuve, les autres sur les îles escarpées dont son lit est semé. Us cultivent, sur le limon ' que le Nil dépose entre les rochers, un peu de doura et de lupin {tourmous\ qui , joints au produit de leur pèche et au lait de quelques chèvres, forment leurs seuls moyens d'existence. La plupart de ces insulaires sortent à peine de leur retraite deux ou trois fois dans le cours de leur vie, et tous sont dans un état presque sauvage, et dans une complète ignorance du monde entier. L'absence de toute uniformité dans leurs traits indique le mélange de plusieurs races, mais le type dominant est celui des fellahs arabes.
Malgré l'état misérable où elle est réduite
aujourd'hui , la province de Dar-el-Hadjar a joui , dès les temps les plus reculés, d'une importance qu'elle a conservée jusque dans le moyen-âge. Frontière de deux puissans royaumes, la force de sa position militaires la rendit le théâtre de luttes sanglantes, et les forteresses de toutes les époques, dont elle est partout hérissée, attestent le prix qu'ont attaché à sa possession les divers souverains qui se sont succédé en Egypte et dans l'Ethiopie, depuis le temps des Pharaons jusqu'à celui des Khalifes (i).
Au sud de ce district est le pays de Sokkot (Dar-Sokkot), séparé par la montagne de Doche, du pays de Mahass (Dar-Mahass) , qui s'étend jusqu'à la troisième cataracte. Ces deux provinces peuvent, sous quelques rapports, être comparées à la Basse-Nubie , et offrent, comme elle , sur les rives du Nil , une étroite ligne de culture qui s'élargit ensuite dans le Dongolah , où elle atteint quelquefois plus d'une lieue d'étendue.
La base de toute la contrée est un roc de granit rose sur lequel reposent plusieurs lits d'un
(i) C'est sans aucun doute aux îles fortifiées du Dar-el-Hadjar qu'il faut rapporter les représentations de forteresses entourées d'eau, qu'on remarque parmi les tableaux de batailles gravés sur les édifices de Karnak, de Médinet-Abou et d'Ebsamboul.
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grès le plus souvent noirâtre et ferrugineux. C'est de cette dernière pierre que sont formées la plupart des montagnes. Parfois vous rencontrez des plaines entières de schistes d'un bleu cendré et dun vert clair , bizarrement sillonnés par de larges veines de quartz d'une blancheur éblouissante. Au fond des vallées, serassemble, en petite quantité , un sable d'un jaune éclatant. Peu de cantons offrent des traces de terre ailleurs que près du fleuve, mais partout où l'on en trouve, on est presque sûr de découvrir, à peu de profondeur, des couches, plus ou moins abondantes, de sel marin.
Après quatre heures de route, nous fîmes halte pour la première fois à SuUeh , près des débris de quelques huttes dans l'une desquelles habitait, solitaire, un pauvre Nubien, vivant du produit de quelques herbes sèches qu'il rassemblait dans un petit enclos de terre, et qu'il vendait aux caravanes pour la nourriture des chameaux.
Notre petite troupe était composée seulement de cinq dromadaires. Deux Arabes Gararych, Ali et Chayn , nous servaient de guides , et nous avions pu nous dispenser de prendre une escorte, grâce à la tranquillité dont jouissait cette partie du désert , depuis la destruction d'une bande d'Arabes qui avaient longtemps intercepté les communications.
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Placé entre la résistance à main armée et la nécessité de se soumettre à une avanie du gouverneur de OuadyHalfah, le cheïkh Regheb avait osé , avec moins de deux cents des siens, lever l'étendard de la révolte , et les obstacles que la nature du pays apporte à une expédition militaire sont tels, qu'il était parvenu à se maintenir, près de deux ans, contre les soldats égyptiens envoyés pour le détruire. Pris au bout de ce terme, avec une partie de ses compagnons , ce cheïkh fut mis à mort avec eux. Sa fille seule , bien qu'elle se fût fait toujours remarquer par son audace, à la tête des plus hardis de la troupe, n'eut à essuyer aucun mauvais traitement et fut presque aussitôt mise en liberté.
Il faut avoir franchi la seconde cataracte et quitté les rives du Nil, pour commencer à se faire une idée des tableaux qu'offre l'intérieur de l'Afrique. Jusque-là c'est, en quelque sorte, toujours l'Egypte ; ce sont toujours ses habitans chez lesquels toute empreinte native achève , chaque jour, de s'effacer, pour céder la place aux informes essais d'une civilisation 4)âtarde. Après Ouady Halfah, la scène change entièrement : vous vous trouvez au milieu de populations que n'a pas encore défigurées le contact des Européens, et dont, aujourd'hui comme
autrefois, les vices , comme les vertus, sont à elles : c'est une nature à part, c'est Thomme inculte avec sa physionomie primitive, avec sa libre et rude allure. Aux dattiers^ élégante mais monotone parure des bords du Nil en Egypte^ se mêlent des arbres nouveaux. Les gommiers {acacia gummifera)^ au port élégant, au feuillage dentelé , les palmiers doum^ dont les branches nues et bizarement partagées sont couronnées d'un bouquet de feuilles en éventail ^ l'ochar au large feuillage, à la fraîche verdure, dont les graines sont enveloppées d'une si belle soie (1)9 le ta marix, l'osier et une foule de végé^
(1) Asdepias gigarUea. Lino. AscUpias ptocera. Willd. Seâ graines sont enveloppées de longs filamens soyeux qui n*out , jusqa^icî , reçu aucun usage en Nubie. Depuis i834 les naturels ont réussi à faire des cordes très solides avec des filamens sem^ blables à ceux du chanvre, qu'ils détachent de cet arbrisseau. Ils sont même parvenus à faire, avec le bois de l'ochar, un charbon propre à la fabrication de la poudre, et supérieur, assurenton, au charbon du saule et du nerprun.
L'ochar paraît être le même que Vasûhérr, arbte à soie, dont parle Burckhardr^ et que ce voyageur a trouvé dans la plaine de Gohr, à l'extrémité sud de la Terre-Sainte. Dans ces parages les Arabes en recueillent la soie pour faire des mèches de fusil qui prennent feti plus vite que les mèches ol'dînaires. Ils conservent aussi le suc laiteux qui découle des jeunes bratiches pour le vendre aux droguistes de Jérusalem. Cette substance est> au rapport de Burckhardt, employée avec succès contre les catarrhes opiniâtres. Dans quelques districts de Nubie, l'ochar porte le nonn ^Abouk,
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taux rares ou inconnus en Egypte, viennent varier Taspect du paysage. Au-dessous de la seconde cataracte, tant que vous suivez les bords du fleuve, vous avez toujours sous les yeux une vallée ombragée de palmiers et cou* verte de riches moissons; une vallée revêtue de verdure, où tout rappelle à l'esprit des idées de fertilité et d'abondance. Mais pénétrez plus avant, éloignez-vous pour quelques heures de ce Nil bietifaisant, tout change, tout se décolore. Nulle trace de culture , nul vestige d'habitation; jamais d'ombr.ige; de tous côtés, en avant, en arrière, se déroule, à vos regards, un sol aride, dévoré par les feux d'un soleil brûlant. Là , point de sentiers tracés , point de bornes milliaires qui annoncent au voyageur le chemin qu'il a parcouru ou celui qui lui reste à parcourir. C'est d'après le nombre de jours de marche qui séparent le lieu d'arrivée de celui du départ qu'il faut évaluer les distances. Quelques arbustes rabougris, quelques puits, placés à de longs intervalles, sont les seuls signes de reconnaissance de la route. Là , nulles traces de la présence de l'homme, si ce n'est de temps en temps de petits tas de pierres de forme pyramidale, qui signalent aux voyageurs la sépulture de quelque infortuné que la mort a surpris en route, et qui sollicite, de
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leur piété, quelques prières titileâ à son salut.
A me&une que vous avanceii , votre o^il in^ quîet cherche ftti loiit quelque» terres moins désolées; mais c'est M vàin qu'il parcourt Té* tendue de cet horizon de feu , il ne rencaotre , de toutes parts , que le tableau d'une éternelle stérilité^N'allexpointy chercber cependant ces immenses plaines de sable , qui sont, pour nos imaginations européennes, l'unique image du désert. Tantôt, vous trouverez d'immenses amas de pierres, que la v^étation a pour jamais abandonnées; tantôt, tous verrez s'élever devant vous des montagnes aux flancs inaccessibles, agglomération informe de rochers dépouillés de terre, surmontés par un banc de grès horizontal, dont la partie supérieure offre presque toujours une surfoce plane. Çà et là des blocs isolés , restes d'autres montagnes écroulées, gh sent épars sur le sol et servent d'appui aux dunes de sable que le Vent amoncelle derrière eux.
C'est au milieu de cette nature désolée, qu'a'^ près une route de huit ou dix heures et lorsque le soleil commence à datider d'aplomb sei rayons sur vos tètes , vous plantei^ vottie tente , pendant que se pti^pare votre modeste repasj isolés du monde entier, vous attendej^, dans les bras du sommeil , que la fraîcheur du soir vous permette de continuer votre voyage*
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Dès que le jour commença à baisser, nous montâmes sur nos dromadaires. Ëientôt le ciel fut parsemé d'étoiles : les hurlemens prolongés des chakalsy qui retentissaient parfois au loin j et les cris lugubres de quelques oiseaux de proie, troublaient seuls, à de longs intervalles, le silence de la nuit. Un de nos guides se mit à chanter une chanson du Dongolah, en s'accompàgnaut de la kisirka (i). Dans les rues du Caire, au milieu du tumulte d'une cité populeuse, ce frêle instrument, avec ses notes tristes et peu sonores, eût à peine attiré notre attention ; mais au milieu des solitudes du désert, ces sons monotones, qu'accompagnait une voix plus monotone encore, charmaient doucement notre oreille et, réveillant de vagues souvenirs, ils nous avaient insensiblement plongés dans les plus douces rêveries.
Cependant l'aurore commençait à poindre f le ciel se colorait d'une teinte de pourpre , déjà nous pouvions distinguer les objets; çà etià nous apercevions quelques coins de terre cultivée, que Tindustrie du Nubien a su disputer aux sables du désert , et sur lesquels il a bâti sa cabane isolée. Tout à coup les mouvemens singuliers de nos dromadaires vinrent distraire
(i) Espèce de lyre.
notre attention du spectacle qui Voccupait. Ceux qui marchaient les derniers accoururent brusquement se presser contre les autres, et tous commencèrent à trembler, en refusant d'avancer et en donnant les signes de l'effroi le plus violent. Nos guides ayant en vain essayé de les faire accroupir, nous nous décidâmes à nous laisser glisser à terre pour être prêts à nous défendre contre les bétes féroces, dont cette terreur soudaine nous annonçait Tap proche. Deux énormes hyènes parurent en effet à peu de distance; mais quelques coups de fusils suffirent pour les effrayer et nous les vîmes bientôt s'éloigner.
Ali venait de mettre fin à ses chants. La chaleur avait étouffé sa voix. Le soleil , qui s'élevait à l'horizon , avait embrasé l'atmosphère. Déjà, depuis long-temps , le bruit lointain des cataractes et l'allure plus rapide de nos dromadaires, tourmentés par la soif, nous annonçaient l'approche du Nil , lorsque nous nous trouvâmes de nouveau sur ses rives, en vue de plusieurs iles fortifiées (i). Enfin nous vînmes nous reposer près de Samneh, l'antique Tasitia.
Un large fossé, dont l'escarpement est revêtu
(i) Près de Tile Guimmeh, sur le sommet nord d'un grand rocber de granit, ont été gravés des tableaux hiéroglyphiques et ^elques animaux, parmi lesquels on distingue une giraffe.
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da pierre, enloqre la collioe sur laquelle fut construite Ta$itia. De grands murs de terre^ et les r^es nooibreUK d'édifices da marne nature, dont quelques-uns remontent à une haute antiquité^ entourent un petit temple, seul monument qu'offrant les ruines de cette ville. Six pilastres, les uns carrés, les autres de ce style dorique primitif dont l'Egypte a fourni le type, soutiennent les galeries extérieures qui rognent des deux cotes de l'édifice. L'intérieur forme une seule salle, ornée d'hiéroglyphes d'un bon stylcy parmi lesquels sont fréquemment répétés les cartouches d'Osortasen III et de Thotmo* sis IV, Pharaons des XVIP et XVIIP dynasties, auxquels ondoitsansdoute la fondation et Tembellisseiyient de ce temple; car, bien que toute la décoration appartienne à une seule époque , la différence de l'échantillon des pierres dont il est construit, atteste qu'il a été élevé en deux fois. La façade du monument est défigurée par une table hiéroglyphique du plus détestable travail, gravée en creux , aux dépens des premières sculptures.
En face de Samneh, sur la rive arabique, est un autre temple, que l'impossibilité de traverser le Nil nous empêcha de visiter.
Un Khawass du Pacha nous joignit à peu de distance de Samneh. Il était à la recherche d'un
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Mâleixi qui s'était égaré la veille, et qui apparteaait à une caravaoe à laquelle il était luimême attaché. Emporté par l'ardeur de la chasse , le malheureiu écrivain copte t'était laissé entraîner à la poursuite de quelques gazelles, et n'avait pas reparu.
Le i4 nous nous arrêtâmes quelques instans à Takht-el'Kénissé ( sous l'église ), hameau de quelques maisons, situé à peu de distance du fleuve. Sur la colline au pied de laquelle il est construit, on aperçoit encore les ruine& d'une ville nubienne du moyen-âge (i).
Nous venions de nous mettre en route le len* demain, lorsque nous rencontrâmes une cara» vane d'une centaine d'esclaves qui se dirigeait vers l'Egypte, Les femmes, à demi nues, se pre»* saient , encore accroupies, autour des feux qu'on avait allumés pour passer la nuit, pen« dant qu'une vingtaine d'enfans couraient ça et là pour rassembler les ânes, monture qu'un intérêt sordide, prenant un instant l'apparence de l'humanité , accorde à ceux que la fatigue ou la maladie, plus puissantes que les mauvais
(i)Les restes d'une assez grande église ont fait donnera ces ruines le nom de iTc/iijjtf (église). On disting[ue encore sur le» mars de celle-ci, quelques figures de saints et des inscriptions aral)es ; mais nous ne découvrîmes dans ceiieu aucnn vestige d'antiquité.
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traitemens , mettent hors d'état de suivre les traces de leurs compagnons d'infortune. Âussi^ comme par une dérision cruelle , et pour reconnaître les bons soins qu'ils leur accordenty les djeliabs exigent-ils que leurs esclaves leur donnent le doux nom de père {aboii)^ car ils les soignent en effet comme ils soignent au retour les marchandises qu'ils rapportent, c'està-dire tant qu'ils espèrent en tirer profit; sinon ils les abandonnent à leur sort. £n cet instant celui qui conduisait la troupe était partout,activani le départ et distribuant force coups de courbach à ceux qui ne se hâtaient pas assez à son gré. Quelques-uns sellaient des chameaux sur lesquels d'autres étaient occupés à charger d'énormes ballots de séné et de tamarin. Bientôt le triste convoi fut en marche. Nous vîmes défiler ces malheureux mornes , silencieux et comme absorbés dans le sentiment de leur misère. A quelques pas de là deux cadavres recouverts d'un peu de sable, promettaient aux animaux féroces du désert une pâture qu'ils sont toujours sûrs de rencontrer à la suite des caravanes d'esclaves ( i ).
(i) Les djeliabs ( marchands d'esclaves) abrègent en général avitant que possible leurs voyages du désert, auxquels ils préfèrent le mode de transport par eau. La marchandise donnant alors
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Une construction en terre assez élevée , percée de meurtrières et flanquée de deux tours carrées en forme de pylônes, nous annonça de loin le bourg de Sakie-el-Abd ( la sakie de Tesclave), .l'un des plus considérables du district de Sokkot. Ces espèces de forteresses , habitations des anciens chefs du pays, sont communes dans toute cette partie de la Nubie, Leur architecture a évidemment été imitée des pylônes des temples égyptiens; et elles offrent de loin avec eux, une ressemblance si complète, que nous y étions trompés chaque jour, et que quelquefois l'illusion ne se dissipait pour ainsi dire qu'en les touchant.
Sakie-el-Abd était presque abandonné quand nous y arrivâmes. La plus grande partie des habitans s'était eniuie au désert depuis peu de jours , pour échapper à la perception de l'impôt qu'ils étaient hors d'état d'acquitter. Les fugitifs reviennent le plus souvent au bout de quelques mois, lorsqu'ils espèrent n'être plus inquiétés; mais plusieurs finissent par embrasser la vie nomade, et chaque année voit ainsi se dépeupler quelques villages.
En l'absence des propriétaires, nous portâmes
beaucoup moins de déchet ^ ils se trouvenf couverts, et au-delà, des frais de location des barques.
au bord du fleuve quelques lits pris dans les maisons voisines , sur lesquels nous nous établîmes pour éviter les fourmis blanches^ et surtout les scorpions, qui, pendant la nuit, sortent par milliers de leurs retraites. Ces lits {engareb)y qui sont d'un usage général en Nubie, consistent en un châssis de bois porté sur quatre pieds, et sur lequel on tend des lanières du cuir d'un animal fraîchement écorché. Ces la* nières sont employées par les naturels toutes les fois qu'ils ont besoin de liens d'une grande solidité : comme, par exemple, pour joindre entre elles les diverses pièces des roues dentées des sakies. Nous avons nous-mêmes conservé pendant plusieurs mois , un jeune tigre enfermé dans une cage dont les barreaux de bois étaient réunis par les mêmes liens , sans qu'il ait pu réussir à les briser.
La force de tension que ces bandes de cuir prennent en se desséchant est telle que les anciens habitans du pays en avaient fait l'instrument d'un épouvantable supplice. On lit dans l'histoire de Nubie^ qu'en 1 3 1 o le neveu du roi David, placé sur le trône de Dongolah par Relaoun, sultan d'Egypte, ayant été vaincu et fait prisonnier par Schemamoun, son compétiteur, fut attachée un poteau exposé au soleil, le corps entouré des lanières de la peau d'un taureau
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fraîchement écorcbé. Le malheureux périt , les membres brisés par ces Jiens , qui l'étouffèrent en se desséchant.
Le plus grand nombre des maisons du pays de Sokkot est formé de nattes en paille de doura , dressées autour de quatre grands pieux fixés en terre et couverts d'une natte semblable, placée horizontalement- Deux ou trois autres nattes forment les cloisons intérieures et complètent ces misérables cabanes , habitables beulement dans un pays où le froid et la pluie sont , pour ainsi dire , inconnus. Cette espèce de construction, dont on commence à rencontrer quelques exemples aussitôt qu'on a dépassé la première cataracte , devient plus commune à mesure qu'on s'avance davantage vers le sud. Devant chaque habitation s'élève une espèce d'estrade : c'est là que sont placés d'énormes vases de terre préparée avec de la paille hachée, et où on dépose les grains, les bamiés séchés au soleil, et le coton, etc. Les femmes construisent sur place , avec beaucoup de soin , ces vases , qui ont souvent plus de deux naètres d'élévation, et qui acquièrent, en se desséchant au soleil, une dureté suffisante pour préserver les provisions qu'ils renferment, des insectes et des souris.
La terreur qui régnait à Sakie-eUAbd avait
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éloigné de nous le peu d'habitans restés dans le village. Cependant 9 vers la nuit, une vieille femme nous apporta des dattes, un peu de farine'de doura et du lait contenu dans une corbeille d'un tissu fort serré, tressé en paille de diverses couleurs. Cette farine lui servit à préparer pour nous quelques pains à la manière du pays. Une large pierre plate (dokka), destinée à cet usage, fut placée dans le feu que nous avions allumé ; alors la vieille versant dessus une bouillie liquide d'eau et de farine , en forma des galettes minces comme une feuille de carton, que la pierre échauffée desséchait en un instant. C'est là la seule espèce de pain connue en Nubie ; mais cette nourriture est extrêmement indigeste, et il nous fallut une longue habitude, et l'impossibilité de nous en procurer d'autre, pour pouvoir nous y accoutumer.
Nous avions à peine quitté Sakie-el-Abd depuis deux heures, lorsque, au-delà des bouquets de palmiers qui bordaient le Nil , nous aperçûmes à peu de distance le temple de Sédenga, amas de ruines entassées au-dessus desquelles s'élève encore une seule colonne d'environ huit mètres de proportion , surmontée d'un chapiteau orné d'une léte de femme à oreilles de chakal. A quelques pas de ce monument , on voit une statue de granit mutilée, d'un
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assez beau travail ^ et plus loin les ruines cVune ville nubienne, dans l'église de laquelle sont deux colonnes et un autel de granit tiré des débris du temple.
A une heure de Sédenga, la route traverse le Djebel-Doche> chaîne de collines assez éle^vée qui sépare le pays de Sokkot, de celui de Mahass. Un rocher de granit dont le pied est baigné par le fleuve , termine brusquement cette chaîne vers l'est. Une salle sépulcrale, à peine accessible du côté du sud , est creusée dans la partie de la montagne qui domine le Nil. Cette excavation , qui paraît avoir été habitée postérieurement, présente à peine aujourd'hui quel^ ques traces de sculpture. Près de la porte ^ sont gravées, sur la partie extérieure du rocher, plusieurs tables hiéroglyphiques également très dégradées.
De belles cultures et un grand bois de pal-' miers dans lequel est situé le village de Solib, occupent l'espace qui s'étend entre Doche et le hameau de Gorguia, où nous fîmes halte près d'un grand quai semblable à celui d'EI- Kalabcheh, à peu de distance des ruines du temple de l'antique Phtur^ le plus remarquable de la Nubie.
L'édifice est situé à environ cinq cents pas du fleuve , vers lequel sa façade est tournée y on
remarque à peu de distance, avant d'y arriver, des traces d'une enceinte presque entièrement détruite. Quatre sphinx de granit mutilés marquent la place de Tavenue qui, de l'entrée de la première enceinte , conduisait au pied des degrés, au haut desquels s'ouvrait la porte du temple, flanquée de deux pylônes aujourd'hui à demi écroulés.
L'intérieur du monument était divisé en trois vastes salles offrant ensemble une profondeur d'environ soixante mètres. Les colonnes de divers styles , de la forme la plus élégante et de quatorze mètres de proportion , décoraient le monument au nombre de plus de soixante (i). Dix d'entre elles ont survécu à la destruction de toutes les autres dont les débris entassés à
(i) Le massif sur lequel s^élèvela façade du temple a environ dix mètres d'élévation. Le développement de cette façade est de trente mètres, et la largeur de Tescalier de dtx-huil. La première salle a trente-trois mètres de large sur vingt-huit de profondeur. Ëilecontenait trente colonnes disposées sur an seul rang autour de trois de ses faces. La quatrième* celle du fond, était décorée d'uD double rang. Ces colonnes étaient réunies par des architraves, et supportaient des galeries, mais le milieu de la salle a toujours été découvert. La seconde salle, plus étroite qUe la première, n*avait que vingt-un mètres de largeur. Un seul rang de colonnes régnait dans son pourtour. Il serait difficile, à causede l'entier éboulement des niurs, de déterminer les dimensions de la troisièmesalle, qui a contenu douze colonnes. Quelques con?. tractions latérales étaient annexées au temple, du côté du sud.
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leurs pieds , avec ceux des murs et des-plafonds, forment d énormes monceaux de décombres.
Toutes ces constructions reposaient sur un massif de briques crues ^ et cette circonstance explique Técroulement total des murs et d'une partie des colonnes y tandis que celles qui restent encore debout sont d'une conservation aussi parfaite que si elles venaient seulement d'être achevées. Le long frottement des sables du désert poussés par le vent a sapé peu k peu la base de Tédifice et renversé toute sa pariie extérieure, sans pouvoir agir contre celles que protègent désormais les ruines écroulées autour d'elles. Un tremblement de terre ou la main des hommes eût tout renversé ou tout mutilé à la fois.
Bien que quelques-uns des hiéroglyphes du temple de Gorguia n'aient pas été entièrement achevés , ce monument pourrait fournir à l'histoire des documens précieux* La base de chacune de ses colonnes est entourée d'un rang de figures de captifs^ les mains liées derrière le dos , dont le corps est à demi caché par un cartouche^ et dans ces cartouches sont inscrits les noms d'autant de villes ou de provinces conquises par Sésostris; cai' c'est encore au règne de Sésostris, si fécond en grandes choses, qu'il faut rapporter la fondation du temple de
Phtur, OÙ tout révèle l'art égyptien parvenu à son plus haut degré de perfection. Il règne encore aujourd'hui dans ses proportions tant de justesse et d'harmonie; le hasard a disposé ces ruines avec tant de goût; ces fûts , ces frises , ces chapiteaux renversés et brisés, conservent dans leur ensemble un agencement si original ^ que ce temple antique^, tout ruiné qu'il est^ arrache encore au voyageur un cri de surprise et d'admiration.
Après Gorguia , la route quitte le fleuve pour éviter un détour qu'il fait vers l'est. Une marche de quatorze heures à travers le désert, nous conduisit de nouveau sur ses rives près de Fa* kir-Bint, petit hameau situé dans la position la plus riante, et dont les habitans s'empressèrent de venir nous offrir quelques provisions.
Une mosquée de terre et une maison destinée à servir d'asile aux étrangers s'élèvent près des cabanes des naturels. Ces deux établissemens furent créés , il y a peu d'années , par le Mémour de Dongolah. Nous cherchâmes en vain à découvrir le nom de cet administrateur bienfaisant, sur l'édifice élevé par ses soins en faveur du voyageur; sa modestie s'est contentée d'y faire inscrire le chiffre de l'année où il a été construit. Une famille qui jouit de certains privilèges est chai'gée de Tentretien de cette
fondation pieuse ainsi que de celle de deux huttes depaille, que nous rencontrâmes ensuite à quelques lieues dans le désert , et dans lesquelles on a soin de tenir des jarres toujours remplies d'eau, pour les besoins des voyageurs.
Près de ces huttes isolées sont quelques sépultures nubiennes , les premières de ce genre que nous ayons rencontrées : deux pierres peu élevées sont placées à la tête et aux pieds de la tombe, dont toute la surface est couverte d'une espèce de mosaïque de cailloux blancs rangés avec beaucoup de soin et de régularité.
De gracieuses superstitions, de bizarres croyances, restes des traditions antiques^, se mêlent chez les Nubiens à la pratique de l'islamisme. Ainsi, à la mort d'un des leurs, les cailloux blancs qui doivent recouvrir sa tombe, sont apportés dans sa maison ^ où se trouvent réunis ses parens et quelques Fakys (i) qui récitent ensemble plusieurs prières, eu arrosant ces cailloux à diverses reprises pour les purifier. Bien que cette pratique ne spit pas prescrite par le Coran, ils la regardent comme un acte méritoire , persuadés que l'ame du défunt , lorsqu'elle vient visiter sa tombe , est bien aise
(i) Homme lettré. Les Nubiens ont la plus grande vénération |>Ottr les fakys.